C. Ecrits divers. (ÀervvTaxTa
nB^ khlcLi oipaviai. Cest le commencement d'une série de traités sur le ciel, l'air, la terre, le feu, le son; sur les pierres, les plantes, les animaux. Peut-être sont-ce là des parties détachées du M^ûi^ SidxofTfios. Les Ahicu oùpavlai offrent quelque rapport avec les fragments astronomiques rassemblés par Mullach(^).
116^ AiT/ai ifépioi.
27® Air/ai èitliteSoi.
118^ Airiai viepl vivp6s xal tS)V èv vivpL
39^ khlai viepl tS>v (pœvéœv.
Aucun renseignement ne nous est parvenu sur ces ouvrages vrais ou prétendus, peut-être aussi détachés du ^Axoafws.
3o^ Air/ai TSepi (TTtspfidTeov xal (pvrêov xai xcLpitojv. Il n'en est pas de même de celui-ci : Pline l'a sûrement en vue lorsqu'il parle du <r volume que composa Démocrite sur les herbes et leurs effets, après avoir visité les mages de Perse, d'Arabie , d'Ethiopie et d'Egypte (^J 7). Pétrone va plus loin et fait de notre philosophe un botaniste consommé (^). Gela prouve tout au moins que la tradition attribuait à Démocrite un ou plusieurs ouvrages sur les plantes. Sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, il a devancé Aristotc.
Si'' khlai TSspl Kcûcov. Ce traité (qui manque à l'énumération de M. Liard) a certainement existé, car Elien^^^ en cite de
^'^ P. 368-36g. remarquera la forme vague du renseigne-
^*^ HisL nai,, XXXV, q. ment qui exclut, d ailleurs, tonte idëe de
^'^ frOmninm berbarum succos De- documentation.
mocritus expressit, et ne lapidum vir- ^*^ yEIjan. De ammaL fwrf., liv. V,
gultorumque vis iateret, œtatem inter ch. Sg; liv. IX, ch. 6/î; liv. XII, ch. t6,
expérimenta consunipsit. *» (Pëtrone. ) On 1 7 , 1 8 , 1 9 ol 9. o.
LA DOCTRINE ATOMISTIQUEL 161
nombreux passages qui ont été réunis par Mûllach sous le titre de Fragmenta Ubrorum de antmaUbu$. Ils représentent, avec les extraits concernant «les sens?) et ceux concernant cria tranquillité et la sagesse D, le document le plus précieux qui nous reste de Démocrite.
Ss® Ahtat (TjjfLfLixToi tsrepi TÎfsXtOov. On en est réduit sur ce point à l'indication de Pétrone : cr ne lapidum , etc • . . vis lateret i) , d'où il semble résulter que Démocrite aurait aussi étudié les minéraux. Tous ces sujets de monographie se retrouvent d'ailleurs épars dans les Problème$ d'Aristote et, plus tard, dans lés mélanges connus sous le nom d'Admirables secrets d^ Albert le Grande et autres.
Suivent douze titres du même ordre :
D. Mathématiques.
33^ ïlepl Sia(popr}s yvùâfiv^i
3&^ Ilepi ^avmos xvxXov xai (x^aipas;
35^ Uepl yscâfierplaç ^ yetafierpixàv;
36® kpidfLoi;
37® Ilepi i\6yùâv ypafifiéùâv xai vacrlœv;
38® ÈxirsxéafiaTa;
39® Miyas èviavràs fl ifxlpovofiiv^ tsrapàiri^yjxa;
60® AftiXXa xXsypvSpas;
ûi® OvpoLvoypapiv;
ûa® Veùjypa^iv;
63® UoXvypa^iv;
66® AxTivoypa(piV'
Parmi ces ouvrages , nous ne pouvons en justifier qu un , le n® Sy, inscrit sous le nom de ïlspl aXéycôv ypafifiéœv xai vaa^Sâv.
16â LIVRE II, CHAPITRE III.
Pliitarque nous apprend en effet que Démocrite avait écrit ce de lineis irralionalibus?); et Stobée'^^ explique le mot vcK/Ja en lui donnant le sens de solide y quil dit être particulier à la langue de Démocrite. Aussi sommes-nous de Tavis deM. Liardqui, pour cette raison, admette traité en question. Quant aux autres, la plupart doivent être d'origine pythagorique (les quatre premiers surtout); • d'autres forment probablement double emploi avec quelques-uns des précédents (lesn^ 3 g et Ixi avec les Ahlou oùpavlou cataloguées au n"* 25 , et la Te(oypa<^{rf du n"* ia avec la Ko(j[uoypa(plv du n"* 1 1). Il faut sans doute y rapporter le fragment 1 [De sectiane coni) , de la dernière catégorie de Mûllach ^^\
E. Musique. — kh"^ Wepl pvôfjLCûv xai àpfioviv^. Ceci encore semble un écrit pythagorique. Il est possible que Démocrite ait également touché à ces questions, mais aucun témoignage ne vient corroborer celui de Diogène.
tx^'^ Uspl "csoivattûs. Était-ce un traité particulier? Nous l'ignorons, mais il est certain que l'opinion de Démocrite sur les conditions de la poésie était bien connue dans l'antiquité; Horace, dans \Art poétique, la vise formellement :
logenium misera quia forlunatius arle Crédit, et exciudit sanos Heiicone poêlas. Democrîtus. . .
Clément d'Alexandrie, dans ses StronuUes ^^\ nous explique en effet que Démocrite était de l'avis de Platon sur la poésie : (t C'est chose légère et sacrée, et il ne faut pas s'en mêler avant de sentir en soi l'inspiration divine et le sacré délire, n
li'j^ ïlspi xaWoavvv^ èitéojv. On ne sait rien sur cet ouvrage non plus que sur le suivant.
^*^ EcLphys., 3o6. Upop ^oirjrifs, xai odx oîô^ re votetp
' ^*^ Fragm, phil. grœc, , p. 870. 'urpTv àv ivÔeôç re xcd éx^pajv yàvifrat,
^*^ Lîv/VI. Kov^ot» yàp ti xP^/^^ "^^ — ^o*'* Fragm, a. (Mûllach , p. 870.)
LA DOCTRINE ATOMISTIQUK. 1(i3
68^ Ilepi eù^eovùôv xai Sytr^œvoàv ypa|X|xàT6)r. L'indication prouve seulement, chez notre philosophe, des tendances esthétiques que la rigueur de son matérialisme ne semblait point faire prévoir. Si ces traités lui sont attribués légitimement, il faut rapporter cette préoccupation du rythme et de Tharmonie à l'influence de la doctrine pythagoricienne qu'il a sûrement traversée.
69® Ilepi ôfii/ipov fj àpOosirsiv^ xai yXùJcrcréùyv; même remarque. Mullach incline à admettre Texistence d'un livre de ce nom, d'où Dion Ghrysostome aurait tiré le jugement sur Homère qu*îl prête à Démocrite '*'.
Viennent trois traités analogues, dont rien n'établit l'existence ni l'authenticité :
5o® Uepl doiSris;
5i® ïlepl prf(^àT(Ê)v;
b^^ Ôvofiaaxixév,
Il en est de même des quatre suivants : F. Ecrits techniqties :
53® np6yv(t)(Tis;
54® Tlepl Siairtfs fi SêctiTVTixév;
55® larpixv yvoâfiv'^
56® Airiai tsepl dxaipiéùâv xal èic^xaipiécâv.
Seul le n® 55 {IcLrpixv yveofitf) pourrait se rapporter aux livres ffsur la maladie, les médicaments, l'anatomie?), que Aurelianus Cœlius lui attribuait (^) ; mais là encore on peut soupçonner quelque confusion avec Hippocrate.
t»^ Orat., LUI, init. C est le fragment 3. — ^*' Cf. Littrë {loc. cit.).
Quant au traité que Diogène cite ensuite :
57® Ilepi yeeopyltfs fj yeeopyix6v,
M. Liard ne doute pas qu'il ne soit authentique (^); Gassien, dans ses GéoponiqueSy le cite à tout moment et Ton a pu ainsi reconstituer une partie de Touvrage que Muilach a imprimée à part dans ses Fragmenla^^K II est vrai que Zeller et Meyer déclarent que ces fragments ne sauraient être attribués à Démocrite. Celui-ci, pourtant, est cité par Varron et par Golumelle comme un des philosophes qui se sont occupés de la campagne et de Tagriculture ^^\ et Golumelle reproduit même le titre exact de Georgicon (^l
58® Le llepl K^ypa^irfs parait faire double emploi avec les Airlcu tsepl Koà(ûV] les divers fragments réunis par Élien prouvent, en tout cas, que Démocrite a écrit sur ce sujet. On nose y rattacher Topuscule sur le caméléon [De vi et ruUura chamœleontis) que Pline lui attribue (^), à tort selon M. Liard qui remarque que Fauteur cite maint prodige incompatible avec cette cr rigueur d'esprit adamantine T) que Démocrite passe pour avoir montrée envers tout ce qui se présentait comme surnaturel. Du reste, Aulu- GelleJ^', rapportant Tattribution de Pline, en fait ressortir Tinvraisemblance.
^') ffHIc liber nemo dubitaverit quin genuious sit. . . ^i (Thèse, p. s 3.)
w Mûllach. p. 379 et soiv. (V. Cassianus Bassus, GeoponU, liv. I, eb. v, 3; liv. II, ch. v; liv. IV, ch. vu; liv. V, ch. iv, velxLv; liv. X; liv. XI; liv. XV; liv. XIX.)
^*^ Varron, De re nuL, 1, 8. Coluroelle. De re rust,, XI, 3 : irDeinocritus m eo Hbro quem georgicon appellavil, . . «
^*ï Voir Zeller, p. 3 90 : «rQuant aux extraits tirés des Geoponica, on ne peut les rapporter à notre philosophe, car les Geoponica ndribuf^s i\ D(fmofrile sont
certainement inauthentiques 9». (Voir Meyer, Gesch. der BoUmik, I, 16.) Une citation extraite par M. Bertbelot {Orig. de l'akh., i58) suffit à en donner la preuve : Tauteur conseille, pour conserver les arbres, d*y apposer une plaque portant le nom d'Adam; Tiniluence, sinon lorigine juive est assies clairement dë~ montrée par là.
î*) XXVIII, 18.
^*) (rHis portentis atque praestigiis a Plinio secundo scriplis non dignum esse cngiiomen DeniocriH pulo. ^
Les deux derniers titres cités par Diogène :
60** ÔitXoiiaxixév,
ne présentent aucune vraisemblance, ni d'ailleurs aucun intérêt pour notre recherche'^'.
A cette liste il faudrait joindre plusieurs ouvrages mentionnés par M. Liard et qui semblent ne se confondre avec aucun de eeui que nous avons énumérés.
Deux d'entre eux sont donnés comme faisant partie de la liste de Diogène , quoiqu'ils en soient, en réalité, séparés'^). Uun est le Tlepl TùâP èv Bcl€vXùûvi iépeov ypcLiiiidjeûv, auquel font bien allusion Clément d'Alexandrie et Ëusèbe ^^\ mais qui parait dénué de tout caractère d'authenticité : c'est un de ces opuscules fabriqués après coup pour justifier les récits des voyages extraordinaires prêtés à Démocrite^^). Le titre du second est fort indécis: \épvi€a, lit M. Liard; Casaobon préfère ChirocineUiy ce qui n a qu'un rapport lointain avec \épvi6a. Cette seconde version est vérifiée par Pline, disant : (rDe* mocriti certè Chinocineta esse constat ^^^ ?>. Mais , d'autre part, Saomaise
^'' Je ne compte pas comme un oavrage les Sentencei pkihso^Uques do Pseudo- Démoerite (Tpûifiai ;^pv<Tatî) éditées en 1 638 par Lucas Holstenins ( v. Fabrîcios, Bibi grwc., I, 868), dont Mrdlach et Borefaardt ont démontré l'identité avec des pensées éparses de Démocrite (voir Fragm. phil. grœc.); ni les ^o^t<r1txi mentionnés par Galien (tf. phiL, 5), qui sont repousses par tout le monde et qui renferment des opinions contraires à celles de Démocrite (Fauteur admet trob éléments : terre, eau, feu); ni enGn les cBuvres occultes du Pwido-Diwwenle , entre autres les Pkysica et myttiea, que
M. Berthelot attribue à Bdus de Men* dès , cité par Pline et Columelle. ( Orig, Je. Pakh., p. 99.)
^'^ Us sont compris dans le paragr. ij du livre IX.
^'^ A)7fA^xpiT0$ roùç PalSvXMpiavç X6^ yovs i^dtxoùf 'OsvoltfTat, {Strom^ I, p. 1 3 1 . ) Eusèbe se borne à reproduire Tinformation de Clément d*Alexan.1riel {Prœp, ewmg,, X, 4.)
^*) Plusieursdecesouvragesiaussement attribués à Démocrite seront cités dans le chapitre sur Talchimie, oà Ton cherchera à en définir le. caractère el Forigine.
^n 0^.«I.,XX1V, 17.
propose de lire ChirocmeUiy d'après le texte de Vitruve : crMuItas res attendens, admiror etiam Democriti de rerum natura volumina, et ejus commentarium quod inscribitur Xeip^xfXT/rov ^^\ in quo utebatur annulo, signans cera molli quae esset expertus.T) M. Liard cite égalemeot Tinterprétation de Ménage (^) qui s accorde à peu près avec la précédente : t6 xi^ipéxfivTOv est Tanneau sculpté et travaillé à la main. Or c'était un usage chez les anciens critiques de marquer d'un cachet de cire les passages douteux ou i^marquables du livre qu ib lisaient, pour indiquer qu'ils y avaient apporté toute leur attention. Le titre du traité de Démocrite signitierail donc que chaque page en était comme (r cachetée à la cire 71, parce qu'il avait étudié et expérimenté lui-même les questions dont il s'agissait.
Ménage y d'ailleurs, ne peut s'empêcher de remarquer que celte explication n est guère compatible avec le renseiguement que donne Pline sur l'ouvrage qu'il appelle Chifvcineta : crin his iile, post Pythagoram magorum sludiosissimus , quanto portentosiora tradil!?) Comment Démocrite pourrait-il se vanter d'avoir (t expérimenlé par lui-même?) les faits qu'il rapporte, s'ils sont au-dessus de toute croyance {''?
Enfui M. Berthelot présente une dernière solution, la plus vraisemblable de toutes (^) : Chirocmeta signifierait tr manipulations -n , nom qui a été donné aussi aux ouvrages de Zozime, et qui désignerait un traité de technique, attribué à Démocrite comme tant d'autres apocryphes du même ordre (*^.
L'ouvrage dont il s'agit était sans doute un recueil d'observations vraies ou fausses, analogue aux Problèmes d'Aristote et aux Questùms naturelles de Sénèque.
Enfin, si nous écartons les trois derniers numéros de la liste dressée par M. Liard (que nous avons pu, avec assez de vraisem-
^*) H est vrai que le texte est établi ici rVaprès la correction de Saumaise.
^*' Observ, in Diog, Laert, , lib. IX.
^*^ Cf. Baylc, Diction., art. Démocrite. ^*^ Orig. de Valck.y p. 189. ^'^ Ihid,, p. 157.
blance, identifier avec quelques-uns des précédents ^^J), ii reste encore trois ouvrages qui manquent chez Diogène et qui paraissent offrir quelques chances d'authenticité :
Le Uepl jéXovç^ mentionné par Clément d'Alexandrie (^) ;
Le Uspi iSeSâv^ cité expressément par Seitus Ëmpiricus (') ;
Enfin le Uepi àvTnraOœv^ indiqué par Golumelle (^) : crDemocritus in eo libro qui graecè inscribitur ziépl avTma6S)v...'n
La conclusion de ce long examen est tout près d'être négative : si nous pouvons affirmer que Démocrite a bien réellement écrit une vingtaine d'ouvrages dont on connaît les noms, nous sommes obligés d'avouer qu'il ne nous reste presque rien de cette œuvre, — à peine quelques fragments, bons à fixer un point de détail, tout à (ait insuffisants à donner une idée d'ensemble de sa doctrine.
IV. Il est donc de toute nécessité que nous recourions à des documents de seconde main pour exposer la philosophie atomistique. Quelques mots d^explication à ce sujet ne seront peut-être pas superflus.
Aristote. — La source la plus riche et la plus sûre à la fois, pour cette période de l'histoire, est l'œuvre d'Aristote. Nous l'avons parcourue dans tous les sens et .avec la plus grande attention pour en tirer les renseignements qui nous. font défout.
^*) Le n* 93 (Scripte ad versas Pythagoram) se confondrait avec le UvOŒy6(Ms de la liste de Diogène (n* i ); le n* ai (De vi et natura chamœieontis) , avec qudqa'an des traites sur les animaux àdessus indiqués; le n* aS (De morbis, medicamentis , etr.), avec la lorpocj) TM^fiV (a* 55 de Diogène).
tùâ^fUap itv 9!Ù9(/JA ifp09iryàpÊV9êP, piov réXùt tîpot i^.
('^ Adv. Mùlk., p. 399. ■
^^^ De re rmt, XI, ch. 3. Cet ouvrage fait partie sans doute des traita apocryphes concernant les sciences occultes, qui sont connus sous le nom du Pseudo- DimocriU. Suidas Tattribue à Bolus de Mendès. Fabricius Ta puUië dans sa Bir bUoA. grœc. (liv. IV, ch. 99). C'est un recueil de contes et d'enfantillages traitant des sympatUeset des antipathies naturelles des choses.
168 UVRE II, CHAPITRE lU.
La PbysiqïjEj d abord, est une mine inépuisable :
Liv. I, ch. 9. Indication sur la forme des atomes; ch. 3. Sur la divisibilité à Tinfini;
Sur les rapports de la pluralité et du vide; ch. 5. Sur les différences de position des atomes.
Liv. U, cfa. h. Sur le mouvement naturel;
Sur le hasard; Sur la nécessité.
Liv. lll,ch. 9. Sur le scepticisme de Démocrite; ch. A. Sur rimpérissabîlité de Tétre;
Sur la différence de grandeur des atomes; Sur le vide.
Ldv. IV, ch. A. Sur la pluralité et le vide;
Rôle de la nécessité dans Tatomisme; Sur le vide; ch. 8. Sur le mouvement et la pesanteur; Sur la nécessité et le hasard; Naissance et destruction des mondes.
Liv. VlU,ch. 9. Le mouvement est causé par le vide;
Sur le mouvement sans commencement.
La Métaphysique :
Liv. I, ch. 3. La nécessité dans Tatomisme; ch. &. Sur la cause du mouvement; Sur rinégalité des atomes ; Sur le non-étre.
Liv. IV, ch. 5. Sur le vide;
Sur les données des sens;
Sur la réalité des phénomènes sensibles d'après Demi crite;
Sur le scepticisme de Démocrite;
Sur la sensation expliquée par le contact;
Sur la pensée et la perception;
Sur les rapports de Démocrite avec les Ioniens.
Liv.VII,ch. iS. L^unité ne peut sortir de la multiplicité;
Indivisibilité des atomes.
Liv. XII, ch. 3. Les atomes flottent dans l'espace; ch. 6. Le mouvement perpétuel.
Liv. XIII , ch. &. Sur les éléments de Démocrite ;
Contre le scepticisme de Démocrite.
Lb Db Ccbw :
Liv. I, ch. 7. Sur la simplicité des atomes;
Sur le vide illimité ; Sur le mouvement et la pesanteur; ch. 8. Réfutation de la pluralité des mondes.
Liv. Il, p. 3 1 1 . Chute des atomes dans le vide;
ch. i3, p. 993^ Forme de la terre d'après Démocrite.
Liv. III, ch. 3. Sur la cause du mouvement;
Chute des atomes dans le vide.
ch. &. Combinaison des atomes;
Rapport des atomes avec les nombres pythagoriques;
L'être ne peut changer;
Indivisibilité des atomes;
Différence de grandeur des atomes;
Les éléments; ch. 8. Le feu.
Liv. rV, ch. 1. Sur la pesanteur;
ch. 9. Le mouvement et la pesanteur; ch. 6. Chute des atomes dans le vide; Combinaisons des atomes.
Le Db gbnbrationb bt corruptions :
Liv. r, ch. 9. Sur les données des sens;
Les qualités secondes : la couleur;
Le changement se réduit à des combinaisons;
Forme des atomes;
Vérité du phénomène sensible pour Démocrite;
Les atomistes donnent une explication physique du monde;
ch. 7. Simplicité des atomes;
170 UVfiE U. CHAPITRE III.
Liv. I, ch. 8. Sur les principes de raiomisme;
Indivisibilité des atomes;
De la pesanteur;
Réduction de faction au contact (d'après Démocrite);
La densitë et la masse;
Le feu;
Démocrite et les Éléates;
Combinaisons d*atomes.
Liv. II, ch. 6. La nécessite et le hasard chei Démocrite.
Lb Db anima :
Liv. I, ch. 9. Le feu vivant;
Unité du système atomistique;
Vérité du phénomène sensible pour Démocrite;
Les atomistes donnent une explication physique du monde;
La pensée et le mouvement;
Le semblable est connu par le semblable.
Liv. III, ch. 3. La perception et la pensée.
Lb De gbnbrationb animauom :
Liv. II, ch. &. Le fœtus (d'après Tatomisme); ch.7. Idem;
Liv. IV, ch. 1. Idem; ch. &. Idem;
Liv. V, ch. 8. La' nécessité.
Lb Db partibvs animauvm :
Liv. I, ch. 1. Sur le scepticisme de Démocrite.
Lb Db respiration b :
ch. A. Les fonctions corporelles;
L'air contient la raison (d'après Démocrite).
Lb De sbnsv:
Ch. 3 , p. /i38. Les images ;
p. &/19. Réduction des sens au toucher.
Lbs mètborbs :
Liv. I, ch. 8. Les étoiles.
Liv. II, ch. 3. L'évaporaiion fait tarir la mer.
On voit que les documents fournis par Aristote sont assez nombreux et variés pour combler les lacunes que nous présentent les œuvres, aujourd'hui connues, de Démocrite.
Commentateurs et compilateurs. — Après Aristote vient Théophraslêy dont nous ne possédons malheureusement que des fragments, mais qui fournit, lui aussi, une source précieuse de renseignements sur Tatomisme.
Puis les commentateurs du Stagirile : Simpliciw, Themistiuê, Alexandre (TAphrodisias y Philopon.
Puis les écrivains que la similitude de sujets a conduits à mettre en scène Démocrite et son système : Galieriy Cicérofiy Lucrèce.
Puis les philosophes de profession qui lui demandent des arguments ou des sujets de réfutation : Sextus EmpiricuSy Jambliquê.
Puis les compilateurs, comme Plutarque, Dioffène Laerce, Stobée, Clément d^ Alexandrie y Suidas y TzetzèSy HippolytCy EpiphanCy Théodarety Eusèbey etc., sans compter ceux qui nous ont conservé des mots, des phrases ou des fragments de Démocrite, et que nous avons cités au passage. Bref, à ne recourir qu aux sources antiques, Texposition exacte et complète de la philosophie de Démocrite est possible, et, hormis les grands systèmes de Socrate, de Platon et d'Aristote, il n'est pas, dans toute Thistoire grecque, de sujet mieux documenté.
Quelque souci qu'on apporte à reprendre, de première main, lexamen des pièces, Tétude des historiens et des critiques qui ont déjà traité de la matière ne saurait être négligée en un cas pareil. Depuis Callimaquc et Hegesianax(*\ Héraclide de Pont et Théo-
t») VoirMùUach, p. .'î.iC.
phraste^*), Eudème et Thrasylle, Démocrite a eu maint commentatear, et Ton peut affirmer que Tétude de 1 atomisme n'a jamais été abandonnée jusqu'à notre siècle (^), qu elle semble même reprendre un intérêt nouveau depuis quelques années, à cause des similitudes profondes qui semblent relier à l'ancienne philosophie corpusculaire les hypothèses les plus récentes de la science chimique. Il nous reste maintenant à faire œuvre de ces documents et à présenter la doctrine dont nous connaissons tous les alentours.
LE STSTèHB.
La doctrine atomistique paraît devoir être présentée dans son ensemble, indépendamment des différences qu'on peut relever entre l'enseignement de Leucippe et celui de Démocrite. L'exemple de Lafaistt'), qui a consacré les quarante premières pages à Leucippe et les quatre-vingts suivantes à Démocrite, n'est pas fait pour nous encourager à scinder ainsi l'exposition. Il semble certain que le premier des atomistes s'est borné à poser les principes, et que son successeur n'a guère fait que les développer; mais les distinctions que cette remarque entraine peuvent venir au fur et à mesure des théories qui sont passées en revue. La part faite à chacun reste ainsi intacte et le système garde son unité.
C'est d'ailleurs le parti qu'ont pris la plupart des historiens et
(') D*aprè8DiogèQe,V,il3.(VoirMâllach, p. 337.)
^*) Parmi les modernes qui ont consacré une attention spéciale à sa philosophie, il faut citer : Ritter, Histoire de la pkUoeapkie ancienne, et lartide Dimocrile dans YEncyehpedie Erich et Gniber; Papencordt, De atomieorum doctrina (i83s); Geffers, Quœstionee Democriteœ (tSag); Zeller, Pkiloeaphie des Grecs, t. II , trad. Boutroux ; Mûllach , Préface des
Fragmenta phiL grme» et DemoeriUs Ahderitm aperum fragmenta (Berlin, i8i3); Lange, Histoire du matérialisme, t. I; Renouvier, Manuel de philosophie ancienne , t. I; Pillon, Évolution de F atomisme {Annie phiL , 1 8g s ) ; Lafaist , Dissertation sur la philosophie atomistique (i833); Liard, De Democrito (thèse latine, 1878); Kurd Lasswitz, Geschiehte de AtomistUc (1890). ^'^ Dissertât, sur la philos, atomistique (Paris, i833).
critiques, à commencer par le mieux informé de tous les anciens, Arislote, et à finir par le plus exact des modernes, M. Zeller(^), qui n*eùt point manqué de marquer une division entre les deux philosophes, s'il eût pensé qu'il était possible de découvrir et de noter un progrès de doctrine de l'un à l'autre.
I. Point de dépabt du système. — Le document qui explique le mieux les circonstances au milieu desquelles naquit le système atomistique est un texte d'Âristote , tiré du De generatione et carruptiane (^). Quoiqu'il soit fort connu , nous allons le reproduire en le commentant pour lui donner toute sa valeur.
O^ Se fjié}d(/lcL xal vfepl ^tsàvrœv ïvi Xéycp Sidûpixauri Aevxiwnoç xod Ai/jx^xpiTO^. (T C'est avec une méthode rigoureuse (^) et par des moyens identiques, que Leucippe et Démocrite expliquent toutes choses (^) -n : dp^vv ^aoivcTOLfievoi xarà (pvaiv ^icep èc/liv^ a prenant pour principe la nature telle qu'elle est?).
Suit un passage sur d'École d'Elée que nous pouvons résumer eu quelques lignes, parce qu'il n'a pour but que de marquer l'originalité des atomistes (^) : les Ëléates niaient la multiplicité et le mou* vement, parce qu'on ne peut concevoir ni l'un ni l'autre sans le vide, et que le vide est le non -être, c'est-à-dire le néant absolu. Aevxnnro^ Se S/eiv &v^V Xc^ot^ okivzi ^aphi rvv (ucrBrimv ôfjuo* Xoyovfuva Xéyovre^ oùx àvcupTffcrovaiv ovts yévsaiv ovre ^dopàv
^'' Cest seulement dans une note, à la fin de Tëtade consacrée à Tatomisme, que M. Zeller indique le partage qu'on peut faire des théories atomistiques entre Lea^ cippe et Démocrite; la distinction est insignifiante. (T. II, p. 358.)
^*^ Liv. I, ch. Yiii (après le pssage concernant Empédocle).
^'' Par opposition à Empédocle qui se' servait de la théorie des interstices vides seulement ponr justifier certains phénomènes , et non pour expliquer la forma-*
tion et les changements des corps en général, comme le font les atomistes.
(^) Cela ne veut pas dire (comme le remarque Zeller) que Leucippe et Démocrite fussent d'accord entre eux eur toutes choses, mais que leur doctrine expUque toutes choses parles mêmes moyens.
^*^ 1 , 8 ,. SaS : ipiou yip réiv à^tskam i\o^ rà àp iS àvéyxt^ç iv élvai nai àxttnfTÔv. Td pLév ydp xsvdp oùh 6p, Ktvtfdffvat i'oùx àv iipaffdat, fc^ ÔVTOf xtvov x€X,^ptffiAivov.
ovre xivtimv xou TO'uikvOos tS)v Ôvrœv. cr Leucippe , au contraire ^^\ so crut en possession de raisons suffisantes pour établir une théorie qui s'accordât avec les faits attestés par les sens et qui laissât subsister la production et la destruction, le mouvement et la pluralité des êtres, -n
ôfjLoXoyvcTCLs Se ravra toTs ^aivofiévois , toTs Sk t6 êv xarcurxevaiovaiv, i>s oxke âv xlvtfaiv àZcrav âvev Kevov, T^Te(^) xavov fi^ 6v, Kod Tov ôvTOs oidkv fitf Ôv ^nmv âvcu. cr Cette part faite aux phénomènes, il accorda aux partisans de l'unité de Tètre que le mouvement est impossible sans le vide , et que le vide est un non-être , et qu il ne participe en rien à l'être W. t) Ta ykp xvpicûs ôv 'OaLfjLTtXv' Ohs 6v * àX^ âvtu th TOiovrot^ o 0^ èv xcd êmàpa ro tsXridos xai déparoL iià (Tfuxpérvra tSûv ôyxcûv. crD après lui, Têtre proprement dit est absolument plein; comme tel il ne peut pas être un, mais il se compose d'éléments infinis en nombre et invisibles à cause de leur petitesse.?) Tavra S" èv r^ X9V(p <pépe<r6a4 {xevèv yàp dfvcu), xaù awu/ldfuva (ikv yévecnv TSoieiv, SMXvéfieva Se (pdopdv. <( Ces éléments se meuvent dans le vide (car le vide existe); ils causent, en se réunissant, la génération et, en se dissolvant, la corruption;». Uo^éàf Se xcù tgdurxsiv ^ Tx/y^àvovcriv ài^éfueva , ràur^ yàp o 0^ êv dvau * xai (TwriOéfieva Sk xai TSepmXBxéfieva yewàv. <(lls agissent les uns sur les autres d'après leur contact mutuel (^), car le mode de
('> Trad. BarthéL-S Hilaire, un peu retouchée; on y lit : «r Leucippe se crut en possession de théories qui s'accordaient avec les faits attestés. . . » , ce qui n'offre aucun sens satisfiiisant M. Pillon n a pas jugé À propos de faire ici une correction qui, selon nous, s'impose.
^*) Le texte présente ici quelques difficultés. Zeller avait conjecturé : xaï toO iinù9 oùSèv iiaaovràpii^Ap pifatv thnu , correction qui convient mieux au contexte. Mais il s'est rallié , dans la seconde édition , au texte ci-contre indiqué. Prantl inter-
cale après t6tc xevàv fitf 6v les mots wouTnêvàp f») &p.
^') Je suis la traduction BanUlemy- Saint Hilaire, Zeller traduit frqu'aucun être ne peut être un (rnon-étrei», ce qui évite la redondance, en faisant réciproques les deux dernières propositions; mais le texte ne paraît pas comporter cette formule et semble plutAt conforme à la traduction que nous suivons ici.
(*) Mot à mot : «rUs portent ou subissent l'action selon la manière dont ils entrent en contacta).
ce contact n est pas uniforme; et, en se combinant et s'entrelaçant ensemble, ils produisent Funi vers. ?) Éx Se tov xolt àXriO^iav hoç ovx &v yéveadai "mkrjdos^ ovS'èx rS)v £kv6S>s tsroXXâv êv, aXX êlvou ToWàSwaTàv ^^K crËn effet, de Tunité vraie ne peut sortir la multiplicité, ni de la multiplicité proprement dite, Tunité; cela est impossible, n
Le seul reproche qu'on puisse faire à celte très claire exposition est qu'elle manque d'ordre. L'existence du vide est jetée dans une parenthèse, et la vraie raison de la multiplicité du principe est renvoyée à la fin , où elle semble déplacée. Essayons de rétablir la suite des idées.
D'abord les atomistes sont décidés à tenir compte du témoignage des sens, c'est-à-dire à admettre qu'il y a, dans le monde, de la multiplicité et du mouvement. Pour la multiplicité , il faut qu elle y soit dès le principe , car on ne l'en fera pas sortir si on l'exclut par hypothèse. Quant au mouvement, il faut bien accorder aux Éléates qu'il suppose le vide, c'est-à-dire le non-étre; mais cela prouve tout simplement que le vide existe, et que le non-ètre est, au moins d'une façon relative. Le iivSév est au même titre que le ikv^^\ comme parle Démocrite.
Que va-t-il résulter de ces propositions? Un système où le prin-
<*^ Tenneman (t I, p. Saa, édit. de 1819) regarde eeUe phrate comme nue objection fidte par Leacippe aax Éléates : la thèae n'est pas sputenable, Leucippe n^ayant pu opposer aux Elëates ce qu'ils s'efforçaient eux-mêmes d'établir. Ce n'est pas non plus une remarque d'Aristote (comme Ta cru Wendt, notes à l'édition de Tenneman, he. etU) : les deux inûnitib aJyoi et yép€<T$ai dépendent évidemment de ^Tffrt», C'est (conmie l'a vu LaCûst) une concession aux Éléates, qui
a sa restriction dans : dXX* thcu
Lafaist donne d'ailleurs un excellent r^-
sumé du passage : «rOui, sans aucun doute, de l'unité ne peut sortir la yariété non plus que de la variété Tuoité; sans aucun doute, ce qui est réellement, c'est l'entièrement plein. Mais l'entièrement plein n'est pas un ; il est très multiple , car le tout que vous appelez un est pénétré par le vide qui en isole les parties, et il n'y a d'entièrement plein que ces derniers déments du réélu (p. 18).
^' àrffUnipnoç Siop/Jrrou ft^ fuAAor rà ièv i^ rà (itfiiv àlpat, ttlèpn fUv àvo[iÂlù»v xà a&iia, irfUfSiini Si td kêv&v, (Plutarque.)
cipe substantiel sera représenté par une multitude d'éléments dont chacun sera une unité pleine et homogène, ce qui concilie Fumté de titre avec la muUiplicUé des êtres. Ces corpuscules seront plongés dans le vide, où ils se grouperont et se mêleront suivant des combinaisons infiniment variées, ce qui condliera YmmulabHiié de Téire avec la génération et la corruption des êtres. L'eiistence simultanée et corrélative de \Mre et du non-itre signifie donc que les choses se composent de la sunstance qui remplit Tespace , et de Fespace qui permet à la substance de se mouvoir et de se modifier.
n faut distinguer là trois éléments de doctrine , dont deux proviennent indirectement du système éléate, et le troisième est une application détournée des principes pythagoriques :
t® Le premier est Xe:à$teniceduvidB: nous verrons plus tard que les atomistes prétendent Fétablir directement; mais, dès à présent, nous comprenons comment die leur a été suggérée par la lutte contre Parménide. Voici le raisonnement dans toute sa simplicité : (T Puisque nous constatons par Texpérience que nombre de choses naissent et périssent, changent et se meuvent, il Gsiut croire que la pluralité et le mouvement existent en effet au fond des choses ; il faut donc tenir pour réelle la condition qui rend possibles le mouvement et la pluralité, cest-è-dire admettre que ce non-ètre, Fespace vide, a une réalilé objective (comme nous dirions aujourd'hui) et qu'on est fondé à le joindre à Fètre, c'est-à-dire au fleim^ comme principe explicatif des phénomènes, t) On y gagne de résoudre la contradiction de la raison et de Fexpérience sensible et de condlier ces deux sources de connaissances (^l
9*^ La seconde idée qui vient du contact avec Féléatisme est celle de la plwralitê de Vêtre. Parménide a appris à Leudppe que Fètre ne change pas; la multiplicité étant donnée par la sensation, il faut donc de toute nécessité que la substance première soit mul-
^*'' Comme Pji vu M. Pillon. he. nir.
LA DOCTRINE ATOMISTIQIJE. 477
tiple. C'est de cette théorie que Tatomisme proprement dit va sortir, quand elle aura été creusée et fécondée par la critique de Zenon sur la divisibilité de Tètre.
3® Enfin la troisième de ces conceptions fondamentales est empruntée au pythagorisme et elle concerne le pouvoir des combinaisons. Nous en avons déjà dit un mot, en parlant de Pythagore et d*Em* pédocle , et nous y reviendrons prochainement. Bornons-nous, pour le moment, à indiquer que l'application de ces tr groupements et entrelacements (^) ?> aux particules composantes de la matière première (qui y trouve le moyen de varier quant aux phénomènes sans changer quant à la substance) constitue Toriginalilé maîtresse du système. On peut concevoir Tatomisme sans le vide, comme Fa conçu depuis Descartes; on peut imaginer une substance première dont les déterminations ne soient pas exclusivement mécaniques, comme l'imaginèrent d'abord Empédocle et Ânaxagore, mais on n'est pas atomiste si l'on ne fait pas résulter de la combinaison toutes les formes et différences secondes, et le système vaut juste autant que la théorie d'où l'on déduit l'évolution des combinaisons cosmologiques% Sans doute, cette théorie est encore dans l'enfance chez Démocrite comme chez Kanada; mais le principe est posé, et toute Tatomistique moderne en sortira.
Cette préoccupation de rattacher l'antique matérialisme à la science d'aujoud'hui a conduit Lange (') à rechercher quelles sont, parmi les données premières du système de Démocrite, celles qui ont mérité de rester dans la philosophie; et si nous écartons de son énumération les deux axiomes (') concernant la nécessité universelle et la matérialité de l'âme (qui prêtent à la discussion,
<*) ILwntSéfuva uaU ^nprwXtMàfUpa N* a : irRiea n'arrive fortaitement; tout a
(Aristote, loe. eiL). sa raison et sa nécessitéi» (p. s&). N* 6 :
<*) T. I, p. ta. Lange est d'aiUenrs trUàme est formée «Tatomes sabtib dont
coatnmier de ces rapprodiements. le monvement prodoit les phénomènes
portant le n* a et le n* 6. de la vien (p. ai ).
tt
tant au point^de vue de leur origine qu'au point de vue de leur portée î^^), nous trouverons que son interprétation coïncide avec la nôtre.
Dans sa conclusion. Lange donne le premier rang au concept de la substance, tel que Tatomisme Ta tiré de la critique des Eléates : «Rien ne vient de rien; rien de ce qui existe ne peut être anéanti. Tout changement n'est qu'agrégation ou désagrégation des parties, t) Cette proposition, qui renferme déjà en principe les deux grandes thèses de la physique moderne, — Tindestructibilité de la matière et la conservation de la force, — se retrouve au fond chez Kant, comme la première analogie de Vexpétrience . «malgré toutes les modifications subies par les phénomènes, la substance persiste et sa quantité n augmente ni ne diminue dans la natures. Kant a beau dire que, de tout temps, non seulement la philosophie, mais encore le sens commun ont présupposé la persistance de la substance; Lange paraît fondé à prétendre que cet axiome a son histoire, et que «le dogme chrétien de l'univers tiré du néant n'a probablement pas été la première pierre d'achoppement dont le choc a éveillé la critique i). Tout ce qu'on peut objecter, c'est que Démocrite s'est borné à suivre ici les Eléates.
Lange a également raison d'observer que « la négation du mouvement et du phénomène était directement contraire, chez Parmenide, au principe que rien ne se crée ni ne se perd-n , et que Tatomistique, en ramenant toute naissance et toute destruction au mélange et à la séparation des éléments, a résolu cette contradiction. On voudrait seulement qu'il eût compris comment l'affirmation de l'existence phénoménale a entraîné la thèse de la multiplicité de l'être premier, et comment le système des atomes est né de la théorie du mouvement.
(*) On peut souteoir, par exemple, quëe dans les systèmes iooieiis, n*a pas
qiie ridée de néoeaeitë, appliquée au de- été renouvdëe assez profondëmeot par
venir de ia nature, date d'Heraclite, et Démocrite pour qu'on lui en fasse bon-
quo la matérialité de TAme, déjà impii- neur.
U° Un autre principe important, relevé dans le même examen, est celui-ci : «rRien n'existe si ce n'est les atomes et le vide : tout le reste est hypothèse, ^n II suffit d'y joindre le suivant pour trouver ridée mère de Tatomisme : crLes atomes sont en nombre infini, et leurs formes sont d'une diversité infinie, t) Dès lors tout va de soi : tombant éternellement à travers l'espace immense, les atomes se heurtent de façon à produire des tourbillons qui sont le commencement de la formation du monde, ou plutôt des mondes innombrables qui se pressent ou se succèdent dans l'étendue sans bornes.
Cette théorie, d'après Lange, réunit le côté faible et le côté fort de toute l'atomistique. Sans doute, l'idée de la chute des corps dans l'espace, et surtout de l'inégalité de vitesse de cette chute selon la grandeur et la masse du mobile, est relativement enfantine, et Aristote, déjà, n'en laissait rien subsister; sans doute encore, l'hypothèse abdéritaine, malgré les corrections ultérieures d'Ëpicure, est restée stérile pour la science, et ce n'est pas dans cette voie que Galilée trouva la véritable loi de la chute des corps; mais la réduction de tous les phénomènes au mouvement, et la recherche du mouvement élémentaire qui engendre tous les autres, sont restées les fondements de toute explication rationnelle de la nature, et, si nous en croyons le critique allemand, Laplace n'a fait que continuer Démocrite.
Peut-être dira-t-on que Lange, absorbé par le souci de dégager ce que latomisme a eu de durable et de fécond, voit trop loin et trop haut, qu'il néglige les véritables ressorts du système, j'entends les théories secondaires qui ont rendu possible la conception d'ensemble, — comme l'affirmation du vide et la négation de la dmiibiUté à ïinfiniy sans lesquelles l'atomisme ne pouvait se constituer; mais s'il ne remonte pas, comme nous l'avons fait, au point de départ de la doctrine, au moins y reconnaît-il les mêmes bases que nous et ne la comprend-il pas autrement.
5® Aussi la dernière proposition où il résume la physique de
Démocrite (^} esl-elle identique, au fond, à celle que nous avons brièvement formulée pouvoir des combinaisons : tr Les différences de toutes choses proviennent des différences de leurs atomes en nombre, grandeur, forme et coordination. Les atomes n ont pas de différences qualitatives; ils nont pas d! étals internes; ils n agissent les uns sur les autres que par la pression et le choc, n
Il est juste encore de constater ici : que le fondement de toutes les grandes découvertes modernes a été l'explication des phénomènes les plus compliqués par le mouvement de simples molécules; que Ton n'interprète pas autrement aujourd'hui les lois du son, de la lumière, de la chaleur, des transformations physiques et chimiques les plus étendues; et que Démocrite a sûrement devancé toutes ces théories, en disant : trLe doux, Tamer, le chaud, le froid, la couleur, n'existent que dans la pensée : il n'y a, en riaiité^ que les atomes et le vide (^l v
Malheureusement, il ne paraît point s'apercevoir que l'idée de (T combinaison 7) exige, pour être féconde, un effort d'analyse. Dans chaque combinaison, quel rapport la résultante soutient-elle avec les composantes; et dans l'univers entier, quels rapports relient toutes les combinaisons entre elles? L'hypothèse ne devient scientifique, — disons-mieux : ne demeure philosophique — qu'à condition qu'elle réponde à ces deux questions. Démocrite y a-t-il répondu ? Pouvait-il y répondre ? D'où tenail^il l'idée première de cet emploi de la quantité et de ses divers modes, nombre, grandeur, forme, groupement?
Nous l'avons indiqué en passant, lorsque nous avons rattaché cette théorie au pythagorisme; mais que de difficultés restent pendantes qu'il faudra résoudre ! — Nous nous efforcerons de le faire au cours dé l'exposition; il nous suffit de marquer ici les
^^^ Elle porte le n* 5 de Lange. (La 3-<pfidv,v6fiâi^xP^'*^f^XP^''^*^^^
sixième concerne rame.) Sa é^rofia xai ntvàv. (Nàfio^ aigni&e
^'^ MûUach : Fna^./?&i7.^«?c.^ p. 357, ici erropinionn el s'oppose k ira^, la
N6(tâ> yXvirà xai vàyLtû vtxpàv, vôfioi réalité, Tétre.)
principes sur lesquels repose Fatomisme, les origines générales de ses conceptions de fond et les tendances qui résultent forcément de ce point de départ.
IL Les atomes. — Nous savons d où vient la thèse de la multiplicité originelle de Tétre : elle est commandée par Taxiome éléatique de Timmutabilité de la substance. Puisque la pluralité existe (comme le prouve le mouvement), il faut qu'elle soit dès le principe ^^\ Voici quelques autres conséquences :
1® Infinité. — Il faut que le nombre de ces éléments primordiaux, qui remplacent Tètre continu de Parménide, soit invariable ^ puisque rien ne se crée et rien ne périt W.
Et ce nombre ne peut être quïn^ru, pour des raisons que ni les atomistes ni Âristote lui-même (') ne paraissent avoir déduites, mais que Ton peut facilement comprendre. D'abord le Tout, que Parménide se représentait comme une substance compacte, est pénétré de toutes parts par le vide qui en isole les parties; et comme le vide est, par essence, illimité (^), il s'ensuit que si le nombre de ces particules de l'être n'était pas également illimité, l'être s'évaporerait, pour ainsi dire< dans l'espace.
L'autre raison, qui est moins forte, a quelque chose de plus
^'^ Voir, ci-dessus, le texte d'Aristote, De générât» et earr,, I, yiii.
«•^ Ari8t,AfA.,Vn,ch. i3.
^'^ De gen. et eorr. ( loc. cit. ) : âveipa rà 'vXi^^. Zeller De donae ancune explication. nVèire n*e8t pas one onitë, mais vil nombre infini de corpuscules qui se roeuveut dans le vide.» Simplicius {De Cœh, 109, Sehol, in Arist.) se borne ^falement k dire : énelpovç eïveu r^ tvA)^ Set règ àp)(ég,
^^^ Aristote , De Cœlo, III, a,3oo : nweX' ^(u TA «rpâra <Td}(iaTa èv r& xat^ xoi éweipùD. Pbys. , III, A : dhrcipa 'motown ta
alotx^ta. Zeller se contente de dire : «rie vide est illimité . . . par le concept même de Tespace vide», et semble croire que TinGni de l'espace se dëdnit logiquement du nombre infini d'atomes. — Renonvier {Mon., I, aâS) donne encore une autre explication: «rLes atomes diffèrent en grandeur et en figure , et comme le nombre de$ figures est infini, il existe ainsi une infinité d atomes, n Des deux côtés, c'est un cercle vicieux. Il vaut mieux déduire rinfinitude de l'idée générale de vide ou d'espace qui est en corrâation intime avec l'idée de matière.
182 LIVRE 11, CHAPITRE Ilf.
frappant au premier abord, et il ne serait pas étonnant qu'elle eiU été saisie par les atomistcs : la ténuité des atomes est extrême, au point de les rendre invisibles (ûtoparà); le moindre corps en renferme nécessairement une énorme quantité, et les corps naturels sont innombrables (*). Mais cet appel fait au témoignage des sens ne postule pas Tinfini catégorique j et le doute pourrait subsister sur la véritable pensée de Démocrite, si la conception d'une (rinûnité de mondes^, manifestement acceptée par lui, ne venait pas encore à l'appui de ces arguments.
a'' Indivùibilité. — Voyons maintenant ce qu'est en soi cet élément primordial de l'être qui sert de composante à la substance universelle.
Le mot même à'aloffie indique qu'il est indivisible, c'est-à-dire qu'il représente une. grandeur déterminée.
De tous les critiques, M. Kenouvier est le seul qui déclare que la (T petitesse de l'atome est inûnie^, et que a Démocrite, comme Anaxagore, attribuait aux composés une infinité d'éléments?). Mais les textes sur lesquels il appuie cette interprétation, dont il ne semble pas mesurer la gravité, n'impliquent nullement la conclusion qu'il en tire. Chez Diogène et le Pseudo-Plutarque W, par exemple, le mot rr infiniment t^ veut dire crexlrêmemenlT^, et l'atome est ainsi donné comme la limite de la grandeur. D'ailleurs, même ainsi restreinte, l'interprétation de M. Renouvicr est inexacte : tV existe des atomes de grandeurs différentes; l'atome ne peut donc être logiquement (rie plus petit corps possible t.
Tout nous prouve au contraire que Tidée de l'atome est née de
^^^ M. Evellin croit que le mot dhreipa fonl les atomes indUtmcUn {De l'infini y
appliqué aux atomes signifie seulement p. 5). Mais le problème de TinGnitude,
que la quantité en est itnrnense, — ou ainsi esquissé, reparaît bientôt k propos
plutôt encore que Tatome n'a aucune des mondes.
propriété spéciale par lui-même : àvstpa ^'^ ^Âog. , Vit. Ikm. , et Ps.-Plularq. ,
votowi ra &lotxeta voudrait diro : "ils Op, phiL, I, 3.
LA DOCTRINE ^TOMISTIQUE.
la critique de Zenon sur la divisibilité de la matière, et que Démocrite, — ou plutôt Leucippe, car c'est lui le fondateur de la doctrine, — a été frappé du fameux argument que nous avons déjà trouvé chez Kanada : (rSi les atomes étaient infiniment petits et s'il en fallait une infinité pour former un composé ^^\ un grain de moutarde serait aus^i gros qu une montagne, puisqu'il contiendrait juste autant d'éléments, t)
C'est ainsi que l'ont compris tous les historiens de l'atomisme.
(fLe vide existe, dit Lafaist^^), il pénètre dans tous les sens la réalité proprement dite , que nous appelons matière. Mais il doit y avoir un terme à cet envahissement du vide : i7 doit y avoir dans les corps de petits solides entièrement pleins et indivisibles. Autrement il faudrait dire que rien ne s'interpose entre les interstices dont sont criblés les corps : hypothèse absurde, car alors le solide ne serait qu'une réunion de pores et il n'y aurait que du vide.?) C'est la seule manière de concilier le vide et le plein, c'est-à-dire le non-étre et l'être, la multiplicité et l'unité (') : Ae plein fait que le corps se distingue de l'espace vide; le vide fait que le réel matériel ne constitue pas un tout continu ^.
En regard du texte d'Âristote que cette formule résume, citons celui de Philopon, qui est plus clair encore ^^) (il n'est du reste que la paraphrase du mot connu : to yàp xvplùjç 6v '&CL(jLnhi6ks Svy tout être véritable est plein) : Èxcu/lov tcôv Svtcùv èall xvplcjç 6v* èv Se T(p ovxi oùSév ècfliv ovx 6v ' &(/ls oùSk xev6v * ei èk oiSèv xevàv, Tvv Se Siodpeaiv &vsv xsvov àSwaTov yévscrdcu, àSwctrov
^'^ Comme le dit ReDouvier, d*ap. Diogène.
^^ P. 19. M. PilloQ dit dans le même sens {op, eiu, 11^) : rrLeucippe avait réuni, ponr en former les corps, le plein et le vide : le plein, pour qu'ils se distinguent de Tespace; le vide, pour que la matière ne fât pas un tout continu. Des assemblages d'éléments pleins, avec des
intervalles vides entre eux : voilà ce qu'étaient pour lui les corps, n
^*^ Voir Aristote , De gêner, et eorr. , I , 8 : eîvou yàp éhi7a alêpsà, ahairtra hè el fil) wavrf vràpoi frvvex^ts afai* ro^ro h'éhvvaràv' oùhèv yàpéclat ir9p09 altpeàv vrapà ro^s mapovf, àXXà miv xtvàv.
^^^ Cawun. , p. 36'.
lg& UVRE II, CHAPITRE IIL
Apa avrà SuupvOrivcu. (r Chaque élément est un être au sens propre; dans un tel être, le non-ètre ne peut pénétrer, ni par conséquent le vide; et si le vide n'y pénètre pas, comme la division ne peut se produire sans vide, les éléments sont indivisibles. 19
M. Pillon remarque, de même, que (rTidée du plein menait logiquement à celle de l'indivisibilité 19. Les Ëléates avaient eu tort de conclure de la divisibilité observable des corps à la divisibilité indéfinie de la matière. On pouvait leur répondre que, si les corps sont divisibles, c'est qu'ils renferment des vides : moins ils ont de vides, plus ils sont durs et solides, plus ils résistent à la division. Mais l'élément n'est pas, comme le corps, un mélange de plein et de vide : il est entièrement plein, parfaitement dur et solide; donc il doit être parfaitement indivisible.
Aristote nous a conservé le raisonnement par lequel il réfutait l'argument de Zenon posant la divisibilité indéfinie de la matière (^) : cr Supposons un corps divisé autant que possible : qu'en restera-t-il? Rien ou quelque chose. Si rien, les corps se composent de rten^ viennent de nm, ce qui est absurde. Si quelque chose, ce quelque chose sera-t-il étendu ? Impossible ; ou bien c'est qu'il y a encore quelque chose qui n'a pas été divisé; or le corps était divisible à l'infini. Divisez donc encore cette étendue jusqu'à l'infini, et vous trouverez finalement ou rien, ou des points inétendus. Dans le premier cas, les corps viendraient de rien (et nous avons dit ce qu'il en faut penser); dans le second, même absurdité : car comment de poinls inétendus fera-t-on sortir la réalité matérielle qui est étendue? Que s'il reste non un corps, non une étendue, mais une certaine forme, une certaine qualité, encore une fois il répugne qu'avec ce qui n'est pas étendu on puisse composer l'étendue, t)
^*^ De générât, et eorrupt,, I, a. Je me iirfhèv êalai a&fia ft^U (iéy^Boç, haipê" sers de la traduction de Lafaist. Voici le ats y ialai, ^ éx f/lry^i&w i&lai, nal
texte : ri olv ialat Xomôv; (léyeSof; où âiuyédrf iS ép <nyyH9hai, i) (Mè9 yàp oïovr9 * ialat yâp ti où hiifpijitévop * réof ourtv, etc. L'ai^mentatioD est connue, i)y a 'mavT^ liaipexàv . kïXà {kifv tl et d^ailleurs très daire.
En somme, on aboutit à ceci : crRien ne vient de rien. Il est donc nécessaire qu arrivé à un certain degré de la division, on aboutisse à des corps indivmbles et étendus ^^K -n
Nous faisons ici œuvre d'historien et nous n avons pas à apprécier la valeur intrinsèque de ce raisonnement. Il est pourtant curieux de voir comment il a été critiqué par deux philosophes de notre temps, M. Pillon et M. Lafaist^^'.
D'après le premier, on aurait pu répondre à cette argumentation que ceux qui supposent la divisibilité sans limite n'accordent nullement quen partageant un corps à TinGni (r on doit trouver j^lement rien, ou des points inétendus ou certaine forme ou qualités, attendu que la' division, par hypothèse, na pas de^. «La seule solide raison qu'opposait Démocrite à la divisibilité infinie, c'était qu'un corps n'est divisible que parce qu'il est composé et que, (d'après l'axiome (rrien ne vient de rien?)), il est absurde qu'une chose étendue, une grandeur, soit composée de choses inétendues, sans grandeur (''. n
La critique de M. Lafaist tend à la même conclusion (*) : (r Si la matière est divisible, disaient les Éléates, chacune de ses parties l'est également, sans quoi la matière résulterait de ce qui n'est pas elle. Mais (pourrait-on répondre) la divisibilité attestée par les sens est-elle bien la divisibilité de l'être, de la matière? Non, c'est iniquement la divisibilité des corps. Qu'est-ce qu'un corps? un composé. Qu'est-ce quun composé? une chose qui a été faite et qui peut être défaite, qui n'existe pas par elle-même; en un mot,
(') krawop ix (lif iisyéSàtnf iiéyeSof €Îpai' éf/lz «Arcp êHMtvaetov iS à(p&p ff &^iy(i&p eïvat rà ^KtyéOrj, âvàyxîf slvat atûfiaroL â^iaipera xal ficyédtf. T008 ces argumeDts se rapportent évidemment à Parmënide: ce dontTennemann se prévaut pour affirmer que Leucippe a bien été disciple de celui-ci. Mais l'argumentation m^e, que les atomistes
suivent ici pas à pas, est cdle de Zenon.
(*) La critique de M. Eveilin (qui sera Tobjet d'un examen spécial dans la condusion de cet ouvrage) porte {dus haut que Démocrite et vise la conception même de Finfini; nous ne la fusons pas intervenir ici.
(') Pillon, op. cit., p. 190.
(*) Op.eà., p. lia.
186 UVRE il, CHAPITRE UI.
un phénomène. Précisément parce que les corps jouissent de la divisibilité, ils ne sont pas des êtres, mais des phénomènes. Etant des phénomènes, les corps supposent Tètre , c'est-à-dire quelque chose qui ne soit pas, comme eux, divisible et composé. C'est là le sens de cet axiome : tout composé suppose des éléments . . . Loin donc que la divisibilité des corps entraîne la divisibilité de la matière, elle exige invinciblement son indivisibilité, puisqu'elle exige dans les corps quelque chose qui existe par soi-même et non par composition, t)
Pourquoi, après avoir ainsi établi le bien fondé des prétentions de Tatomisme, Lafaist lui reproche-t-il de n avoir pas trouvé cet argument, alors qu'il est si facile d'y reconnaître précisément les raisons données plus haut par Aristote, au nom de Leucippe? Estil rien de plus clair que le : ajonov èx (ih fieyéOojv (léyedoç éhfcu7 et en quoi la conclusion de Lafaist diffère-t-elle du àvAyxtf éhcu (TtûiMTa àSicUpera xcti (isyéOv^
Il faut donc voir, dans ces prétendues critiques, une explication et un développement de la théorie, qui nous apparaît fort claire maintenant. Démocrite a su trouver le point faible des subtilités éléatiques et s'est souvenu du principe pythagoricien : que toute combinaison est un nombre et qu'il n'y a de nombre que par accumulation d'unités positives et irréductibles.
Avouons pourtant qu'une difficulté subsiste dans la théorie : cx)mment l'indivisibilité des atomes se concilie-t-elle avec leur qualité d'êtres étendus et .solides? N'est-ce pas un axiome que partout oii il y a extension et résistance , il puisse y avoir séparation ?
Selon Galien ^^\ Leucippe tournait la difficulté en accordant aux atomes une indivisibilité de fait y iitb (TiuxpdrvTOs : il y a un certain point de petitesse où la cohésion de la substance oppose au partage un obstacle irréductible. Il ne s'agit donc pas là d'une impossibilité métaphysique, ni surtout logique (en principe, tout est tou-
^*' De Elément, sec, Hipp,, II, ch. ii.
jours divisible pour la pensée), mais d'une propriété physique de la matière dont la solidité n'est pas indéfiniment pénétrable au vide. C'est ainsi que Buhle ^^^ l'entend et Zeller avec lui ^^K
Je ne saurais concéder à Lafaist que le progrès théorique réalisé par Démocrite sur Leucippe consiste dans la substitution de Tindivisibilité de droit à l'indivisibilité de fait. J'accorde que le changement de termes, remarqué par Aristote ^') (Démocrite dit rovs dràfiow, alors jque Leucippe disait to "aXtipes), indique une préoccupation plus grande de la divisibilité, préoccupation qui vient de la popularité de l'argument de Zenon; mais la pensée est la même. Démocrite se sert le plus souvent, pour désigner les éléments, des mots i/lspe6v et vat/li, cr parce que l'expérience nous apprend que les corps les plus solides, les plus durs résistent mieux à la division t) : c'est de cette dureté, de cette solidité que dépend leur résistance à toute altération, à tout changement, et, en dernier lieu, à toute division (^). Le raisonnement par lequel il prouve l'absurdité de la division à l'infini établit seulement qu'il faut une limite; il n'indique nullement à quel degré, ni comment cette limitation se concilie avec les données de l'expérience qui semblent l'exclure. Démocrite semble avoir entrevu que la question ne peut être résolue à priori y et qu'elle le serait à l'inverse des prétentions atomistiques. Seule, la «o/ûfiVe essentielle et substantielle de la matière, . qualité physique conforme aux lois de la nature, permet de poser l'existence du corps indivisible qu'on appelle YaUme.
^'^ Hitt, de la pkiL moderne (trad.
Joardan), t. I, p. 17.
<*' (tDëmocrite et Leucippe, ainsi que le reoooDait Simplicius {Pkys., 18 '), ne tenaient pas les atomes pour mathématiquement indivisibles; ils les tenaient seulement, de même qu Épicure, pour ituUvisibleê ov point de vue physique. » (Zeller, II, 995.)
^'^ Met., I, 4.— Phys., I, 5. ITaprès
Diogène (IX, 3i), Leucippe pose pour principes rà ^a'kifpeç xai rd xêvôp, tandis que Démocrite soutient àp^àf eJvat TW àXùnf àràfiovs xai x9p&p,
(') Diog.(IX, 66) : Ehai àiraeifxai évaXXoiàfTa htà Ttfv <r1e^^6rifra.
— Cicéron,i>0jCii.yI,cb. ?i:(Democritus ponit) vatomos quas appellat, id est corpora iniimâua pn^ptmr ediditatem.yi ïi n'y a point trace de raison métaphysique.
Ainsi tombent les reproches que Lafaist adresse à Démocrite, dont il déclare Targumentation insuffisante : et Si la matière est divisible à Tinfini, il s'ensuit des conséquences absurdes, dites-vous; donc il ne faut pas admettre la divisibilité à Tinfini. Mais , s*écrie le fougueux critique (^), prouvez donc que quiconque professe la divisibilité de la matière n est pas contraint par la logique de professer sa divisibilité à Tinfini!. • . Démocrite montre très bien, comme l'avaient fait les Ëléates, que la divisibilité à Finfini tue la réalité , mais non pas ce qu'il fallait seulement démontrer , savoir : que cette divisibilité à l'infini n'est pas inséparable de toute divisibilité. . • Hue montre pas pourquoi et comment le poids étendu, Y atomes auquel il s'arrête, n'est plus divisible, bien que le Tout, dont il est l'élément, soit divisible, n
La réponse est bien simple : Démocrite demande seulement à la dialectique de lui accorder la possibilité de la solution qu'il poursuit; en effet, elle lui fournit le moyen d'établir qu'il n'y a pas de tout sans parties composantes, de matière sans éléments ^ de pluralité sans unité. Mais pour affirmer la réalité physique de l'atome (dont il vient de démontrer la nécessité logique), ce n'est plus au raisonnement pur qu'il faut faire appel (^) : c'est à ce que Kant appellerait (r les analogies de l'expérience t) , c'est-à-dire aux lois que l'observation et la réflexion permettent de deviner à travers les phénomènes. Or il est bien évident que l'essence première de la matière avec ses caractères constitutifs, la solidité, l'étendue, répugne à la pénétration totale des corps par le vide ('). Le vide même n'est intelligible et possible que par rapport au plein; et en dernière analyse
^'^ Op. cit., p. 111.
^'^ Arislote {De gêner, et eorr., I, 8) 'semble avoir voulu déGnir cette position quand il dit: rrSans doute, si Ton s'en lient à de purs raisonnements {M Xà- 7Aw), ceux des Éléates sont acceptables; mais n Ton teut considérer le$ faits (évi x&v «pa/fAdroiv), c'est presque folie
de les soutenir. « (Trad. B.-S. H., p. 88.) (') Cf. Galieo (De Ekm. sec., Hipp. I. a ). Simplicius , ( Phys, ^ a 1 6 ) aflSrme que Leucippe et Démocrite dÀiuisent l'indivisibilité des substances premières du aftixpàp nal àfispéf. Le même Simplicius {De Cœh, ayi ) dit qu'ils sont 3ii aiii" xpàrijra xai va^làrr^ra dtroftoi.
il n'y aurait rien du tout dans le monde, si la matière n opposait à la division une résistance finale, ou plutôt primordiale , qui est la condition de la substantialité universelle. Oui, Tatome est un postulat, mais la physique y repose tout entière, et cela suffit à un (T physicien t) comme Démocrite.
Si l'interprétation que nous venons de présenter n était pas appuyée déjà sur des preuves intrinsèquement concluantes, il suffirait, pour rétablir, de placer en regard la théorie de Démocrite sur les différences de grandeur et de former voire même de masse et de poids qu'il reconnaît aux atomes (^). Ce n'est pas que ces différences soient faciles à concilier avec leur rôle d'éléments premiers et communs, ni surtout avec l'indivisibilité dont ils jouissent par définition : mais rien ne montre mieux que cette indivisibilité est physique et non mathématique, et qu elle est plutôt induite de l'expérience que déduite d'un théorème.
3® Simplicité. — De l'indivisibilité résultent la simplicité et l'identité de nature des atomes (^). Car toute différence est une conséquence de non-ètre : là où existe l'être pur et plein , cet être ne peut être constitué que d'une seule et même manière. En outre , l'action réciproque des atomes n'est possible qu'à condition qu'ils soient identiques : ^tf(Tl yàp 76 axf76 xcd Sfioiov 6&ai T^e tiroiouy xai '&d(TXpv ^^K
k"" Immutabilité. — Pour k même raison , ils ne peuvent subir aucun changement, aucune altération dans leur substance simple et pleine : les actions mêmes qu'ils subissent ne les atteignent pas, se réduisant toutes à des chocs mécaniques et des translations locales.
(*> Ta xoiPàv erûfia vréancjv ialh Ailleurs (PAyt.^ I, 9, i8&)\ Arôtole dit
àpxTfi» ft€yé$9t Karà fc^pia xal que les atomes sont ta 7^90 cl v. Sim-
9;^i^fcaTi2fa^ipoy.(Arist.,PAy<.,III, plicins traduit: àiwyweh xal ix rift
à , 3o3.) aùrfjs owriag.
^•> Arist, De Cœlo, I, 7, 378 : t^v ^ Arist, De gemrat. et corr., I, 7,
3é ^iàoiv eïvai ^actv aiiTc^ir (liav, SaS.
5° Éiemité. — Enfin les atomes sont sans commencement, car les éléments des choses ne peuvent être sortis ni d'un autre élément ni du néant, comme ils sont sans fin, pour la raison correspondante. Aristote semble ajouter une autre preuve (de Tétemité des éléments de Tétre) qu'il prête à Démocrite : elle consiste à conclure, de la perpétuité du temps, que l'être n'a pu être créé'^'. Mais ce redoublement de preuves est inutile ; la thèse est assez claire et bien établie.
Voyons maintenant quelles sont les propriétés constitutives des atomes, c est-à-dire les qualités premières en lesquelles consiste l'essence même de la corporéité.
III. Les qualités premières. — Lange loue fort Démocrite d'avoii* cherché, le premier, une détermination vraiment scientifique et philosophique de la* matière. Il paraît bien établi que, sur ce point, la priorité appartient sans conteste à Leucippe. Celui-<i, élevé à Técole des Ëléates , a été habitué à distinguer entre l'être et les apparences; mais il a compris de plus que la physique ne peut pas se borner à affirmer l'unité, l'identité et l'éternité de l'être, comme le font les Eléates, et qu'une autre définition, plus explicite, était nécessaire. Pour que des particules numériquement distinctes soient identiques, il faut qu'elles aient une essence quelconque dont les traits soient communs à toutes, en dehors de l'unité qui est une forme indépendante du contenu substantiel.
Or les Eléates, par l'audace même de leur rationalisme, avaient mis en lumière l'importance des propriétés mathématiques, — nombre, étendue et mouvement, — auxquelles s'était attaquée leur critique ^'^\ Les atomistes furent ainsi conduits à distinguer les propriétés purement physiques d'avec les propriétés mathématiques,
^'^ PAjf»., VIII, 8 : kyévwnrùv yàp dhravra yeyotfévai. Ainsi présente, Tar- {^(fiàvov) eïvoi Xéyowri * xai M ro^o gument semble un cercle vicieux. àiffUmptràs Te ^sixvwrtv ùi}i iHvarov ^^^ Voir Pi lion, o/y. cit., p. ii8.
à subordonner entièrement les premières aux secondes et à n'attribuer que celles-ci aux corpuscules élémentaires.
1® Lajigure. — Aussi n admettent-ils, à proprement parler, que deux qualités premières : Idijiffure qui implique l'étendue, et la solidité qui implique l'impénétrabilité. Nous nous sommes assez clairement expliqué sur la seconde, en définissant l'atome plein. Insistons sur la première. II n'est point d'atome sans figure, et, ce qui paraît surprenant au premier abord, le nombre infini des atomes réalise une infinité de figures différentes.
Zeller donne de cette théorie une justification qui prouve que les atomistes n'avaient pas parfaitement saisi le pouvoir des combinaisons : (T L'identité des atomes, dit-il, ne doit pas aller jusqu'à rendre impossibles la variété et le changement des choses dérivées. Si donc les atomistes ne peuvent admettre aucune différence qualitative entre les atomes, ils doivent insister d'autant plus pour qu'on se les représente comme aussi inégaux que possible au point de vue quantitatif ^). i) Si Démocrite raisonnait ainsi, cela prouve qu'il n'avait pas pénétré le véritable sens du pythagorisme : là le vrai, l'unique moyen de distinction entre les êtres est le mode de groupement entre les éléments qui les composent, et ces éléments eux-mêmes ne se distinguent que numériquement, comme les atomes se distinguent géométriquement, par leur place dans l'espace (^}. N'importe : c'est un fait que les atomes de Démocrite ne sont identiques que quant à la substance, et qu'ils diffèrent essentiellement entre eux par leur première détermination, qui est la figure. Gela nous apparaît comme un manque de logique, un recul de doctrine (par rapport aux monades pythagoriques), mais le but, ici, est d'exposer, non déjuger. Admettons donc cette différence
^'^ C'est du reste l'opinion d'Aristote, rirrëgnlaritë que celui-ci admet dans ses
Dégénérât, etearr., I, 9, 3i5. ëlëments premiers. {De eensu, 65, et
(*) C'est ce qu avait compris Théo- Comm. de la Met. , (ng. 3k.) Faai-ii reLf-
phraste qui blâme Dëmocrite à cause de porter aussi cette remarque à Aristote?
192 lifBE D. CHAPinE ÏÏL
miffSÈé^^ et lais60iis-loi Hinporiaiice que les atomistes ont voula hn donner. La r former est. pour les atomes, Fâément dtstinctiT par eieeBence, deoi d'où dérirent tous le^ antres. Le pins sonrent Arislote n^en cite pas d'antres, et il » josqn'a donner anx atomes le simple nom de r formes* (a^nfiATs) -^ .
Il reste à comprendre pourquoi Leucippe et Démocrite ont cru deroir attribuer Finfinité des formes i Finfinité des particules matérielles. D semble que ce soit la un axiome d*éoole qui ne repose sur aucune démonstration positive. On en a pourtant donné quelques interprétations qu^il faut examiner. D*après Aristote , les atomistes auraient accordé à leurs éléments une infinie variété de figures, parce que les phénomènes nous offrent cette même variété : hniS' ^owvo tiKunicL xsi aampa ri Pom^^spol^ toi (rm^fjtjit aampoL
Mais, — comme le liait observer Lafaist et comme nous Fa vous dit nous-mème, — avec des atomes d*nne seule figure on peut fort bien expliquer tous les corps. En tout cas, il n est nullement démontai qn^il foille, pour chaque variété de résultante, une forme élémentaire différente : cela va même à Fencontre du principe de Démocrite, que les variations phénoménales proviennent uniquement de Funion ou de la séparation des déments.
Simplicius (^) indique une autre preuve qui ne semble pas plus satis&isaule : «r II n'y a aucune raison pour qu*un atome ait une forme plutôt qu'une autre; donc tontes les formes possibles doivent être représentées dans le nombre infini des cas qui se produisent ('). n
L'argument nous ramène en deçà de Pythagore, en pleine physique ionienne. Il prouve tout au plus que les figures des atomes sont nuttsignablet j mais non qu elles doivent varier à Finfini. Lafaist
«') Voir /V-, I «. — ^ C«fc, I, 7. «•• In Pkfg., ^\
— De gm, et eorr», I, 8 : ri «rpfirs tw ^'^ (^om) tw Ip rob irdfu^tf ^x^h
owfumr axi^fittv' liapépopra fià^ pirtnr éhmpor rè 'mXifioe, lié rà
V09, — pafièw imapxei àXX^ i^ iiévop p^Tf^èw fiâAAov toioIîtov i^ roioC-
ax^P^' T09 el9at.
a voulu (T laver Leucippe du reproche d^inconséquence ^ en hasardant une autre explication (^). D après lui, cr Leucippe, pour expliquer les différents degrés du mouvement, était obligé d admettre des atomes de différentes figures; c'est peut-être là ce qui la induit à reconnaître aux atomes une diversité infinie de figures, leê degrés pombles du mouvement étante in/inis. d
Je ne comprends pas très bien Targumentation : les atomistes n'ont admis que trois espèces de mouvement; à ce compte, il semble qu il ne devrait y avoir que trois figures primordiales. Il est vrai que Lafaist parle de (r degrés?) du mouvement, ce qui signifie, si j'entends bien, les (r degrés de vitesse t). Mais je ne vois pas quel rapport les formes des éléments pourraient avoir avec ces sortes de déterminations.
Ce que sont ces figures primitives, on peut le deviner, quand on sait que les atomes n'ont que des propriétés mathématiques; ce sont les formes géométriques elles-mêmes :<Txakrfvà, àyxit/lpùjSrf^ xoikà^ xvpjày etc. (^^. Nous verrons plus tard toutes les qualités secondes dériver de ces premières différences.
2® La grandeur. — La figure ne va pas sans grandeur; il faut donc admettre non seulement que les atomes ont une dimension appréciable, mais encore que leurs dimensions diffèrent entre elles. Ces différences de grandeur sont même de deux sortes : d'une part, chaque forme correspond à une grandeur déterminée, et Philopon^^) conjecture que DémocHte regarde les atomes sphériques comme les plus petits, parce que, de tous les corps, ils sont ceux dont la forme, à masse égale, occupe le moins d'espace; d'autre part, parmi les atomes de figure semblable, on en distingue de plus grands et de plus petits (^); c'est du moins là ce qui semble ressortir des textes.
('> Ojp. cA., p. 99. ('> Aristole, De Cœh, UI, à. Par
^'^ Thëophraste, Detemu, loe. cit. exemple, il y a des atomes ronds pins
('> De mùma, ch. 6. (Diaprés Zelier.) petits que d*aatres (le feu, Tâme, etc.).
J'avoue que cette dernière distinction est faite pour déconcerter les plus déterminés admirateurs de Démocrite. On a beau se rappeler que Tatome nest pas un point mathématique, qu'il nest indivisible que parce qu'il ne renferme pas de vide, et qu'ayant une certaine dimension, il n'y a aucune raison pour que cette dimension soit invariable : il n'en est pas moins vrai que la notion de l'atome semble répugner à toutes ces différences (^). Elle est déduite de la résistance qu'offre la matière à la division opérée par le vide; s'il en est ainsi, pourquoi cette résistance est-elle moindre ici que là, puisque, ici, le fragment d'être est toujours le plus petit?
Il faut prendre ces théories pour ce qu'elles sont, cest-à-dire pour des postulats imaginés en vue d'explications ultérieures. Démocrite a cru avoir besoin de différences initiales de masse et de forme pour justifier les complications du mouvement cosmique et des combinaisons subséquentes. C'est toute la conclusion qu'on peut tirer de cette analyse.
Ajoutons pourtant, afin de prévenir un malentendu qui déconsidérerait le système, que les dimensions atomiques sont toujours minimes, au point que les atomes sont dits cr invisibles?). L'expression \6y(f) Q%(ûprfT(i est d'Epicure, mais il n y a sur ce point aucun changement de doctrine entre la première et la seconde École atomistique. Le passage d'Aristote (^) où il indique certaines circonstances dans lesquelles l'atome devient visible (dans un rayon de soleil, par exemple), est une (r illustration t» de la théorie et ne dénonce pas une véritable exception.
3^ La pesanteur. — Outre la solidité et lajtgure^ Démocrite a-t-il accordé aux atomes la pesanteur^ qui serait ainsi la cause du mouvement primordial et ferait de ce mouvement même une propriété
^*) Stobée n*a pas tout à fait tort de Puisqu'il n'y a pas de limite minima,
prétendre que ir Démocrite ne voyait rien toutes les suppositions sont admissibles,
d'impossible à ce qu'un atome fijit aussi au moins en principe, grand qu'un mondes. {Eclog., I, 3&8.) ^'^ De anima, I, i , Uoh.
LA DOCTRINE ATOMISTIQUR. 195
essentielle de la matière élémentaire? C'est un point qui prête à discussion , et nous allons exposer brièvement les termes de ce petit problème historique.
D'un mot, on peut dire que les opinions se partagent en deux camps : Âristote affirme que les atomes de Démocrite sont pesants, presque tous les autres témoignages tendent à établir le contraire. Le nombre* ici, balance lautorité, et la question doit être examinée de près.
A priori^ il semble quavec la grandeur et la solidité doive être donnée la pesanteur qui en est une conséquence. Gomme toutes les substances sont similaires, la pesanteur doit, au même titre, appartenir à tous les corps, de telle sorte qu'à masse égale, leur poids doit être le même, cr Le rapport entre les poids des différents corps dépend entièrement du rapport entre leurs masses et y correspond exactement : si un corps volumineux parait plus léger qu'un petit, cela provient uniquement de ce qu'il renferme un plus grand nombre d'interstices vides, et de ce que, en réalité, sa masse est inférieure à celle du poids moins volumineux, ji Telles sont, en effet, les conséquences évidentes de l'identité qualitative des substances, mais il reste à savoir si les atomistes l'avaient compris.
Zdler n'en doute pas , et il le prouve par des textes d' Aristote différents de celui-là même qu'on allègue d'ordinaire. Par exemple, on lit, dans le De Ccelo^^"^: (làXkov IvSixfiTcu Xéyuv t6 (i$îiov $lpat ^apvr$pop avT£5v; et ceci encore : vfoXXà ^apvrepa èpœfuv iXaVltû Tov SyKov ëxpvra, KoBœnep ipiov xotXxe^. Théophraste dit même clairement ^^^ que a Démocrite partage la lourdeur et la légèreté selon la grandeurs (|3apv p£v xaà xoxt^ov t^ (leyidu Stoupei). Ainsi se trouve préparée la théorie prêtée à Démocrite dans le De generatiane et carrupiwne: Aristote commence par relever l'opinion d'après laquelle Démocrite reconnaissait à certains atomes (aux
^'' IV, 9, 3o8. axfl{ULl^9^pù^, alaBfièp àp gin iwè
^*^ Desm$M, 61. Et plus loiniciydp (igyéSgtritP xpi^tp. Texte qui pié-
haxpt$€irf èv buu/Jop, êi yèp umà fente le même teat que edni d*Ariftole.
ronds), non pas la chaleur proprement dite, mais la propriété de produire la chaleur (par le mouvement sans doute) (') ; et il déclare qu'il serait absurde d'accorder cette propriété pour en refuser d'autres; «r aussi Démocrite dit-il que chacun de ses atomes est plus ou moins pesant, selon qu'il est plus ou moins grand : xa/roi ^apvTepévye xoltol jtfv vmpox^iffv (p-naw bÏvch Sxac/lov T^v àSiaipéTùJv.
L'affirmation est positive et le raisonnement auquel elle est mêlée prouve qu'il ne s'agit ni d'une interpolation ni d'une version douteuse. Mais il convient de placer en regard les raisons sur lesquelles s'appuie la conclusion adverse.
D'abord les quatre ou cinq passages , où Aristote expose au long la philosophie de Démocrite, ne contiennent rien sur la pesanteur ni sur la chaleur des atomes (^), ce qui a lieu de surprendre, quand il s'agit d'une théorie de cette importance. Ensuite, en plusieurs endroits et d'accord avec tous les auteurs anciens qui ont parlé de Tatomisme, Aristole professe que, selon Démocrite, les atomes ne diffèrent entre eux que par la forme, l'ordre et la position : pv<Tfi6s, Siideais et rpànos^^K II lui arrive parfois, comme le remarque Lafaist, de mentionner quelques autres de leurs déterminations essentielles : inanité en nombre, variété de formes, indivisibilité, grandeur, solidité ; nulle part, hors cet endroit, il ne leur prête explicitement la pesanteur.
Enfin de nombreux témoignages viennent à l'appui de cette remarque. Plutarque(^) dit que cr Démocrite a attribué deux propriétés à ses atomes, l'étendue et la ligure, et qu'Ëpicure en a ajouté une troisième, la pesanteur i). Eusèbe se borne à répéter le rensei-
^') Kai roiyt rovro irovov, rà fiàvov ^'^ MéL,ly A. Cestàcetteënumëration
éwoiowfai T^ «cpi^p«r <r)(iffiart rd que s^esl arrête M. Liard (Tkhe, p. 89).
d>cpft6y. {De générât, et eorr. , l ^ 8.) ^^^ De Plant., I, 3 : àifiiànptroç iiàp
^•^ Mit., I, 4; — De anima, I, a; — éXtyt Wo, fUytSàç t« nal frxfl\ia' à
Phjfnq,, 1, 5; — De Cœh, 1, 7; — yÈirixovpoç roiTOtç xai rpirov,
/Ui. y III , 9 ; — Degen.etcorr.,l.i,eic. rd fiàpoç, ivédijxtv.
U DOCTWNE ATOMISTIQUE. 197
guement, mais Stobée ie présente sous une autre forme qui semble indiquer une autre source : «r Suivant Démocrite , les premiers corps , c est-à-dire les solides, sont privés de pesanteur; ils sont mus par des mouvements réciproques dans le vide f^l -n Et Alexandre d'Aphrodisias reproduit cette thèse [oiSentàOev v ^a^pyrvs èv toîs aTÔfiois) en y ajoutant une sorte de justification : tol yoLp àfiepv dêapv etvai ^atTiVy (rce qui est sans parties ne peut pas avoir de pesanteur ^^^i),
En sorte que la tradition s'établit, et que Gicéron s'y conforme, dans le De fato, en renvoyant à Ëpicure l'idée de la pesanteur, et, dans le De natura Deorum, en affirmant que les atomes de Démocrite sont tous égaux en poids ('', ce que Diogène traduit par l'épithète idéppoTïOi, qui consacre l'interprétation'*'.
Voilà certes des raisons bien fortes , et l'on comprend que la plupart des historiens modernes s'y soient rendus. Lufaist'^' pense qu'tr Aristote a feint de ne pas voir la vérité, afin de se donner le plaisir de compter (chez les atomistes) une absurdité de plus t) ; et il croit rester fidèle aux règles de la critique cr en s'en rapportant sur cette question aux témoignages d'auteurs anciens qui avaient entre les mains les ouvrages de Démocrite, puisqu'ils en citent des fragments, et au témoignage d'Aristote lui-même , dans cinq passages où il est désintéressé, plutôt qu'au seul Aristote dans un seul passage où il veut à toute force avoir de quoi réfuter d.
Pareillement , M. Liard repousse l'opinion d'Aristote W : crHors la forme et la grandeur, les atomes n'ont aucune propriété. Les éléments ne sont ni légers ni lourds. . . La force qui les meut les pousse par le dehors . . . L'atome n'a ni pesanteur ni énergie (''). t)
^^ ^tfliàxpnos rà torpcDra afbyLTtà ^'^ Defato, ao. 46. — De nat. Deor.,
^r^t,ravral*àv rà va&là, ^àpos (lèv I, ch. 35. oix éx^iv'xivttadai xar' iXXrf^.O' ^^^ IX, 3i.
rvwiav àv tô dirtip^. {EcLphys.fl, ^*^ Op, cit., p. 7&.
p. 33.) Arûtote n*avait point parle de ce ^*^ Thèse latine, p. &3, àk.
mode de moovemeni, ni de ses effets. ^^^ (fNon atomo inest pondus, — nuUa
(*> In Metaph., I, A, 986. vis.r)
198 LIVRE II, CHAPITRE lU.
L'interprétation est en quelque sorte officielle (^); le Dietùmmm de$ êciences philosophiques l'enregistre catégoriquement : ir L'opinion d'Âristote est démentie par mille témoignages contraires, qui font de la pesanteur une innovation d'Ëpicure (''. *»
M. Renouvier introduit une distinction qui ne manque pas d'ingéniosité et dont il emprunte d'ailleurs les éléments à Théophraste. Selon lui, (tles atomes ne sont doués d'aucune pesanteur essentielle, pas plus qu'ils ne le sont des autres qualités sensibles :1e pesant et le léger, le dur et le mou résultent, dans les substances mixtes, de la proportion distributive du vide dans les pleins ('Id. Mais il est une sorte de pesanteur qui appartient aux corps indivisibles, fi e est la pesanteur par excès y xarà rifv vitBpàxvv^^^y»^ c*està-dire la force qui résulte de l'impulsion , par un volume supérieur, d'un volume moindre, qui vient à être abordé par lui. Le poids ne subsiste pas dans l'atome, mais il se manifeste dans le choc, et l'on ne doit pas entendre par ce mot poids une force unique, d'une direction constante , cr mais cette force générale , variable de grandeur et de direction, qu'exerce tout atome qui se meut, sans pour cela la porter en soi comme une qualité native et essentielle hors du mouvement et des composés ^^'t».
M. Renouvier se flatte que cette interprétation concilie les témoignages contradictoires, qui doivents'expliquer, lorsqu'ils proviennent d'un môme auteur qu'on ne peut soupçonner d'inconséquence, comme Aristote par exemple. En effet, dans une thèse comme dans l'autre, le principe de la pesanteur est le même : la grandeur, quand il s'agit de corps simples, — et la niasse (c est-à-dire la totalisation des grandeurs élémentaires, défalcation faite des vides), quand il s'agit des composés.
L'important est, en somme, de repousserl'idée bizarre de certains
^*) MM. P. Janet et Sëailles ne posent '^^ Théophraste, De seiuu, 61 , 61.
pas nettement la question dans leur Ma- ^^^ Le mot est d' Aristote, he. eu. {De
nmel tPHùiotre de la pkilosofhie, ffenemU et eorr. > 1 , 8. )
^*^ Article Démocrite, " '*^ Manuel de phiL anc. (p. 9&5-3&6).
commentateurs qui voudraient que le mouvement fût indépendant de la nature des atomes, ceux-ci étant les véhicules indifférents de Timpulsion donnée par le choc.
Nous reviendrons sur cette conception de la pesanteur, en traitant du mouvement cosmique et de ses origines. Bornons-nous, pour le moment, à rapprocher de la théorie de Démocrite ainû comprise celle de Descartes, résumée par Tauteur même à la 6n des Principes de la philosophie ^*' :
ff Peut-être que quelqu'un dira que Démocrite a déjà ci-devant imaginé de petits corps qui avaient diverses figures, grandeurs et mouvements, par le divers mélange desquels tous les corps sensibles étaient composés, et que, néanmoins, sa philosophie est communément rejetée. . . Mais elle a été rejetée, premièrement, à cause qu'elle supposait que ces petits corps étaient indivisibles, ce que je rejette aussi entièrement; puis, à cause qu'il imaginait du vide entre deux, et je démontre qu'il est impossible qu'il y en ait; puis ouMi, à cause qu'il leur attribuait de la pesanteur, et moi je nie qu'il y en ait en aucun corps, en tant qu'il est considéré seul, parce que c'est une qualité qui dépend du mutuel rapport que plusieurs corps ont les uns aux autres, -n
M. Pillon, qui tire argument de ce rapprochement en faveur de la thèse de M. Renouvier, a raison de remarquer que Descartes attribue ici à Démocrite une opinion qu'on n'est pas en droit de lui prêter, même d'après le texte d'Âristote. En somme, il faut bien qu'il y ait une différence entre la pesanteur telle que la concevait Démocrite, et la pesanteur entendue au sens épicurien , puisque la plupart des polygraphes anciens opposent l'une à l'autre. La solution de la difficulté est sans doute que, pour Démocrite comme pour Descartes, aucun corps n'est considéré comme pesant, en tant qu'il est pris isolément. Je n'irai pas jusqu'à dire, avec M. Pillon, que cria pesanteur est ici le résultat et non la cause du mouvement?), et je
A la fin de ia IV' partie, p. soa.
persiste à croire avec M. Zeller que l'idée de pesanteur est liée à ridée de solidité et de grandeur (^), car le mouvement ne peut se séparer de ses modes; mais l'introduction de la relativité dans le phénomène d'où dérivent tous les autres me paratt conforme aux principes de l'École atomistique, et surtout du pythagorisme qui l'inspire.
k^ La position et l'ordre. — Quant aux autres raisons différentielles des atomes, la position et Yordre [SidOeais et jpénos ou SiaOtyi^ et Tpainj) (^), elles sont tout à fait extérieures à la substance et à l'essence; nous y reviendrons en traitant des combinaisons et de leurs résultats.
IV. Le vn>E et le non-être. — Nous savons déjà quel emploi latomismë fait du vide : d'abord il y immerge l'ensemble des corpuscules élémentaires dont l'infinité est proportionnée à l'infinitude de l'espace; ensuite il s'en sert pour séparer les atomes les uns des autres et maintenir dans l'être la division originelle ('l
Mais nous n'avons encore donné que les raisons doctrinales et, pour ainsi dire, historiques de la croyance au vide^*l II existe des preuves directes qu'il nous faut au moins mentionner.
La première est tout expérimentale; elle résume trois observations :
a. Un vase plein de cendre peut recevoir autant d'eau qu'il en reçoit quand il est vide : ce qui suppose l'existence de petits pores entre les particules de la cendre, sans quoi les deux substances occuperaient le même lieu ;
b. Certains corps paraissent se resserrer quand on les comprime : même conclusion;
^') Zeller, t II, p. 396. ^^^ Par exemple, rexistence de la mul-
^^ Met., I, &. tJplicitë et du monvemeat, que Tëcole
^ De Calo, I, 7 : E< Se fi)) trwftxà^ rà d'Élée liait à la réalité da vide, liaison
viëp, («rsrra) ^wpiff[iévoL r& h9v&, admise par les atomistes.
c. La nutrition des êtres vivants se fait par Tintermédiaire du vide , car, à cdté des molécules du corps nourri , il faut qu il y ait place pour que les molécules du corps nourrissant viennent s'y juxtaposer (^).
La conséquence de ces observations devrait être qu'il n'y a jamais contact entre deux atomes : l'École atomistique n'alla pas jusquelà ^'', parait-il : elle se contenta de nier qu'il puisse y avoir union véritable entre eux, et formula ainsi l'impénétrabilité de la substance, dont elle avait emprunté l'idée à Pythagore et dont elle transmit la tradition à Leibniz.
La seconde preuve est rationnelle. On commence par identifier le vide au non-ètre, et l'on pose ensuite en principe que le narinétre existe au même titre que Vétre : t6 fikv 'tskijp&s xcd (/lepe6v, t6 ôv* t6 Se xevâv yz xai (jLav6v, ré fitf 6v* Sto xai ovSev fiàWov t6 6v Toxi fiif SvTOs elval ^aeriv^'). D'où vient cette assimilation? Aristote ne nous a pas conservé le raisonnement dont elle forme la conclusion, mais il est facile de le reconstituer. Les atomistes n'étaient pas simplement des disciples des Éléates, ils avaient entendu Heraclite qui leur avait appris que tout phénomène réunit des contraires^ que le devenir est un passage incessant de Tétre au non4tre et réciproquement.
Or nous ne devons pas oublier que l'atomisme admet la réalité phénoménale, au moins en ce qu'elle a d'essentiel, la multiplicité et le mouvement. Par le fait même qu'il pose au principe des choses une pluralité d'éléments, il établit, à titre égal, l'être et le non-être comme agents de la réalité.
Il va sans dire que le cr non-être ?) est une manière de parler, que les atomistes conservaient de la langue paradoxale de Parménide et
^'^ Arâtote, Physique, IV, eh. n. iuttpw thcU^a^iP. — Degener.etearr.,
^ Cett, da moins, ce qai semble ré- 1,8 {loe. dt,) : voêHf nai méaxe^ i
muter des leiies d* Aristote, Met,', IV, 5; rvyx^Sofov^i» Màitepo,
Pkynq., m, 4 , 3o3 : T^ i^ <tvmx^ rà <*) MiU,h à.
d'Héradite : aa fond il s agissait de l'espace , sur rexistence objective duquel tout leur système reposait ^^). Et, de fiait, toute forme, toute grandeur, tout nombre réel implique bien une limite, c est-à-dire une négation qui constitue indirectement son essence positive.
Il ne s'agit plus ici d une argumentation subordonnée à la polémique provoquée par Téléatisme, mais d'une théorie indépendante qu'Aristote et Simplicius ont plusieurs fois formulée dans les mêmes termes, ce qui prouve l'importance qu'ils lui attribuaient (^).
Que valent maintenant ces deux preuves ? C'est ce que Lafiust a voulu rechercher, dans la conclusion de sa cr dissertation t).
D'après lui, Leucippe tourne dans un cercle vicieux en objectant aux Éléates des ûiits d'expérience que ceux-ci repoussent, en tant que données sensibles: il s'appuie sur la pluralité, le mouvement, le changement, que Parménide considère comme de pures illusions.
Mais pourquoi vouloir borner la portée de l'argumentation atomistique à la réfutation de la thèse éléate? ce II fallait, dit La&ist, répondre à Parménide : le vide n'est pas le cantrmre de tétre^ mais seulement du plein. De ce qu'il y a opposition entre les deux termes, dira-ton que l'une de ces choses étant, l'autre ne peut exister ? Mais les ténèbres sont l'absence, la privation de la lumière, et pourtant personne ne s'avise de nier les ténèbres sous prétexte que la lumière est réelle : par rapport à la lumière, les ténèbres ne sont rien, et pourtant ce rien existe, -n
^'^ (fil semble qae )a raison devait un de supprimer. a (Voir PiUon, Année pkipeu rëpngner à prendre ce parti de faire hsopkique, ioc. dt. , p. 1 1 7.) de l'espace one chose réelle. Rappelons- ^'^ Simplic, 7ft Phys., p. 7: éviièoit nous ces mots de Destutt de Tracy : yLàWov rà ôv i^ rà (lii àv ùvàpxjttv. rr Qu'on me dise ce que c'est qu'un coifre Dans le passage cite plus haut : ^x roii «r vide qui n'a point de parois. . . n II fallait xaB* àXijSetav ivàç o^ àv yévaBtu en venir là pour rétablir entre les phëno- tsrÀ^^o;, 06S éx t&v akrfO&ç 'moXkwf ép. mènes et leurs causes le rapport que les Aristote semble opposer, au nom de Déphilosophes naturalistes avaient conçu de raocrite. Vitre et l'im purs à l'Art et I'im diverses façons, et que la logique vio- relatifs .'qui résultent du mélange de l'être lente de Parménide et de Zenon venait pur et du non-être pur.
lA DOCTRINE ATOMISTIQUE. 203
A la bonne heure! Mais n est-ce pas précisément là le sens du raisonnement que nous venons danalyser ? L'affirmation que le vide — ce non-être — existe aussi bien que Tètre, ne prouvet-elle pas jusqu'à l'évidence que le vide n'est pas considéré par les atomistes comme le contraire absolu de l'être, comme le néant?
Lafaist peut se vanter, s'il le veut, de sa propre perspicacité à démêler la question, mais non pas en prendre acte pour déclarer que Leucippe et Démocrite n'y ont rien compris.
V. Les déterminations secondes. — Les déterminations secondes des corps dérivent nécessairement des propriétés essentielles que nous leur avons reconnues : $olidàé (individbilité et impénétrabilité) eifgure (forme, grandeur, pesanteur), auxquelles il faut joindre deux éléments de qualification extérieure que nous avons réservés à dessein , ¥ ardre et la ptmtiùn.
Ces déterminations secondes se produisent par le chMgement et par Vû&tioHé
Tous les changements se ramènent à un déplacement dans la combinaison atomique ^^K C'est ici qu'interviennent les concepts de position et d'ordre : cr A. N, dit Aristote diffère de N. A par Tordre, et N diffère de Z par la position (*) ji. Une chose natt quand les atomes se groupent d'une certaine façon; elle change quand les atomes passent d'une place à l'autre; elle grandit ou diminue quand de nouveaux atomes viennent se joindre aux anciens, ou quand une partie des anciens se détache; elle meurt quand les atomes se séparent ^^K
Ce n'est pas ici le lieu d'examiner si Démocrite a bien tiré de cette théorie tout le parti qu'elle comportait, ni si les groupements
^'^ Cf. Simpiicius, De Cœh, a5i. modernes se préteDl mal à Tassimiktion.)
^^ Milâfhyèique y I, A. Dans Texemple ^'^ Aristote, De gmufnt. et corr., I, s,
do N et do Z, Aristote a en nie la Jûrme 3i5. /M., I, 8 {l&e. tit) : ovvfo^Aptvc
des deux lettres qui y est la même, fÙ9 yé^wtriv «mtA^, IcoXv^fctM lé
ici droite, là renversée. (Les caractères ^^pov.
d'atomes où il fait résider les choses %3nt bien des cr combinaisons t) au sens propre; il suffit de constater que le principe est énoncé et ne prête à aucune discussion.
L action d'une chose sur une autre ne peut dès lors être que mécanique; elle ne peut consister que dans une pression ou un choc, dont Teffet sera : ou d amener un déplacement total de Tobjet, en sorte que Tensemble du système dont il fait partie se trouvera changé, — ou de provoquer la séparation dune partie des atomes qui composent l'objet, ce qui déterminera en lui un changement, au sens où le mot vient d'être défini (0.
Toute action ou passion se produit par contact : "cioTeiv Sk xau 'tsé/r^eiv Çjf Tvyy(jkvo\^(jw aiiléfJLeva^^^ Une chose pâtit de l'action d'une autre quand certaines parties de la première pénètrent dans les interstices vides de la seconde. La théorie des tr émanations ?), par laquelle Empédocle(^) cherchait à expliquer les modiâcations qu'une substance fait éprouver à une autre, est reprise par les atomistes, et le passage où Diogène rapporte à une cause de cette nature l'attraction exercée par l'aimant, est commenté comme il suit par Zeller : cr Démocrite admettait que l'aimant et le fer étaient formés d'atomes identiques, mais qu'il y avait une cohésion moindre entre ceux de l'aimant. Or comme, d'un côté, ce qui se ressemble cherche à s'unir, et que, d'un autre côté, tout se meut vers le vide, les émanations de l'aimant pénètrent dans le fer et font ainsi sortir une partie de ses atomes, lesquels de leur côté cherchent à s'unir à l'aimant et pénètrent dans ses interstices vides, -n L'exemple est utile pour montrer la singularité des applications d'un pareil principe.
Par le changement et l'action, les choses acquièrent des pro-
^') Les atomistes n'admettent dans Aristote, Physique, VIII, 9, a65.)
les substances primordiales que le mou- ^*^ De générât, et eorr,, I, 8, loc. eit,
vement spatial; tous les antres mou- ^'^ Voir la suite du texte précédemment
vements ou changements, selon eux, cité sur Empédocle et sa théorie des
sont particuliers aux corps dérivés. (Voir émanations. (De gênerai, et corr., 1,8.)
priétés nouvelles, qui doivent s'expliquer tout mécaniquement, elles aussi, par le déplacement des atomes.
Toutefois Zeller f^' prétend relever une distinction fondamentale entre ces qualités dérivées. Les unes résultent immédiatement du mélange des atomes comme tels, abstraction faite de la manière dont nous les percevons; elles appartiennent donc aux choses ellesmêmes : telles sont, par exemple, la dureté, la densité, la pesanteur (qu'on s'étonne de voir citée ici comme une qualité dérivée, alorj que le même Zeller l'a résolument placée au nombre des propriétés essentielles et primordiales de l'atome matériel). Les autres résultent médiatemenl de la manière dont nous percevons ce mélange ; elles n'expriment donc pas, à proprement parler, la nature des choses elles-mêmes, mais seulement les sensations que ces choses produisent en nous : tels sont le chaud, le froid, la saveur, la couleur. ffEt ce qui prouve, selon Démocrite, que ces dernières propriétés ne représentent pas avec pureté la nature objective des choses, c'est la diversité des impressions que les mêmes objets produisent, en ce qui concerne ces propriétés, sur différentes personnes et dans des états différents (^).t)
On est cependant bien forcé de leur attribuer un certain degré d'objectivité, car, en remontant à la cause des impressions, on y retrouve toujours une différence essentielle des atomes constitutifs. La preuve en est que Démocrite a cherché à déterminer la nature des atomes qui produisent les sensations élémentaires d'où nous dérivons les qualités physiques des corps.
Il est vrai qu'il n'est pas trop facile de le suivre dans cette voie. Il faut d'abord écarter de cette détermination la densité et la dureté, qui proviennent de la proportion variable du vide intercalé dans les corps, écarter surtout la pesanteur, qui n'est qu'un autre aspect de la grandeur et de la forme : ce ne sont pas là, à proprement parler, des qualités dérivées, mais le fond même de la matière. La
II, p. 3oo. — ^^ Voir Thrfophraste, De êemu, et Aristote, Mit,, IV, 5, 1009.
â06 UVRE 11, CHAPITRE III.
distinction de Zeller (qui vise en réalité les qualités primaires et les qualités secondaires^ selon l'expression de Locke) devrait au moins comprendre dans la première catégorie -toutes les déterminations vraiment objectives, comme celles qui précèdent, et ne laisser dans la seconde que les qualités qui expriment directement et uniquement des sensations. On sait qu'il n'en est pas ainsi.
Cependant les tentatives d'explication de Démocrite ont donné lieu à quelques hypothèses intéressantes, auxquelles nous aurons lieu de revenir, en traitant de la psychologie atomistique : la chaleur est liée, par exemple, au mouvement des atomes ronds; la couleur noire, au contact des atomes raboteux avec Tœil; la blanche, aux atomes polis; les saveurs acres, aux atomes rugueux, etc. Tous les mécanistes ont rêvé de fixer ces déterminations , à commencer par Descartes : « Nous n'apercevons en aucune fiaiçon , dit celui-ci , que tout ce qui est dans les objets, que nous appelons leur lumière, leur couleur, leurs odeurs, leurs goûts, leurs sons, leur chaleur ou froideur, et leurs autres qualités qui se sentent par Tattouchement et aussi ce que nous appelons leurs formes substan* tielles, soit en eux autres choses que les diverses figures, situations, grandeurs et mouvements de leurs parties, qui sont tellement disposées, qu'elles peuvent mouvoir nos nerfs en toutes les diverses façons qui sont requises pour exciter en notre âme tous les divers sentiments qu'ils y excitent ^^^t).
Il y aurait beaucoup à dire sur ce rôle de la forme dans les déterminations secondes de la matière et sur ce rattachement des apparences phénoménales aux causes substantielles, par l'intermédiaire des (T figures n primitives des atomes. On peut, par exemple, blâmer Démocrite d'avoir ramené toutes les sensations au seul tact, et Âristote n'y a pas manqué ; mais il faut bien avouer que toute sensation est produite et conditionnée par une forme où les atomes agissent concurremment. Lange, qui en a fait la remarque, con-
^*^ Prineip, de la pkil. , IV, 1 98. Le rapprochement a été fait par M. Pilion.
U DOCTWNE ATOMISTIQUE. 807
8tate qu'ici latomisine effleure le formalisme et côtoie la métaphysique (*\ D'ailleurs il loue avec raison Démocrite de ne s'y être point enfoncé : s'il eût tenté d'approfondir la raison de cette affinité des formes atomiques avec les sensations et les idées que provoquent en nous les objets où elles se présentent, il sortait à jamais du naturalisme et marchait droit au mysticisme, comme l'a fait Aristote, quand il a voulu donner à l'élément formel la prépondérance sur l'élément matériel dans l'évolution de la substance.
A vrai dire , c'est déjà trop que Démocrite ait doué ses atomes de formes essentielles qu'ils sont obligés d'emprunter au monde géométrique de Pythagore : c'est du groupement seul des atomes similaires qu'il devait faire sortir les tr figures élémentaires t» dont il avait besoin pour expliquer les qualités physiques des corps. Cette simple remarque sufiit à diminuer l'intérêt de la curieuse théorie que nous venons d'analyser.
YI. Les iiiiiENTs. — La conception atomistique répugne à admettre des (r éléments ^ , c'est-à-dire un nombre donné de substances premières qui se partagent le rôle de composantes universelles. L'uniformité essentielle des atomes lui interdit cette division.
Démocrite n'a même pu considérer la terre, l'eau, l'air et le feu comme les quatre premiers composés d'où dérivent tous ]e9 autres (^); car il n'existe, au regard delà thèse atomistique, aucune raison pour que les figures innombrables des atomes aient pris justement ces quatre formes : c'est à tort que Simplicius (^) cite Leucippe et Démocrite à côté de Timée, comme s'ils avaient partagé l'idée pythagoricienne des quatre substances élémentaires sortant, par première actuation, de l'Etre primitif.
Cependant Démocrite est bien obligé de reconnaître que la division traditionnelle des éléments s'accorde, d'une manière générale, avec l'expérience sensible; il faut donc qu'il explique pourquoi ces
(*> Hisl. dm nuuér., L !.. p. 3i. — ^'^ Comme le Ht plus tard Platon, — t*) Qmm. m pkys., 8.
208 LIVRE II, CHAPITRE ill.
formes ont prévalu sur les autres et sont si universellement répandues dans les êtres, qu'elles peuvent servir de types communs doù Ton est tenté de dériver tout le devenir phénoménal. Le mieux eût été sans doute d'attribuer, de façon claire et positive, une figure spéciale aux atomes de chaque élément, — ce qu'Aristote lui reproche de n'avoir point fait (^); au moins indique-t-il sommairement le principe sur lequel une pareille distinction pourrait être fondée. Ainsi le feu, auquel l'École accordait une attention particulière en raison du rôle qu'elle lui attribuait en physiologie, devait être composé d'atomes sphériques infiniment mobiles ^^). Pour la forme des autres, on se bornait à dire que les atomes d'air étaient les plus petits (les sphériques exceptés) et ceux de la terre les plus grands.
Lafaist loue les atomistes de cette réserve , parce que , s'ils avaient voulu poursuivre l'attribution des formes atomiques aux essences corporelles, ils auraient été obligés de raisonner à priori et, par conséquent, de changer de méthode. On peut soutenir, en effet, que les indications précédentes sont tirées de l'observation; elle suffit à montrer que les corps ronds ont le plus de facilité et d'aptitude au mouvement, que les corps les plus denses tombent le plus vite et le plus bas W, etc. Peut-être Démocrite n a-t-il pas voulu pousser l'induction plus loin qu'il ne se croyait en droit de le faire, ce qui expliquerait les lacunes de sa théorie.
YII. Le mouvement. — Si Tunivers était formé par une simple agglomération d'atomes indépendants et inertes, ce serait un pur chaos (^), une poussière informe et indistincte où ne pourraient ger-
(*) ÙoToif là xal ri éHàalov rà mistes, la ifefwtfe des corps est proportioD-
9^9 f^ft Téih» f/lotxjtiwf ùiAèv lîd>ptaav. nèfle à la grandeur de Fatome qui le coiii-
(De Cœlo, IV.) pose.
(') léf'mvpïriiva^aXpavieKéloniav, ^^^ Le mot est d'Aristote : Mk., XII,
^') On se rappelle que, selon les ato- tràvra.
mer ni la détermination ni la vie. Les groupements « les systèmes et les combinaisons, qui donnent naissance aux êtres particuliers, se réalisent par le moyen du mouvement, qui apparaît ainsi comme un second principe, aussi nécessaire que Tatome.
i"" L'origine du mouvement. — Le mouvement n est pas explicitement donné par Démocrite comme une propriété de la matière , mais il est impossible d'interpréter autrement un système où tous les atomes se meuvent et ne sont mus par aucune cause extérieure. Et quelle autre cause pourrait bien agir sur eux, puisqu'ils constituent Tunique principe de Tètre ? Une seule supposition serait possible, cest que le mouvement fût amené par l'intervention du vide, que les atomistes regardent comme Torigine de la division du Tout en particules infinitésimales et séparées (^). Mais ce serait là une erreur grossière d'interprétation : le vide n'est pas un élémenl dynanUqne^ il est te^pace tout simplement (-). On ne peut donc attribuer qu'aux atomes mêmes le mouvement qui les porte. Or les atomes sont éternels, comme toutes leurs propriétés essentielles, et Démocnte est contraint de proclamer l'éternité du mouvement. Il faut avoir l'esprit fait d'étrange sorte pour trouver dans cette conséquence crune fin de non-recevoir^'^D. 11 n'est même pas besoin de rattacher celte éternité à celle du temps, qui ne peut être que contemporain de l'univers, comme le dit Aristote^^': il suffît de se rappeler que rien ne se perd ni ne se crée, pas plus dans l'oindre des propriétés que dans l'ordre des existences. Les atomes flottent dans l'espace infini , où ils sont emportés sans fin par un mouve-
^') Elle semble conforme au texte d' Aristole {Phyntpie, VIII, 9, «65) : Biàrd xtvdy %tw9taOal ^a9iw. Mais, comme nous le moDlrerons plus loin, le vide D^ert ici que la cause oecasionneUe du mouvemeot, en permettant à la peMonteur de produire son effet
rofiiiv ix rfff dtwêipav troAAà o'c&fcaTs,
(') Renouvier, Mâtmel, I, p. aiy.
(') nyiîque, VIU, i. Cî. Cicëroo, De fimb., 1,6: «reumque motnm atomorum wêUo a frmeifio sei ex mtumB Umfom inteliigi convenire». La théorie lui parait toute simple.
ment naturel W : or tril n'y a proprement ni cause ni raison de ce qui existe étemeilement^^^T).
Nous sommes de Tavis de Lafaist et de Zeiler pour trouver cette théorie irréprochable. Loin d'être une cr échappatoire i), comme en juge M. Renouvier, la fameuse réponse de Démocrite que tries choses se passent ainsi parce qu'elles se sont toujours passées de même auparavant t? est la seule que la science physique puisse encore faire aujourd'hui pour l'ensemble des phénomènes de la nature. Le mot de <r^'i)recouvre une métaphore dont nous ne devons pas être dupes : il exprime la manière dont nous nous représentons le (T commenta, mais non le (r pourquoi d. Le principe de causalité, que les physiciens grecs formulaient ainsi : crRien ne vient de rieni), aboutit nécessairement à un terme premier qu'il faut, bon gré mal gré, prendre pour origine. Aristote n'a pas conclu autrement en disant : àvàyxv (/liivou. Démocrite considère qu'il peut expliquer le monde à l'aide de deux principes seulement : la matière en mouvement et l'espace. On peut contester qu'il ait réussi à montrer que ces principes suffisent, mais il y a injustice à lui disputer son point de départ. Son hypothèse est à coup sûr la plus simple, la moins exigeante qui existe. Descartes ne demande-t-il pas davantage lorsqu'il recule le postulat en chargeant Dieu de donner l'impulsion, la (T chiquenaude 7) sans laquelle son monde atomique resterait pareillement dans l'inertie et la mort ?
Concluons donc que l'éternité du mouvement s'impose à tout matérialisme, et même à tout spiritualisme, car c'est différer le problème que de mettre le mouvement en puissance dans un être éternel qui le réalise à son heure. Si l'on interprète le mot a causée) dans le sens de «t commencement d'action t), on est fondé à dire que Démocrite n'a attribué aucune cause au mouvement (^', et Aristote a
^^^ Met,, XII, 6, 1071. p^TTfÇf Ôrt Tov fièv dei xai àveipov
^') Ce doit être une citation directe de o^x étrrtv àpx,^, Mmocrite. — Voir Aristote , De gêner, ani- ^'^ Aristote , Met, , XII , 6 , 1 07 1 : oHé
mal., II, 6 : t&^itep àYffidxpiroç à À^- ùll, oit^é tt^ sir/ay. Simplicius dit en-
pu dénoncer cette opinion à diverses reprises, en affectant de croire qu^elle supprime tout lien rationnel entre les phénomènes ^^K Mais Zeller a raison d'objecter qu'aucun système n a établi dans l'univers une plus rigoureuse liaison que latomisme, n'admettant pas qu'une seule forme ou qualité nouvelle pût se produire, et rattachant toutes les particularités dérivées à des éléments originels.
Au surplus, si le mouvement n'a pas de a causer au sens où nous venons de le dire, il ne s'ensuit pas qu'il n'ait pas de a raison i), c'est-à-dire qu'on ne puisse pas le déduire de l'essence même de l'atome. Lorsqu'on tient pour acquis, (comme Lafaist, comme M. Liard, comme l'auteur de l'article (t Démocrite i) dans le Dietiannoire des sciences philosophiqties) ^ que la pesanteur ne fait pas partie de cette essence, on se trouve, en eiïet, fort embarrassé pour expliquer le mouvement. Mais si l'on accorde qu'Âristote devait être bien informé sur un système aussi voisin de lui et qu'il a si minutieusement critiqué, si Ton se rend aux arguments que nous avons réunis dans ce sens, après Brûcker, Tennemann et Zeller, la solution paraîtra toute simple ; on ne peut chercher la raison du mouvement autre part que dans la pesanteur.
Plusieurs arguments directs peuvent être cités en outre à l'appui de cette thèse, qui se concilie également avec l'interprétation de MM. Renouvier et Pillon.
D'abord elle résulte logiquement de la théorie d'après laquelle la vitesse du mouvement des atomes correspond à la masse de chaque atome, en sorte que les plus grands et les plus denses tombent plus vite que les autres, (comme nous le montrerons en traitant du monde des combinaisons). Ensuite Simplicius nous apprend que tous les mouvements atomiques sont dirigés de haut en bas, et que si certains corps semblent s'élever spontanément, cette ascension s'explique par la pression qui soulève les atomeft
core : àm raùrondrov yip ^aai '^^ Voir ootamm^t le passage de la f^
Ti)9 HifT/fv xaï T^9 x/vi/^iy. (CoHitii. tft^Me^ VIII, 1, et celui daDe^rraeratMim Pkffsiq., 76.) mal., II, 6: où xaX&s iè Xéyintatv^eic.
ih.
il 3 LIVRE II, CHAPITRE III.
plus légers, grâce a la chute d atomes plus lourds (') : d où il appert que tous les atomes sont pesants et se meuvent en conséquence.
Ainsi rhypothèse de la déclinaison d'Ëpicure serait dirigée contre Démocrite, à qui devrait être nettement attribuée Tidée de la chute verticale des atomes (^). II est vrai que cette idée de (t chute ?» ou de mouvement vers le bas, qui paraît liée à celle de la pesanteur, ne va pas sans difficultés : on songe aussitôt que, dans Tespace infini, il n'y a ni haut ni bas , ni ascension ni descente. D'après Diogène ^^\ Epicure a prévu lobjection et la réfutée en remarquant que, même dans Tespace, la position de notre tête et de nos pieds suffit à marquer deux sens opposés pour le mouvement, — conclusion que Lange approuve et qu'il prête à Démocrite, bien qu aucun texte ne l'y autorise W. ZellerW préfère laisser à Epicure la responsabilité d un argument dont il n a pas de peine à montrer Tinanité, en rappelant qu'il s'agit de corpuscules dont la position ne peut, en aucune façon, déterminer un système de directions : (til est bien plus probable que Leucippe et Démocrite ont regardé la chute des corps dans le vide comme une chose évidente i) et n ont pas réfléchi que ridée de chute est incompatible avec celle du vide.
La conception abdéritaine se réduit, en somme, à ceci : tous les atomes poussés par la même force suivent la même direction motrice; seulement, comme ils diffèrent en grandeur et en poids, ils se rencontrent et se heurtent, d'où résultent les variétés du mouvement et les combinaisons.
Indiquons maintenant sommairement les raisons pour lesquelles MM. Renouvier et Pillon repoussent cette interprétation. D'abord ils s'appuient sur un texte du De Cœlo^^^ où Aristote renouvelle et
^^) SimpKc, SehoL inArUt,, DeCœlo, ^'^ \, 60.
aSi, 5io; Md., 5ià;ibid., SiytTd; ^^^ fftf(. dv mater., I, p. 668, note n.
àràfiovs, 'Bfàffas àfio^eît o^at, ^àpoç ^'^ T. II, p. 809.
éxjstv, tiarà ri^v iv avroU fiapit- ^^^ Liv. III, ch. u. Cf. Afé/., I, ch. i? :
Ti/TS, %tvoiiii9va rà ârofACi. 66tv if w&s {4 xipiif^u) itwàpxj^i xote
^ Sbnplic, De Cœh, 3oo. oltrL
développe ce reproche, si souvent énoncé ailleurs, que les atomistes ont négligé l'origine du mouvement : (t Quand Leucippe et Démocrite prétendent que les corps premiers ont un mouvement éternel dans le vide et dans Tinfini, ils devraient bien nous dire de quel mouvement il s agit, et quel est le mouvement naturel à ces corps [v xarà ^vaiv xivv(Tis). Car si les éléments sont mus violemment Tun par Tautre, il est nécessaire aussi quil y ait un mouvement naturel pour chacun d'eux. i) Il semble, en effet, résulter de ce passage que Démocrite nadmettait que l'impulsion par choc réciproque et ne se préoccupait pas de savoir d'où venait le premier mouvement.
Mais, répondrons-nous à notre tour, Démocrite n'avait pas à rechercher cette Oi^ine [Ôdev)^ puisqu'il déclarait le mouvement éternel; on ne saurait lui prêter la thèse ridicule d'up mouvement efforcé 7) allant à l'infini, alors qu'il tranche la question en douant chaque atome d'un mouvement propre, naturel et antérieur aux chocs qui en ont modifié la direction.
En effet, comment y aurait-il eu choc s'il n'y avait pas eu mouvement antérieur? Et comment les atomes les plus grands auraientils heurté les autres, si la chute ne les y avait portés?
Néanmoins la conception admise par MM. Pillon et Renouvier peut être conservée, en tant qu'elle rend compte du jeu de ces forces primitives. En effet, le mouvement, dans le vide, d'atomes absolument identiques ne se distinguerait en rien du repos, et la pesanteur ne se fait sentir, ne devient une force réelle que cr par le mutuel rapport que plusieurs corps ont les uns aux autres^ , comme dit Descartes. On peut donc accorder que (r la seule pesanteur qui meut les corps indivisibles est la pesanteur par excès (xarà rifv inrepoxiffv) i cest-à-dire la force qui résulte de l'impulsion par un volume supérieur iun volume moindre qui vient à être abordé par /fit (^) t).
La distinction aurait son intérêt si l'on pouvait supposer que
^*^ ReDouvîcr, loe. ciu; Pillon, op. cit., p. is9.
l'origine du mouvement est extérieure au monde atomique (comme chez Descartes, par exemple); mais dès Tinstantque le mouvement est une propriété de latome, qu importe qu'on y voie une cr force d'impulsion 1) ou un (r poids ^? N'est-ce pas précisément la force motrice inhérente à la matière qu'on nomme pesanteur?
3^ Les modes du mouvement. — Si Ton en croit divers témoignages anciens, Leucippe n'aurait admis qu'une seule espèce de mouvement originel, celui qui natt par choc ou iqapulsion, et Démocrite y aurait ajouté le mouvement oscillatoire et le mouvement en tourbillon ou circulaire ('). Lafaist donne le premier rang au mouvement oscillatoire et croit que celui-ci s'est changé en mouvement circulaire par l'intermédiaire du mouvement impulsif. Enfin le Dietionnaire des sciences philosophiques tient que le mouvement circulaire était considéré comme primitif par les atomistes. • D'après ce que nous avons dit, le titre de primitif n appartient qu'au mouvement rectiligne, mais celui-ci n'existe pour ainsi dire que comme concept logique, car, par le fait des différences de pesanteur et de volume, le choc intervient aussitôt, puis l'oscillation du contre-coup, puis le tourbillonnement, qui entraîne toutes les parties de la masse mise en jeu, comme Descaries l'a montré dans ses Principes.
Ainsi peut-on expliquer que le mouvement rectiligne ne soit })as ordinairement attribué à Démocrite, et qu'on en fasse honneur à Épicure (qui, d'ailleurs, en détruit l'importance en y ajoutant le cUnamen).
Simplicius dit pourtant que le mouvement originel suit une direction descendante, et Diogène^^) indique clairement que le mouvement circulaire dérive du conflit des grands atomes qui tombent et des petits atonies que cettte chute repousse en haut : énep dBpoi- (rOévTOL Slvtfv àitepyilecrdai (liav, xad* ifv 'dpOdxpovovTa
^'^ Stobëe, Eci pkyx, , I , ch. 98 ; Diog. , IX , && ; Sext. Enipiricus , Adv. nuuk. , iiv. Vlll. — 'ï IX, 3i.
xai rsavToSairœs xvxXovfieva Staxplveadou yc^pls rà ofioïà tsfpos rà ofjLOÎa. Il est vrai que les atomistes ne disaient pas aussi explicitement que Descartes comment ce conflit de directions rectilignes pouvait engendrer le tourbillon (^'; mais leur pensée n'en est pas moins claire : le (nit/lvfioL aipoupoeiSés dérive de la Siw, et il en dérive d'une façon mécanique qui exclut la supposition de phi-sieurs espèces primordiales de mouvement.
3^ La direction du mouvement. — Des chocs, contre-coups et tourbillons qu amène le prolongement des mouvements atomiques portés par des masses inégales, résulte ce que nous appellerions aujourd'hui Yévolution universelle. Le caractère propre de l'atomisme est qu'il n'assigne aucune direction déterminée à cette évo* lution. Aussi le Dictionnaire des sciences philosophiques peut-il résumer ainsi cette conception : a Les atomes se heurtent, se réunissent et se séparent suivant les seuls caprices du hasai^d, d
L'expression, qui se retrouve chez la plupart des critiques, a paru trop forte à Lange et à Zeller qui ont déployé beaucoup d'ingéniosité pour atténuer le sens de la théorie. Âristote a, selon eux, donné lieu à la méprise en appliquant à l'univers l'épithète de avréficLTOv et à l'ensemble des mouvements, cosmiques le mot d^ Tvx>?. Mais Démocrite n a jamais employé ni l'un ni l'autre , et il serait absolument injuste de représenter le monde des atomistes comme ue dérivant d'aucune cause naturelle. Tout se fait, au contraire, par ces causes dont le concours, pour n'être pas réglé par une finalité antérieure, n'en subit pas moins ;la loi d'un inflexible déterminisme. Le sens du mot hasard n'exprime donc ici que la simple absence de conception téléologique, et le système rentre dans
(*) Voici comment Lange se représente en résulter pour ces petits corps une le détail de cette conversion de mouve- rotation autour de leur axe et des mouvement : rr Comme les atomes ont des ments latéraux ; et nos connaissances acfbnnes diverses et qu'en règ^e générale « tuelles en mécanique ne contredisent pas le choc ne peut pas être central, il devait cette conclusion. n (T. I, p. 19.)
216 LIVRE II, CHAPITRE Ul.
Tordre des explications puremenl physiques — cest-ànlire, en somme, conséquentes — de la nature.
Il nous est impossible d accepter, sans distinction ni correction , une pareille théorie.
Pour apprécier équitablement latomisme, il faut le comparer à d autres doctrines, voisines par le fond et par la date, comme celles de Pythagore par exemple, ou bien d'Heraclite. Dans celles-là il n'y a pas non plus de finalité proprement dite, et pourtant on ne peut pas dire que la succession phénoménale y soit absolument indéterminée. Les mouvements naturels ont une loi, sinon un but : ils se déroulent alternativement dans le sens de Tunité ou de la multiplicité, dans le sens de lopposition ou de la conciliation des contraires, mais toujours suivant un rythme quelconque qui les rend intelligibles. Pythagore surtout, dont Démocrite semblait vouloir seulement matérialiser la conception fondamentale, engendre ses nombres suivant un système de complications défini : ce système n est pas quelconque, il est le développement rationnel de Tessence première et se formule par une loi.
Rien de semblable dans Démocrite.
Il n y a pas, dans la nature de l'élément, de propriétés qui commandent telle ou telle direction des mouvements. Les atomes sont divers, mais leur diversité n'est pas coordonnée, systématique, ne rend pas nécessaire telle évolution plutôt que telle autre.
C'est abuser des mots que de prétendre que le terme de hoêord ne puisse pas servir à caractériser une pareille théorie, sous prétexte que celle-ci reconnaît le principe de causalité. 11 est bien certain que Démocrite n'a pas cru que la succession des phénomènes était fortuite au point d'être miraculeuse ; mais peu importe que son déterminisme se pare du nom de néces9ité^^\ l'absence de loi n'en reste pas moins manifeste. Peut-être la logique du matérialisme exige-trelle qu'il en soit ainsi : c'est une question que nous
^'^ Dëmocr., Fragtn., Ai : Oùlèv xp^f^' futri^ yiyvsrat, dXkà 'màma ix Xàyou tc xai ins àvàyxvjç.
débattrons à propos d'Anaxagore. Toujours est-il qu il ne faut pas dissimuler cette lacune, ni feindre d'en méconnaître l'importance, comme le fait Zeller, avec un parti pris trop évident ^^).
La loi du mouvement manquant, le mouvement demeurerait uniforme et indistinct si les mobiles eux-mêmes n étaient pourvus, dès le principe, de différences spécifiques et individuelles destinées à amener fortuitement des complications sans lesquelles aucune évolution particulière n aurait lieu de se produire.
Nous comprenons maintenant pourquoi les atomes ont été déclarés inégaux de dimension et de poids, variés de formes, capables, en un mot, de mettre dans le mouvement une diversité qui n y était pas essentielle.
L'inégalité entraine un premier mode d'entrelacement, auquel s'ajoute bientôt celui qui vient des variétés plastiques.
Nous savons que Démocrite n'a pas défini entièrement ces dernières et nous ne devons pas nous étonner qu'il s'en tienne à quelques indications générales sur le rôle qu'elles jouent dans les combinaisons. Voici la plus claire : les atomes ronds se meuvent avec plus de facilité et par conséquent de rapidité que les autres; d'oii il suit que les corps les plus actifs, ceux qui remplissent à l'égard de certains autres le rôle d'agents moteurs, devront être des agrégats d'atomes ronds.
En somme, les différents degrés du mouvement correspondent aux différentes formes atomiques, et c'est de cette diversité primordiale des éléments que dérivent toutes les autres diversités dont la série constitue l'évolution universelle.
Par là s'expliquent toutes les (r combinaisons d particulières que représente l'existence des êtres individuels. Lange a essayé de formuler le mode général de cette genèse (^^ : a Des chocs dérivent d'abord les mouvements latéraux; une fois admis, ceux-ci doivent nécessairement devenir de plus en plus compliqués, et comme
<') T. II, p. 3o6 et 307. — ' Voir UUt. dmmat.,l,îg.
les chocs successifs de nouveaux atomes, sur une couche qui éprouve déjà le mouvement latéral, produisent sans cesse une force vive nouvelle, il est permis de croire que le mouvement s'opère avec une intensité progressive. Les mouvements latéraux, combinés avec la rotation des atomes, peuvent facilement amener des mouvements de rétrogradation. Si, dans une couche ainsi bouleversée, les atomes les plus lourds, c est-à-dire les plus grands , conservent toujoui^s un mouvement plus rapide dans la direction du haut en bas, il en résultera finalement qu'ils se trouveront dans la partie inférieure de la couche, tandis que les atomes les plus légers seront réunis dans la partie supérieure. ^
Ce n'est rien moins qu'un a système du mondes qui s'ébauche ainsi. Voyons dans qudle mesure Démocrite a réalisé cette conception.
VIII. Les mondes. — D'une manière générale, l'univers est l'ensemble des atomes et du vide s'étendant à l'infini et dans tous les sens(^^ Mais il y a des agrégations particulières, dont chacune a donné naissance à un système spécial, par l'eflet des tourbillons qui ont séparé une partie du Tout d'avec le reste. C'est ce qu'on appelle un monde.
H parait que la raison fondamentale du groupement des atomes dans une région donnée était la réunion naturelle des figures semblables (^); Démocrite cherchait à montrer que les corps ronds vont avec les ronds, les longs avec les longs, et qu'il en est des atomes comme des animaux, tels que les pigeons et les grues (^). a Cette loi, dit Zelier, s'expliquait peut-être parce que tout assemblage déjà constitué est à l'égard des atomes survenants comme un crible où
(*) Tù énrstpov r^ à^ avvexj^ (Ans- Adv. math., VII, 116.) C'est un axiome
iote, Phys., III, à). de ia philosophie antique.
^"^ Démocrite remarque lui-même que ^*' D'après Renouvier (I, aSô) qui
le semblable s'unit au semblable d'après interprète ainsi un passage de Sextus Em-
une loi universelle. (Voir Se^tt. Emp. , piricus {Adv. logic, , 117).
les figures diflféreutes ne peuvent passer, -n Ajoutons qu elle a sa raison dans le mouvemenl mécanique qui pousse les atomes de même poids et de même forme dans la même direction.
Pourtant, alors que les éléments divers sont agités péle-méle et tendent à se séparer, il arrive que certains d'entre eux restent attachés les uns aux autres et enchevêtrés ensemble au point de former des combinaisons permanentes (^^ : (t Chacun de ces touts qui se détachent de la masse des corps primordiaux est le germe d un monde (^'. tj
Ces mondes sont innombrables ('), car le nombre des atomes étant infini comme l'espace , il n y a aucune raison pour limiter les chances d agrégation.
En outre, ils sont infiniment variés, par suite de Finfinie diversité des éléments.
Leur durée n'est limitée en aucune façon, ce qui se comprend, puisque nous savons que les atomistes ne donnent aucune loi au monvçment. Un monde s'accroît tant qu'il lui vient des atomes du dehors; il se désagrège quand les chocs extérieurs parviennent à diminuer ou à détraiire la cohésion accidentelle dont il jouissait. Quelquefois deux de ces agrégations se rencontrent, et la plus grande brise la plus petite. Mais il n'y a aucune régularité dans la succession, aucun rythme analogue à ceux qu'ont reconnus Heraclite et Ëmpédocle. Si le mot de hasard a jamais été à sa place, c'est bien iciW.
Nous n'entrerons pas dans le détail de la cosmologie de Démocrite, non pas que nous estimions, avec Tennemann, (t qu'elle ne le cède à aucune autre en arbitraire et en extravagance i), mais
<*) Aristote, De Cœh, III, A; IV, 6. Terre. (Voir Platerque ap. Eosèbe, Pr.
^*^ Voir Zeller et son commentaire, Evang,, I, 8, 9.)
p. 3i9 et 3i3. ^*) Ainn jugent les adversaires mêmes
^'^ Selon les atomistes, ie Soleil et la de toute tâéologie : ffDëmoerile a mis le
Lune auraient étë primitivement le noyau hasard an ccenr des ehoses.» (Taioe, Le
de mondes indépendants, ainsi qne la posilm9meaafflmi,p.io5.)
2â0 LIVRE II, CHAPITRE UI.
parce quelle nous apparaît, au contraire, comme remarquablement conséquente avec les principes que nous venons d'énoncer, et que c est là précisément ce qui en diminue Tintérét à nos yeux. Ainsi il n est point malaisé de deviner comment un a monde d peut se constituer, d après un tel système : les atomes semblables se rassemblent; les plus légers et les plus mobiles se rangent en haut de lespace, où la rotation du tout ne tarde pas à les disposer en une enveloppe circulaire (^). Ds forment ainsi le ciel et Tair, pendant que les atomes les plus denses composent la terre et Teau, — etc. La plupart des idées communes de la physique ancienne sont ainsi régularisées et mises au point pour former une doctrine homogène.
Ce qui aurait une importance singulièrement plus grande, cest Texplication des diverses combituMons que représentent les êtres particuliers. Malheureusement, nous en sommes réduits ici aux conjectures.
Tout ce que nous savons, cest que le groupement d atomes, qui forme un système distinct, dépend de trois choses : le rythme, la dia^^ et le trope. Le premier de ces termes exprime la figure spéciale apportée par latome; le second exprime Tordre ou Tarrangement que peut affecter un même assemblage; le troisième, la position variée que tel ou tel atome peut occuper (^\
Cest ainsi, pour reprendre une comparaison qui vient sûrement de Démocrite, qu'on peut, avec les mêmes lettres, écrire une tragédie ou une comédie ^^K
En vain voudrait-on comprendre comment il se fait que, dans le monde , des atomes de figures différentes s'associent ensemble pour former des combinaisons complexes (^), au Heu de se distribuer régulièrement, région par région, avec leurs semblables; Démocrite ne semble même pas soupçonner ce problème : (rDes impulsions,
(*) Voir le texte de Diogène, IX, 3ti. ^^^ ttll ne fait pas moindre tentative
^'^ D$ Cœb, m, A. (Voir Renouvier, pour expliquer Tapparition de la finalité
I, a 46.) organique par laclion aveugle de la né^
^'^ Cite par Diogène et Stobée. cessitë naturelle. ^ ( Lange , I , a5. )
des oscillations, des tourbillons, voilà tout le mécanisme de l'univers ^^). n Les résultantes des mouvements dérivés sont indifférentes aux yeux du philosophe, qui n a pas fait le moindre effort pour en formuler la loi. Ici, cest vraiment Teléatisme qui Temporte, et Pythagore est oublié.
Démocrite avait pourtant étudié la nature organique, et nous avons la preuve qu il n'était point insensible aux harmonies de la vie. Il fait même ressortir l'appropriation des corps aux fonctions avec tant de complaisance, que, malgré sa tendance habituelle à donner de tous les phénomènes une explication purement mécanique, il semble par moments se rapprocher de la téléologie. Sans doute, comme le remarque Zeller, il ne dit nulle part que les organes aient été disposés en vue d'un but déterminé , avec intention et finalité, mais il ne s'en tient pas non plus au concours fortuit (^) de circonstances auquel sa physique générale nous a réduits. Il semble qu'il fasse intervenir la (t natures considérée comme unité; il parle de nécessité, et même de raison : tsrairra xai^ àvAyxtfv, TVv ^olMiv vnipxfiiv eîfiapfiévtfv. — Ov^i^ (i/XTvv yfyvevcu, ^àvTCL èx X6yov re xoù vit'aviyxvs, etc.
Il ne lui manque vraiment que la conception d'une loi de l'évolution, qui lui permette de rattacher ces diverses formes les unes aux autres, d'en montrer la génération et le développement par la persistance des éléments de leurs propriétés primordiales (').
IX. L'ÂME ET SES opi^BATiONS. — Cette lacune, tant de fois dé* noncée par nous, empêche la théorie de l'âme de se constituer d'une manière plausible dans le système atomistique. Selon la
^*) Pillon,p. 191. ment de œ qui nous est reste de ses ^^ Cicëron dit tantôt (rooncursus for- œnvres9i (p. a 5). Le doute n'est pas tuitu89i [De nat. Dear., I, di), tantôt possible; Démocrite, s*il a eu Tidëe de rrconcursio turbulenta» {Dejimb.,l^ 6). rrrappropriatiop des organes aux fonc- ^^ Lange dit : rNoas ignorons si c est tiens 9i , n*a pas songé à dériver cette finale une lacune de son système, ou seule- lité spéciale des lois mécaniques du monde.
323 UVRE II, CHAPITRE Ili.
logique du matérialisme normal, Tâme devrait être une fonction, le résultat du concours d'un certain nombre d'atomes groupés suivant un arrangement original ; ici , elle est une substance qui ne doit sa particularité qu'à la forme spéciale des atomes dont elle se compose. L'essence de l'âme étant de mouvoir, elle se compose de particules rondes, lisses et subtiles, analogues à celles du feu.
La pensée même n'est pas considérée comme une opération à part, qui réclame une explication propre : elle est un mouvement; nous pensons parce qu'il y a un feu mobile en nous(^\
Le corps étant animé dans toutes ses parties, l'âme y est répandue sans intervalles; les atomistes vont même jusqu'à intercaler partout un atome moteur entre deux atomes ordinaires (^). Aristote compare cette singulière conception à celle de l'auteur comique Philippe, d'après lequel Dédale aurait communiqué le mouvement à ses statues eu versant du mercure dans des canaux répandus par tout le corps (').
Il ne s'ensuit pas d'ailleurs que le mouvement de ces atomes psychiques soit nécessairement le même dans toutes les parties du corps : les différentes opérations de l'âme ont chacune un ^ège spécial, la pensée dans le cerveau, la colère dans le cœur, le désir dans le foie(^).
Remarquons qu'ici l'atomisme concilie , d'une façon bizarre mais originale , les exigences du matérialisme avec l'instinct spiritualiste qui réclame une distinction substantielle entre le principe de la vie et la matière. Lange, toujours prévenu en faveur de Démocrite, n'hésite pas à l'en louer et fait ressortir les divers avantages de ce
(*^ Aristote, De anima, I, a, &o3 : ^v^^v eïvai rà xivoOv. . . Ôdsv ^rffâàxptTOÇ fUv 'mvp Tf xcU B^pfiôp ^vfaiv zJvai ... Sid xb itéXtala hà ^avràç Zitvturdou SioM- V91V roÙ€ TOiainous pv^fiow.
(*) Corporis atque animi primordia , singula privis
Adpoaita, alterois variare ac nectere membra.
(Lacrèee, III, S70.)
(') De anima, 1,3, io6.
<*ï Plularque, P4Ktr.,IV, 4, 3.
système. Mais, pour en juger ainsi, il faut flaire plus de part à Tinterprétation qu'à la traduction; il faut surtout oublier le contexte de la théorie.
On est toujours tenté de croire que les agrégats de Démocrite sont des cr systèmes clos?), qu'ils ont une permanence et une résistance propres, qu'il y a, en un mot, une raison, ou tout au moins, une loi de leur unité. C'est une erreur manifeste, et la manière dont l'âme et la vie sont attachées au corps le prouve de façon à décevoir le bon vouloir même de Lange. Un corps vit parce que le hasard, ou, si l'on veut, le concours de causes extérieures et indépendantes, y a fait entrer des atomes psychiques. Cela: nous le savions, mais attendez la suite : comme il n'y a aucune raison pour que ces atomes restent là plutôt qu'ailleurs, et même comme leur subtilité et leur mobilité tend sans cesse à les mettre en liberté, Démocrite imagine que la respiration est le moyen par lequel s'entretient la vie(^), en ce sens que ce mouvement nous permet de remplacer les atomes ignés qui s'échappent par une partie de ceux que l'air contient en suspens f^'.
Il ne faut pas hésiter à qualifier cette théorie comme elle le mérite : elle est fort grossière, et notablement inférieure à celle d'Heraclite, avec laquelle elle présente une certaine ressemblance. Sans être un pur symbole , le feu d'Heraclite , comme nous l'avons dit, représente l'état de changement, de décomposition, de (r combustions enfin, de la matière; ce n'est pas une matière spéciale, c'est, en quelque sorte, une fonction ^ et, dans ce sens, on comprend qu'il ait donné à l'âme une nature ignée, puisque la vie, encore aujourd'hui, est considérée comme une <r désintégration d permanente.
L'idée de matérialiser toutes les fonctions, de substantialiser
^^^ Aristotc, De anima, I, a : Ai6xai ^'^ Cest rinterprëtation littérale de
roU C^v Ôpov eJvat rifv dvavvoijv. Tidëe que M"* Ackermann exprime par
. . ,fi(niS€tav yfyvetrOa ^{tpaOtv, -fjrei- ce vers : (r Aspirer c'est renaître, et res-
atôvTcav iXXûjv roto(tTOûv èv rô dvairveîv, pirer, mourir. i»
tous les états, qui apparaît, dès le principe de la doctrine abdéritaine, dans le fisiit de la spécialisation des atomes premiers, cette idée antiscientifique et antiphilosophique trouve ici son achèvement. La logique exigeait qu'elle fût encore poussée plus loin, qu'il y eftt, par exemple, des atomes spéciaux pour expliquer la sensibilité, d'autres pour Tintelligence , d'autres pour l'activité; car si la combinaison peut transformer une propriété en une autre, le mouvement et la chaleur en pensée, par exemple, pourquoi son pouvoir est-il aussi réduit et ne lui demande-tH>n pas le secret de toutes les transformations cosmiques? Et si elle est impuissante k créer une variété quelconque, pourquoi est-ce à la complication des effets produits par une cause unique qu'on rapporte toute l'évolution de l'âme ?
Ici, Démocrite se maintient juste au niveau de Kanada et reste au-dessous des Djainas et des Bouddhistes.
Nous ne reprocherons donc pas à l'atomisme, comme le fait Zeller, de ne pas « dériver l'esprit d'un principe plus profond que la matières, — c'est là l'essence du matérialisme, — mais de n'en avoir pas fait « un phénomène résultant des propriétés mathématiques de certains atomes en rapport avec d'autres d, comme le croit Lange, bien à tort('). Il importe peu que celui-ci rappdle les (r esprits animaux^ de Descartes pour «r justifiera Démocrite (^) : d'abord les esprits animaux ne sont pas le principe de l'âme; ils ne sont qu'un expédient imaginé par Descartes pour assurer la communication de deux substances hétérogènes. Ensuite le cartésianisme n'est pas un monisme proprement dit, ne promet pas d'exphquer toutes choses par les diverses combinaisons d'une substance unique.
Cet excès de matérialisme a d'ailleurs pour résultat inattendu de maintenir en honneur les thèses du spiritualisme vulgaire : la distinction du corps et de l'âme, la supériorité de celle-ci sur celui-
^»> 1, p. «3. — <"î I, p. 6*9. nota a8.
là(*), ia prépondérance de Tesprit sur ia nature, la divinité même de resprit(^); tout cela s'expliquant parce que Tâme est le corps le plus parfait, yl^vytf TeXe6)Tà'n; (Txrfveos.
Aussi bien Tâme n'est-elle pas réservée à l'espèce humaine : les animaux, les plantes, tout ce qui vit participe de la substance motrice. Nous savons déjà que l'air en est rempli, comme le ciel, ce que la langue de l'école exprimait en disant que l'univers est pénétré de «r raison?) et plein de <r dieux •nf*^ L'équivoque , du reste , n'est pas possible : il n'y a point ici de voxis extérieur au monde comme chez Anaxagore , pas même de raison immanente comme chez Pythagore; il n'y a que des atomes psychiques, «r matière entre des matières *». Si l'intelligence est h force motrice du monde, c'est tout simplement parce qu'elle est constituée par des particules qui, en vertu de leurs dimensions et de leurs formes, sont très sensibles à la pression ou au choc.
La psychologie de Démocrite (si l'on peut employer ce mot dans le cas présent) est très élémentaire. On peut dire, d'un mot, que toutes les représentations se réduisent pour lui à des sensations, et toutes les sensations à des contacts. Les sens ne sont que des variétés du toucher (^).
Gomme le contact n'est pas toujours évident et immédiat, il faut y ajouter Yémanalion comme cause de perceptions : des particules d'un corps pénètrent dans un autre, s'y mêlent et deviennent ainsi sensibles.
La théorie, on le voit, n'est pas très relevée: elle rappelle à la fois Ëmpédocle et Kanada. Les fragments que nous possédons sur l'exercice des différents sens nous donnent une idée de la manière dont Démocrite se représentait le travail de l'idéation : des images,
*'^ VoirDëmocrite,Fr<^. mor.yô, 99, ^*^ Cicéron^ De nat, Deor., l, àS^t^o:
197, 198, 910 (Mûllacb). ^v^f^ yàp Tum prinefia mentis quœ êmt m eodem
reXeoûrém/f <Txifv90f ( tntflpoç est le eoqitê ) ; unweno deoi esse dkù.
mtiiveoç y ia)(jièç àpsi^ XoyurfAOv. **^ Arifttote, lUéi,, IV, 5, 1009. — De
^'^ Cieëron, Denal, Deor., î, 19, 97. sensu y I, 4; Thé>phras(e, De sensu, k^.
i«»ai«tiu« «arto^iL*.
de même structure atomique que les objets d'où ils émanent, viennent frapper nos sens, et selon que leurs éléments primaires sont aigus, crochus, rugueux, lisses, grands ou petits, y produisent une impression de telle ou telle qualité. Ces atomes étrangers, ainsi introduits dans le cerveau, déterminent un autre état, une autre résultante qui se traduit par une connaissance distincte et positiverai
Il n'est pourtant pas trop facile (^), en déduisant cette hypothèse, d'expliquer en quoi la pensée diffère de la sensation , et surtout ' comment elle peut s'opposer à cette dernière pour la corriger. On se souvient que l'atome est (t invisible n , qu'il est (t déterminé par le raisonnement T) , Xàycj) ^bù^p^tôs. La logique atomistique n'est qu'un long réquisitoire contre les erreurs des sens, et un long plaidoyer en faveur de la raison. Mais on a beau lire et relire les fragments qui nous restent de Démocrite, aussi bien que les documents conservés par les historiens, on ne découvre point où réside la différence. L'idée seule d'une opposition radicale entre deux moyens de connaître se dégage nettement : ^ Il y a deux modes de connaissance : l'un légitime et vrai, l'autre ténébreux. A la faculté ténébreuse se rapportent toutes ces choses, la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût et le toucher; la faculté vraie et secrète (âiroxexpvfir- [f.évv) est éloignée de la première ^^l -n Et plus loin: «r Puisque la faculté obscure ne peut plus ni voir, ni entendre , ni odorer, ni goûter, ni toucher, il faut recourir à quelque chose de plus subtiV^K ji
Qu'est donc ce principe trplus subtile, auquel se rattache la raison, Stavotal Brandis parle d'une cr perception directe des atomes et du vide 7); mais le fait est nettement contraire à la théorie. Ritter fait dépendre la connaissance lucide et rationnelle de cr l'état symétrique de l'âme t; mais en quoi consiste cette symétrie? S'agitil,
^'^ \oir AmioiBtDe anima, l y û.lioh. ^^^ Fragtn., ap. Sext. Empiric. Adv,
— III, 3. math,, VII : rr^ ytèv yvdtxrtv hà râhr
^'^ Zeller en convient, comme Lafaist, altrdijfrecûv, ri^v hè hà ri^ç lutvoias, mais ne risque aucune interprëtation. ^*^ kXX' èvi Xei^àrepav, (Ibid.)
LA DOCTRINE ATOMISTIQUE. 2î27
comme semble le dire Théophraste f^\ de la (t température convenable 7) où l'âme doit être mise par le mouvement reçu ? S'agit-il d'une harmonie organique et mentale , telle que les atomes ignés seraient dérangés de leur position par l'accession de nouveaux atomes lorsqu'une impression sensible se produirait, tandis qu'ils y seraient confirmés dans le cas d'une pensée rationnelle? Zeller a raison de dire que rien dans Démocrite n'autorise une pareille hypothèse. Celle qu'indique M. Liard présente à la fois plus de vraisemblance et d'intérêt (^) : d'après lui, la Raison serait l'ensemble des seusa lions corrigées l'une par l'autre et ramenées à une sorte de (T moyenne n qui représenterait ainsi l'équilibre général de l'âme ^'\
L'interprétation me paraît tout à fait plausible, d'autant qu'elle rend compte du rôle attribué par Démocrite à la Raison comme étant essentiellement tria faculté qui est de connaître les atomes et le vide?); or cette connaissance ne peut venir que de la comparaison de nos diverses sensations, dont elle dégage l'élément commun. En effet, ce n'est pas l'atome que nous percevons, mais les propriétés particulières qui le distinguent, lesquelles propriétés se traduisent à nos sens sous forme de qualités secondes, odeurs, couleurs, sauveurs, etc. Mais ces propriétés, qui se réduisent à des particularités de figures atomiques, ne peuvent exister que dans un élément matériel, et comme elles varient d'impression à impression, elles arrivent à s'annuler les unes les autres et à ne plus laisser subsister pour l'esprit que ce qu'elles avaient d'uniforme, c'est-à-dire la matérialité, étendue, solidité, mouvement.
La Raison est ainsi tr l'impression résumées des modifications dont l'organisme est le sujet, et le mot Sidvota qui lui est attribué
('^ De sensu, 58 : Éiri ^ raû ^poveïv, <') Thèse latme, p. 56.
ÔTf yiP9Tcu ffv (t lier peu ç ixodtrrjç rfft ^'^ C*ett ainsi que j'interprète la for-
^fvX^^ fiCTÀ T^y Kiviiaiv' iàv lé mule trop courte et trop peu explicite de
vtptSipfibg if vipi^lf^xjpoç yéwfxai, Fauteur: rroogitatio est séries sensaum
fAevaXkénIeiv ^if<ri. vel mutationum animi. . . ».
in
228 LIVRE II. CHAPITRE Hl.
par les atomistes exprime bien ce caraclère discursif et réfléchi. M. Pillon (*' qui donne pour office à la raison de dégager des sensations changeantes les éléments fixes, à savoir : les formes géométriques et les proportions mathématiques , semble restreindre à Texcès la fonction de la pensée (car le premier objet de la Stavoia est d'affirmer Texistence des atomes) et surtout se dérober à Tobligation de découvrir comment une telle connaissance est possible. La théorie de M. Liard subsiste tout entière après son explication.
A peine est-il besoin d'examiner ici la question du (r scepticisme d de Dcmocrite, malgré l'importance que la plupart des critiques lui attribuent. L'opinion est faite aujourd'hui sur ce point, et le Dic^ lionnaire des Sciences philosophiques est en retard sur la culture contemporaine lorsqu'il affirme que (r Démocrite a fini par le scepticisme, et que c'était là la conclusion logique de son système^. Le fameux témoignage d'Aristote, qui est toujours cité à cette occasion (^), n'a nullement la portée qu'on lui prête : c'est tout simplement, comme l'a montré Zeller, le résumé des critiques que Démocrite faisait de la connaissance sensible, en ce qu'elle a de particulier, de changeant et de désordonné [iXko^poveïv) , afin de mieux établir l'autorité de la Suivo^OLy c'est-à-dire l'existence des principes cachés (âîroxexpvfxyLéva) que la sensation, prise en elle-même, ne nous fait point connaître. Les choses nous apparaissent très différemment parce qu'elles contiennent des atomes de formes très différentes; mais il ne s'ensuit pas que l'atome ait simultanément des propriétés contraires, et encore moins que l'atome n'existe pas. La conclusion oùOèv eîvcu àktfOès ^ vfuv y'ëJSrfkov vise uniquement la sensation présente et fait ressortir la nécessité de la réflexion et de la comparaison, en un mot de la raison.
Donc, malgré trie témoignage de toute Tantiquité-n (ou plutôt de Diogène, de Sextus Empiricus''*^ et de Cicéron), malgré la coïnci-
^'^ ijp, ciL, p. 1 sS. pninlé des arguments à Dfaiocrile, pour
^*' A/e/., IV, 5. les faire servir h sa propre thèse, «ju'îl
'' Et encore Seitns u-t-il plutôt em- no reproduit la thèse de Démocrite.
dence assurément remarquable qui fait que cries plus détermines sceptiques de la Grèce ont été formés à l'école de Démocritei^, je ne reviendrai pas sur une démonstration que je considère comme faite par Tennemann et par Zeller. L'argumentation de Lafaist contre Tennemann ne peut être concluante, car il accumule les textes pour prouver — quoi? qu'Âristote s'est plu à faire ressortir l'impuissance où se trouve l'atomisme de constituer une connaissance rationnelle auniessusde ia connaissance sensible? — Gela est acquis. — Quoi encore? que les atomistes eux-mêmes ont rivalisé avec leurs prédécesseurs, Parménide, Heraclite, Empédocle et les Pythagoriciens, d'attaques et d'objections contre la véracité de la sensation, parce que les principes de leur physique (atomes et vide) ne sont point accessibles aux sens? — G'est ce que nous nous sommes nous-même efforcé d'expliquer, en y ajoutant une interprétation de la pensée rationnelle selon l'esprit des atomistes, dont Lafaist avait négligé de s'enquérir.
Ou ne saurait rien prouver de plus; et quand on dit que les atomistes, ayant, d'une part, prêté la main aux Éléates pour détruire la valeur du témoignage sensible, et ayant, d'autre part, exclu de leur système tout principe supérieur à la matière et aux sens, devaient néeusairemenl aboutir au scepticisme, on exprime un jugement historique, on n'expose pas un système.
Deux mots suffiront sur la morale de Démocrite , dont il s'agit uniquement de montrer l'accord avec les principes mêmes de l'atomisme.
Le but de la vie est le bonheur, c'est-à-dire, sans doute, un ensemble de sensations agréables, mais cherchées plutôt dans les satisfactions de l'âme que dans celle des instincts corporels (') : « G'est l'âme qui est le fkhge du démon, 4^^ oixTtrlipêoip SaifMûvoçji.
L'idée de suite, d'harmonie, de proportion domine ici, comme
^*) Gîeéroo. DejmH,, V, «9; Dénoerile, FmgwL wmr.^6. 1.
dans la logique : la vertu, cest Taccord des actes, comme la raison est laccord des impressions (^). Démocrite ne méconnaît aucune des conditions générales de la bonne vie, soit individuelle, soit sociale; mais, comme le remarque Zeller, on ne voit pas qu'il ait rattaché son éthique à ses doctrines scientifiques de façon que nous puissions la considérer comme une partie essentielle de son système.
Il s'est efforcé, au contraire, d'établir une liaison de cet ordre entre sa physique et sa théoU^y si nous pouvons employer celte expression à propos d'une doctrine qui n'admet pas de dieux proprement dits. Nous avons vu qu'il attribuait quelquefois la (r divinité?) à l'élément moteur et vivifiant du monde, à ces atomes ronds qui se trouvent pareillement dans les astres et dans l'homme. D'autres fois, c'étaient les astres mêmes qu'il érigeait en dieux (^l II lui ar^ rivait enfin de vouloir justifier dans une certaine mesure les superstitions populaires en imaginant qu'autour de la terre voltigent certains agrégats d'atomes d'une grandeur extraordinaire et d'une forme semblable à la figure humaine, fantômes bienfaisants ou malfaisants qui apparaissent dans le sommeil et sont l'origine de tout ce qu'on raconte sur les démons : (t théologie misérables, comme dit Lafaist, et qui se complète bien par un système d'interprétation des songes, des pronostics, des prophéties, que les hommes de la Renaissance prendront au sérieux et que Pomponace ne dédaignera pas de corriger et de compléter.
En somme, la doctrine de Démocrite tient tout entière dans sa physique, et c'est là qu'il faut revenir pour la bien juger.
X. Conclusion critique. — La place qui revient à l'atomisme dans la série des systèmes grecs ressort trop clairement de tout ce que nous venons de dire pour que nous nous croyons obligé de réfuter par le menu le paradoxe de Ritter sur l'insignifiance de la doctrine attribuée à Démocrite. Tant d'ingéniosité et d'ardeut* dé-
^*^ Voir Fragm, mor,, 6, 58, 6o, 5i , 56, 3, 19, iq8; Diogfène, IX, 45. La vertu, ccst Tcti^vfi/a. — *> Tertullien, Ad, ml., II, a.
pensées pour établir que Démocrite n a été ni un savant ni un philosophe ^^\ mais seulement le précurseur et le père des sophistes qui ont déshonoré la pensée grecque; que les rares théories qui offrent quelque intérêt dans son système ont été à la fois empruntées et dénaturées par lui : voilà qui montre le parti pris, la rancune doctrinale encore plus que Tabsence d'esprit critique.
Il faut savoir gré aux spiritualistes convaincus, comme Lafaist et Brandis, qui protestent avec énergie contre un pareil déni de justice. aLeucippe et Démocrite étaient peut-être de pauvres théologiens, dit le premier W, mais c'étaient d'excellents physiciens, et les naturalistes modernes n'ont encore rien trouvé qui pût être substitué à l'atomisme. Leur doctrine est claire, simple, parSaitement systématique et conséquente. . . C'est la fille légitime de l'école d'Ionie. . . Sans doute , ils vont droit au matérialisme , au fatalisme , à l'athéisme : mais lorsque la philosophie fait ses premiers pas, qu'importent les résultats ! La méthode est tout. Or, en fait de méthode , l'atomisme surpasse certainement tout ce qui Ta précédé. C'est en quoi ses fondateurs ont bien mérité de la science, ri
Il y a plus d'un mot à reprendre à ce panégyriçfue ; je ne l'ai cité que pour montrer qu'on peut allier l'impartialité critique à la rigueur doctrinale, et que Ritter n'est pas suivi, même par ceux qui s'honorent d'être de son camp(').
L'atomisme — nous croyons l'avoir montré — est la conclusion logique et naturelle des trois grands systèmes qui l'ont précédé : ionisme, pythagorisme, éléatisme, dont il a corrigé et complété l'acquisition par les données récentes que lui apportaient Heraclite et Empédocle. D'après son principe, il devait procéder également
^^^ Hiêi. de taphii., I, p, 58o et saiv. Brandis, Hermaon, Tiedemaiio, Bahie,
^'^ P.*ii6, 117 et saiv. Tennemann, Pries, Hegel, Branias,
(') Je n'entreprends pas ici de citer les Strômpell , I{aym, Schwegler, Uebenr^,
jugements des historiens. Zelier les a, en Marbach , Schleîennacher, Ritter. . . Nous
grande partie, âinmérés : de Gërando, pourrions y joindre Renonvier, Pilkm,-
Tibergliien. Miiliach, Ast, Rheinhold, Uard, et tons ka Praoçaû.
de Pythagore et de Parménide; mais il se trouve que la part de ce dernier y est prépondérante, à cause du dogme de cr l'impossibilité du changement?), imprudemment accepté par Démocrite et appliqué par lui-même au devenir. Par là, Téquilibre doctrinal qui était la raison d'être de Tatomisme, — je veux dire la conciliation entre Tunité posée par la raison et la multiplicité posée par Texpériencc, — est rompu au profit de Téléatisme, et tous les défauts du système dérivent de cette méprise.
C'est ce que nous allons chercher à montrer par un rapide eiameu d'ensemble.
Le point de départ de l'atomisme, si Ton veut bien n'y voir qu'un système d'explication purement naturaliste de la nature, est irréprochable. Ses trois postulats s'imposent à toute physique mécaniste : i^ des atomes dont les déterminations sont réduites aux propriétés essentielles de la matière formulées pour la première fois; s^ une force de mouvement immanente à ces atomes et donnée avec eux ; 3"" un espace vide permettant les déplacements et les combinaisons. Je dis que ces trois postulats s'imposent, et, à la réflexion, on trouvera, en effet, que personne n'a pu les réduire. Le vide a été quelquefois supprimé, mais en apparence seulement : on le glissait alors dans la matière, comme l'a fait Aristote, et on prêtait à celle-ci l'indétermination nécessaire pour rendre le mouvement et le changement possibles.
La tentative de Descartes pour expliquer tr comment, tout étant plein, tout a pu se mouvoir?) est restée une exception et une déception.
D'autres ont paru exclure le cr mouvement?) des principes de leur système; mais ce n'est là encore qu'une ruse : ils inventaient au même moment un dieu qui, soit par influence, soit par impulsion, donnât à la matière \e branle dont elle a besoin pour devenir le monde.
En réalité, ces trois postulats n'en forment qu'un, car le mou-
vcmeiit est une propriété de latome, et l'espace n'est que la condition nécessaire à ses translations. L'unité du système parait donc assurée, et, pour la première fois^ on entrevoit une explication scientifique de l'Univers.
Mais un tel point de départ entraine des conséquences : un principe unique étant donné à toutes choses, il faut que ce principe ne contienne en lui-même aucune particularité, et que toutes les différences qu amènera plus tard l'évolution soient produites par la variété des combinaisons possibles entre les atomes en mouvement.
Par conséquent, c'est au mouvement lui-même qu'il faut rapporter l'origine de toutes ces différences. Et comme elles présentent, d'après le spectacle que nous offre le monde, une liaison et une permanence dont nous ne pouvons pas douter, il faut une loi au mouvement, et il faut trouver le moyen de la déduire soit du con-^ cept de l'atome, soit du concept du mouvement lui-même; à moins que, compliquant le système, on ne préfère y introduire quelque force, interne ou externe, qui se charge de régler la direction du devenir. Ainsi ont fait Heraclite et Ëmpédocle, l'un confiant à la Nécessité, l'autre à l'Amitié et à la Discorde, le soin de conduire le mouvement universel dans le sens des groupements et combinai^ sons dont la nature nous offre l'exemple.
Il va sans dire , en effet, que , si la doctrine n'explique pas comment le monde a pu devenir tel qu'il est, elle manque à son objet et n'a plus rien de scientifique. Démocrite, qui connaissait fort bien Heraclite et Ëmpédocle, a d& se rendre compte de ces conditions, mais il a cherché avant tout à y échapper, parce qu'il sentait, avec infiniment de raison, qu'elles étaient de nature à ruiner l'unité du système et que, s'il y satisfaisait comme on l'avait fait avant lui, il renonçait au rigoureux matérialisme qu'il voulait fonder. En effet, YAviykv d'Heraclite , ce A^o^ qui règle la phénoménalité sans en faire partie, est une véritable interpolation, un crDeus ex machinai comme la OiA/bt et la îiwcos d'Empédocle.
Pénétré de l'idée de n'admettre qu'un seul principe, Démocrite
s'est tourné vers Tatome et a tenté de le charger de la mission que les autres donnaient à des forces étrangères — j'entends de la mission d'expliquer les variétés ultérieures des mouvements et les combinaisons subséquentes. Il a alors imaginé de compliquer Télément primordial afin de rendre possibles les complications de révolution. On sait comment les formes infiniment diverses des atomes entraînent des degrés infiniment variés de mouvement et des entrelacements corpusculaires où tous les modes et figures peuvent se réaliser.
Mais cet expédient présente deux difficultés que nous avons signalées au passage. D abord (et celle-ci est la moindre), il supprime t élément proprement dit; car, de laxiome posé par Démocrite <r qu'il n'y a aucune raison pour que l'atome ait telle forme plutôt que telle autre?), on devrait conclure non que l'atome a toutes les formes, mais qu'il n'a pas de cr former primordiale, et qu'il ne devient composante de toutes les formes qu'en les réalisant par le moyen des combinaisons. Le postulat de Démocrite détruit aussi bien l'unité du système que pouvaient le faire les hypothèses antérieures : il ne laisse plus de principe un et identique à l'origine, mais une diversité inintelligible, sans cause et sans raison.
En second lieu, une pareille théorie ne rempht pas du tout le but qu'elle se propose , car les différences atomiques ne peuvent tenir lieu d'une loi du mouvement. J'admets qu'elles permettent à Démocrite de sortir du mouvement uniforme et indistinct qui serait celui des atomes tombant parallèlement et comme les gouttes de pluie dans le vide sans fond^ (imbris uti guttœ per inane profondum), — encore qu'Epicure ait jugé nécessaire d'ajouter le dinarmen pour expliquer la déviation et les entrelacements; mais ce n'est là que le petit côté du problème. Quelle liaison s'établira ensuite entre les groupements et les combinaisons qui suivront? Gomment celles-ci se coordonneront-elles de manière à produire . le monde actuel ? Quel rapport y a-t-il entre ce monde et les divers mouvements qui ont concouru à le déterminer, entre les
mouvements eux-mêmes considérés comme formant une suite ininterrompue? Démocrite ne peut répondre en aucune façon à ces questions, qui s'imposent à la base de toute physique naturaliste. C'est donner une fin de non-recevoir que de déclarer qu'il en est ainsi parce que trcela se trouve?), et que la succession des mouvements a été menée à ce résultat par le concours fatal des chocs et des coutre-coups d'atomes. A défaut de finalité, il faut bien qu'il y ait une loi dans cette succession, ou alors il ne reste qu'à prononcer le mot purement négatif de hasard.
Et c'est là, en effet, le seul nom qui convient pour caractériser ce monde (T morcelé et incohérent 7)(^) qui ne fournit aucune explication de l'évolution qu'il accomplit.
Certes, la tâche était difficile de concilier la rigueur du système matérialiste avec des exigences de cet ordre. Mais Démocrite pouvait au moins suivre l'exemple de Pythagore et essayer de déduire la Loi du principe même de l'être. La conception des formes géométriques, qu'il prête à ses atomes, lui permettait d'entrevoir un système de complication progressive dérivant de la nature des choses, des nécessités numériques que toute philosophie est bien forcée d'admettre en même temps que la quantité. La forme la plus simple se serait doublée en une plus complexe; celle-ci, par l'accession d'un autre atome, se serait modifiée en devenant triple, et ainsi de suite, comme il arrive dans les systèmes cristallographiques. Encore une fois, sans parler de Kanada que Démocrite ne devait point connaître , le py thagorisme avait tracé la voie , et Ecphante devait y ramener bientôt l'atomisme.
Toutes les différences se seraient ainsi présentées comme des résultats de combinaisons soumises aux seules lois de la quantité, et toutes les formes et actions cosmologiques, physiologiques et psychologiques se seraient réduites à des fonctions atomiques, relatives à des modes particuliers de groupement.
^'^ Renoavier, I,p. q56.
Ainsi Tunîté était maintenue, et la finalité déduite de la fatalité mécanique, sans l'intervention d'aucune puissance extérieure.
Démocrite n'a pas su le comprendre. Lange est bien obligé d'avouer que crie grand principe qui sert de base au matérialisme de notre époque fait défaut chez lui, à savoir : la mppresmn de toute téléologie au moyen d^un principe purement physique qui fasse sortir la finalité de son contraire. Un pareil principe doit être admis toutes les fois qu'on veut sérieusement établir une seule espèce de causalité, celle du choc mécanique des atomes. Il ne suffit pas de montrer que ce sont les atomes les plus subtils, les plus mobiles et les plus polis qui donnent naissance aux phénomènes du monde organique; il faut encore montrer pourquoi ces atomes produisent, au lieu de formes quelconques, des corps délicatement construits, comme ceux des plantes et des animaux avec tous les organes nécessaires à la conservation des individus et des espèces ... Or Démocrite ne fait pas la moindre tentative pour expliquer l'apparition de cette finalité par l'action aveugle de la nécessité naturelle (').d
Une telle explication est, en effet, subordonnée à la reconnaissance d'une loi positive du mouvement, et c'est à ce résultat que Tatomisme va tendre par un dernier effort de doctrine qui ouvrira une nouvelle voie à la philosophie.
Lange , HUu du mat, ^ I , p. 95.