‹ Histoire de la philosophie atomistiqueChapitre 21 sur 64 · II. L'j^PICURISME · texte numérisé non relu

II. L'j^PICURISME

I. Gomment Ëpicure, né cent vingt ans après Démocrite ('), a* iril été amené à embrasser la doctrine de ce dernier, depuis si longtemps délaissée? Gela reste obscur. Diogène nous dit bien que, dès sa prime jeunesse , il étudia tout particulièrement (rTouvrage de Démocrite sur les atomes (^^t), et que, plus lard, il entendit les leçons de Nausiphane et de Nausycide qui suivaient la secte atomistique; mais nous savons que cette secte n'existait, pour ainsi dire, plus, et ce nest certainement pas Tinfluence d'un médiocre sophiste, comme ceux dont les noms sont allégués ici, qui pouvait déterminer la renaissance subite d'une conception restée à peine à l'état de souvenir.

On a voulu chercher dans la morale d'Ëpicure la raison profonde du choix qu'il a fait de la physique atomistique, parmi tous les systèmes que lui oflrait la philosophie d'alors. L'explication ne paraît guère satisfaisante : Epicure a précisément rétabli, en psychologie et en éthique, des notions telles que la spontanéité, la liberté, que ne comportait point le mécanisme de Démocrite; il a môme été obligé d'apporter à ce dernier des corrections pour y adapter ses idées propres. Tout autre système antésocratique eût aussi bien convenu à son utilitarisme.

Je serais plutôt tenté de croire qu'il a été ramené à l'atoniisme

^'^ Démocrite est ne eo /i6i, Epicure ^'^ Diog., X : ri AvfxoxpiTcn; -orepi tûw

en 3/19 (Diogène, X). iTÔ(ia)v,ù)ç (hta Xéjstv.

par la logique même du matérialisme. Il suffisait qu il se décidât à rejeter toute transcendance et à ne donner à l'évolution naturelle d'autre principe que la nature elle-même, pour se trouver invinciblement ramené au procédé des combinaisons particulaires. Il en eût été de même de Straton, si celui-ci, trop voisin d'Aristote, n avait été arrêté par la tradition encore vivante des objections péripatéticiennes.

En récapitulant les diverses formes de la physique ionienne, nous avons vu que celle-ci tendait invinciblement à passer de riiylozoïsme au mécanisme. Le jxTyjxa d'Anaximandre supposait déjà la division infinitésimale des éléments; de même, le chaos d'Anaxagore. La matière diffuse et continue de Platon et d'Ari»tote ne pouvait suffire qu à condition d y adjoindre une cause efficiente et une cause finale capables d'y réaliser la forme. Résolu à se confiner dans un naturalisme rigoureux, Ëpicure devait nécessairement revenir à l'idée d'une différenciation des éléments de l'être obtenue par le moyen de groupements systématique, cesfcà-dire à l'atomisme proprement dit.

Et, en effet, son point de départ est absolument le même que celui de Démocrite : rien ne vient de rien; tout ce qui existe est matériel, sauf le vide qui est la condition du mouvement. Parmi les corps, les uns sont des agrégats et résultent de combinaisons d'où dépend leur spécialité ; les autres sont les éléments de toute combinaison : ceux-ci sont indivisibles, immuables et n'ont d'autres propriétés que la grandeur, la figure et la pesanteur.

Un seul doute peut être soulevé sur ce dernier point, à propos de Torigine du mouvement, et nous l'avons résolu en traitant de Démocrite: il s'agit de savoir si, comme le rapportent la plupart des historiens et compilateurs, Ëpicure a le premier attribué à Talonic un pouvoir moteur immanent et essentiel, auquel il a donné le nom de pesanteur. Nous avons dit qu'Aristote affirme de la façon la plus formelle que celte conception appartient à Démocrite, et que ce témoignage est corroboré par l'examen même de la

m UVRE II, CHAPITRE V.

doctrine abdéritaine : nous savons, par exemple (^', que Démocrile explique le mouvement de certains corps vers le haut par la près* sion qui soulève les atomes les plus légers, grâce à la chute d^atomes plus pesants; que, d après lui, la vitesse de la chute des atomes dans le vide est inégale, et que cette erreur (même relevée par ses successeurs) ^^\ prouve bien que l'impulsion ainsi comprise doit être attribuée au poids, puisque le mouvement varie avec les différences de masses; que Thypothèse épicurienne du cUnamen est précisément dirigée contre lopinion de Démocrite dont Épicure a voulu éviter le déterminisme ('), de même que sa polémique et celle de ses disciples contre la chute verticale des atomes vise uniquement Tançienne atomistique ^^K Nous croyons donc pouvoir conclure avec Zeller(^) que Tidée de chercher dans la pesanteur Torigine première du mouvement ne vient pas d'Épicure, qui affaiblit précisément cette théorie par l'introduction dans le système d'un élément arbitraire, la déclinaison.

En quoi donc l'explication d'Ëpicure diffère-t-elie de celle de Démocrite? L'opposition ne porte guère que sur un point : Épicure admet que tous les atomes, quelles qu'en soient la grandeur, la figure et la masse , tombent uniformément et avec une égale vitesse dans le vide '^). Cette correction est heureuse en ce sens qu'elle le dispense de supposer une variété infinie de degrés dans les mouvements atomiques, et par suite une diversité infinie des déterminations quantitatives chez les atomes ("); en effet, l'épicurisme professe que le nombre des différences atomiques est seulement incommensurable y et par là il sort de la contradiction qu'on pouvait relever dans la théorie de Démocrite prêtant des différences

^^^ Simplic, Dt Cœlo, 95&; Schol. in ^'^ Voir Gassendi, Comm. de X* Dioff.

Arist., 5io. libro, p. isi.

^*) Cic<5ron, De nat. Dearum, I, a5. ^'^ Sur tout le détail du système d'Epi-

^^^ Id., ibid. cure, voir Gassendi , Syntagma, p. ccxt,

^•* Diog., X, 63; Lucrèce, U, qqô. et DeX' Dioff, Laert. libro, p. aoi , ao6,

**> Voir Zeller, I, p. 3o8. aie. Ibid. (texte), p. 36.

de grandeur et de forme infinies à un être qui nés t ni infiniment petit ni infiniment grand.

Mais, réserve faite de ce progrès qui doit être rapporté surtout aux critiques d'Aristote (^), il n apparaît pas que la conception d'Epicure soit supérieure à Tautre. Peu importe, en effet, qu'elle soit matériellement conforme à la réalité, si cette conformité est tout accidentelle, et non déduite de raisons scientifiques? Pour' qui ignore le système du monde tel qu'il résulte des découvertes de Galilée et de Newton, il ny a aucun motif d'admettre que (rtous les corps tombent dans le vide avec une égale vitesse t). Je dirai plus : au point de vue où se plaçaient les anciens atomistes, la pesanteur étant considérée comme indissolublement liée à la masse, puisqu'on la tenait pour une force immanente à l'atome, l'inégalité de poids devait entraîner l'inégalité de l'impulsion naturelle, et par conséquent une différence dans la vitesse du mouvement.

La notion de pesanteur restant ce qu'elle était alors, c'est donc Démocrite qui l'interprétait le plus fidèlement, et la théorie de la chute uniforme, dès l'instant qu'elle n'était appuyée sur aucun argument scientifique, n'avait plus de raison d'être. Ajoutons même qu'elle offrait, au point de vue systématique, un inconvénient particulier, en ce qu'elle confinait le philosophe dans la thèse du mouvement rectiligne , sans diversification ni entrelacement possible, et le poussait ainsi à chercher un expédient pour expliquer la variété des formes engendrées. C'est, sans nul doute, à cette conception qu'il faut rattacher l'origine du elinamen que ne réclamait pas l'ancien atomisme.

A l'idée de la pesanteur est liée celle de la chute, qui ne saurait être refusée non plus à Démocrite (*^^ Ce qui le distingue d'Epicure sur ce point, c'est que le mouvement vertical n'est jamais recti-

^^) Lucrèce (II, v. si i) fail une claire ^^ Voir Gassendi, Syntagma, cli. viii,

aDusioQ à la proposition d'Arislole d après p. cxxvi, et Cbmm. du X' liv. de Diof,,

laquelle tous les corps tombent dans le p. a 1 1 et suiv. — Voir aussi la thèse de

vide avec une égale vitesse. M. Thomas sur Gassendi et sa philosophie.

UraiHIMB lATIOlALK.

ligDe poar Démocrite , ou du moins qu il ne Test qu m $m, pris abstraitement et isolément , car les différences de poids entraînent pour les atomes des différences de chute qui produisent des entrecroisements, des relèvements et des tourbillonnements où disparait la direction originelle. U est donc naturel que Démocrite n'ait pas explicitement mentionné cette sorte de mouvement parmi ceux que réalise Tunivers.

Les témoignages les plus autorisés tendent à justifier Finterprétation que nous donnons ici : Simplicius, Lucrèce, Diogène s'accordent à dire que le mouvement primordial des atomes soit une marche descendante et que tous les autres mouvements dérivent de celui-là ('>.

Tout au plus peut-on alléguer que Démocrite n explique pas clairement la production du mouvement circulaire, et semble donner la première place au mouvement par choc et impulsion : c est la un reproche d'Epicure lui-même ^^^ ; mais nous savons par Diogène ^^^ que l'ancien atomisme rapportait à la Sipif le œjt/hfp^ tj^cupoaSés qui constitue le Monde, et il parait bien qu'ici encore le nouveau n'a rien inventé.

Epicure s'est borné à préciser l'idée de kaui et de bas que Démocrite avait laissée dans lombre. On cite de lui cette remarque (*) : bien que, dans un sens absolu, l'existence du haut et du bas {^êaw xad xévta) soit impossible dans Tespace illimité, il nen est pas moins vrai qu'un mouvement dans la direction de notre tète à nos pieds sera toujours opposé à celui qui va de nos pieds à notre

(*^ Sim|dic., loc.ciL; Diog., IX, 3i; Lncrèee (IK aaS).

GraTioni potesK Goqpon, (JIM) ddoi rectam per inaiie feruntur. Inddere ex sopero levionbos, alqne ila plagas Gi|pere, qnae posent génitales reddere motos.

**• Diog., \, 90.

«*> /iL,X,6o.

tét^, dussent les lignes de ces deux mouvements être prolongées à rin6ni.

Lange approuve cet argument, mais Zeller (^) le réduit à sa juste valeur et loue Démocrite d'y être demeuré étranger : crDémocrite n a pas dit simplement qu ^ fait les atomes se meuvent dans la direction désignée par nous allant de haut en bas : il a soutenu qu'ils doivent nécessairement se mouvoir dans cette direction (à cause de la pesanteur) ... Et ce bas n'est pas seulement l'endroit qui nous paraît tel en raison de notre position sur la terre ! il désigne au contraire tout endroit placé ati-dessous de tout atome en mouvement ^ quel que soit le lieu oi!l celui-ci se trouve dans l'espace infini. Mais il ne peut exister aucun bas de ce genre dans l'espace infini. Il n'y a pas lieu de s'étonner qu'un Epicure n'ait pas fait cette réflexion et ait cherché à défendre contre les objections d'Aristote la théorie de la chute des atomes telle qu'elle lui avait été transmise , au moyen d'un expédient si peu en harmonie avec les hypothèses primitives de cette théorie. ?) Démocrite, au contraire, reste excusable par l'indécision même de sa conception : son tort est de n'avoir pas réfléchi <r que la chute est un mouvement naturel vers le bas, et qu'un tel mouvement est impossible dans l'espace infini (^)i).

Jusqu'ici donc les corrections introduites par la nouvelle école sont insignifiantes; abordons la principale, celle à laquelle est resté attaché le nom d'Épicure : le clinamen.

II. La meilleure source pour l'étude des théories originales d'Epi-* cure est le X*' livre de Diogène Laerce, dont Gassendi a donné une édition spéciale et un commentaire copieux ('). Ce commentaire présente des hardiesses d'interprétation qui commandent quelque réserve ; il est bon d'y joindre l'étude directe des fragments d'Epicure, dont Orelli a'^ publié un excellent texte. Enfin le poème

^'^ 11,309. ^^^ Epieurijragtnenta{h6ipng, iSiS).

^*^ Zdler, II, 309. Hettubnenimm vol. tpm npenmU (1793^

<') Édit. de Lyon, 1669 (3 vol in-f ). 1866).

de Lucrèce est une mine précieuse où Ton oe saurait s^ioterdire^de fouiller. Comme le remarque M. Renomîer, c^est le plus dair et le plus complet essai de systématisation dont Tépicurisme ait été lobjet. 11 ne faut pas moins que ces différents secours pour aborder la question obscure et délicate que soulève la théorie du mouvement spontané prêté par Epicure aux atomes. Laccord est loin d'être bit parmi les critiques sur la portée et même sur le sens de cette théorie; nous ne la discuterons pas en elle-même, mais par rapport aui exigences de la doctrine atomistique à laquelle on prétend la rattacher.

De même qu Anaiagore a été conduit à Tidée du Now orgamsàteur par les caractères propres et même par les défauts secondaires de sa doctrine, de même cest par suite des exigences spéciales de certaines théories, parfaitement arbitraires en soi, qu Epicure en est venu à imaginer le cUnamen. Ni d*un côté ni de 1 autre, Tinnovation n a eu pour but conscient de subvenir à une incapacité foncière et essentielle de la matière; ni d'un cêté ni de lautre, on ne s'est rendu compte de l'insuffisance du mécanisme, ni de l'urgente obligation où la philosophie naturelle se trouvait acculée, après Démocrite, de chercher quelque principe qui put expliquer la variété du (T devenir?) et la constance de ses lois. Voilà ce que les historiens généraux de la philosophie, soucieux de relier les diverses manifestalions de l'esprit, sont trop tentés d'oublier. C'est par accident qu'Anaxagore a été amené à compléter Leucippe, par accident aussi qu'Ëpicure a conçu le dessein de corriger Démocrite, tous deux dans le sens où nous pourrions prévoir et souhaiter aujourd'hui que la tentative dût se produire.

Les raisons qui ont donné lieu à la théorie d'Ëpicure sont fort claires, et lui-même nous les indique dans sa polémique contre l'ancienne école atomistique (').

Tout d'abord, comme nous l'avons dit plus haut, c'est la chute

Diog., X, /i3, 63; Lacrèce, II, aaS.

rectiligne des atomes qui entraîne l'intervention d'un principe de déviation, de choc et de groupement :

Quod nisi declinare solerent omnia deorsum, Imbris uti guttœ caderent per inane profondum, Nec foret offensus nutus, nec plaga creata Principiis : ita nil unquam natura creasset.

Il faut donc que 1 atome soit doué d'un pouvoir interne et immanent, non soumis à la stérile identité des lois mécaniques et capable de faire naître la variété, dans le mouvement d abord, ensuite dans Tètre même (j'entends l'être phénoménal), par le moyen des combinaisons suscitées.

A cet égard, le pouvoir de déclinaison ne peut être considéré que comme un expédient, un Deus ex machina. Si Ëpicure était parti de l'idée que la matière des anciens atomistes est essentiellement inerte, qu'elle n'est mue que par le dehors, et s'il avait consciemment et explicitement voulu ajouter à cette impulsion communiquée un mouvement immanent à l'atome; s'il avait ainsi prétendu dire que le principe de l'évolution universelle se trouve dans l'élément, dans l'unité composante, et qu'on y doit trouver le germe de toutes les différenciations futures; si, en un mot, il avait songé à substituer le dynamisme au mécanisme et à jouer à l'égard de Démocrite le rôle que joua plus tard Leibniz à l'égard de Descartes : alors, sans doute, la portée de son système eût été indéniable. Mais telle n'est point la situation.

D'abord nous avons établi que Démoerite reconnaissait à l'atome une force propre, une capacité interne de mouvement, la pesanteur, et que la conception qu'il en avait, si inexacte qu'elle se trouvât être au point de vue de l'expérience, était plus logique et plus naturelle que toute autre au regard de la philosophie où elle se produisait. La vitesse égale et la chute rectiligne sont, je le répète, en contradiction avec la pesanteur comprise comme elle l'était alors , c'est-à-dire proportionnée à la masse du corps en mouvement. A

278 LIVRE n, CHAPITRE V.

rester dan^ les termes de lancien atomisme, la correction d'Épicure ne s'imposait nullement, et dès lors il n était pas autorisé à inventer un nouveau principe pour parer au dommage que cette correction avait fait subir au système.

Ensuite et surtout, le clinamen n a point le sens que lui prêtent quelques audacieux exégètes, ainsi que nous allons le démontrer d'après les textes mêmes : c'est un artifice de physicien, ou, si l'on veut, un reste d'hylozoîsme ; ce n'est pas la réalisation anticipée du pan-psychi9me que la Monadologie de Leibniz devait plus tard instituer.

Cette conclusion se dégagera plus clairement de l'examen de

la seconde raison alléguée par Epicure en faveur de son innovation.

Cicéron en résume l'esprit dans un passage bien connu du De no-

tura Dearum : ctEpicurus, cum videret, si atomi ferrentur in locum

inferiorem suopte pondère, nihilfore in nosU^a potestate, quôd esset

earum motus certus et necessarius, invenit quo modo necessitaiem

effugeretj quod videlicet Democritum fugerat : ait atomum, cum

pondère et gravitate directa deorsum feratur, declinare paululùmC),.

Lucrèce dit pareillement :

DeDique, si semper motus connectitur omnis

Et vetere exoritur semper novus ordine certo

Nec deciinando faciunt primordia motus

Principium quoddam quod fatif cédera rumpal

Ex infinito ne causant causa sequatur,

Libéra per terras unde haec animantibus exstat,

Unde est haec, inquam ^falis amba voluntas

Per quam progredîmur quo ducit quemque voiuptas?

L'idée générale de l'argument est facile à saisir : si l'on n'admet dans l'atome qu'un seul principe de mouvement, et un principe régi par dès lois mécaniques, le monde se réduira à un enchaine-

(') De nat. Deor., I, aS; It, De JmSnis, I, 6; Defato, X.

ment éternel de causes fatales, et la Nécessité seule régnera dans l'universelle évolution.

Telle est bien, en effet, la pensée de Démocrite et des anciens physiciens, et, avant Socrate, nul n y aurait contredit. Mais depuis l'invasion des études psychologiques et morales, un nouvel élément de doctrine s'est fait jour : la volonté. Socrate et Platon ont beau la subordonner à la science, et Aristote à l'attrait suprême du Bien qui éveille en tout être vivant une énergie faite de désir et de raison, il n'en est pas moins vrai que l'Ecole spiritualiste d'Athènes a lancé dans la spéculation une idée dont il n'est plus possible de ne pas tenir compte, celle d'une activité propre à l'individu, et Epicure cherche à la faire entrer dans son système: a Nous sentons très bien (^) que le mouvement spontané et volontaire est distinct de celui que nous impriment l'impulsion externe et la pesanteur que nous subissons malgré nous. Il en est distinct parce qu'il y oppose et y trouve de la résistance; il ne peut donc venir de la même cause; il doit, d'après le principe que rien ne vient de rien, avoir sa cause propre qui préexiste dans l'atome, ti

On connaît les beaux vers de Lucrèce :

Jamne vides igitur, quainqnam vis extera multos Peilit, et invites cogit procédera sœpe, Praedpitesque rapit, tamm eœ m peetare na$tro Quiddam, quod contra pugnare obstareque poisit , . . Quare io seminibus quoque idem fiituare necesse est Esse aUam prœter plagas et pondéra causam Motibus^ unde haec est in nobis innata potestas, De nihilo quoniam fieri nil posse videmus (^).

Voilà la véritable origine de la théorie de la déclinaison et non point un souci tout nouveau de rigueur doctrinale. M. Pillon a sans doute raison de dire qu'Épicure a profité des critiqués péripatéticiennes sur l'idée de Nécessité; qu'il s'est approprié, par

(') Piilon, Annie pUL, 1899, he. dt. — ^'' De noL rer., II, p. S77 et snîv.

exemple, les arguments d'Aristote sur la contingence, la logique des futurs et le libre arbitre; il peut même ajouter que, par suite de l'addition du clinameny crie monde atomistique possède en ses éléments tout ce dont il a besoin pour se suffire à lui-même, qu il a donc pu se former sans Tintervention d'une puissance supérieure i), — ce qui sous-entend quau point de vue de la physique générale, Tépicurisme répond à toutes les objections que soulevait le système de Déinocrite; mais, nous lavons dit et nous le maintenons, cest accidentellement que ce progrès, apparent ou réel, se trouve réalisé. Le but d'Ëpicure n'a pas été de présenter une explication des choses où entrassent, dans une synthèse définitive, toutes les acquisitions des écoles précédentes : il n'a eu d'autre pensée que de rendre possible la construction de YÉthique qui constitue sa véritable originalité. 11 ne se contente plus, comme Démocrite , de raniener sommairement le Bien au bonheur, et le bonheur à la satisfaction des divers instincts primordiaux de la nature, — ni même , comme Aristippe , d'établir par raisonnement que le plaisir est l'unique fin de l'activité humaine : il veut d'abord affranchir l'homme de toutes les tyrannies qui l'empêchent de jouir de l'harmonie de ses facultés (^). L'idée-mère de la morale épicurienne est celle de délivrance. Or au premier rang de ces tyrannies est la crainte des Dieux et celle du Destin : (t Mieux vaut encore, selon lui, croire aux divinités mythologiques qu'au destin de la philosophie naturelle , car on peut fléchir les unes , mais l'autre est inexorable W d. C'est donc comme système moral, beaucoup plus que comme système physique, que l'épicurisme exclut la fatalité, et cela diminue à coup sûr la valeur théorique de sa conception (^). Ce qui

(^^ Voir la thëorie du plaisir ëpicurien ^^^ Bacon lai reprochait dëjà d^avoir

dans le bôi ouvrage de Guyau , La fAora/e cr accommode et assujetti sa philosophie

d'Épicure. naturelle à sa morale, en ne voulant ad-

^') Pour toule la thëorie de la fatalilë meltro aucune opinion qui pût affliger,

et de la liberté, voir Gassendi {Camm. inquiéter Tâmc, troubler son eur^tAmie^).

t» A' lib. Diog,)^ p. iSga et suiv. {De dignit, et augm,, II, i3.)

donne à Kant le droit de déduire sa métaphysique de sa morale, c'est qu'il pose l'impératif catégorique hors de tout doute possible, grâce à ridée de <r devoir ?) qu'il tire de la raison pure autant que de la conscience. Epicure ne peut prétendre à postuler cette valeur absolue pour l'idée de (t délivrance?) dont il fait la base de sa morale. Sa formule est aussi (t hypothétique ^n que possible, car elle suppose que ni Dieu ni la Fatalité ne sont des réalités, sans quoi il ne servirait à rien d'en bannir la crainte, sans quoi surtout on ne saurait tirer argument des mauvais effets de cette crainte pour nier les objets auxquels elle s'adresse. Ainsi la terreur de la mort est certainement un sentiment qui empoisonne la vie, et que nous avons le plus grand intérêt à écarter de notre pensée : qui songe à en conclure que la mort est une illusion, une superstition, une chimère? N'oublions pas qu'Epicure raisonne de la sorte en faisant dépendre sa physique des concepts arbitraires de son Ethique.

Il est bon que cela soit dit, car les interprètes modernes de la doctrine en prennent vraiment trop à leur aise avec les documents positifs qui nous la font connaître. Passe pour M. Guyau , qui est un enthousiaste et qui cherche à retrouver Stuart-Mill, -ou même M. Fouillée dans Epicure. A l'en croire, i'épicurisme serait le seul système antique qui ait eu (r une idée claire de la volonté 'n et qui ait subordonné le mécanisme des causes efficientes au finalisme psychologique. On hésite vraiment à rappeler qu'Epicure est déterministe dans ce sens le plus grossièrement matériel du mot, que cette fameuse volonté (r arrachée au destin?) {fatis avuha) ne nous sert qu'à suivre l'invincible attrait du plaisir, (r per quam progredimur qud ducit quemque voluptasyi^ et que cette prétendue indépendance n'est imputable qu'à l'ignorance du philosophe qui ne se rend même pas compte de la portée de^ sa théorie et s'imagine échapper à la nécessité au moment où il retombe dans le mécanisme physiologique le moins équivoque.

M. Guyau n'a pas vu tout cela, et il reste excusable parce que, mal préparé aux études de philosophie antique, il s'est habitué de

bonne heure à prêter aux mots grecs et latins des significations toutes modernes et à appliquer à l'exégèse des anciens Tesprit d'un syncrétiste alexandrin. Mais comment justifier M. Pillon , un logicien , un criticiste élevé à Técole de Kant, écrivant sans atténuation ni réserve que <r l'épicurisme est une philosophie de la liberté^^^ij?

Le vrai, c'est qu'Ëpicure n'a nullement fondé cria liberté t», — sa psychologie s'y opposait radicalement, — et qu'en combattant ce qu'il appelé la tr Fatalité?), c'est-à-dire l'enchaînement nécessaire des causes naturelles, il a tout simplement détruit l'ordre du monde et installé le hasard à la place de la loi.

Car on ne saurait prendre au sérieux la formule de M. Pillon disant que l'opposition d'Epicure et de Démocrite erse présente comme celle de la morale et de la science, de la liberté et du déterminisme mécanique i». En réalité, c'est le conflit entre la philosophie de la pratique individuelle et celle de la raison générale, entre l'empirisme et la science.

M. Pillon convient qu'Ëpicure se souciait fort peu de la science et n'hésitait pas à lui enlever son objet et son domaine, le nécessaire. Il relève l'étrange assertion de la lettre à Pythoclès, oi!l ce physicien d'un nouveau genre rejette avec mépris tout système qui prétendrait expliquer les faits d'une seule manière , sans tenir compte des possibilités différentes. Quoi de plus contraire à l'esprit de la science que cette idée de plusieurs modes d'explication estimés également possibles, également légitimes, et entre lesquels l'esprit, uniquement préoccupé de son repos, doit rester indifférent? <r Ce n'est pas une science capable de conduire au bonheur (dit une autre lettre '^^), que celle qui s'occupe de l'ordre des choses célestes sans nous affranchir de la crainte qu'il peut nous inspirer. Il nous suffit à nous S être persuadés que cet ordre nest pas l'effet S une redour Itable protndencey qu'il peut s'accomplir de bien des manières qui ne nous importent en rien, mais qu'aucune d'elles n'est à craindre. Et

Op. cit., p. ia8. — ^*^ Lettre è Hérodote (Diog., lîv. IX).

•celui qui, même sans une étude approfondie de chaque sujet, s'attache à cette opinion sur la nature de Tunivers, surpassera les autres hommes en force d*esprit, et, sans cesse y revenant, ou de lui-même ou à laide d'un maître, il y puisera la tranquillité de la vie.-»

Rien de plus net : c'est une renonciation en forme à la science , au profit d une morale singulière qui place la fin de l'homme dans l'indifférence et la paix. Psychologiquement, l'état d'esprit qui a engendré une pareille doctrine a son intérêt; mais au point de vue de la vdeur spéculative , est-ce que la doctrine elle-même n'est pas négligeable ?

Il en faut pourtant venir à l'examen direct et intrinsèque de ce (rdinamen?) qui a provoqué tant de commentaires. Parmi les critiques contemporains , M. Pillon est peut-être le seul qui ait discuté d'une façon approfondie la conception épicurienne. Nous reprendrons, à notre tour, les principaux points de sa thèse, afin de les contrôler par les résultats déjà acquis de cette étude.

Cicéron, dans le Defin%hus^^\ s'est montré assez sévère pour la «déclinaison atomique ?). C'est, d'après lui, une fiction arbitraire (ad libidinem fingitur), une invention puérile (res ficta pueriliter) et qui même n'atteint pas le but (ne efiicit quidem quod vult). Fiction arbitraire, car Epicure — chose honteuse pour un physicien — fait naître sans cause cette déviation , et sans cause enlève aux atomes le mouvement naturel et direct de haut en bas, résultant de la pesanteur qu'il leur a lui-même attribuée. Invention mal appropriée à son but, car si tous les atomes sont doués de ce même pouvoir de décliner, jamais ils ne s'attacheront ensemble ; il faudra donc, par un nouvel expédient, supposer que ce mouvement n'appartient pas à tous, qu'il existe chez les uns, tandis que les autres suivent la ligne verticale, c'est-à-dire assigner aux atomes des fonctions différentes, — rompre, en un mot, avec le principe même

^*^ Liv. I,cb. Ti.

de latomisme, — et cela, sans espoir d'expliquer par ce concours tumultueux d'éléments (turbulenla concursio) Tordre et le déve* loppement de Tunivers.

Dans le i)é/ato, Cicéron serre de plus près encore l'objection. Ëpicure, dit-il, en inventant la déclinaison des atomes pour affranchir le monde du destin, s'est engagé dans deux difficultés inextricables : l'une, de supposer des faits sans cause (^\ ce qui contredit ce principe accepté par lui-métne et par tous les physiciens, (rex nihilo nihii?); l'autre, d'admettre que deux atomes se meuvent dans le vide en suivant des directions différentes, ce qui ne peut s'expliquer que par une spontanéité tout à fait arbitraire.

L'argumentation n'est sans doute pas d'un métaphysicien subtil, mais l'esprit en est excellent : comment se fait41 donc que M. Pîllon la repousse avec dédain, affirmant que aCicéron n'a pas compris la nature du clinamen?)? Voici les raisons alléguées: Gicéron n'a pas vu que, dans la pensée d'Epicure, la déclinaison est une cause interne de mouvement, comme la pesanteur, et que si l'on est fondé à dire du mouvement attribué à l'une qu'il est sans cause, on est fondé. à le dire également du mouvement attribué à l'autre. «Sans cause extérieure, répondrait Epicure, ne veut pas dire sans aucune cause ... Le nom de cause ne convient ni mieux ni plus mal à l'une qu'à l'antre de ces forces supposées essentielles (pesanteur ou déclinaison).'»

Osons le dire, ceci est un pur sophisme. La pesanteur est une force physique qui rentre dans la série des causes naturelles , parce qu'elle est soumise à des lois fixes, déterminables d'avance, et qu'elle constitue, à ce titre, l'essence même de la matière. Par définition, en effet, la matière est inerte , c'est-à-dire incapable de faire varier la quantité de mouvement qu'elle a reçue du dehors, ou ce qui revient au même, de changer sans impulsion nouvelle la direc-

^*) De fato, IX. rr Cette déclinaison, si sanlear et le choc. C'est un mouvement petite qu'elle soit, ajoute un troisième sans cause, Epicure est bien forcd de mouvement à ceux que produisent la pe- l'avouer ( re cogitur confiteri). «

VAMATIONS DE LA DOCTMNE. 285

tion du mouvement communiqué. Cette persistance du mouvement inhérent à ia matière, cette équivalence de la direction et de Tintensité, démontrées par Descartes et par Leibniz, sont précisément les bases du mécanisme, et la pesanteur en est l'expression physique. C'est donc jouer sur les mots que d'appeler la pesanteur (Tuue force interne?), en feignant dy voir une spontanéité propre à l'atome, une activité capable d'introduire dans J'uni vers une quantité de mouvement qui n'y aurait pas déjà figuré. C'est se moquer que d'identifier une loi comme celle de la gravitation, dont la pesanteur n'est qu'un cas spécial, à un pouvoir réfractaire à toute loi, pouvoir d'exception et d'accident, qui a son centre et sa source dans l'atome même, et qui produit, par une création directe, une impulsion absolument dénuée d'antécédent causal dans la série. Chacun sait qu'en physique, le moi force répond à une métaphore et exprime tout simplement un rapport fixe entre deux phénomènes, c'est-à-dire en dernière analyse, une loi. Le «rclinàmen n , au contraire, est l'expression d'une énergie positive, étrangère à la nécessité mécanique que désigne le mot de causalité. La méprise de M. Pillon est évidente, indéniable. Poursuivons l'analyse.

Cicéron se serait encore trompé en soutenant que (c la déclinaison, si elle est donnée à tous les atomes, ne saurait remplir son office, qui est de les réunir et de les entrelacer, puisque le mouvement produit par la pesanteur serait modifié chez tqus de la même manière, s'écartant également, chez tous, de la verticale, et que, par l'effet de la déclinaison comme de la pesanteur, en déviant comme en tombant, ils suivraient toujours des lignes parallèles d. Pour conclure ainsi, dit M. Pillon, il faut supposer à la déclinaison la même nature et le même rôle qu'à la pesanteur : la même nature, c est-à-dire celle d'une forme commune à tous les atomes, identique chez tous; le même rôle, c'est-à-dire celui d'une cause uniforme, immuable et fatale.

Nous pourrions répondre à M. Pillon qu'une forme n'est cr naturelle ^ qu'à cette condition, qu'autrement elle est mystique, mysté-

rieuse, miraculeuse, et qu on n a pas dès lors le droit de Tintroduire dans une théorie prétendue scientifique.

En raisonnant comme il le fait, Cicéron n'a d'autre tort que de systématiser la conception épicurienne. Tant pis pour Épicure si cette conception ne se prête pas à son système I

Mais suivons la thèse : la déclinaison n'est pas générale comme la pesanteur, elle est propre à chaque atome , individuelle. C'est une variable y non une constante. Lia légère inflexion qu elle produit n'est déterminée ni pour le temps, ni pour le lieu. Cette indétermination est, à deux reprises, nettement affirmée par Lucrèce : (clncerto tempore incertisque locisD, et plus loin(^), «rnec regione loci certa , nec tempore certo ti. De plus, il n'y a aucune raison pour que la quantité de la déclinaison soit égale chez tous les atomes, ni pour que l'écart ait toujours lieu dans le même sens. Bref, conclut M. Pillon qui se réclame ici de M. Guyau(^), aie mouvement dont il s'agit est spontané y cest-à-dire analogue ^ déjà même dans V atome , à celui qui doit en naUre dans Fanimal et dans l'homme. L'atome porte en lui la puissance de se mouvoir ji.

Cicéron n'y a rien compris, parait-il; ses arguments ne portent pas : cr Disons franchement qu'ils sont pitoyables. Et cependant ils ont été répétés, développés jusqu'à notre temps par tous les philosophes W. Cicéron a répandu et accrédité une erreur énorme dont Guyau a eu le grand mérite de débarrasser définitivement l'histoire de la philosophie, n

On croit rêver à lire de pareilles allégations. Admettons, pour un moment, que l'interprétation donnée ici soit la vraie, bien qu'aucun auteur ancien, bien que Gassendi lui-même ne s'en soit

jamais avisé : fautnl s'étonner (^) que la critique hésite à faire re«

^^) liv. II, V. 9 1 ^ et 993. pitre intitcdë Demotu atomorum (p. 911-

(*) La morale d* Épicure, liv. Il, ch* 11. 919) du coQimentaire de Gassendi sar le

(') Pillon, page i33. U cite Fënelon X* livre de Diogène (9* partie, De php.

( Traité de Veœistenet de Dieu, I , m). Epicuri), La question du (fclinatnen» y est

^^) J*ai lu avec un soin eitréme le cfaa- minutieusement étudia, d'après les té-

poser un système de physique naturaliste sur une conception qui a précisément pour but de mettre le monde hors des prévisions déterministes de la science? Si le cr clinamen d est ce que dit M. Pillon, c est le hasard pur — décoré ou non du titre de cr liberté t) — qui pénètre dans l'univers, que dis-je? qui compose l'univers et en est Tunique raison. On a pu dire que la liberté de l'homme est le (t scandale de la nature:?; que dira-t-on de la (t liberté de la na<turoT), mieux encore : de la cr liberté de l'élément ?)? On dira que c'est la suppression de toute intelligibilité et de toute intelligence , de toute raison et de toute loi I

Fort heureusement pour Ëpicure, il n'a pas poussé jusqu'à ce point le délire, et ici l'unanimité des critiques n'est pas l'égalité dans l'ignorance. Il n'est pas douteux que la déclinaison ne soit un mouvement naturel inventé pour venir en aide aux autres, comme le Nou^ d'Ânaxagore avait été imaginé en vue de subvenir à l'insuflisance de la physique proprement dite. Pas plus que le Nou^, le clinamen n'est surnaturel, transcendant, mystique. Il semble même que la liaison établie entre ce pouvoir primordial de l'atome et la volonté, la passion humaine, soit une g^ose de Lucrèce (^). En soi, le clinamen n'a rien de psychologique, ce n'est qu'un mouvement local qu'Ëpicure a voulu soustraire au fatalisme de la pesanteur, mais non peut-être au déterminisme universel dont il n'avait qu'une confuse idée.

La meilleure preuve que l'atome n'a rien de spirituel, c'est qu'il ne contient rien qui puisse expliquer notre sensibilité et notre intelligence. M. Pillon, qui remarque ce qu'il considère comme une lacune du système, se borne à penser qu (cËpicure aurait dû sup-

moigiiage8deThemiBtias,deCicéroii,etc. {Brév. de Phist. du mater,). U estime que

Je n'y ai rien trouve qui puisse élré Lucrèce a rendu volitive la déclinaison

rapporté à la thèse de M. Pillon : partout qu'Épicure avait considérée comme pure-

le (f clinamen» est considéré comme un ment pAyMjfue. Ib, M. Tyndall {Adirets

mouvement naturel. deUvered be/are tke Brit. atsoe. auemiled

(') Cest lopinion de M. J. Soury, at Belfast, 187&).

poser à ses éléments quelque propriété psychique qui fftt à la conscience ce que la déclinaison est à la libertés, rr Pourquoi, dit- il, le principe de nihilo nihil s'applique-t-il à certains phénomènes et non à d'autres? Est-ce que, d après ce principe, tout ce qui est essentiel à la nature du composé ne doit pas se retrouver dans le composant? t) La réponse est facile : ce n*est pas Ëpicure qu'il faut accuser d'inconséquence, c'est M. Pillon qu'il faut taxer de fantaisie (^). La déclinaison est une motion physique y nous le répétons, et tout concorde pour rendre celte interprétation nécessaire. Il est parfaitement vrai , comme le remarque M. Pillon, que, séparée de tout élément subjectif, elle n'est plus que le hasard pur, qui n'est pas moins étranger à la morale qu'à la physique, et que (ri'on ne voit pas comment peut en naître la volonté libre, la volonté supposant toujours une certaine représentation de (ins^. Mais c'est précisément la difficulté que nous avons prévue en refusant de prendre au sérieux la « liberté tî d'Epicure et en n'y voyant qu'une libération relative, un affranchissement par rapport à la puissance transcendante et quasi mythique du destin (fatis avulsa), et non par rapport à l'enchaînement des causes qui constituent la solidarité de notre monde.

Ici l'idée du monadisme leibnizien s'évoque d'elle-même, et quelques critiques aventureux (^) ont risqué le parallèle. Disons tout de suite qu'il n'y a rien de commun entre Epicure et Leibniz, ni pour la conception générale du monde, ni pour l'idée de l'atome ou mo-

^*) Les auteurs qu'il cite h l*appui de cette interprétation sont de médiocres autorités en la circonstance. Fénelon : «rNe nous lassons pas de suivre les Épicuriens dans leurs suppositions des |)lus fabuleuses. Donnons aux atomes une intelligence et une volonté, comme les poètes en ont donné aux rochers et aux fleuves. Accordons-leur le choix du sens dans lequel ib commenceront leur ligne droite, yi

{Exist. de Dieu, I, m.) En revanche, M. Tyndall reproche à Lucrèce seul de (rquilter eutièrement le domaine de la physique en faisant mouvoir les atomes pr une suite de volitions'». {Adàress-Belfait.) M. Jules Soury : tr Lucrèce transporte aux atomes les mouvements volontaires de rhomme et des animaux *>. ( Brév, de Vhist. du mater. , p. 3oA.) ^*) Voir spécialement Ritter.

nade en particulier. D'une part, c est pour échapper au déterminisme qu Epicure invente la déclinaison : or Leibniz est le plus rigoureux et le plus conscient des déterministes. D'autre part, Tatome n a aucune des perfections constitutives de la monade. Je ne sais si a Epicure a repoussé Tidée de mettre dans l'élément quelque chose du sentiment de l'animal et de l'homme, parce que, pour lui comme pour la plupart de nos psycho-physiologistes , la conscience n'était qu'un épiphénomène t) (^) ; mais il est certain qu'en cela du moins il est resté fidèle aux principes de l'école, (r Ce qui caractérise l'atomisme, c'est précisément la distinction qu'il fait des qualités essentielles, qui appartiennent aux atomes, et des qualités secondaires, qui naissent des groupements atomiques, t» Toutes les déterminations sensibles, comme la couleur, le son, la saveur, etc., rentrent dans cette dernière catégorie et sont, pour ainsi dire, extérieures à l'être. Donner la sensibilité aux atomes, ce serait en faire de petits animaux, de petits organismes qui ne pourraient plus jouer le rôle d'éléments '^^ :

Qui poteruDt igitur rerum primordia dici

Et Lethi vitare vias, animalia cum sint,

Atque animalibu", sint mortalibus una cademque ^^).

En somme, tout ce qui précède converge vers une seule et même conclusion : le (c clinamen d n'est qu'un expédient équivoque qui ne résout aucune des difficultés léguées à l'atomisme par Démocrite.

III. Nous ne nous attarderons pas au détail du système d'Épi- Cure, d'abord parce que, sauf les points déjà examinés, il présente la plus grande analogie avec celui de Démocrite; ensuite parce que le germe des théories originales qui pouvait s'y trouver contenu

^*) Pillon,op. cit., p. i35. core a nie Texistence dVétats internes»

^'^ Lange {Hitt, du mater., p. 97) fait dans Tatome. la même remarque et constate qu*Épi- ^'^ Lucrèce, II, 918.

MPtiaKBIK «âTlOIAU.

s'est développé plus tard dans la philosophie de Lucrèce , à laquelle nous consacrerons une étude particulière.

Ainsi , après ce que nous avons dit du (r clinamen ^ , Texamen de la psychologie épicurienne ne présente guère d'intérêt. Nous savons qu une seule propriété primitive de latome se retrouve dans Tâme, le pouvoir moteur d'oilL dérive l'activité individuelle, indépendante des lois générales. Toutes les autres opérations naissent des combinaisons variées que réalise le devenir, ou des différences atomiques qui rendent possible telle ou telle fonction : la pensée, par exemple, est le résultat du concours des atomes ronds et légers qui se meuvent constamment dans l'organisme et amènent ainsi une variété d'aspects qui se reflète à l'intérieur.

La logique mérite plus d'attention. Il est de tradition d'en médire. M. Renouvier reproche à Epicure (*) de (c s'être emparé du rationalisme de Démocrite et de l'avoir défiguré au point de le traduire en système sensualiste t).

La même critique et le même mot se retrouvent chez tous les historiens , depuis le Dtctiannaire des sciences philosophiques jusqu'à la Dissertation de M. Pillon, depuis Ritter jusqu'à Zeller.

A vrai dire, le reproche est étrange et devrait bien plutôt se traduire en éloge. La grosse difficulté du système de Démocrite est précisément cette prétention à la connaissance rationnelle, que ne justifient ni sa physique ni sa psychologie. L'interprétation que nous avons risquée , à la suite de M. Liard , pour expliquer la présence d'une conception supra-sensible dans un système rigoureusement matérialiste, ne nous a qu'à moitié satisfait, nous l'avons avoué. Epicure, en ne reconnaissant plus que des sensations, des souvenirs et des anticipations t^^, rentre dans l'esprit véritable de la doctrine, et sa logique se trouve être la seule partie tout à fait

(') Manuel de phiL ane., II, 953. le détail de cette théorie qui est trop con-

(*) Voir dans Gassendi (X* livre de nue, trop bien acquise pour qu*OD la dé- Diog., 1** partie, Canonique i' Epicure) veloppe ici.

conséquente de sa philosophie. Ainsi le comprend Lange (^) qui déclare que ce strict empirisme est trnon seulement clair et rigoureux, mais inattaquable dans les limites delà connaissance expérimentales.

Quant à la morale, nous avons indiqué en quoi elle diffère de celle de Démocrite. On ne peut même plus dire qu elle soit strictement matérialiste, puisque le (rclinamen^}, qui en devient la base théorique, échappe par définition aux lois naturelles. Le but est toujours le plaisir, c est-à-dire la satisfaction des instincts; mais, par une inconséquence analogue à celle que nous avons relevée dans la logique de Démocrite, Epicure y introduit un élément rationnel, en dressant une hiérarchie des plaisirs et Tidée dune^n supérieure au développement individuel.

11 n'est donc pas exact de dire qu'Epicure n'a fait que te systématiser t) la morale matérialiste : par la conception de la fin autant que par celle des moyens, il dépasse Téthique ionienne et atomistique. Sa doctrine repose sur l'idée toute nouvelle, de libération^ qui n'est ni physiquement ni moralement compatible avec l'ancienne philosophie naturelle. C'est par là qu'il peut passer pour un véritable initiateur, et que son influence est restée considérable dans l'histoire.

Il nous parait dès lors oiseux de discuter le bien fondé de cette théorie. A coup sûr, le (tclinameni) lui-même ne la justifie pas, car le pouvoir que désigne ce mot est immanent à l'atome, et non au groupement d'atomes qui forme un individu. Une somme de forces atomiques ne fait pas une liberté, ou, si elle y suffit, c'est dans la cambinaisouy non dans Vêlement que gît la raison de l'unité nouvelle qui apparaît dans la personne. L'idée même de la te personne s ne se concilie pas plus avec le système d'Ëpicure qu'avec celui de Démocrite : de part et d'autre manque le principe de synthèse qui

ne peut être que substantiel comme chez Leibniz, ou final comme chez Aristote.

La morale n*est donc pas plus conséquente que la physique , et Tatomisme reste inachevé après Epicure comme après Ânaxagore.

Page 1