‹ Histoire de la philosophie atomistiqueChapitre 26 sur 64 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

CONDITIONS DE L'ÉTUDE

La plupart des historiens abandonnent la trace de 1 atomisme après Epicure et Lucrèce, et semblent croire que la doctrine est rentrée dans le néant jusqu'au wif siècle. Lange consacre bien un chapitre aux (r rapports des religions monothéistes avec le matérialisme^, mais les idées quil y expose sont des plus vagues et des moins documentées. Un seul trait suffit à mettre en lumière les procédés de travail de ce brillant mais superficiel penseur : alors qu'il prétend retracer l'histoire des diverses conceptions matérialistes que la philosophie a vues naître depuis Thaïes jusqu'à nos jours, il ne prend pas même la peine de rechercher quelle a été la destinée de la plus importante de toutes. Son compatriote, son collègue Schmôlders a publié , trente ans plus tôt, une sérieuse étude sur les atomistes arabes; M. Munck a donné depuis plus de dix ans une édition de Maïmonide qui rend possible l'étude de ces philosophes; Lange l'ignore, et le confesse, dans une note, avec une naïveté faite pour désarmer la critique : cr Gomme détail intéressant, dit-il, mentionnons que, dans l'orthodoxie musulmane, on a recours aux atomes pour rendre plus intelligible la création transcendante par

UVRE m, PARTIE I, CHAPITRE I.

un dieu placé hors du monde ^^\ t) Et il renvoie bravement le lecteur à un passage insignifiant de YAvmroès de M. Renan, poar mieux souligner son ignorance.

Le cas de M. Pillon est plus remarquable encore : celui-ci s'est donné pour tâche spéciale de suivre (r l'évolution de TatomismeD, et il passe directement, sans transition aucune, de Lucrèce à Locke (2)!

Négligence ou parti pris, une telle omission ne saurait guère s'excuser; elle a pourtant sa raison d'être dans les difficultés de Télude où il faudrait s'engager pour combler cette invraisemblable lacune. Un mot le fera comprendre : la transition entre l'atomisme ancien et l'atomisme moderne est représentée principalement par une école musulmane qui n'est point encore entrée dans le domaine de l'histoire classique de la philosophie,

Les Motecallemîn n'ont pas laissé d'œuvres; il y a trente ans, on ne pouvait les étudier, par voie directe, que dans deux livres peu familiers aux érudits mêmes : la Destruction de la deslruetùm d'Averroès('), dont on trouvait une médiocre traduction dans quelques éditions latines d'Aristote datant de la Renaissance, et le Guide des ^arés^^^ de Moïse Maïmonide, traduit d'abord de l'arabe en hébreu par Ibn Tibbon , et d'hébreu en latin par Jean Ruxtorf (^) dont l'ouvrage rarissime fourmille d'ailleurs d'inexactitudes.

C'est avec ces secours insuffisants que Rrûcker avait rédigé la

^^^ Note 13 (a'parlie), p. fiGg, Trad.

Nolen,

('^ Année pkiL, 1893, p. i38. Ainsi fait d ailleurs le Diction, des se. pkiL, au mot atomisme : «r A partir de cette ëpoque (Lucrèce) , nous voyons les atomes rentrer dans les ténèbres et se perdre dans l'oubli, jusqu'au beau milieu duxvii* siècle, n L'auteur de cet article n'a évidemment pas tenu compte de l'article voisin sur Maïmonide où la doctrine des Motecallemtn est visée et analysée, ni des belles études de

M. Franck dont le souvenir s'imposait à cette place.

(') Destruetio destructionù dans Fédit.

latine d'Aristote de Venise, 1863 (t IX) et aussi dans l'édition de iSay.

^*) ilforé Nebouchim, ou Nebokhim.

^*^ Bftie, 1639. Je ne cite que pour mémoire la traduction latine de Ginstiniani (Paris, iSso), qu'on attribue au médecin juif Jacob Mantino, et une traduction allemande partielle (le 3* livre) de S. Scheyer (Francfort, t838).

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courte notice que son histoire contient sur les Motecallemîn (^), en profitant toutefois des recherches de Pococke^^), qui avait eu recours aux sources arabes et trouvé dans Abul Faradj quelques renseignements précis sur le mouvement des sectes intéressées par latomisme.

Ritter et de Gerando ne firent guère que développer, commenter et systématiser les éléments théoriques contenus dans ces documents de première main.

Schmoelders, le premier, cr déchiffra le champ inculte de la philosophie arabe ^(^) et donna, dans son essai, une étude détaillée sur les Motecallemin (^) qui doit servir de point de départ à tous les travaux postérieurs. Malheureusement, la confusion et Tobscurité de son livre en rend Tusage précaire et difficile.

La thèse de M. Renan sur Âverroès venait de mettre un peu d^ordre dans nos connaissances, jusqu'alors éparses, sur les Arabes, lorsque parut l'édition arabe avec traduction française du More Nébouchim ^^) par M. Munck , qui fournit à la critique la source la plus précieuse et la plus abondante qu'elle pût attendre sur le sujet qui nous occupe.

M. Munck lui-même résuma dans un article du Dictionnaire pkihh sopkique^^^ les conclusions de l'immense travail auquel il s'était livré, pendant vingt années de sa vie, pour établir une interpréta* tion parfaite de Maïmonide, et M. Ad. Franck en rendit compte à diverses reprises dans le Journal des Savants C'). Ces comptes rendus, d'une clarté et d'une justesse au-dessus de tout éloge, ont été réunis en un volume'®) et ont, plus que tout autre secours, facilité l'étude

^*) T. III. n les appelle Loquentes. ^'^ Le Guide des égarés de Moïse ben*

^*^ Spécimen historiœ arabum (Ox., Maïmoun, dit (( Maïmonide )), publie et

1 65o ). J*ai en main cet ouvraj^e peu fa- trad. par S. Munck (Franck , 1 856' 1 863 ).

elle è utiliser à cause du mdlange constant ^*^ Article Arabes ( philosophie des),

du texte arabe et du texte latin. ^'^ Année i86a, quatre articles, et

^'^ Essai sur les écoles philosophiques 1 866 , un article.

chez les Arabes (Didot, iSAs). (*) Philosophie et religion (1867, Di-

(*) Qu'il appelle AfofoJIAaUiW. dier).

de la philosophie arabe aux travailleurs jusqu'alors privés de guide. La France a ici le rare bonheur de garder le premier rang dans un ordre d'études où elle avait été devancée par l'Angleterre et TAUemagne (^J.

Grâce à ces textes et à ces travaux, on peut essayer maintenant de combler la lacune que nous avons plus haut indiquée, et d'esquisser une des plus curieuses formes de l'atomisme, celle qu'il a prise chez les Arabes sous l'empire de circonstances qu'il reste à faire connaître. L'étude sera forcément sommaire et les conclusions trop souvent suspensives, car la philosophie que nous devons analyser ne nous est connue que par ses adversaires et ses détracteurs: Maïmonide, par exemple, à qui nous sommes obligé d'emprunter la plupart de nos renseignements, ne peut être cru tout à fait sur parole lorsqu'il réfute avec véhémence les Motecailemîn de son temps , non plus qu'Averroès qui a passé toute sa vie à les combattre. C'est à quoi MM. Munck et Franck n'ont peut-être pas assez pris- garde, portés qu'ils étaient d'autre part à ne pas ménager leur confiance aux critiques du plus célèbre de tous les philosophes israélites, à celui dont la race et la tradition les font encore aujourd'hui solidaires.

Schmoelders, au contraire, s'est constamment préoccupé d'opposer au témoignage des (t philosophes j) les indications de provenance diiïéreate qu'il trouvait au cours de ses immenses lectures. Mais son ouvrage est antérieur à la publication du «r Guide des égarés?), et il n'a pu utiliser la critique des textes pour contrôler les opinions qu'il a de ci et de là recueillies.

Un résumé du genre de celui que nous allons essayer d'établir, en tenant compte de tous ces éléments, n'est donc pas sans intérêt : après les recherches originales, il reste à opérer un travail de coordination, de réduction et de tassement qu on peut espérer mener

(^) Par Pococke et Schmoelders. Citons en aiiemaiid) et Eisler : Conférence sur les ^gaiement Peter Béer : Vie et écrits du philosophes juifs du moyen âge, antérieurs RahhiMme ben-Maimoun (Prague , 1 83A, à Maïmonide,

CONDITIONS DE L'ÉTUDE

à bonne fin, malgré une incompétence relative en ce qui concerne les sources orientales (^\ et sans prétendre à corriger les maîtres qui ont jeté les fondements de la nouvelle science.

^^) On fait aflnsioD id à un passage de M. Munck {DicU des se.phil,, art Arahes, p. 86), qui nous parait se méprendre sur les conditions de la critiqne lorsqu'il repousse les assertions de Scbmoelders sous prétexte que cdui-ci ttea sait moins sur ia philosophie arabe que Maîmonide et

Averroès», et conclut quil n*y a qu*à ffs'en rapporter au Mori Nebouchmyi. C*est refuser à Thistorien le droit de contrôle et au philosophe le droit de discussion : comme si Ton s*interdisait de mettre en doute le jugement d'Anstote sur Platon, ou de Leibniz sur Descartes.

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