‹ Histoire de la philosophie atomistiqueChapitre 15 sur 64 · V. Ehpjîdocls · texte numérisé non relu

V. Ehpjîdocls

Ou peut caractériser d'un mot le dévdoppement de la philosophie grecque jusqu'au point où nous sommes maintenant parvenus : malgré les acquisitions successives apportées par chaque système, la prétendue pkysiquB n'a pu sortir encore des conceptions hylozoîstiques et panthéistiques qui l'empêchent de se présenter comme

('' Ceux-d, sans ravomer, kii en onl empnmtë

une science proprement dite de la nature. La matière apparaît toujoôrs douée d'one mystérieuse puissance de production , qui permet de la considérer comme un principe divin; le mouvement, qu'Héraciite à identiGé avec l'existence même, n'est que la manifestation de la Vie universelle, rapportée depuis Xénopbane à un centre unique qui anime tous les êtres où il se multiplie.

D'un pareil système au mécanisme de Leucippe et Démocrite, il y a loin; mais, par une singulière fortune, il se trouve que la transition est représentée par un des anciens philosophes dont nous connaissons le mieux la doctrine, et qu'ainsi nous pouvons achever^ comme à souhait, l'exposition des antécédents de l'atomisme.

Ce rôle d'intermédiaire fait qu'Ëmpédocle ne saurait guère se rattacher à une école déterminée. Platon le place à côté d'Héraclite(^\ Aristote à côté d'Anaxagore et de Leucippe, mais sans vouloir indiquer par là une dépendance de doctrine. Les Alexandrins sont les premiers qui aient vu dans sa philosophie le prolongement d'un système antérieur. Les historiens modernes se rallient, en général, à ce jugement (^), tout en gardant leurs préférences : les uns font de lui un pur Ionien, d'autres un Ëléate, d'autres enfin un dualiste voisin d'Anaxagore.

La vérité est qu'on ne sait pas même quels furent ses maîtres. Diogène , d'après Alcidamas (^), lui fait suivre les leçons de Parménide , en même temps que Zenon. Timée'^) le regarde comme disciple de Pythagore; le plus grand ncMoibre des compilateurs le tiennent au moins pour pythagoricien. Karsten (^), peu satisfait de cette indication, voudrait qu'il eût entendu l'enseignement d'Anaxagore, mais Zeller a montré que la chronologie s'y oppose absolument (^).

^'^ Sapkku, sis. proehent des Ioniens; Ritter, des Élëates;

^ ff Ast restreint ce jugement à la phi- Strûmpell , d^Anaxagore.

iosophie spéculative d'Empëdocle, tandis ^'^ Diogène, VIII, 56.

quil bit remonter à Tinfluence ionienne <*) Id., Uni,, SA.

sa philosophie dala nature « ( Zeller, a 60 ). ^'^ Karsten , Empédock » p. A 9.

Tennemann et Schleiermacher le rap- ^*^ Voir Zeiicr, p. 383.

H ne faut pas non plus tenir grand compte des voyages en Orient qu'on lui attribue , et grâce auxquels Gladisch (^) a ajouté un chapitré à son roman d'Heraclite et Zoroastre.

En somme, le résultat de Tenquète est négatif, et il vaut mieux s'en tenir à l'examen de la doctrine pour déterminer les influences que l'auteur semble avoir subies.

I. Ce qui tendrait à faire croire qu'Empédocle a entretenu des relations à la fois avec les Éléates et Bvec Heraclite, c'est que son système apparaît comme un essai de conciliation entre l'idée de l'immobilité substantielle et celle du devenir phénoménal. Cette conciliation est le trait le plus original de sa philosophie. En voici le^ens : il suppose que le (r changements, où nous croyons voir une alternative de générations et de corruptions, se réduit à la combinaison et à la séparation dans l'espace d'un certain nombre de substances immuables qui forment le fond de l'être et dont l'arrangement seul crée la diversité phénoménale.

Avant d'en venir au détail de la théorie, examinons rapidement la conception sur laquelle elle repose.

Tout d'abord, elle nous apparaît comme une espèce de compromis bâtard entre deux solutions contradictoires. Sur un point même , il y a un véritable recul de doctrine : la principale conquête de l'ion isme avait été l'unité de substance, qui semblait postulée par les exigences d'une explication universelle. En admettant la pluralité des éléments primitifs, Empédocle ne peut avoir qu'un but, c'est d'expliquer ainsi la variété du monde, qu'il estime ne pouvoir résulter de simples mouvements de translation locale; il rompt donc avec toutes les traditions antérieures en plaçant la multiplicité à l'origine des choses, et sacrifie l'idée de substance qui est un concept universel.

Mais, à y regarder de plus près, nous voyons bien vite que l'expé-

^'^ Heracieitos und Zoroaster, 1869.

dient en question contribue singulièrement à déblayer le terrain où doit s'ériger Tatomisme.

D*abord, cette division de la matière première en éléments irréductibles a le très grand avantage de briser Tunité hylozoïste ou panthéistique dont l'hypothèse faussait l'esprit de la philosophie naturelle; désormais la substance ne peut plus être un être vivant^ un dieu, comme chez les philosophes précédents.

Entre des éléments proprement matériels et empruntés au monde de l'observation (comme la terre, l'eau, l'air et le feu), il ne doit exister que des rapports physiques, qui se réduisent en somme à des positions et à des translations dans l'espace. Par là^ cette fragmentation de la substance conduit la philosophie à une autre notion de la substanlialité et l'incline au mécanisme.

Ensuite, cette idée même, que tous les êtres peuvent résulter des combinaisons de quelques corps simples, prouve l'extrême importance accordée à la tr combinaison ?). Si l'on réfléchit, en efiet, que celle-ci se réduit à un déplacement de parties, et que cette opération rudimentaire suffit à produire les plantes, les animaux, les hommes, ia vie, le sentiment, la pensée, on conviendra que le véritable principe de diversité n'est certes pas dans les diflérences insignifiantes qui séparent un élément d'un autre, mais dans le procédé de composition qui, avec d'aussi faibles moyens, donne d'aussi étonnants résultats.

Le terme logique où tend cette méthode est d'affirmer que la nature de l'élément composant est indifférente, et que le mode de combinaison seul détermine les variétés de la résultante. Empédocle ne va pas jusque-là, mais il trace le chemin à Démocrite.

Revenons à l'exposition du système dont nous pouvons dès à présent apprécier la portée.

11 n'y a donc, suivant Empédocle, ni production, ni destruction, mais seulement des rapprochements et des séparations (') de sub-

^*^ Empëdocle (v. 77, g8) : (làvov iiî^U tc hàXkaiisre fiiyévTCûv.

siaaces, en elles-mâmes éternelles et invariables (^l Ces substances sont les éléments proprement dits, dont Aristote attribue formellement ridée à notre philosophe (^ ; non pas que le mot t/ioiyijuov puisse lui être rapporté (car on le trouve pour la première fois dans Platon) ^^\ ni même l'indication des quatre sortes de matière investies de ce rôle; mais parce que personne n avait admis jus* qu alors TimmutabUité qualitative de ces corps premiers, dont la détermination particulière était regardée comme le produit d'une différenciation antérieure*

Si les voyages d'Empédocle en Orient étaient bien établb, et si Ion voulait à tout prix chercher quelle partie de doctrine il a pu emprunter au matérialisme de Tlnde, ce serait d^abord sur cette idée-là que lattention devrait se porter : elle n est pas grecque^ en ce sens qu elle contredit le besoin de simplicité et de synthèse qui est le signe distinctif de la race» C'est à tort qu on a voulu y voir une application de l'arithmétique pythagoricienne qui donne au nombre quatre une valeur exceptionnelle et en fait une sorte de principe analogue à l'unité, la première forme de l'unité corporelle; l'assimilation est impossible : les quatre unités du nombre pytbagorique sont identiques entre elles, et 1 essence qui résulte de leur groupement ne doit sa particularité qu'à ce groupement. Quatre termes différents ne s additionnent pas et forment une multiplicité réelle, c'est-à-dire tout le contraire d'un principe.

Si, pourtant, on renonce à trouver dans la théorie d'Empédocle une infiltration du système de Kanada, — ainsi que semble le commander Tabsence de preuves historiques positives, — il existe un moyen de la rattacher à la tradition grecque, c'est de consH dérer ces éléments comme n'étant pas, à proprement parler, premiersj puisque, comme nous allons le voir, ils sortent d'un mé-^ lange primitif, le sphcerus, où l'on peut supposer qu'ils étaient

<*) Aristote. Met., 1.3: (rMapa arot- ^'> AfA., I, 4 . 986.

X^^^) Tairra jàp ici hafUvBtv xai oit ^*^ C^est, du moins, ce qu affirme Sim-

yiyveoOai. pKcint dapr. Eudèôie {Pkyê.,9).

cafitenns iinpIicitemeDt, à peu près comme dans Y&veipov d'Anaxi-^ mandre (*'.

Une seule difficulté subsisterait : dans le Sphœms, les éléments sont setueUement formés , c*est-^-dire différenciés de toute éternité, tandis que ïêxeipùv ne les contient quen puissance; mais il est possible qu'EmpédocIe ne se soit pas rendu un compte exact du changement de doctrine que ce détail entraîne, et qu'il ait cru simplement maintenir Tunilé du principe universel en instituant un chaos primordial ^^K

Quant aux raisons qui ont déterminé la désignation des quatre corps pris comme éléments, — terre, eau, air, feu, — elles ne sont pas difficiles à deviner : d'une part, U suffisait d'additionner les substances mentionnées successivement comme (r élémentaires « par les philosophes précédents (^) ; d'autre part, l'observation vulgaire aboutissait au même résultat.

Il semble d'aSleurs qu'Empédocle ait vaguement senti ce qu'il y avait d'étrange dans ce principat quaternaire, et qu'il ait voulu se rapprocher des physiciens grecs en le ramenant à une opposition fondamentale entre deux contraires étemels.

Aristote nous dit (^) qu'il plaçait d'un c6té le feu , de l'autre Fair,

(') Pètmen (PUL Un. 5fiirf.) admet que k flpiiénis esl k sabstaiice primitive d*oci les âéneats ont tiré leur origine. Mais Aristote (JOe^mi. efcorr., 1, 8, SaS) dit manifiestement le contraire. Ritter (GeteA. i. Pka., I, 533) croit qoe l*nnilë qfà bit kfinod de tout est h ÇiXia; mais k texte d'Aristote sur kqad fl s'appoie {Mk,, ni, à) prouve senkment que k ^(m est nn principe d'nnitëybniie&, non sutêianUelk.

^) La qnortioii vakit» sembk-t-ii, k pcioe d*ltro aookvée «1 examinée : eBe ne f a ëlë par caiaM Jm kutotien» dt cette période. Il est vrai qn*ik n*ont pas songé

k comparer k physique d*Empédock avec edle de Kanada, ce qui les eAt mis sur k vok de remarques importantes. Zeller rejette dans la cosmologie k Mfyfta d*oii sortent tous les éléments, et nen bit même pas mention dansTexposition théo^ rique.

^'^ Zeller se donne beaucoup de mal pour arriver à ce total, qui réscdte d^one simpk énnmération ; k Terre, prise comme élément, vient d*Hésiode et des Orphiques.

t^) Met. , I, i, 985 : oO fc^ XP^^7* rMapanf, àXX' in )ocrk oftat pé9om^ mpi ^à9 mœB'* ûdné^ Tofr S * dbrrncaifiéyotf &e fiff ^ùa€t, 7^ TC Kcii iépi xai iilari*

l&O LIVRE U, CHAPITRE 11.

i eau et ia terre réunis, ce qui était encore une manière de conci* lier Parniénide et Heraclite, au moins dans leur physique.

U résulte de tout cela qu Empédocle n'a pas distingué nettement les caractères qui constituent chaque élément pris à part, ni profité de la théorie d'Heraclite qui attribuait à chacun deux une place déterminée de l'espace.

U se borne à dire qu ils sont égaux en masse et homogènes. Mais que signifient de pareilles expressions s appliquant à des substances qui se trouvent naturellement fondues ensemble à Télat de tr mélange d dans le sphœrus originel?

11 n y a que deux hypothèses possibles : ou cette fusion est réelle et complète, alors la distinction des éléments est simplement potentielle, non actuelle, et nous retombons dans le système d'Anaximandre^^'; ou elle est relative, imparfaite, et physique t) , dirionsnous aujourd'hui, et alors il est de toute nécessité que chacun des éléments soit divisé en parties extrêmement petites par le moyen desquelles se fasse le mélange.

En un mot, Empédocle ne peut sortir du monisme hylozoïste que pour entrer dans Tatomisme.

Il se trouve donc que le progrès de doctrine est dik à une conception bâtarde et sans valeur, celle de la multiplicité des substances primitives. Si l'idée de la division atomique vient d'Empédocle , -:— ce qui n'est pas prouvé du reste, — elle lui a sûrement été suggérée par les difficultés qu'entraîne sa théorie des éléments. Sans le savoir, Empédocle apparsdt, dans ce sens, comme le véritable initiateur du mécanisme.

Je dis (tsans le savoirs, car il ne semble pas avoir compris les conséquences du principe qu'il posait. Ainsi il a certainement admis la division de la matière en particules, puisque ses élémenUj

^*) C*e»l ie 8608 de la contradiction que ëlëmeots procède d'un autre; mais, dans

rdève Arislote (De gtn. et corr.y I, i, sa théorie du Sphinu, il afiinne indirec-

3i5). Zdler la commente ainsi : itEmpë- tement et à son insu un processus de ce

docle nie , h la vërild , qu'aucun des quatre genre ^ ( note , p. a 1 1 ).

ANTÉCÉDENTS DE L^ATOMISME EN GRÈCE. lAl

n*étant soumis à aucun changement qualitatif, ne peuvent se combiner que mécaniquement : selon lui, en effet, crie mélange des substances ne s'opère que parce que les parties d'un corps pénètrent dans les interstices qui séparent les parties dun autre corps 7); et c'est pour cela, sans doute, que Plutarque(^) le regarde comme le véritable fondateur de latomisme. Mais il est certain quEmpédocle n'a ni professé ni prouvé l'existence des atomes (^), non seulement d'atomes identiques dont les combinaisons produiraient toutes les différences ultérieures, mais même de corpuscules infinitésimaux jouant ce rôle dans le domaine de leur élément propre.

Cette dernière hypothèse est pourtant la seule qui se concilie avec l'ensemble de la doctrine et permette d'en expliquer le détail. L'action d'un corps sur un autre ne peut se comprendre que par l'émanation de particules invisibles de l'un qui vont se loger dans les pores de l'autre ('). Ainsi se forment les mélanges et les alliages qui ajoutent à la variété du monde.

En fin de compte, il faut conclure que cette conception, tout en se rapprochant beaucoup de l'atomistique , en diffère néanmoins sur deux points principaux qui empêchent toute confusion : Empé* docle n'admet ni les atomes, ni le vide'^). Il reste donc, par rapport à Démocrite, un précurseur, et rien de plus.

IL Mais d'où vient, dans ce système, le mouvement nécessaire à la formation des combinaisons élémentaires?

La question présente ici une complication spéciale. Empédode ne peut plus rapporter l'action motrice à la substance elle-même,

^') Piaeit., I, i3 : ËfiveSoxAi^ trpd de Texposition que fait Lacrèee de h doe-

TflM» r€mràpù9v &loi/€Uûv î^pavafioLTa trine d^Empëdode.

iAi;^fa7a, olovel alotx^^^ "fpà ^*^ AnsUAe^ De gen. et corr., l^ S, Em^-

ffloix^^^v^ àitoiOfiepv^ , &wep i&li pëdode (Mâlbch), v. 967 : yv6sff&rt

a^poyyifXa. trérrow éi&tp àKOp^oai, btra ijévatro.

(*) Aristote, De Cœlo, III, 6, 3o5. <'> Empëdocle.frag. <Mûllacii).Y.8i,

Lucrèce, I. v. 7^6 H suiv. C'est le sens 10s, 1 17 et stiiv.

Ui

comme le faisaient les hylozoïstes et les panthéistes que nous avons passés en revue; car cette substance, fractionnée en quatre éléments , a cessé d'exister comme unité. Il n'a pas même le droit de considérer les éléments comme des causes spontanées, car le mouvement quils subissent, étant purement local et relatif, ne peut venir d'eux-mêmes (*'.

Il faut donc qu'il sépare la force motrice d'avec la substance, et, en effet, il paraît être le premier qui ait formellement accepté et professé cette hypothèse (').

La force motrice doit même être double, puisque Empédocle reconnaît deux sortes de combinaisons, les unes par rapprochement et les autres par séparation, et qu'il admet sans discussion que toute propriété, tout état différent des choses suppose une cause différente, conformément au principe de l'immutabilité de l'être qu'il a emprunté à Parménide.

Ces deux forces contraires, causes de deux mouvements inverses, s'appellent dans Empédocle l'Amour et la Haine. Leur nature est aussi ambiguë que celle de la plupart des principes analogues chez les philosophes autérieui's à Anaxagore. D'une part, elles sont personnifiées et leur rôle est évidemment de cr gouverner ?) la matière; d'autre part, il est impossible d'affirmer qu'elles soient incorporelles et séparées du monde. Il semble que ce soit des symboles à demi mythologiques représentant, sous ses deux aspects, la loi de changements formulée par Heraclite. L'un de ces aspects est considéré comme le meilleur (celui de l'union), l'autre comme le pire (celui de la division (')) : ce qui donne au système d'Empédocle un faux

(^' A moins de Caire intervenir Thypotbèse mécaniste, comme celle de Dëmocrite. Zeller observe avec raison qn'Arislote a dëpassë la pensëc d'Empëdocie en prêtant une Ame à ses éléments ( De anim, , I, 9, &oâ) : 9ÎV0U là xai htwalov 4^x^ roinûifv. Le texte d^Empédocle sur lequel il se fonde dit simplement que erles éléments

deviennent dans Thomme le principe de Tactivité psychique**. (II, p. ai6.)

^*) C'est Tavis de Zeller, qui considère les principes contraires de Parménide et d'Heraclite comme des déterminations de Tessence universelle cl nullement comme des causes distinctes et indépendantes.

(> Aristote, I, &,98â.

air de manichéisme, que Gladisch(^) et Rœth se sont hâtés de rapporter à des influences orientales.

Tout aussi éloignée de la vérité est l'interprétation de Karsten (^) qui, ne pouvant admettre qu'Empédocle ait divisé entre six principes la causalité universelle, suppose que ce sont là seulement six expressions phénoménales d'une force primordiale unique qui est TAmour.

Rien n'autorise cette réduction à l'unité hylozoîste, ni les textes originaux, ni les témoignages d'Aristote, ni enGn le rôle qu'Ëmpédocle prête à sa OiXidé. Gomme le dit fort bien Zeller, crie trait caractéristique de cette doctrine est précisément son impuissance à ramener les différentes forces et substances fondamentales à un seul Être t), et nous avons vu que c'est par là même qu'elle a le mieux servi la cause de l'atomisme.

Il resterait à dire suivant quelle loi se produit le double processus qu'entraîne le conflit de l'Amour et de la Haine; mais, sur ce point encore, Ëmpédocle est en deçà d'Heraclite. L'idée d'un rythme, réductible à un circulus des éléments dans l'espace, ne paraît pas lui être venue. Il prononce bien le nom de la (r nécessité ?), mais il ne sait pas y voir crie principe de la régularité constante des phénomènes naturels ?)(').

III. Tout au plus sa cosmologie nous apprend-elle qu'il admet la domination successive des deux forces motrices. Lorsque l'Amour l'emporte, l'uniGcation des substances est complète, et complète aussi la séparation lorsque c'est le tour de la Haine.

Seulement là encore se glisse une équivoque : Yunian consistet-elle à grouper les particules semblables, dans chaque élément? On est tenté de le croire : les différences élémentaires étant irréductibles, la séparation serait à son comble si les particules de

» EmpedoeUes und die JEgy^. — <*> Édit dEmpëdode, p. 388. — *'> Voir Zel- 1er, t. Il, p. 993.

tout ordre étaient mélangées. Cependant c est le contraire qui se produit : TAmour mêle tous les éléments distincts, si bien qu ils se confondent ensemble. Et c'est sous celte forme d'unité chaotique que nous apparaît le monde au premier moment de son existence, avant tout développement {{ifyfJLOL xai Si^).

Devons-nous en conclure que les éléments eux-mêmes, en tant que différents les uns des autres, sont produits par la Haine? Ce n'est point ce qu'on nous disait d'abord.

Aristote n'a pas de peine à relever en tout cela des traces de contradiction ; mais il ne faut point demander trop de rigueur aux premiers physiciens. Ëmpédocle, surtout, se trouve placé au confluent de deux doctrines tout opposées, dont l'une se termine à lui tandis que l'autre commence à lui. Il subit encore l'influence des solutions hylozoïstes dont son sphœrus garde l'empreinte; et il est, à son însu, emporté dans la voie du mécanisme par la nécessité oh il se trouve de réduire le devenir au mouvement et de diviser la matière en une infinité de particules qui puissent expliquer non seulement ses mélanges, mais même ses mouvements.

Ne nous obstinons donc pas, comme le font la plupart des historiens, à rechercher d'où proviennent telles ou telles parties de son système. Assurément, nous avons pu saisir et signaler au passage plus d'un emprunt fait à Anaximandre, à Pythagore, à Parménide, et surtout à Heraclite. Nous ajouterons même que Zeller ne fait pas dans son interprétation une assez grande part aux Pythagori-r ciens, en ne citant pas le dualisme parmi les idées fournies par la secte à Ëmpédocle, qu'il ne fait pas suffisamment ressortir combien la concejflion dnspkaerus est proprement ionienne, et enfin qu'il a tort de ne retrouver dans l'ensemble du système d'autre influence historique qu'une réaction contre le monisme des Ëléates(^).

^^' trLe système d'Empëdode ne se t^Toutes les parties easentieUes de ce syjsième

conçoit que comme un effort pour mainte- procèdent de certaines doctrines de Par-

nir la rëalilë des phénomènes que Parme- mënide combinées avec colles d'Hëradile. ^

nide avait attaquée.^ (T. II, p. âyS.) (T. Il, p. 977.)

Mais nous laisserons à Empédocle son originalité , qui est d'avoir entrevu l'indifférence substantielle de la matière et le pouvoir de la combinaison.

Loin de le louer d'avoir tr tenté une explication, conséquente dans son ensembkj des phénomènes de la nature (^) d, nous le louerons surtout des inconséquences qui lui ont fait ouvrir, dans la physique panthéistique, une brèche par où passeront Leucippe et Démocrite.

Maintenant ces derniers peuvent venir : non seulement ils ont à leur disposition tous les éléments de doctrine que réclame une philosophie naturaliste de la nature, mais le système si confus d'Empédocle leur suggère l'idée d'une simplification qui le débarrassera de tous les obstacles oii se sont heurtés leurs devanciers. Les matériaux sont réunis, le plan esquissé; il ne reste plus qu'à construire l'édifice.

«^> Zdier. II. «77.

im LIVRE II, CHAPITRE III.

LEUGIPPE ET DëHOGRITE.

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