I. Transition \ la nouvelle atomistique
Les conséquences de l'innovation d'Anaxagore furent immenses. L'Ecole atomistique, qui venait de recevoir de Démocrite une formule dont la perfection et la rigueur n ont été dépassées que de nos jours, s'arrêta net. A peine peut-on citer Nessas^^', Métrodore cl Anaxarque parmi les disciples qui recueillirent l'enseignement (lu maître. Encore glissèrent-ils rapidement au scepticisme, et peuton aflirmer que, trente ans après Démocrite, il ne restait presque plus trace de sa doctrine. Les sophistes seuls se réclamèrent parfois de lui, mais sans justifier celte prétention, et ce serait faire tort à sa mémoire que de prendre à la lettre le titre de Démocritéens que «e décernaient des hommes comme Nausiphane et Diagoras ^^K La vérité est que Tatomisme disparut dans le mouvement de réaction idéaliste et téléologique déterminé par Socrate et ses successeurs.
Si nous avions à présenter ici une histoire complète des destinées du matérialisme en Grèce, nous serions tenu de discuter la thèse de Lange qui tient cette réaction pour stérile et même nuisible à la spéculation scientifique'^). Gomme notre attention est
^*) Diof^ènc, IX , 58 ; Simpiic. , Phys. , ^^^ Ilist. du math*. , I , ch. m. A discuter
7 ; Slobëo, £r/o^. , 1 , 3o^i , /19G ; PluUirc|. , surtout ie jugement ëmis sur Aristotc
PiactL, I, 18. (p* 8t etsiiiv.) ramenant la cenception
^*^ Diog. , Prœm, , 1 5. — IX , 66 , 69 ; du Stagyrite «taux idées naïves de IVnhnt
X , 7- 1 6. ot du charbonnier y> , et déclarant r qu clic
concentrée tout entière sur Tatomisme, qui disparaît pendant la période comprise entre Démocrite et Epicure, nous pouvons nous borner à résumer, en ce quelles ont d'irréfutable, les conclusions du critique allemand sur cette conversion de l'esprit grec :
1 ® Le matérialisme déduisait les phénomènes naturels de causes (^) invariables, absolues : la réaction idéaliste lui opposa une Raison anthropomorphique qui ne faisait qu'à regret la part de la nécessité et tendait à y substituer le caprice de l'esprit.
s^ Le matérialisme n'avait pas su expliquer la Qualité interne dont témoignent les organismes (^) : mais la réaction établissait une téléologie purement humaine, (tdont l'élimination radicale est la condition indispensable de tout progrès scientifique W-n.
3** Enfin le matérialisme donnait la préférence aux recherches mathématiques et physiques, tr c'est-à-dire aux études qui permirent réellement à l'esprit humain de s'élever pour la première fois à des notions d'une valeur durable i): la réaction commença par rejeter complètement l'étude de la nature W au profit d'une psychologie prématurée et arbitraire; et quand elle y revint avec Âristote, (relie la faussa entièrement par l'introduction irréfléchie d'idées morales Wtî.
Quelque opinion qu'on ait d'ailleurs sur le changement de direction amené par Anaxagore dans la philosophie grecque, il faut reconnaître qu'il amena l'abandon presque complet des recherches
se dresffe continuellement devanl nous comme une puissance ennemie, un modèle d'incohérence, un grand exemple h ^vilerw, etc.
^*) Lange dit rrloisT»; l'expression est inexacte, mais Yidée subsiste.
^*^ Ici encore, il faut corriger Lange qui dit : fr Le matërialisme concevait lafinalité comme la plus brillante fleur de la nature, mais sans lui sacrifler TuniU^ de
son principe d'explication n. Ceci ne peut s'appliquer ni à Dëmocrite ni à Anaxagore.
^*^ J'ëcarte les expressions violentes comme r fanatisme, plat anthropomorphisme?), etc.
(*^ rrSocrates phiksophiam devocavit a cœlo in terram» (Cic). TvéOi aeavxàv^ etc.
**^ Voir Lange, 1. 1, note 6o (p. 65a).
physiques. L'esprit naturaliste ne fut guère représenté pendant un siècle que par le sensualisme des sophistes et la grossière morale d'Aristippe.
Chose curieuse : c'est du système qui s'était montré le plus hostile aux idées de Déniocrite, je veux dire du péripatétisme, que sortit le mouvement inverse qui devait ramener la spéculation à ces mêmes idées. On sait comment l'école d'Aristote, à peine privée de son chef, commença d'incliner au matérialisme. Théophraste se bornait à réduire le rôle de l'Intelligence dans le monde '^\ mais Straton de Lampsaque alla plus loin. Selon lui, la tr natures est le principe unique des choses, et c'est par elle-même qu'elle se développe; chaque chose est mue par sa propre ^vais et non par un agent extérieur (^). Toute trace de transcendance et de finalité disparait, et l'on se trouve en présence d'un mécanisme absolu sensiblement analogue à celui de Démocrite.
Une seule différence, qui témoigne de la persistance des critiques d'Aristote : il n'est plus question d'atomes y mais seulement de (T poids 7) naturels, qui, avec l'aide de mouvements corrélatifs et de qualités primitives, suffisent à expliquer le devenir. Cette modification n'aboutit d'ailleurs qu'à déprécier la doctrine, car si l'on supprime la division particulaire qui , seule , rend possibles le jeu des combinaisons et la variété des agrégats, on est obligé de revenir à rhylozoïsme pour expliquer J'évolution naturelle.
On peut faire un reproche analogue aux stoïciens qui, après avoir afiirmé que trtout est corporelle, s'empressent d'introduire une dualité d'éléments dans. le corps primitif et demeurent, pour la physique, au niveau des anciens Ioniens. Il faut bien convenir, avec Lange, qu'après Démocrite, la philosophie de la nature a fait un pas en arrière, et qu'un siècle plus tard, le progrès consistera à reprendre les principes qu'il avait posés.
^'^ Ap. Theinistius, Paraphr, du ftDe ^*^ Diog. , Vie de Straton ; Cic, , De nat.
anima r» , lU , 3o , 89 ; Simplic. , Physiq. , Deor. Cf. Rittcr, Phil. ane. , iiv. IX , cb. 6 ; VI, Sa. Ravaisson, Met, d'Arixt., II, &* partie.
ilO UVRE II, CHAPITRE V.
C'est ia lâche qui esl échue à TËcoIe épicurienne, dont nous allons rapidement esquisser la doctrine, en nous efforçant de marquer surtout les différences par où elle se distingue de celle de Démocrite qui en est le point de départ et la base. L'épicurisme, en effet, au moins dans sa partie (t physique 79, ne mérite pas d'être étudié en lui-même : ce n est qu un prolongement de système, dont loriginalité tient à des causes indépendantes de la pure théorie.