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III. Le poème de Lugrâge

On ne saurait dire, à proprement parler, que Lucrèce a un système propre, et sa dépendance à Tégard de l*Ecole épicurienne est telle, que beaucoup d'historiens refusent de lui assigner une place à part. Ainsi font MM. Renouvier dans son Manuel général^ M. Pillou dans son livre sur YEvolution historique de tatomismey et même M. Franck dans le Dictionnaire des sciences philosophiques ^ où Lucrèce n est l'objet d'aucun article distinct. On peut encore joindre à ceux-là M. Zeller qui, au troisième volume de l'édition allemande ('), repousse les essais tentés en Allemagne pour constituer à Lucrèce une philosophie indépendante.

D'autre part, Ritter et Lange se sont souvenus que le poème de la Nature y mieux que tout autre ouvrage, a contribué, lors de la Renaissance, à mettre en relief et à éclairer d'une plus vive lumière les doctrines d'Epicure. Les matérialistes et libertins des xvn^ et xvni*^ siècles (^^ n'ont guère connu l'atomistique que par Lucrèce, et ont absolument confondu les idées qu'il expose avec celles du maître dont il se réclame. Aujourd'hui on peut tenter de faire la comparaison et la différence; Ritter s'y est employé avec l'enthousiasme et le parti pris qui caractérisent trop souvent sa critique. Nous ne nous attarderons pas à discuter point par point les théories prétendues originales qu'il découvre chez Lucrèce. Nous suivrons de préférence Lange dont les conclusions sont plus modérées et mieux documentées.

(^^ Phil, der Griech., III, page A 99 {Dialogue entre Lucrèce et Pasidonius) ^ le (a'éilil.). cardinal de Polignac {L' Anti-Lucrèce),

^'^ Outre Gassendi, citons Voltaire Vonismes {Essai sur l'homme).

L'esprit médiocrement spéculatif des Romains ne s'est guère accommodé qu'à deux doctrines, au stoïcisme et à Tépicurisme, qui flattaient, Tun le rude orgueil de la race, l'autre ses appétits de jouissance, tous deux son génie à la fois pratique et dogmatique.

Pourtant Tépicurisme ne compte qu'un représentant éclairé et sérieux à Rome, Lucrèce. Comme nous ne savons presque rien de sa vie, nous ne pouvons dire exactement de quelle façon il fut conquis à la doctrine dont il reste le plus éloquent interprète. A peine savons-nous qu'il y fut initié par Asclépiade, ce fameux médecin grec qui, débarqué à Rome après la réduction de sa patrie en province d'Achaïe, y était devenu l'ami de Grassus, de Marc- Antoine et de Cicéron. Mais Rernhardy émet une hypothèse toute gratuite lorsqu'il affirme que «des épicuriens d'alors, Lucrèce ne reçut que le squelette dune philosophie de la nature ti. Encore moins est-il fondé à soutenir que c'est (r Lucrèce qui , le premier, a cherché à introduire le savoir dans la pratique, et voulu affranchir l'homme en le faisant pénétrer par la science dans le fond et dans l'essence des choses?. L'idée de (c l'affranchissement?) appartient sûrement à Épicure, et il n'est pas tout à fait exact de subordonner, comme le fait ici Rernhardy, la pratique épicurienne à la science : c'est plutôt le contraire qui a lieu , chez Lucrèce comme chez son maître ^^\

Indiquons rapidement les points sur lesquels une différenciation peut être tentée.

La physique est la même de part et d'autre : Lucrèce l'a seulement enrichie d'une foule d'observations personnelles qui servent comme d'illustration à la théorie. Ainsi Epicure se bornait à affirmer que toutes choses sont formées par l'agrégation et la désagrégation des molécules : Lucrèce donne comme exemple de cette

(*) Sar Lucrèce, nous avons consulte : zio), Martha {Le poème de Luerke)^ etc.

Teafel {Hiet, de la lût. romaine, p. 899 et Sur Asclépiade Je mattre de Lucrèce, voir

siiiv.), Bonterwegf {Quœstiones Lueretianm)^ Fexcellent ouvrage de Maurice Albert , Lee

Guyau (Morale d'Épieure), Trezza( Lucre- médecine grec» à Rome, chap. ui.

double opération une tempête qu'il décrit avec une incomparable poésie. A côté des tourbillons d'air, il place l'image d'un torrent impétueux et montre que les molécules invisibles du vent mani* Testent leur action comme les molécules visibles de Teau.

Sur la pesanteur, aucune différence. Peut-être la conception du clinamm est-elle légèrement modifiée par Lucrèce : Ëpicure y voit bien un élément rebelle au calcul, un mouvement non inclus dans les lois physiques, mais il ne l'assimile jamais à l'énergie animale et humaine. C'est Lucrèce qui a eu l'idée de cette extension , laquelle , prise à la lettre, changerait l'atomisme en un psychisme universel, ou, si l'on veut, en un monadisme absolument contraire aux principes du système.

Lange (^) n'hésite pas à donner la paternité de cette théorie à Lucrèce; d'après lui, ce dernier a voulu préciser la notion de force déclinante restée jusqu'alors dans l'ombre, et, ne pouvant la ramener à une loi naturelle, en a fait l'origine et la cause de tous les mouvements qui paraissent échapper à la Loi.

Cependant, pour Lucrèce comme pour Epicure, le sensible naît de l'insensible, la pensée du mouvement, et l'essence de la nature demeure strictement et exclusivement matérielle. On continue à ignorer comment la conscience peut naître du concours atomique, et celte transformation n'est explicitement rapportée ni à la propriété particulière des atomes ignés, ni au pouvoir des combinaisons. Lange a beau vouloir rapprocher la théorie de Lucrèce de celle que La Mettrie émettait au commencement de ce siècle et à laquelle la physiologie semble revenir aujourd'hui, c'est-à-dire à la reconnaissance de cellules différenciées , uniquement attribuées au travail de la conscience (^^ : il est trop évident que la matière ne

^*) P. i3â. ffOu trouver Torigine de la et les hommes ont des mouvements vo-

distinction dont il 8*agit? Ici le système lontaires.?) D*où il suit que Ténergie xi-

d*Épicure présente une lacune Acheuse. vante n est qu'une fonction du (rdinamen*. LuerècerisoutkproblèmeouplvLiàiirarïàïe ^*^ Voir Lange, p. 1 89 et &6i (noteyi),

la difficulté en concluant que les animaux et Revue icientifique, 1887.

peut être douée des facultés propres à l'esprit* qu à condition de cesser d'être la matière proprement dite, le substratum inerte du mouvement mécanique.

Le système de Lucrèce, si système il y a, ne serait qu un retour déguisé à Thylozoïsme ionien, bien loin d'être, comme semble le croire Lange , un progrès dans la voie de l'explication scientifique du monde.

Un point où l'on peut trouver quelque trace d'un pareil progrès est l'idée de l'évolution graduelle des êtres, à partir delà matière non organisée jusqu'aux plus hautes spécialisations de la vie et de la pensée. A cet égard, le cinquième livre du De natura rerum est une sorte d'anticipation de l'hypothèse darwinienne, qui, si elle ne doit pas être absolument attribuée à Lucrèce lui-même (^), lui appartient encore dans une certaine mesure par la clarté , l'ordre et la vraisemblance qu'il a su y apporter. Epicure n'avait pas songé à cette confirmation expérimentale de l'atomisme : Lucrèce l'a cherchée dans Empédocle, peut-être dans Asclépiade(^), et l'emploi qu'il en fait dans l'intérêt du système tendrait à faire croire qu'il était mieux doué que son maître pour la spéculation philosophique.

^'^ On h retroavedans Empëdocleque Lange loue fort à ce sujet (T. I, ch. u.)

(*) ffOns'estsouventétonnëdelascience profonde de Lucrèce, surtout de ses connaissances en physiologie, aussi exactes et précises que merveilleusement exposées. La description que le poète a fisile de certains phénomènes et, en particulier, de la nutrition et de la digestion , a paru k qndques savants tout k fait extraordinaire Cet ëtonnement s'éva-

nouit si Ton songe que Lucrèce était le jeune contemporain d'Asclépiade. • . Certes Epicure n a pas eu de disciple plus illastre, plus soumis, plus enthousiaste que Lucrèce, et leurs deux noms restent à jamais unis. Mais on souhaiterait qu'entre le philosophe et le poète une place fdt réservée au médecin. Car c'est Asdépiade, en somme , qui , avec un nouvel art de guérir, répandit à Rome la nouvelle philosophie. • (M. Albert, op. cit., p. 77.)

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