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CHAPITRE IV

ANAXA60BE.

PRlÎLlMIlfAIBES.

L'étude d'Anaxagore ne réclame point d'aussi longues recherches préliminaires que celle de Déraocrite. D'abord nous possédons de son principal ouvrage, le Ilepl ^v(Te6)^, des fragment^ assez étendus et assez importants pour juger de sa doctrine autrement que sur témoignages. Ensuite les sources indirectes auxquelles nous pouvons recourir pour compléter ces données fondamentales sont d'une sûreté et d'une précision exceptionnelles. Enfin sa philosophie a été, en ce siècle, l'objet de travaux critiques qui peuvent être considérés comme définitifs. Nous nous bornerons donc à indiquer rapidement les moyens principaux dont dispose aujourd'hui l'historien qui cherche à assigner à Anaxagore une place exacte et équitable dans la série des philosophes naturalistes antérieurs à Socrate.

Diogène(') ne cite d' Anaxagore qu'un seul ouvrage, un' ïlepï ^v~ (TBOôs, titre déjà consacré par une sorte de tradition W. Ce devait être une œuvre de longue haleine ^^', divisée en plusieurs livres^*', car Simplicius dit en termes explicites que les fragments qu'il mentionne sont tirés du premier. Les livres suivants paraissent avoir

^*) Prootm., 16. ^'^ Platon dit qu' Anaxagore a beau-

^'^ Parménide , Anaximène , Empédocie coup écrit ( Apologie). lavaient employé. ('> là ^iîXui (Plat , Apolog. ).

eu pour objet des questions particulières, indifférentes à rinteiiigence générale du système, et M. Zévort remarque avec raison quÂristote, (rsi habile à démêler ce qu'il y a d'essentiel dans une doctrine, n'a fait porter sa discussion que sur les principes renfermés dans cette première partie tî.

Les extraits donnés par Simplicius sont au nombre de vingtdeui, auxquels on enjoint ordinairement trois autres empruntés à Sextus Empiricus , à V Apologie de Platon et à la biographie d'Anaxagore par Diogène; mais l'authenticité de ces derniers est contestable (^). Trois éditions, avec commentaires, en ont été données depuis 1827, par Schaubach, Schorn etMûllach.

On ne sait rien des autres ouvrages qui lui sont prêtés. Un mot d'Aristote (^) tendrait à faire croire qu il a écrit un Hpoç Asxiviop; deux mots de Plutarque, qu'il aurait composé des traités sur les éclipses et sur la quadrature du cercle ('); un mot de Vitruve, qu'il se serait occupé de perspective et de scénographie (^^; divers témoignages de Proclus, de Théophraste, etc. . • , qu'il avait spécialement étudié les mathématiques. Mais toutes ces matières diverses peuvent, à la rigueur, rentrer dans le cadre encyclopédique d'un Uepl ^vcrecos^ et nous sommes, en tout cas, assuré que c'est bien dans ce dernier ouvrage que s'est exprimée la pensée propre du philosophe.

Les sources indirectes sont les divers traités d'Ârislote, les commentaires de Simplicius sur la Physique et sur le De CœlOy et les fragments que nous possédons de Théophraste (*'.

Enfin les critiques modernes qui se sont particulièrement attachés à l'interprétation d'Anaxagore sont, outre les éditeurs que

«*> Voir Zëvort, Thise franc. (i8/i3), t*) Uw. Vll,préf.

p. 35. ^^^ Théophraste avait ëcrit .un traité

(*) Deplantù, 1,9: ILal hà rowo è^ spécial sur Anaxagore, qui parait Tavoir

'mpds \9x(vBov, préoccupé tout particulièrement Diogène

^^^ f]niar(i,,ViLNieiœ,ch,^li;DeexiL, cite un Upàç ràv kva^ayôpav et

ch. 17. même \\n Uepl vôàv k.vai£ay6pov.

nous avons nommés (^\ Breier, Brandis, Ueberweg, et en France, M. Zévort, dont l'intelligente et substantielle étude doit servir de point de départ à tous les travaux nouveaux. Les différences d'exposition sont d'ailleurs de peu d'importance, à cause de l'abondance et de la clarté relative des documents de première main, qui nous manquaient sur Démocrite.

I. Les germes et les homœoméries. — Nous nous sommes efforcé, dans le précédent chapitre, de définir aussi exactement que possible, la position particulière qu'occupe Anaxagore dans cette période de la spéculation grecque. Contemporain de Leucippe, plus jeune qu'Empédocle , plus âgé que Démocrite , il semble être à la fois en arrière et en avance sur les atomistes. Par sa théorie de la matière, il reste inférieur à Démocrite, et, à cet égard, on serait tenté de le considérer comme un des précurseurs de celui-ci. Par sa théorie de l'Intelligence ordonnatrice, il prend au contraire ie pas sur tous les philosophes antésocratiques , et notamment sur les atomistes, dont d achève le système.

Comme cette dernière théorie est de beaucoup la plus importante de celles auxquelles doit s'appliquer notre critique, nous nous sommes décidé , avec Zeller, à placer Anaxagore après Démocrite, dans l'exposition générale que nous poursuivons. C'est lui, en effet, qui a fourni le dernier élément de doctrine dont la physique grecque avait besoin pour se parfaire.

Dans ce sens, la conception des Iwniœoméries passe au second plan, et il semble qu'on pourrait en négliger le détail.

Cependant, comme elle se lie étroitement à l'invention du Démiurge chargé d'établir l'ordre dans l'inertie du chaos initial, comme aussi elle représente une phase intéressante de l'évolution de l'idée de matière en Grèce, nous nous arrêterons à la considérer

^'^ Scbaubacb, Anax. Clazom, Jragm. Brandis, I, s 3 a. Ueberweg, I, s A. Zë- (Leipzig, iSay). Scborn, tiûi^. (Bonn, xoriy DmerL sur la me et la doctr.d' Ana- 1899). Breier, Die Phil. d. Anaxag, (18^0). xagore ( thèse française , 1 8 & 3 ).

en elle-même et dans ses rapports avec la conception voisine, celle des atomes (^).

Le point de départ d'Anaxagore est le même que celui de Lieucippe : d'une part, impossibilité de la production et de la destruction, d'après le principe éléate; d'autre part, nécessité de croire à la multiplicité et à la mutabilité de Tétre, considérées comme conditions de Texpérience sensible.

Conclusion : il faut admettre une pluralité de substances premières immuables servant à constituer le monde par leurs groupements variés.

Ecoutons Anaxagore lui-même (^) : «Les Grecs ont des idées fausses sur la production et la destruction, car rien ne naît ni ne périt; il n'y a que réunion et séparation des éléments existants, et l'on pourrait dire avec raison que la naissance est une agrégation, la destruction une séparation. y)

Aussi admet-il l'existence d'éléments infinis, éternels et impérissables, qu'il appelle (r germes y) ou tr semences t) (xp)^|xaTa^ fnrépfiara), et auxquels Aristote donne le nom à'hofnceaméries (ôjxoiofispri, ôfjuoiOfUpeuu) adopté par la plupart des écrivains postérieurs.

Anaxagore part donc, comme Empédocle et les atomistes, de l'idée d'une divimn particulaire de la matière, permettant des combinaisons d'éléments auxquelles sont dues les formes et qualités secondaires qu'offrent les êtres particuliers.

Mais il se sépare aussitôt des systèmes voisins par la manière dont il détermine ces substances premières.

Nous avons montré comment le souci commun de tous les philosophes de (T l'école corpusculaires (comme dit Bayle) avait été d'expliquer la variété du mouvement et la diversité des choses engendrées, sans déroger à l'axiome éléate. Puisque rrien ne sort de rien 7), il faut bien, d'une façon ou de l'autre, placer dans le prin-

^*' (rComparer le système (les atomes ^*^ Ce texte important ^t un de ceux

à celui des homœom^ries adopte par doDl i'authonticitt^ est indisriitëe : Ap. Anaxajjore.*^ ( Programme de TAcadémie.) Simplic, In Phys, ArixL, fol. 36.

VARIATIONS DE LA DOCTRINE. 2'i1

cipe de l'être le germe de loules les diiïéronces que nous voyous se développer dans le monde. Empédocle y avait pourvu en imaginant quatre éléments qualitativement différents, entre lesquels se répartissent toutes les particules matérielles qui entrent dans la composition des êtres; cette diversité primitive lui paraissait suffisante à expliquer toutes les autres.

Leucippe avait fait un pas de plus vers le système de ridentité initiale qui semble être aujourd'hui la base de tout naturalisme ^^K en réduisant ses atomes aux qualités essentielles et communes sans lesquelles il n'est point de matérialité, et en leur refusant tout autre élément distinctif. Pourtant, par une dernière concession aux exigences de Téléatisme, il maintenait le principe d'une différenciation originelle tirée des modes de la quantité, en donnant à ses corpuscules des formes dissemblables et des grandeurs inégales.

C'était là sûrement une inconséquence , que nous avons relevée et expliquée en son temps. Anaxagore paraît avoir voulu en revenir à la doctrine de Parménide, au moins en ce qui concerne l'immutabilité de la substance primitive. ?]mpédocIe et Leucippe ne la respectaient qu'en apparence, puisqu'ils admettaient comme réelles une foule de différences secondaires, non comprises dans la substance première, et qu'ils expliquaient par des combinaisons d'éléments. Si ces combinaisons suffisent à produire des particularités positives, pourquoi ne pas leur demander compte de toutes les distinctions dont l'être est le sujet? Et si elles ne peuvent les expliquer toutes, pourquoi admettre qu'elles en expliquent quelquesunes? Le système de Leucippe n'est qu'une échappatoire, presque une hypocrisie : qu'importe que ce soit par la quantité ou par la qualité que les atomes diffèrent^ puisqu'on est toujours obligé de leur imposer une différence originelle pour rendre compte du devenir? Si les principes premiers étaient identiques, rien ne « deviendrait r, rien n^évoluerait, rien n'existerait, au sens phénoménal : voilà ce

*' Ainsi pensent Laplace. Darn-in, Bùrbnor Renan, II. Spencer, etc.

lariiviiir «tTio««iv.

i'ii . LIVRE 11, CHAPITRE IV.

qui résultait de reuseigiicmont des Ëléates. Donc il faut que ces principes diffèrent. Cela posé, à quoi bon s'en tenir à des déterminations ])artieiles et limitées? Si nous sommes obligés d'admettre la diversité des éléments, acceptons-la sans borne et sans réserve. «Pourquoi Teau serait-elle la substance primitive d'où tout a dû sortir? Pourquoi lair? Pourquoi le feu? Pourquoi la terre? Pourquoi ces ([uatre substances élémentaires et non d'autres? Pourquoi les qualités qui paraissent constituer ces quatre substances seraient -elles considérées comme fondamentales? Pourquoi devraient-elles produire, par leurs mélanges de divers degrés, celles de tous les êtres? Pourquoi les différentes qualités que présentent les êtres ne devraient-elles pas se retrouver toutes dans les parties dont ils sont composés ^^' ? tj

Telles sont évidemment les considérations qui ont conduit Anaxagore à l'étrange théorie que l'on sait : toutes les particularités que présente le monde lui paraissent devoir préexister dans la matière primitive; et, loin que les combinaisons amenées par le mouvement universel soient les raisons d'être des variétés individuelles (comme dans le système atomistique), elles ne peuvent au contraire produire que des simplifications apparentes, par le mélange artificiel des substances qualitativement irréductibles.

C'est le particulier, l'individuel, qui est le simple; c'est le général, le commun , qui est le dérivé.

Leucippe expliquait la matière organique par la complication de la matière élémentaire; Anaxagore explique la matière élémentaire par le mélange des matières organiques. Les corpuscules primitifs sont des fragments d'os'*-^', de chair, d'or, de bois. Les variétés en sont aussi nombreuses que celles, des objets mêmes, c'est-àdire innombrables. On peut donc dire, au sens propre, qu'il n'y

^^^ PiUon , Année phil. , 1893, p. 119. r&v âXXcbv S>v éxialov avvoûvvyLOv ro

^^^ Arist., De générât, et corr,, I, 1, (lépoç èaliv, — De Cœlo, III, 3, 3oa :

3i^ : Ta àfiotoiiepr) aloi)(eta t16})<tiv képa, Se xai 'srOp (uyfioL roxiTœv xai rœv

oîov ôfrlovv xai aàpxa Kni {f.^je'kbv xat iXXoov cnrepfxdrrâjr 'Zjàvrtûv.

VARIATIONS DE LA DOCTRINE. 2â3

a pas de véritables changements dans la suite du devenir, car les groupements de particules ne donnent lieu à aucune essence nouvelle, à aucune qualité non explicitement contenue dans le principe. De ce côté , la doctrine d' Anaxagore ne diffère de celle de Parménide qu'en ce qu'elle admet la multiplicité originelle et le mouvement local, et ce n'est pas tout à fait à tort qu'on la regardé quelquefois conmie un disciple dissident de l'Ecole éléate.

Sans doute , il y a là un effort de rigueur logique qui ne doit pas être méconnu : mais pouvons-nous nous dissimuler d'autre part que cet effort est dirigé au rebours de l'expérience et de la science?

Quelque urgence qu'il y eût à corriger l'inconséquence de Leucippe , ce n est pas dans ce sens que la correction devait être cherchée. Le tort de l'atomisme était de Caire, dans la détermination des qualités des choses >, une part à l'être et une part au devenir : il fallait comprendre que cette dernière seule était légitime, et que l'autre ne révélait qu'une méprise de doctrine.

Plus conscient que son maître, Démocrite avait parfaitement compris que toutes les différences proprement dites qui se manifestent dans l'être doivent être attribuées à l'effet des groupements et des combinaisons; et, s'il avait maintenu des distinctions quantitatives entre les atomes, c'est qu'il n'avait pas cru pouvoir s'en passer pour expliquer, au début, la variété du mouvement. Nous l'avons dit, c'était là le grand embarras des atomistes, celui qui devait pousser Épicure à imaginer l'expédient dérisoire du tr clinamen t).

Si Démocrite avait pensé qu'il était possible de concilier la rigueur de son matérialisme avec la conception d'une lai du mouve^ ment capable d'introduire la diversité dans les formes du devenir, ou si seulement il se fût avisé que la quantité se différencie elle-même en évoluant (comme l'avait montré Pythagorc), nul doute qu'il ne se fût débarrassé des différences primordiales qu'il avait imposées à ses atomes.

A vrai dire même, comme ces différences ne concernent que la grandeur et la figure , — qui sont des notions géométriques, sans re-

Mfi LIVRE H, CHAPITRE IV.

latioii directe et nécessaire avec les qualités sensibles, — on peut affirmer que toutes les déterminations intrinsèques étaient rapportées aux combinaisons, par les atomistes. Qu'ils eussent seulement dit comment et suivant quelles proportions les degrés de la quantité engendraient toutes les différences, — et leur système, en tant que physique, était sans défaut.

Au lieu de pousser la théorie dans cette direction, Anaxagore Ta ramenée en arrière et lui a fermé toute issue. L'idée de placer à l'origine ce qu'il y a de plus complexe et de plus déterminé contredit à la science autant qu'à la philosophie. Malgré les apparences, elle n'aboutit môme pas à donner une entière rigueur à la doctrine. Quoi qu'il fasse, Anaxagore ne peut expliquer toutes les variétés du devenir par les caractères propres des coq)usculcs primitifs. Les plus importantes différences qui se manifestent dans l'Etre proviennent des fonctions y qui sont des résultantes et ne se résolvent point en leurs composantes. Un amas d'os et de chair ne donne pas la vie, n'explique pas les actions qui en découlent, les modifications qui s'en suivent. C'est un souci puéril que de vouloir prédéterminer tout le tr devenir i» en différenciant à l'infini les éléments destinés à évoluer : on est forcé de laisser inexpliquées les principales de ces déterminations, celles qui résultent de l'évolution même.

Nous avons reproché aux atomistes de n'avoir pas suffisamment compris la puissance de la combinaison : que dirons-nous d' Anaxagore qui ne l'a pas môme entrevue? Sa doctrine physique est irrémédiablement stérile. Certains historiens affirment que Démocrite a suivi ses leçons; à coup sûr, ce n'est pas de là qu'il a tiré l'atomisme.

Gela dit sur l'esprit général de la philosophie naturelle d'Anaxagore, il reste à fixer exactement la nature et le rôle des éléments dont il compose le monde. La question ne va pas sans difficultés, et, dès l'antiquité, elle a divisé les critiques.

L'expression d'homœoméries qui a prévalu pour désigner ces éléments ne se trouve pas dans les fragments qui nous restent d'Anaxagore; M. Zévort, sur le (témoignage de Simplicius et de Stobéet*', n'hésite pourtant pas à croire qu'elle lui appartient. Zeller, au contraire, résumant la discussion de Breier, affirme qucril ne s'en est certainement pas servi (^'d. S'il ne s'agissait que de trancher un problème d'érudition, nous laisserions ce soin à d'autres; mais ce qui est en jeu, c'est le sens même de la doctrine d'Anaxagore, subordonné au système d'interprétation qu'on adoptera. Il faut donc y regarder de près et revenir aux sources.

D'après Anaxagore, la détermination qualitative des substances premières est éternelle et immuable. De plus, comme le nombre des choses est illimité, et qu'aucune d'elles n'est absolument semblable aux autres (curieuse anticipation du principe de Leibniz), le nombre des germes est infini : «r aucun d'eux ne ressemble à un autre f^' 7); ils diffèrent entre eux non seulement quant à la grandeur et à la forme (comme les atomes de Leucippe), mais quant à la couleur, au goût, à l'odeur, c'est-à-dire quant aux déterminations sensibles qui sont les qualités proprement dites des choses, les éléments de toute différence phénoménale W.

S'il en est ainsi, que signifie le mot honuBoméries employé pour désigner des particules qui sont toutes tr dissemblables?) entre elles? Zeller se contente de signaler la difficulté; M. Zévort semble l'avoir

^*) Simplic, In Phys. Arist., fol. s 58; Stobée, EcL phys., 996. «rll n\ a pas de contestation sërieuse à ëlever à cet ëgarcl. ?• (Zëvort, p. 5&.)

('^ ZeHer, I. SqS. Du côté de Zeller se trouvent ScUeiermacher, Rilter, Hegel {Geseh. d, PhiL, I, SSg), Breier. Du côté de Zévort, Schaubachel Brandis. L étude la plus complète est celle de Breier ( PhiL d'Anajraff., I. i56j. et la conclusion la plus judicieuse, celle de Zévort (op. cil,, p. 5/1 et sniv.).

^') Anaxag., Froffin., 6 (ap. Simplic, In Phys, ^ f. 33 ) : ^ aitfifit^tç 'uràvrcav xjp^ liéTù9v. , . dveipcûp "mXiiOovç oùZèp èotxÔTœv dXXïiXotç, Ov3é yàp râv

àXXaw oùZèv éoixe râ éxéotû xb

i il"

érepop. — Il Frafftn., i3 : et t pop oit^év ialtv Ôfxoiov ovOepi âXXù», (Voir Arist, Met., I, 3; Physiq., I, A; De Cœlo, à. etc.)

'*' Frtt(rm., 3 : avépftart mprwf xptffiéranf xat Aéaç ^maPToiag i^ovra. nui

résolue de la manière la plus satisfaisante, en précisant seulement les termes.

Ânaiagore, admettant non seulement la multiplicité, mais la variété des substances premières, se heurtait à un obstacle que n avaient rencontré ni Empédoclc ni les atomistes. Il lui fallait expliquer, d'une part, la pluralité des êtres, infinie en apparence, et d^autre part (ce qui était moins aisé), la similitude, également illimitée, des parties de ces êtres. «rPour rendre compte de la pluralité, il recourt à des semences infinies en nombre, toutes distinctes les unes des autres; la similitude est rapportée au contraire à des éléments semblables ('). d Les mots semences et hamœmnéries ont donc une signification distincte : les «r semences ?) , principes véritables, forment autant de classes dont chacune renferme une multitude dV homœoméries t) semblables. La chair, Tos, le sang, qui se trouvent dans la nature, ne sont point proprement des homœoméries, mais des composés d'éléments bomœomériques devenus impurs par le mélange. Il existe réellement des éléments semblables entre eux, trdes éléments qui, chacun en particulier, ressemblent au tout qui résulte de leur agrégation (^'t, mais ils sont confondus dans la nature, tren sorte quon peut dire qu'aucune partie du mélange ne ressemble à une autre partie^.

L'existence de ces éléments semblables, dit M. Zévort, résulte de l'ensemble même du système et d'une foule de témoignages externes. (T Gomment concevoir, en effet, la prédominance de telle classe d'éléments, s'il y a entre eux différence absolue, s'il n'y en a pas deux qui aient les mêmes qualités? Comment expliquer que tair et Véiher soient les plus considérables des choses en qualité et en grandeur ^^\ si l'on n'admet pas que ce qui constitue l'air et l'éther (comme masses élémentaires distinctes), c'est que les particules d'air et de feu, semblables entre elles, y sont supérieures en quantité à toutes les autres parties ? n

**^ Zëvort, p. 55. ^^^ D'après Anaxag.( Voir Simplic, In

^*^ Plu tarq. , De placit, ( cild par Z<^vort). Pln/s. 1 m/. , 33.)

VARIATIONS DE LA DOCTRINE. 2/j7

A Tappui de sa thèse, M. Zévort cite divers auteurs (*\ dont nous ne retiendrons qu'un seul, Lucrèce'^' : «rLes os, suivant Anaxiigore, sont formés de petites parcelles d'os; les viscères, de petites parcelles de viscères; plusieurs gouttelettes de sang forment le sang par leur réunion; Tor résulte de particules d'or; la terre, de particules ferreuses, le feu du feu, l'eau de l'eau, et ainsi du reste, y)

11 semble donc bien que nous soyons autorisé à conclure que <rle système d'Anaxagore roule tout entier sur cette double conce|)tion : d'une part, des classes infinies de germes servant à expliquer Tinfinie diversité des êtres; de l'autre, des éléments homogènes, (Tvyyevv, comme les appelle Théophraste, infinis également dans chacune de ces classes tî. Anaxagore môme paraît avoir voulu marquer la coexistence de ces deux infinis en disant que cries éléments sont illimités en quantité et en petitesse <^)ti.

M. Zévort estime que cette distinction suffit à résoudre la plupart des difficultés accumulées par Aristote contre Anaxagore. Il n'y a plus à se demander si les homœoméries sont de pures qualités (blanc, noir, chaud, froid, sec, humide), ou si ce sont des essences complexes (os, chair, sang); elles ne peuvent avoir ni l'un ni l'autre de ces caractères : «tSi elles étaient de simples qualités, elles ne pourraient produire, par ce dégagement, des êtres matériels. . . Si elles étaient complexes, elles ne seraient plus des principes et ne sauraient rien produire, r.

Après ce raisonnement, il ne reste guère qu'un point obscur, auquel M. Zévort n'a peut-être pas accordé assez d'attention : c'est de savoir pourquoi Anaxagore (dont le système parait en effet postuler ridée d'une classification où les tr germes i^ de même espèce seraient groupés ensemble) a si fréquemment et si nettement déclaré que cr chacun de ces germes diffère de tous les autres t). Lne explication plausible serait qu'il a surtout lutté contre les

^^' Cicéron, Siniplicius, Tluniplirasle. — ^'' DenaL rcr,^ I, Si^o. — '^* Anaxapore, np. Simplic, fol. l\^.

à/i8 LIVIŒ II, CHAPITRE IV.

philosophes qui admettaient la diiïérenciation limilf^^e ou Tindifféreiice absolue des substances premières, et que son langage a pour principal but de faire ressoilir Vinfinie variété du principe que tuppose le monde sensible : chaque germe serait pris ainsi comme représentant et comme type de la classe à laquelle il appartient.

Ou bien encore cette différenciation rigoureusement particulaire ne s'appliquerait qu'aux germes faisant partie du «r mélange if» : là plus de classes, plus d'homœoméries; chaque élément, étant soumis à une combinaison spéciale, se distingue non seulement des éléments d'ordre différent, mais mémo des éléments de même ordre. L'identité des homœoméries n'existerait que dans l'abstraction; dans la réalité concrète, toutes les particules diffèrent entre elles, soit par nature, soit par position.

En dehors de ces deux interprétations, non contradictoires, à ce qu'il semble, aucune vue systématique ne peut être prêtée à Anaxagore qui fasse concorder les divers points de doctrine ci-dessus indiqués. 11 ne resterait qu'à admettre l'absolue individualité de chaque (T germe 7), ce qui rendrait le terme d'à homœoméries tî inexplicable et la doctrine des (r agrégats similaires t) inintelligible.

Il parait donc préférable de voir dans la doctrine d'Anaxagore une sorte d'intermédiaire entre Yélémentarisme d'Ëmpédocle et le mécanisme de Démocrite. Du premier, il a gardé l'idée d'une différenciation qualitative originelle; du second , l'idée de l'extension à toutes les substances premières de la distinction primitive. Et il ne s'est pas aperçu que ce syncrétisme rendait inutile, sinon impossible, la hiérarchie de combinaisons auxquelles les autres demandaient la raison des particularités spécifiques. Ici encore, le génie d'Anaxagore reste inférieur à sa tâche, et l'on comprend l'étonnement de Lafaist'^' qui ne peut s'expliquer que ce rrbon théologiens s<» soit noyé dans une hypothèse aussi tr détestable i? que celle des homœoméries.

^'^ Disseri. alomÎMtiq, , p. 11 5.

Une dernière question, corrélative de la précédente, doit être posée à propos de la nature des germes homœomériques d'Anaxagore : ces principes sont-ils simples y comme les atomes avec lesquels ils présentent la plus étroite ressemblance, ou complexes y ainsi que leurs caractères d'extrême spécialité sembleraient le faire croire ?

Il n'est guère possible de répondre d'une façon absolue : la distinction que nous avons marquée plus haut entre l'état concret et Tétat abstrait laisse la place aux deux solutions contraires. Si nous considérons les agglomérations «r homonymes t) que la nature nous offre, telles que la chair, les os, le sang, nous devons convenir que la matière qu'elles contiennent est très complexe, c'est-à-dire renferme toute autre chose encore que les particules de ce nom; cellesci prédmiinent dans la substance en question , mais ne la constituent pas dans son intégralité. Si, au contraire, nous séparons ces particules d'avec le mélange où les entraîne le (r devenirs, elles apparaîtront comme simples et indivisibles, au point que Simplicius a pu leur appliquer accidentellement la qualification d'atomes, àTO/xa(*). De là proviennent sans doute les apparentes contradictions relevées par Aristote. Les homœoméries proprement dites ne se trouvent jamais dans la réalité, pas plus du reste que les atomes purement géométriques de Leucippe, mais il est permis à la philosophie de les distinguer et de les définir.

Ce qui prouve qu'Ânaxagore admettait la simplicité de ses r germes Tî, c'est qu'il leur accorde une essence définie et irréductible (le blanc, le noir, le léger, le lourd, etc.), tandis qu'il professe explicitement que cria nature des complexes dépend seulement de la prédominance de certains germes dans le mélange qui les constitue ^*^^?î. Comment ces germes pourraient-ils prédominer, s'ils n'étaient doués d'une essence particulière et, pour ainsi dire, individuelle?

•'' Comm. siu* Ip l)e ùrlo, f. 70. — ^'^ Arisl.. PAy»., lil, A, qo3.

Voilà ia raison principale, el elle rend les autres superflues. Aussi ne nous attarderons-nous pas à discuter, avec M. Zévort^'^ les différents passages et les différents arguments sur lesquels s'appuie une interprétation qui ne parait pas pouvoir être sérieusement contestée. La seule objection qu'on y peut faire vise Timperfcction de la théorie elle-même et porte seulement contre Anaxagore: c'est qu'il est tout à fait invraisemblable que les corps les plus spécialisés puissent être simples. Mais si Ton remonte aux origines de la doctrine, on verra qu'elle est commandée par le principe éléatique entendu dans toute sa rigueur.

On se rendra compte d'ailleurs qu'au regard de la logique, la dernière différence n'est pas plus difficile à expliquer que la première, qu'il n'y a aucune raison pour admettre quatre éléments plutôt que dix, cent, mille, une infmité, que l'eau et la terre ne sont pas plus irréductibles entre elles que la chair et l'os, et que dès l'instant où l'on ne pose pas le principe de l'unité de matière, cest-à-dirc de l'identité absolue des éléments primitifs, on peut sans inconséquence augmenter à volonté le nombre des différences primordiales. GeFtes, l'hypothèse d'Anaxagore est encore moins scientifique que celle de Démocrite, mais celle-ci ne l'est pas autant que l'enthousiaste Lange semble le croire, et il ne faut pas trop se hâter de dénoncer l'absurdité des rrhomœoméries^î quand on tient les cr atomes t) en si grande estime.

La conception complémentaire des homœoméries est celle du mlange primitif oii sont confondus tous les genres avant la «séparatiouTî qui a donné naissance au monde. D'après Anaxagore, ce mélange est si complet, que les qualités distinctives des choses s'y perdent : tsolvtùôv àfiov èévrcov, ovSèv evSv^ov vv ùtto (Tfuxpà- TT/TO^^"^'; la petitesse des éléments ainsi unis est telle a qu'on ne saurait plus les reconnaître, ni en fait, ni même en idée : Str/ie

''^ Op, rit., p. 60-70. — " Frn|Tfnf*nl I d'Anaxafjoro.

Tcjv ditOKptvofiévœv (lif eiSévcu t6 tsXridos (ivre Xéyù) (ivre ëpyœji.

Dans la nature, le mélange que présentent les objets u est que relatif; on peut, il est vrai, dire que tr tout est dans toutii, et que pas un germe ni un groupe de germes ne se trouve dans le monde à Tétat de pureté intégrale; mais la présence dans chaque objet d'une proportion plus forte d'éléments semblables nous permet de distinguer les caractères de telle ou telle classe d'homœoméries. Il n'en est pas ainsi dans le fuyfxa original, où la division et la confusion étant poussées à l'infini, aucune qualité spéciale ne se détache, et oik se réalise pleinement le chaos des poètes : tsaura ôfiov.

A vrai dire, comme le remarque Zeller, cette conception ne va pas sans difficultés : si nous entendons le mélange dans un sens rigoureux, les substances premières ne peuvent y conserver leur nature spéciale, et dès lors elles se fondent en une masse homogène, qui nous rappelle Yânetpov d'Anaximandre et le sphœrus d'Ëmpédocle '*'. Mais cette interprétation ne saurait se soutenir, car si les qualités distinctives des éléments n'étaient contenues qu'en puissance dans le chaos, on ne comprendrait pas celte affirmation qui revient si souvent chez le philosophe, que (rtout est dans toutiî'^^. Et d'ailleurs lui-même écarte formellement l'idée d'une substance primordiale unique, comme le montre l'important texte d'Aristote, au livre 1 de la Métaphysique, qui est une des sources les plus précieuses pour la connaissance d'Anaxagore : kvcL^ayépcLv S'et ris vTtoXdêoi Svo Xéyeiv (Tlotx^ïa^^\ [i^ér- XktT av vTtoXdêoi xarà Xéyov.

D'autre part, il est difficile d'admettre que le mélange laisse intactes les qualités distinctives des germes, car cela supposerait une limite à la divisibilité de ces germes et donnerait au système une

^'^ Thf^phrastc ramène le mélange à pav /ler^^^ei , etc. (Anauig.,ap. Simplic,

Vâveipov et Aristote h la matière de Pla- In Phys, , 35.) Ion. (Voir Arisl., Met, y 1,8, 989.) ^^' Avo oloty^eïa, la matière et rinlcl-

^'' Uiv èv tST^nl, Tnixrn. ^rnavràs [loi- lij]fonc«*. (Arist.. Met., 1,8, 989.)

base analogue à celle de Tatomisme. Or les homœoméries sont incontestablement données comme divisibles à TinEni, sans point d'arrêt où puisse se déterminer leur essence particulière : cr Quant à la ténuité, dit Anaxagore''', on ne peut pas dire absolument qu'une chose est^ la plus petite de toutes; on peut toujours aller d'une chose à une autre plus petite. . . , de même que Ton conçoit toujours une grandeur supérieure à une autre, quelle qu'elle soit, de même aussi pour la petitesse. Tout est dans tout; et la séparation absolue n'est pas possible. Il y a en tout une partie de tout, et puisquon iie peut pas dire quune chose soit la plus petite de toutes;^ rien ne saurait être séparé absolument ^ ni avoir une existence indépendante : Ô7e Se TovXoL'xi</lov (iv £<^tv elvau , ovx av Svvauro yœpiadvvcu^ ovS* âv XlcLv à(p^ éœvrov yéveadcu. v

En somme, il faut s'en tenir A l'aflirmation, injustifiée et injustifiable, que les diiïérentes substances sont mélangées d'une façon absolue, sans devenir pour cela une substance unique.

On ne saurait donner de meilleure preuve de l'indécision de la pensée d'Anaxagore, que ce résumé présenté par M. Zévort dans une intention d'apologie: crCe qui jette un peu de trouble dans l'ordonnance générale du système, c'est l'indétermination du mot injini qui est pris dans deux sens différents. Les homœoméries sont infinies en quantité et en petitesse. Le tout ou l'ensemble renferme bien l'infinie quantité des éléments, et chaque objet déterminé ne renferme qu'une partie du tout; seulement Anaxagore a pu dire qu'il contenait une infinité de germes, en n'ayant égard qu'à leur infinie petitesse. Il a pu dire encore qu'il n'y avait point de hmites à la division des corps sans admettre pour cela la complexité des éléments. -n

Voilà les raisons atténuantes : elles font encore mieux ressortir l'incurable débilité de la théorie.

Nous aurons tout dit sur les substances primitives qui consti-

^*^ F'raiym. T), ap. Simplic, hi Phys,, 35.

Inenl la matière première chez Anaxagore, quand nous aurons ajouté qu'elles sont par elles-mêmes inertes, — c'est-à-dire immobiles, d'abord (car elles ne sont douées d'aucune masse appréciable qui puisse les entraîner à des chutes ou à des chocs, comme les atomes de Démocrile) , et ensuite inactives quant à leurs propriétés (car celles-ci sont annihilées par le mélange et la division à l'infini).

M. Zévort a raison de voir dans cette particularité du système une différence qui le sépare d'avec tous les précédents et les contemporains. Pour la première fois, la nature est déclarée incapable de se suffire à elle-même, et l'hypothèse d'une cause transcendante du monde se présente au seuil de la physique. Mais on sait mauvais gré à Anaxagore de n'avoir pas suirisammenl indiqué par quelle voie il est venu à celte audacieuse nouveauté, et même de ne la motiver en apparence que par les défauts de sa doctrine, par la division à l'infini des éléments qui prive ceux-ci de tout ressort et de toute énergie. Si Démocrite ne s'était pas résolument fermé tout recours à la transcendance, il aurait pu être conduit, lui aussi, à l'idée d'une force organisatrice, mais c'eût été par le développement logique de son système, qui, d'une part, postulait l'identité primitive de tous les atomes et exigeait, d'autre part, une raison suffisante des combinaisons diverses d'où sortent les êtres particuhers. Ne trouvant pas dans la matière primordiale le principe des différenciations subséquentes, il aurait pu se sentir acculé au dualisme et concevoir un Démiurge plus ou moins explicite, jouant soit le rôle de Y Un de Pythagore, soit celui du NoOj d'Aristole.

Telle n'a point été la marche de la pensée d' Anaxagore : il semble avoir accumulé à plaisir toutes les circonstances qui peuvent contribuer à confiner la nature dans l'inertie éternelle, affn de mieux justifier son hypothèse. L'analyse de la théorie fameuse, qui a fait la fortune de l'auteur dans la mémoire des hommes, va nous montrer ce qu'il y a de fondé dans cette impression.

II. U Intelligefice organisatrice. — i** Il ne peut y avoir le moindre doute sur Torigine de la théorie de Tlntelligence chez Anaxagore : elle est née de Tinsuffisance reconnue de la conception de la matière qu'il avait adoptée, et non de Fidée abstraite et systématique que la matière en général est incapable à elle seule d'expliquer le monde. Lorsque Aristote invoque cette dernière raison pour expliquer l'intervention d'un nouveau principe dans l'ancienne physique, il parle en son nom propre et fait plutôt de la philosophie que de l'histoire.

Voici le texte : cr Avant Anaxagore (^), tous les pliilosoplies s'élaient attachés au point de vue de la matière et avaient considéré celleci comme la cause unique. Mais, arrivés à ce point, la chose ellemême les conduisit plus avant et les obligea à de nouvelles recherches. Il est hors de doute que toute destruction, toute production, procède de quelque principe, soit unique, soit multiple; mais d'où viennent ces elFets, et quelle en est la cause? ^ Suit une phrase qu'on ne saurait ratbicher à l'exposition proprement dite et qui n'exprime que l'état d'esprit d' Aristote: crCe n'est point certainement le sujet qui est Vauleur de ses propres changetnents : ni le hoiSj par exemple y 7ii F airain ne sont la cause qui les fait devenir lit ou statue; il y a quelque autre chose qui est cause du changement. Ti

Nous avons vainement parcouru tous les fragments qui nous restent d'Anaxagore et tous les témoignages qui peuvent passer pour reproduire directement sa doctrine, nous n'avons pas trouvé un mol qui permette de lui attribuer cette affirmation. L'inertie de la matière n'est jamais imputée ([u'au mélange, à la confusion poussée i\ Tinlini, qui empêchent les natures mélangées et confondues de conserver leur existence indépendante. Ce qui ressort au contraire de tous les textes, c'est que c^tte existence indépendante, si elle était possible dans le fiiytict, assurerait à chaque particule de matière une acliviié propre rcsuliant de ses propriétés , la chaleur

^'' Met., I, n. {]o mo siTsdt' la Iraduclion (h Zrvori I^icrmii. h'^ririnont relniiclivo.)

par exemple, la dureté, la noirceur. Car, pour les anciens comme pour les modernes, toute qualité est une forme d'énergie, et Ton ne peut postuler Yindifference d'un monde composé de particules différenciées y si Ton nous permet ce jeu de mots.

La distinction que fait ici Aristote n'est autre que celle de la ff matière?) et de la cr formée), qui lui appartient en propre, et dont Anavagore n'avait, en tout cas, aucune idée. Ce n'est donc pas le niouvement de pensée par lequel Anaxagore a été amené à l'idée de l'IntelligiMice ordonnatrice qu'Arislote analyse ici, (son interprétation serait absolument inexacte et contraire même à Tesprit de la doctrine qu'il entendrait traduire) : c'est la raison profonde qui préside, selon lui, à la succession et à la direction des systèmes.

La suite du texte confirmera celte manière de voir, qui nous est personnelle, croyons-nous, mais qui parait seule capable de rendre un compte exact de la théorie : (rll y a quelque autre chose qui est cause du changement. Or chercher ce quelque chose, c'est chercher un autre principe, le principe du mouvement, comme nous l'appelons . . . Le principe matériel ne suffisant pas, les successeurs de ceux qui Tavaient adopté, forcés par la vérité elle-inétne à aller plus loifiy recoururent au second principe ''\ t)

Voilà qui prouve assez clairement le caractère personnel et critique de cette explication. Anaxagore n'a jamais parlé de la sorte et ne semble même pas avoir eu une idée bien claire de la portée de son hypothèse; c'est Socrate et Platon qui, les premiers, exaltèrent l'innovation qu'elle contenait, et Aristote juge comme eux, de loin et de haut, en y voyant une concession à la contrainte supérieure de la vérité.

La fin du passage achève de séparer la [>ensée d'Aristote d'avec celle d'Anaxagore : crQue Tordre et la beauté qui existent dans les choses ou qui s'y produisent aient pour cause on la terre ou quelque

•'^ Aristot., ^fét., 1,7, ihid.

aiitro élément do celle sorle, c'est ce qui n'est guère vraisemblable, et Ton a peine à croire (*) que les anciens philosophes aient eu celle opinion. Rapporter à la fortune ou au hasard ces admirables effets était trop peu raisonnable. . . ^ Si le raisonnement s'appliquait à Anaxagorc, il faudrait en conclure que c'est l'argument des causes Gnales qui l'a conduit au Démiurge; or nous verrons plus loin que la doctrine ne contient pas la moindre trace d'un souci léléologique; que l'Intelligence n'a sur les choses qu'une action en quelque sorte mécanique et nullement providentielle; et qu'il faut bien laisser enfm à Socrate l'honneur d'avoir fait de la fmalité la base de la théologie philosophique.

Il est naturel que M. Zévort, préoccupé de grandir son héros, n'ait pas pris garde aux raisons précédentes; mais on ne comprend pas pourquoi Zeller, si peu favorable h Anaxagore, ne les a pas relevées. L'escfuisse qu'il donne du r point de départ?) du système manque à la fois de netteté et de résolution, cr Anaxagore, dit-il, ne trouvait pas le moyen (^) d'expliquer par la matière comme telle le mouvement en général; et il ajoute que <rcela résulte de la proposition d'après laquelle le mélange primitif était immobile avant que TEsp rit n'eût agi sur Im-n. Mais (Foû provient cette immobilité? Voilà ce que Zeller paraît ignorer ou oublier. On serait môme tenté de croire qu'il y a méj)rise dans sa pensée, et qu'il considère l'inertie comme une qualité essentielle de la matière, lorsqu'il écrit que cr c'est dans cet état primitif que l'essence du corporel se présente dans toute sa pureté ^^^tî.

Ici nous pouvons op])oser M. Zévort lui-même à l'historien allemand W : (rAnaxagore distingue l'infini considéré dans son ensemble (le fiTyfia), de la pluralité des éléments qu'il renferme. L'infini est immobile en soi; il Test à jamais; les éléments ne sont immobiles que par leur confusion; ils peuvent entrer en mouvement

'^ Z«^vor! Iraduit : rVoii no peu!

croire'», ro qui tH|uivcH|uo ei senililo war- !or une rertninc inlprprtUnlioii.

t'î T l|,p. 4oa.

''^^ Ihid, , en noie ( nnle 'i ».

'•' Op. cit. , p. r> 1 .

au sein même de Fimmobilité de Tensemble. Nous trouvons dans la Physique d'Aristote et dans les Fragments d'Anaxagore des traces de cette double démonstration. Aristote nous a conservé le raisonnement par lequel Anaxagore prouvait l'inertie de Tinfmi . . . (^) Mais cette inertie du tout n implique nullement pour lui Fimmobilité des parties y et, en cela, il se sépare des Ëléates. Les divers éléments qu embrasse Tinfini sont susceptibles de déplacement; s'ils ne le sont pas par eux-mêmes, la seule raison quen donne Anaxagore y c'est quils sont mélangés n. La suite est encore plus curieuse : c'est si bien le seul mélange qui fait l'inertie, que l'Intelligence ne doit son activité qu'à sa simplicité : «r L'Intelligence (^), principe de mouvement, se distingue surtout de la matière en ce qu'elle est sans mélange; et telle est la force d'inertie qui résulte de la confusion des éléments, qu'tV sujfirait que l'Esprit fût uni à ïun d!eux pour que sa puissance fAt à ïinstant anéantie : s'il n'était pas sans mélange mais uni à quelque objet, il participerait à la nature de toutes

choses Ce mélange l'empêcherait d'agir sur aucune chose,

comme il le fait étant indépendant (^)^.

D'après ce qu'on vient de lire, la physionomie du système change du tout au tout : il ne s'agit plus d'une masse inerte de particules à qui une cause transcendante vient communiquer par le dehors le mouvement et la vie qu'elles ne contiendraient qu'en puissance, comme la matière première de Platon ou d'Aristote.

Le Démiurge prétendu n'est nullement un « donateur de formes?) comme le Dieu que l'antiquité a légué au moyen âge : son intervention parait se borner, quant à présent, à remettre en liberté les formes actives que le mélange avait neutralisées. Le chaos anaxagorien représenterait donc une sorte d'équilibre entre des forces individuelles, assez analogues aux monades de Leibniz, où l'action de l'Intelligence rétablirait les o|)positions et les courants implicitement contenus dans l'état statique primitif. C'est à la lettre

^'* Phya., m, 5. — ^"^ Zévort, p. Sa. — ^'^ Voir Anaxag. , Fragm.y ap. Simplic, In Pluf$, , 36.

tHPtiaiLBJK «ATlU^iir.

alors quil faudrait prendre le mot d'Anaxagore, disant que crie devenir nest affaire que de séparation et de réunions.

Malheureusement, celte solution, plus exacte, n'est pas beaucoup plus satisfaisante que Tautre. 11 reste à savoir d'où vient à Tlntelligence ce pouvoir de distinction, qui diffère évidemment de ia faculté motrice proprement dite.

Une nouvelle forme du problème de la nature apparaît, celui de la direction du mouvement, dont nous avons essayé de formuler les termes à propos de Démocrite. Est-ce là la question qui a déterminé Anaxagore à introduire Tlntelligence dans le monde ? Zellcr semble raffirmer dans le passage que nous avons en vue et dont voici la suite : «r II ne trouvait pas le moyen d'expliquer par la matière comme telle le mouvement en général, à plus forte raison le mouvement ordonné qui a produit une œuvre aussi belle et aussi bien combinée que le monde; d'autre part, il ne voulait pas recourir à une nécessité inexpliquée ou au hasard : il admit donc l'existence d'un être incorporel, ayant communiqué aux substances le mouvement et Tordre, -n Mais une note discrète ^'' nous avertit qu' Anaxagore n'a jamais émis lui-même ces idées-là, et que cr c'est seulement par les écrivains postérieurs i^ que nous apprenons cette théorie. Et par quels écrivains? par Arislote? par Théophraste ? par Simplicius môme ? Point : on ne peut citer qu'Alexandre d' Aphrodisias , le Pseudo-Plutarque'*^, Stobée et Théodoret, témoignages sans valeur que la critique directe des textes fait aussitôt évanouir.

L'interprétation, corrigée dans le sens que nous avons dit, n'est sans doute pas d'un intérêt capital, en ce qu'elle ne modifie guère la structure matérielle du système, et que, selon Anaxagore, c'est bien toujours rintelligence qui donne au monde Tordre et le mouvement; mais elle est loin d'être négligeable par les conséquences

^^^ Au bas de la page âoa. tai^quc, Deplacit. , 1,99; Stolnfe, Eclog, ,

^'^ Alex. d'Aphr. , De anima ,161; Plu- 1 , 2 1 8 ; Théodoret, Gr. aff, cur, , VI , 87.

qu elle entraîne pour la portée de l'innovation à laquelle est attaché le nom du philosophe.

Il ne faut changer ni les circonstances ni les proportions : Anaxagore n est pas un naturaliste convaincu de l'impuissance de la nature laissée à elle-même, qu'un invincible besoin d'explication pousse dans la voie de la transcendance. Tout autre est l'origine de son hypothèse : il y a été conduit surtout par les défauts propres à sa théorie; et si heureuse que puisse nous paraître aujourd'hui l'apparition de ce Deus ex maclUna^ pour la philosophie grecque empêtrée dans le matérialisme, nous devons y voir bien plutôt un expédient de physicien que la découverte même de la métaphysique.

Examinons maintenant par le détail la doctrine dont nous venons de marquer la signiGcation et la valeur.

S'il nous parait excessif de déclarer, comme M. Zévort, qu'Anaxagore «r a été conduit à Tlntclligence par la recherche des lois de la nature et ne s'est pas proposé d'autre but que l'explication de ces lois 7), au moins lui accorderons-nous facilement que «rsa théologie est inspirée de tout point par sa physiologie?), et que, selon le mot d'Aristote ^^\ il se sert de l'Intelligence comme d'une machine pour expliquer ce qui l'embarrasse dans le monde.

Aussi les attributs prêtés à l'Intelligence sont^ils précisément ceux qui manquent aux élément» matériels pour engendrer le devenir, c'est-à-dire le mouvement et l'organisation.

Ainsi nous savons que l'inertie de ces éléments provient de leur mélange (^^ de leur composition en tant que masse; qu'ils s'entravent l'un l'autre par leur union; qu'en un mot, aucun d'eux n'étant indépendant, aucun ne peut agir par lui-même ni sur

^'^ Met,, l^ à. comme on l'a supposé de l'essence même

^') Citons encore ce texte de M. Zëvort , des principes matériels, mais de leur mé-

qui , venant de lui, est assez catégorique : lange. Il ne dit nulle part que la matière

ff L'inertie des déments résulte, non pas soit inerte par sa nature.»

les autres. De lu suit la première détermiiiatioii de riiitelligence. Elle sera pure et sans mélange, hors de toute relation ou participation : vovs Se è(/liv àireipov xod aÙTOxparés, xoù fiéyLixrcu oiSevi Xpi^fJ^OLTi, dXkà fjiévos clCtos è^' ècôVTOv èorliv. . . <'' crSi TlnteHigence n était point séparée et existante par elle-même, si elle était mêlée à une chose quelconque, elle participerait de la nature de toutes, car dans tout il y a une partie de tout. Les éléments auxquels elle serait unie Tempècheraient d'agir comme elle fait, en vertu de son indépendance ^^J. ti

Etant homogène, elle est simple et identique à elle-même; elle réside dans tous les êtres, mais ne se mêle à aucun d'eux et ne subit de ce fait aucune modification : (relie habite Tunivers et le remplit de son infinité sans être altérée par ce contact; elle est la même dans Tenscmble et dans les êtres particuliers, dans rhomme et dans le dernier des animaux ^.

Cette simplicité entraine naturellement fimmutabilité de Tlntelligence. Aristote va même plus loin en affirmant l'immobilité du principe moteur : kio xcu kvoL^ayâpcts opOoôs Xéyei, Thv ^ovv àncLOfi (pé/TXOôVy èireiSTffmp xiviftjztas àpxvv olvtov isoiéi elvcu * ovreo yàp âv fidvos xivolv dxivvTOs &v.

Mais Zeller et Zévort remarquent avec raison que cette addition à la doctrine résulte d'une interprétation critique: Aristote essaie de tirer argument de celte théorie d'Anaxagore en faveur de sa propre thèse. L'at7ra0e«a seule résulte des documents directs, et Aristote en donne ailleui*s une définition qui n'implique pas une pareille extension: d'après un passage de la Métapkysique ^^\ le tsaOos n'est que la faculté de subir un changement, *&0i6Tvs xolB' fiv èXkoioxh- (tOqu èvSé)(STcu. VdiroLÛsia doit dès lors appartenir à l'Intelligence, car, toute transformation consistant, d'après Anaxagore, dans un changement des parties qui composent la cliosc, le simple est nécessairement immuable. Gela n'implique nullement que l'intelli-

ADaxag. , ap. Simplic. , InPhys,, f. 33. — ^*^ ibid., Fragm., 8. — '*^ Liv. V, ai.

gence ne puisse se cr mouvoir?) elle-inôme, ni quelle soit incapable de translation, de passage d'un être à un autre.

Etant simple, Tlntelligence a la puissance d'agir sur les autres substances; elle est la source ou tout au moins la condition de toute force : xaî yvcofivv ye "csepl tsavros iVp^ei xctl r^p^ve* fiéyis- Tov. 0(7a T6 ypvx^^ ^^' ^^^ '^^ jxe/^w ocal rà èXicraco vsdvTcov îidvs xparéei. Kai Tijf? tsepixiMpvmos rvs (TVfxirdcTVS Îi6vs èxpirvcrev ùi(/le,isepi)(fi)pri(70u Ttfv àpx^^ ^^'•

Nous verrons plus loin comment cette puissance se manifeste dans ses rapports avec la matière. Disons seulement qu'elle est liée à un savoir illimité qui , seul , lui permet de distinguer toutes choses : xod TOL (TvyfjLKTyéfjLSvd Ts xcd âmoxpivéfieva "csdina ëyco 1i6vs (^'.

C'est à cette faculté qu'est liée la fonction organisatrice de l'Intelligence. Qu'une telle fonction lui soit attribuée, c'est ce qu'Anaxagore dit en termes formels, et ce que répètent tous les historiens après lui : xal àxoTa ëfieXXev ëcreardou xou ôxoîct rjv xcd âcrara vvv è(/li xcu ôxoTa êc/lcu, tsràvTa Siexéafirjcre N(^o^* xclI Ttfv "rsspv^épvcriv TdVTTfv, i}v vvv isepi)(6ôpéei rà re Su/lpa xoLÎ o i}\ios xclI v creXvvv y xcd 0 àvp xcd 0 cdOvp oi àiroxpivàfisvoi (^).

Mais il n'en reste pas moins difficile de faire la part de la théorie positive et celle de la métaphore datis l'explication. Qui dit cr organisation ?) dit plan préconçu , prévoyance , appropriation des moyens a la fin. Or il est impossible de prêter des attributions de ce genre au moteur d'Anaxagore, ainsi qu'en témoigne la manière dont il conçoit son action sur les homœoméries.

On serait d'abord tenté de croire à une disposition intelligente des éléments matériels en vue de produire la vie et la conscience. L'idée du Nov^ a certainement été empruntée à la considération de la nature humaine: son action semblerait donc devoir être la réalisation de la pensée divine à l'aide de la matière. Mais l'examen de la doctrine dément celte attente. Le Nov^ se borne h séparer les

^*) Anaxagore, Fragm. , 8. — ^'^ Ihid. (Voir mêmes termes ap. Simplic, De Cœlo, 97.) — <^' /Wrf., suite.

i62 LIVRE II, CHAPITRE IV.

substances el le fait d'une manière mécanique par le mouvement tourbillonnant qu'il imprime aux particules. Tout le reste découle (le ce premier mouvement, par voie naturelle et nécessaire, en sorte que Tlntelligence n'intervient que là oil l'explication physique, évidemment préférée, fait défaut.

C'est le sens de la critique si spirituelle et si fine que formule Platon dans un passage célèbre du Phédon (*) : tr Ayant entendu quelqu'un lire dans un livre qu'il disait être d'Ânaxagore,que l'Intelligence est la règle et la cause de tous les êtres, je fus ravi : il me parut admirable que l'Intelligence fût la cause de tout, car je pensai que F Intelligence ayant disposé toutes choses y elle les avait arrangées pour le mieux. . . Dans celte pensée, j'avais une extrême joie d'avoir trouvé un maître comme Anaxagore qui m'expliquerait, selon mes désirs, la cause de toutes choses, et qui, après ni'avoir dit, par exemple, si la terre est plate ou ronde, m'expliquerait la cause et la nécessité de ce qu'elle est, et me dirait ce que cest ici que le mieux et pourquoi cela est pour le mieux . . . Car je ne pouvais m'imaginer qu'après avoir dit que l'Intelligence les avait disposés, il pût me donner d'autre cause de leur disposition que celle-ci, que cela est le meilleur. . . Mais je fus bientôt décliu de ces espérances, car, dès que je fus un peu avancé dans cette lecture ,y^ vis un homme qui ne faisait intervejiir en nen F Intelligence et qui ne donnait aucune MAISON DE L'ORDRE DES CHOSES I''), mais qui, ù la place de l'Intelligence, substituait l'air, l'éther, l'eau, et d'autres choses aussi absurdes. H me parut faire comme un homme qui dirait: <tSocrate fait par l'intelrrligence tout ce qu'il fait, el qui ensuite, voulant rendre raison de (T chaque chose que je fais, dirait qu'aujourd'hui, par exemple, je me fcsuis assis sur mon lit parce que mon corj)s est composé d'os et de «r nerfs d , elc . • .

M. Zévorl s'efforce de réduire la portée de cette critique en

^'^ Phédon, p. 97 {traduct, Chauvet, ^** Ùpy àvîpa tû) fièv Nôj oùZèv ;^p«-

p. 86). Il est singulier que la porlée de fievov, oxAé rivaç aMaç évatruôiiei^v ce passage ait échappe à tant de critiques. elç rà haxocryietv rà lapàyfiaTa,

cherchant à montrer que Tlntelligence est un (r principe d'ordre et d'harmonies, et il en donne comme preuve ^^' que (d'idée du mouvement n'est jamais séparée de celle d'organisation intelligente -n , celle-ci n'étant d'ailleurs qu'une extension des données de la conscience où la vie et l'âme semblent se confondre. Malgré tout, il ne peut arriver à établir qu'Anaxagore ait compris l'importance des (rlois du mouvements et en ait reporté explicitement Torigine à rinlelligence.

Aristote et Simplicius (^' paraissent admettre, il est vrai, que l'Intelligence a un but dans son action , et que ce but est le bien mais, outre que la valeur de leur témoignage peut être discutée, ils n'affirment explicitement, ni l'un ni l'autre, que le système d'Anaxagore ait pour base la finalité cosmologique.

Encore moins faut-il lui attribuer la conception d'une Providence chargée de veiller sur les choses : <r on ne trouve rien chez lui qui puisse se rapporter directement à un gouvernement moral de l'univers ('N. L'opinion de Gladisch qui s'appuie sur un texte équivoque de Plutarque pour soutenir que le Nofe s'occupe des affaires humaines, a été formellement réfutée par Zeller'^). Il faut toute la bonne volonté de M. Zévort pour reconnaître dans quelques expressions métaphoriques te le vague pressentiment de cette intervention morale dans le caractère tout divin de l'intelligence humaines.

Ce caractère divin lui-même, qui est, à diverses reprises, affirmé de l'Intelligence, ne laisse pas que d'inspirer quelques doutes. L'ensemble de la théorie semble postuler l'incorporéilé du principe moteur, — et il est infiniment probable qu'Anaxagore l'a

^^^ Op. cit., p. 79. crOn pourrait trouver dans sa doctrine

('' Arist., De anima, 1 , a ; Met., XII, a. des preuves manifestes de l'intervention cour

Simplic. , coinm. de ces i)a8sages. tinue de ritUelUgence dans le maintien de

^'^^ Z^Yort, 83. Ce passage est en con- l'ordre et le gouvernement des itrts.n

tradiciioD évidente avec le suivant, p. 96 : ^^^ T. II, p. ào^.

entendu ainsi (^), car Tincorporéilé pouvait seule donner à Tlntelligence la supériorité qui lui est nécessaire pour dominer le monde matériel; — malheureusement, les expressions du philosophe tendraient plutôt à représenter le Nov^ comme une substance plus subtile que les autres, \6i/16tcltov tS)v xpvfMTeov^fénétranl toutes choses à la manière d'un fluide étendu (^).

11 ne paraît donc guère possible de prêter une portée proprement théologique à cette conception; et, après avoir embouché la trompette pour célébrer crie moment solennel dans l'histoire où apparaît la notion d'une Intelligence organisatrice t) , M. Zévort est bien obligé de dénoncer le «r caractère borné et les imperfections t de la doctrine : (rce nest pas le résultat d'une de ces poétiques inspirations qui emportaient Platon dans le monde des Idées t), mais un essai d'explication «r à peine difl*érent des théories matérialistes de l'école OUI il s'est produite. Pour vouloir ériger le îiovs en divinité positive, il faut oublier que les caractères de la vie personnelle, la conscience et le libre arbitre, ne lui sont jamais attribués, et que les écoles antérieures ouvrent plus d'un exemple de personnifications de ce genre qu'on ne saurait prendre à la lettre. Ainsi Heraclite et plus tard les stoïciens (^) considèrent le feu comme la Raison du monde [Xàyoç)^ et nul n'a songé à faire de cet élément un démiurge individuel. L'air d'Anaximène, la vapeur chaude de Diogènc d'Apollonie, les atomes ronds de Démocrite sont bien les principes de l'organisation et de la pensée : ils ne sont pourtant pas doués d'une personnalité consciente.

Zeller conclut avec raison qu'Anaxagore a déterminé, il est vrai, le concept du Nov? par analogie avec l'intelligence humaine et qu'en lui accordant la pensée, il lut a assigné un attribut qui, à la rigueur,

^*) (tll admit donc TexisteDC^ d*un être '*^ C'est ainsi que l'entend Tiedemanu

incorporel ayant communique aux sub- (Hist, de la phiL anc,, I, 3â9-33â), et

stances le mouvement et Tordre. On ne même Zeller, maigre l'apparente précision

saurait guère douter qu'Anaxagore n ait du jugement ciU^ ci-contre (p. 4o3). eu en vne un tel objet.') (Zeller, 4o3.) ^*^ Voir Zeller, note, p. /io5.

n'appartient qu'à un être personnel; mais qu'il en agit ainsi cr parce qu'il ne s'est pas encore posé d'une manière réfléchie la question de la personnalité. C'est pourquoi, lors môme qu'il serait exact, ainsi que l'aflirment (à tort, selon moi) quelques témoins postérieurs (^\ qu'il avait désigné le îiovs comme la Divinité , sa doctrine ne serait théiste que par un côté; par un autre, au contraire, elle est naturaliste, car ce qui la caractérise, c'est ce fait que l'Intelligence, bien que radicalement distincte du corporel, est néanmoins considérée comme une force de la nature et déterminée par des attributs qui ne peuvent convenir ni à un être personnel ni à un être purement spirituel . . . La rupture de V esprit avec la nature a donc été inaugurée mais non achevée par Anaxagore. n

On ne saurait mieux dire. Il faut pourtant ajouter à cette conclusion un mot qui nous ramènera à l'objet propre de notre recherche et classera définitivement le système d'Anaxagore par rapport aux diverses formes de la conception atomistique.

Le îiovs anaxagorien a pu être imaginé en vue d'expliquer le mouvement universel et ses lois, mais il ne tient aucune des promesses que son nom comporte. Il ne crée pas le mouvement, qui est supposé dériver de l'énergie primitive liée aux qualités essentielles des homœoméries; il n'explique pas la direction particulière du devenir, puisqu'il n'introduit dans le monde ni une finalité expresse, ni un plan préconçu.

Donc sur le premier point, Anaxagore reste inférieur à Démocrite; sur le second, il ne lui est pas supérieur.

Et pourtant il serait injuste de nier que son système ne représente un pas en avant dans la voie d'une explication plus complète. Il a vaguement pressenti rinsulFisance des moyens purement physiques à rendre compte de l'ordre universel. Par là il a préparé les solutions Iranscendantales de Socrate, de Platon et d'Aristote. Les fondateurs de l'atomisme proprement dit ne lui doivent rien : il ne leur

^') VoirlesnotesdeZeilcr (p. iio5-iio6)8ur rinterprétalioncleWirthctclcGladisch, qui tend à faire de la doclrine d'Anaxagore un thâsmc pur.

a rendu que le service ironique de marquer plus fortement les lacunes de leur doctrine. À cet égard, les Motecallemîn arabes sont ses héritiers directs, eux qui se placent au sein du matérialisme pour démontrer le néant de la matière.

Ceux qui ont suivi, Descartes et Gassendi entre autres, n'ont retenu de ses affirmations que celles qui tendaient à établir la trans< cendance du principe de TUnivers; en sorte que, par ses erreurs mêmes et ses inconséquences, ce médiocre physicien se trouve avoir mieux servi la cause de la métaphysique que les savants et les penseurs plus conscients qui se sont, avant tout, souciés d'assurer la cohérence rigoureuse de leur système.

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