CHAPITRE IL
I. Le rôle des Arabes dans Thistoire de la philosophie a été caractérisé par Schmoelders en des termes qui résument assez heureusement tout un ordre de considérations générales où nous n avons pas le loisir de nous attarder ici : cr Une des époques les plus stériles du développement de Tintelligence humaine, c'est sans contredit celle qui s'étend depuis l'établissement des peuples modernes en Europe jusqu'aux \^ et xi^ siècles de notre ère . . . Pendant que, dans les premiers siècles du moyen âge, les sciences étaient délaissées en Europe, une nouvelle ère se préparait pour elles en Asie. Là aussi un peuple ignorant s'était jeté dans la carrière des conquêtes et des victoires. Mais, non contents d'avoir bouleversé des empires vermoulus, d'avoir, par la force du glaive, subjugué la moitié du monde connu, les vainqueurs, animés d'un noble orgueil, aspirèrent aussi aux trésors intellectuels, aux arts et aux sciences. . . La Providence paraît avoir donné aux Arabes la tâche d'être les gardiens du dépôt des sciences, dans un temps où d'épaisses ténèbres couvraient le sol de l'Europe. Ils devaient concourir à chasser ces ténèbres, et comme ils avaient été initiés aux sciences par les chrétiens de l'Orient, ils devaient à leur tour enseigner les chrétiens de l'Occident ^^J.t)
A vrai dire, ce rôle d'intermédiaire ne saurait être pris absolument à la lettre, ni attribué, à l'exclusion de tout autre, à la spéculation arabe : celle-ci ne s'est pas bornée à transmettre avec indifférence une doctrine ou un ensemble de doctrines passivement
^^^ Introductiou , p. i et suiv.
LES ORIGINES DE lA PHILOSOPHIE ARABE. 307
reçues. Sans paiier même des différences successivement introduites par l'originalité individuelle, il faut tenir compte de la réaction propre au génie musulman, à la race sémitique, et aussi des circonstaixcéS a^ milieu desquelles se sont développés les systèmes d'Avicenne, d'Algazel, d'Averroès.
Mais il reste vrai que la philosophie arabe, quoique (r constituant un fait immense dans les annales de Tesprit humain ti ^^\ n'est qu'un prolongement des philosophies précédentes, trun emprunt extérieur et sans grande fécondité?). C'est au point, dit Schmoelders, cr qu'on ne devrait pas parler d'une philosophie arabe au sens strict du mot (^) comme on parle d'une philosophie grecque, d'une philosophie allemande; toutes les fois qu'on emploie cette expression, on n'entend dire autre chose que la philosophie grecque telle que les Arabes teti" tendaient fi; ajoutons : et et telle que les traditions orientales les conduisaient à l'entendre ?).
Ce sont là des idées sur lesquelles tout le monde s'entend aujourd'hui. Ce qui reste à faire, c'est la détermination des éléments qui entrent dans ce fonds de systèmes d'abord reçu, puis transmis par les Arabes.
La recherche n'est point aisée, car les documents de première main font tout à fait défaut, et nous ne pouvons espérer aucun renseignement positif des premiers philosophes musulmans qui ont été les instruments inconscients de cette évolution. Aussi ni Schmoelders, ni Munck, ni Renan lui-même ne s'y sont-ils risqués; tous trois s'en tiennent à d'inoffensives généralités.
Il nous semble pourtant que la question peut être abordée et serrée de plus près : les découvertes de M. Berthelot sur la continuité des doctrines alchimiques, et les récentes investigations faites
• ^*) Renan , Averroès , prëf. , p. vu. La philosophie n*a été qu^un ëpisode dans
^^ Schmoelders, p. &; Renan, p. 89. Thistoire de Tesprit arabe d. Ritter a fort
(rOn ne doit pas se faire illusion SOT rim- bien aperçu ce caractère fondamental
portancequ*ont eue, ches les Arabes, les trop n^igë par Munck. {PkiL ekrii.,
hommes spécialement appelÀfUiloMpAef. III* part, Uv. XI.)
par les orientalistes dans le domaine de iatomistique hindoue, nous fournissent deux sources nouvelles d où sortiront au moins quelques indications sur le problème qui nous préoccupe.
II. Les Arabes ont connu la philosophie grecque par les Syriens qui se rattachaient eux-mêmes aux commentateurs d'Alexandrie. Entre Théophraste et Alexandre d'Aphrodisias, entre celui-ci et les Nestoriens des écoles d'Ëdesse, de Nisibe et de Gandisapor, entre ces derniers et Al Kindi, il n'y a, pour ainsi dire, aucune solution de continuité, (r C'est par l'initiation des Arabes à la spéculation hellénique, dit M. Renan ^^), que les Syriens méritent d'occuper une place dans Thistoire de l'esprit humain. On peut dire^sans exagération que cette initiation fut exclusivement leur œuvre ... La science arabe resta longtemps le privilège de quelques familles syriennes et chrétiennes, Beni-Sérapion, Béni-Mesué,Baktischouides, Honeinides, attachées presque toutes à la domesticité des khalifes de la dynastie persane (les Abbassides, Al-Mamoun), et par lesquelles fut accompli l'immense travail qui fit passer en arabe tout l'ensemble de la science et de la philosophie grecques. En parcourant les listes de traducteurs qui nous ont été conservées, on voit que tous, presque sans exception, étaient chrétiens et Syriens. • . La plupart de ces traductions se faisaient par l'intermédiaire du syriaque; souvent le même traducteur exécutait les deux versions, syriaque et arabe. Ainsi l'école de Honein fit passer consécutivement dans les deux langues tout le corps du péripatétisme . . .Plus tard, au x^ siècle , quand on éprouva le besoin de refaire les traductions arabes d'Aristote, ce sont encore deux Syriens, Abou-Baschar-Mata et Jabya-ben-Adi que l'on trouve à la tête de ce travail W.^
Telle est donc l'origine première de l'ensemble d'idées qui a
^^^ Artide «Syriens n dans le Dict. des (article « Arabes « dans le Diet, des ar.
8c, phil. pkil,). On y trouve la liste des prindpales
^'' Pour le détail des traductions arabes acquisitions de la culture musulmane, du
faites sur les textes syriaques, voir Munck u* siècle au xiii* siècle.
servi de base à la spéculation chez les Arabes : les Syriens, couti- Duateurs immédiats de la philosophie grecque alors en décadence (vers le vi* siècle), la transmettent telle quelle aux Arabes. C'est sur ce prolongement de 1 Ecole d'Alexandrie, un instant dévié vers la Perse en Bug, — lors de la fermeture des écoles par Justinien et de la fuite des philosophes auprès de Khosrôès — , c'est là qu'il faut chercher le point de soudure de la philosophie syriaque avec la philosophie grecque et de la philosophie arabe avec la philosophie syriaque. crDans aucun de ces deux passages (s'il faut en croire l'historien qui les a le mieux connus'^)), il n'y eut création ni spontanéité; il y eut transmission et acceptation d'un système d'études déjà consacré et envisagé comme la forme nécessaire de toute culture intellectuelle, -n
M. Renan et M. Munck s'en tiennent à cette indication. Les recherches de M. Berthelot sur les origines de l'alchimie l'ont amené à dénoncer une autre source qui nous intéresse plus particulièrement (^). Il est hors de doute maintenant qu*il a existé, pendant des siècles, en Egypte, une école abdéritaine qui a conservé, tout eu l'altérant, la tradition de Démocrite ('), et qui est venue se relier directement aux premières tentatives doctrinales des Arabes. A cette école se rattachent, de plus ou moins près, Bolus de Mendès, Zozime , Petesis. La Gliation directe des théories mystico-matérialistes que couvre le nom de Démocrile a été nettement établie par M. Berthelot d'après la liste donnée, vers d/io, par le Kitab-al- Fihrist(^) : les Grecs cités sont Ostanès d'Alexandrie et Zozime, que l'auteur rapproche de Démocrite; puis viennent les Égyptiens, Marie la Copte, Gléopâtre, le grand livre d'Ares ou d'Horus^.
(') ReDSD ^loc.eit,, et Averroès, p. 98. ^^' Catalogue des sciences, par Ibn-Abi-
^*^ Alchimistes grecs, p. a3A (les ori- Yacoub-An-Nadim, mort en sSS de thé-
gines de ralchimie). gire (85o après J.-C). Voir Berthelot,
^'^ Voir farticle de M. Berthelot sur Origines defakhnhie, p. i3o. lePseudo-Dëinocrite.(/otinia/(fe«Sa0iiii/«, ^*^ Voir Berthelot, Origines de Falck.,
i 886.) p. a 1 1 (ralchimie ches les Égyptiens).
310 LIVRE m. PARTIE l. CHAPiTRB IL
Cest sur la trace de ceui-là que marcheot les Arabes, mis en contact par leurs conquêtes, avec les derniers représentants dn syncn^tisme alexandrin.
Enfin il ne parait pas que les Musulmans, initiés a la culture grecque par les Syriens et les Egyptiens, soient restés étranger» aux grandes conceptions de la spéculation orientale. Tout d*abord, on peut remarquer que llntroduction de la philosophie dans le monde mahométan coincide avec Favènement de la dynastie qui représente Tinfluence per^iane. et que le plus célèbre de ees premiers protecteurs de la science^ le khalife Al-Mamoon, est même, à raison de ce bit. tenu pour suspect par les orthodoxes de Flslam.
Ensuite et surtout, le voisinage des idées hindoues se fût sentir a:$ii«i dainement dans les doctrines que nous aHoiis examiner. Schmoelders sVmpnK^e de signaler celte partîcdarilé dool funporlance ne lui échappe pas : tOutre la ronnatssaiice de ia philosophie orientale, qui <e confondait dqâ daik^ rÉoole d'Alexandrie avec le$ doctrines grecques - . H jEmf Êfmitr it mmmhbhmp far In .InsJw mmmi dtt fyàarj fkiitiMfAifmn de> /M&nfT Et en note : r Lo dwsiuw. mdiflMw» mtmmipmn inmi— ff <t Jmit» f <■ $emUt it cntint mdimmim^tmt, Harsîeui^ auteurs, et DaUmmeal qvdqnes ciieè^ ■k!4aa(lile>. es avaient def odôt>K asseï cudes. J'espère avwr. une autre jms. oocjeàgu de rev^esir 5ar oette qucstâon.?
Par aaaibfsr. ie di<aa:^^ «rodit »e paniî pas avon* lena la promfê^îie ^"lï jc^puil aix^ a s:«n as<»Mtîcia. Dasis iMSe iion œuvre. iii«ig»rai«nMSi2 iefiîâe4<« av<ic fuiUi&ljkA J'v dM)C4itTÎr quelque pirMvie à fai^pw d'une anss ink-ressuDU ÛKione. jt n'ai trouvé cptmh m^ ^ni puisse >'v rajipoïKïr - : j«f.naiïl d«» Sc«iaiihe$. si
if Jlmàiriâ ik ThXXttciit h dsùt de^ TrJâoméiuit^ iful h «lé. ià même,
Of- OTE vtud a rx»7Tfil»flrw if rftnsfajrDftmfOiî, f'«i qi» M, Re-
"* in. . îImL,}*. iiï. 1 w- fc Tiik. >ntinni«iac^ eût h jîiwéihi Tf
nan, par une voie toute différente, est arrivé à des conclusions analogues : <r On ne peut douter, selon lui ^^\ que le souGsme, qu on le tienne originaire de la Perse ou de Tlnde, nait eu sa part dans certaines théories arabes i). Et il renvoie àWeber et àSprengel(^) qui croient, eux aussi, à la réalité et à la puissance de Tinfluence orientale.
III. Cette triplicité d origine établie, il reste à déterminer les parcelles de doctrine qui vinrent aux Arabes, soit du côté de la Syrie , soit du côté de TËgypte , soit enfin du côté de TOrient.
Le péripatétisme çn est, sans contredit, Télément le plus important, sinon le principe et la base. Toutes les raisons et toutes les circonstances tendaient à pousser Tesprit arabe de ce côté : d'abord, sans doute, le caractère encyclopédique de Pteuvre d'Aristote; cr qu y avait-il de plus naturel pour un peuple qui ne savait encore rien, que de s'attacher à un maître qui répondait à toutes les questions , à la suite duquel on pouvait traverser le monde moral et le monde physique, qui enfin, éclaircissant toutes choses par les mêmes principes et en vertu de la déduction la plus rigoureuse, était lauteur d'une véritable science générale, le philosophe par excellence W Ti 1
Mais ce qu'il faut retenir surtout, c'est qu'il n'existait aucun auteur ancien qu'ils pussent aborder aussi facilement, tant à cause des travaux étendus des commentateurs alexandrins qu'à cause du voisinage des Syriens qui en avaient recueilli l'héritage. Le mouvement qui avait porté la seconde génération de l'Ecole d'Alexandrie vers le péripatétisme préparait l'absorption de toutes les philosophies antérieures dans un aristotélisme approfondi et élargi. <r Porphyre (^) est déjà plutôt péripatéticien que platonicien, et ce n'est pas sans raison que l'Orient et le moyen âge l'ont envisagé
(^) Averroès, p. 9A. of. A$iaU Soc., t XXV (année 18&6).
<*> Weber, Hist. de la lût, indienne, ^'^ Schmoelden, p. 9s.
trad. Sadoos, p. SSg; Sprengel, J<mm* ^^^ Renan, Averroèe, p. 99.
312 UVRE m, PARTIE I, CHAPITRE IL
comme Yintroducleur nécessaire à f encyclopédie philosophique • • . Maxime, le maître de Julien, Proclus, Damascius sont presque des péripatéliciens (^). Dans Técole d'Ammonîus, fils d'Hermias, Aristote prend définitivement la première place et dépossède Platon. Les commentateurs Themistius, Syrianus, David TArménien, Simplicius, Jean Philopon signalent lavènement du péripatétisme à la domination universelle, d
Aussi pouvons-nous accorder à M. Renan que les raisons qu ou donne ordinairement de la préférence accordée par les Arabes à Aristote sont plus spécieuses que réelles. Malgré les arguments de Ritter^^), dont le sens historique est ici encore en défaut, il ne faut pas dire qu'il y a eu tr préférence i) , car il ny a pas eu de choix réfléchi. Les Arabes ont accepté la culture grecque telle qu'elle leur est arrivée. Le nom d' Aristote y dominait, plus encore que sa doctrine, car le syncrétisme athénien , alexandrin et syrien en avait singulièrement modifié les principes; de là la prépondérance qui lui était assurée d'avance dans une spéculation toute traditionnelle d'origine.
Malgré tout cela, observe Schmoelders^^), «on se tromperait fort si l'on croyait qu'Aristote a été l'unique philosophe grec que les Arabes aient étudié : ils ne négligèrent aucun livre grec sur quelque matière que ce fûti).
Les Syriens eux-mêmes les poussaient dans cette voie : leur péripatétisme, nous venons de le dire, s'était grossi de toutes les doctrines voisines, y compris celles qu'Aristote avait critiquées et réfutées. Ainsi Pythagore et Platon (*', dont les théories inter-
<^) Voir Ravaisson, Euai nar la Mit, renoe les Arabes sur sa philosophie. «(£•-
tP Aristote, t. II, p. 5âo; Vacherot, Hist. sai, p. 99.)
critiq. de FÉe. d'Alex., t II , liv. III, t*^ P. 98 cl préface, p. 1. wC'est on
di. yn. pi^jugé invëtërë que de croire que tous
(') Schmoelders paraît commettre ici les penseurs arabes se sont agites dans la
la même méprise : «rCe n'est pas, j*ima- même sphère. n gine, vit heureux luuard ni un préjugé ^^^ On trouve assez fréquemment citÀ
favorable à Aristote qui attira de préfé- dans les auteurs arabes pluneurs dia-
viennent si souvent dans l'œuvre du Stagyrite, se trouvèrent par là désignés à l'attention des Arabes. Sans doute, ce n'était ni le pur pythagorisme ni le pur platonisme qui prenait place dans leurs expositions prétendues historiques. Schmoelders donne quelques exemples des fables qui couraient alors sur les personnes et sur les opinions des plus grands génies de la Grèce : (tPythagore, dit Sharestani (^), était natif de Samos, contemporain du roi Salomon et prophète comme lui. Toute sa sagesse, il la puisa à la source du prophétisme. Par ses sens, il pouvait percevoir les mondes supérieurs, entendre l'harmonie des sphères. Ses disciples allèrent convertir l'un les Persans, l'autre les Indiens, etc.7)
On trouve pourtant, chez les Arabes, des données assez étendues sur la doctrine des nombres attribuée à Pythagore, et d'où naquit la symbolique mystérieuse qui suivait, par rapport au Koran, la même méthode d'interprétation qu'une partie de la Kabbale juive (^). La cosmologie pythagoricienne, la doctrine de l'âme universelle, celle des sphères sont assez prolixement exposées dans leurs commentaires, et toujours, bien entendu, mêlées aux idées néo-platoniciennes. Ils possédaient plusieurs ouvrages attribués au maître de l'école : Hadji Khalfah cite à diverses reprises le Testament de Pythagore expliqué par ProcluSy en même temps qu'un autre livre, un abrégé sans doute , connu sous le titre de Philosophie de Pythagore; et d'ailleurs, le traité de Ghazzali, traduit par Schmoelders et publié dans son Essaie nous apprend que les Talîmîs aussi lisaient des écrits prétendus pythagoriques.
Quant aux autres philosophes de l'ancienne Grèce , s'il est vrai de dire cr qu'il n'y en a presque pas un parmi eux dont les Arabes n'aient eu une notion quelconque, jusqu'à Homère et Orphée?), il faut se hâter d'ajouter qu'à part Gallien peut-être, aucun n'a exercé
logées de Platon, notamment le Cralgk ^'^ Lœ. eit, p. 96. Sur ce point d*ail-
et le Pkédott. Voir, par exemple , la Ckro- lenrs, les Arabes ae troatent an niveau
nique de8phUoioplM,d*k\lùïàiib\i^dïm(>dr deB peuples ocddentanx da moyen âge.
ders, p. 98). (*) Voir Schmoelders, he. eit.
31& LIVRE m, PARTIE I, CHAPITRE D.
une influence sérieuse sur leur pensée, au moins ceux qui leur sont parvenus par la tradition syrienne. Les exposés de Sbahrestani sor Thaïes, Anaximène, Heraclite , Ëmpédocle , que vise Schmoelders^^), non seulement sont inexacts, mais ne représentent que des développements purement verbaux , dont la substance est tirée d*Aristote ou de ses commentateurs.
Sur les néo-platoniciens et les néo-péripatéticiens, ils sont moins ignorants : Alexandre d'Aphrodisias, Themistius, Ammonias Saceus, Porphyre, Plotin, Proclus (ce dernier surtout, qu'ils nomment Platon r Égyptien), enfin Apollonius de Tyane, Plutarque, Valentinien, les rêveurs des Écoles tbéurgique et gnostique, leur sont fistmiliers ^^\ sans qu'ils les distinguent nettement les uns des autres. Chaque système leur paraît être un élément de la doctrine qu'ils ont reçue en héritage et qu'ils ne mettent jamais en doÂte^^).
Les acquisitions venues d'Egypte se rapportent toutes à Démocrite et à l'École démocritaine que nous avons signdée plus haut Nous aurons trop souvent occasion d'y revenir pour qu'il soit nécessaire d'en présenter dès maintenant un aperçu. Disons seulement qu'ainsi transplantée et compliquée d'influences étrangères, la philosophie de Démocrite n'a pas mieux gardé son caractère ni son intégrité que celle d'Aristote. Au temps où les Arabes la connurent, elle se réduisait à une sorte de physique mystique (^^ qui trouvait sa formule naturelle dans l'alchimie.
Il ne faut pourtant pas faire fi de cette source, si impure et troublée qu'elle paraisse : Zozime, Clément d'Alexandrie, Ostanès, Jean d'Antioche, Ënée de Gaza, Stephanos, Georges le Syncelle
(') Manuscrits arabes (Schm., p. 97). ^'^ On trouvera la liste des principales
Nous n*avons pu les consulter, mais Topi- acquisitions de la culture arabe dans
nion que nous exprimons ici est la con- I mventaire des traductions, donné par
clusion nécessaire de ce que Schmoelders M. Munck {Diet, des se. pkil. , article
nous en apprend. Arabes),
(*) Pour plus de détails sur ce point, ^^^ Le principal ouvrage du Psendo-
qui est d*importance secondaire ici , voir Démocrite a pour titre : Physiea et m^f-
Schmoelder8,p. 94-98. tîca.
sont des syncrétistes chez qui persiste un souvenir lointain, inexact, mais vivace et encore fécond, de la grande doctrine disparue.
L*alchimie d'ailleurs, cest-à-Klire la science qui cherche la transmutation des métaux, n est-elle pas une simple application du système atomistique, qui prétend que toutes les substances sont formées de la même matière et ne diffèrent que par les combinaisons suivant lesquelles sont rangés les éléments communs?
Enfin les théories hindoues qui pénètrent dans la philosophie arabe sont faciles à définir : elles n ont guère de rapport qu'avec la conception de la matière, et peuvent se résumer comme les précédentes en un mot, latomismie; — non pas Tatomisme de Kanada tout à fait oublié au vi^ siède avant Jésus-Christ, ni même celui des Djaînas ou des Tcbarvàkas, mais l'atomisme impersonnel et traditionnel, scolastique plutôt, qui s'était conservé dans le bouddhisme, et auquel certaines sectes orthodoxes maintenaient une sorte d'actualité en le discutant. 11 est remarquable , par exemple, que le fameux commentaire védantin de Sankara-Atcharaya (^), où la doctrine atomistique est si fort malmenée, date du ix® siècle de notre ère, c'est-à-dire du moment où commencent à apparaître, chez les Arabes, les Motazales et les Motecallemin qui vont précisément soutenir l'atomisme. Si l'on ajoute à cela que la Perse est' l'intermédiaire naturel entre l'Inde et l'Asie musulmane , et que le système même des Soujisj où il entre autant d'éléments hindous que d'éléments persans(^), a tenu la plus grande place dans la philo^ Sophie arabe, on sera tout disposé à admettre que cette source ne doit point être négligée.
A ces indications diverses, il convient d'en ajouter une, qui prime toutes les autres par son importance :.la philosophie arabe a subi l'influence immédiate et profonde du monothéisme, dont le
(') (jo\ebrooke t Euags, p. iSy. gnementtratùmaliête$ieFInde,àe]APerMe,
(*) Reftan, p. 91. «rOn le voit (Al-Ma- de la Grhee.yt La même indicatioo, très
moan), toatesa vie, rechercher carieuse- précieuse, se retrouve dans YHùtmre det
ment, en dehors de Tislamisme, le$ emei' KaUfm, de G. Weil.
316 LIVRE m, PARTIE I. CHAPITRE H.
Koran donnait la formule la plus rigoureuse peut-être qui ait jamais paru. L*idée monothéiste peut passer également pour une importation étrangère, car, avant que les Arabes fussent parvenus à la lumière de la civilisation, elle servait de base à deux grandes religions, le judaïsme et le christianisme, qui ont tenu une place considérable dans Tbistoire de lesprit humain.
lin des chapitres les plus intéressants de ï Histoire du maiérùdisme de Lange (^) est celui oi!i il fait ressortir les conséquences spéculatives de l'introduction d'une pareille idée dans la philosophie naturelle, (r Lorsque, d'une façon libre et grandiose, on attribue à un seul et même principe (Dieu) la direction unique du monde, la corrélation des choses par le lien de la cause à TelTet devient non seulement admissible, mais elle est encore une suite nécessaire de l'hypothèse. Si je vois quelque part en mouvement des milliers de roues, et que je conjecture qu'un seul homme leur imprime le mouvement, j'en devrai conclure que j'ai devant moi un mécanisme dans lequel le mouvement de la moindre pièce est déterminé invariablement par le plan de l'ensemble, ti
En un mot, quelque objection que soulève l'hypothèse d'un Démiurge (et Lange ne les dissimule pas)^^), elle présente cet avantage d'offrir une explication des deux faits qui avaient éludé toutes les tentatives des physiciens grecs, le mouvement et la direction du mouvement. Le monothéisme rend inutiles les expédients d'Anaxagore et d'Ëpicure. 11 repose, à coup sûr, sur un postulat que Démocri te jugerait le moins tolérable de tous, mais ce postulat, emprunté à l'anthropomorphisme, est franc et net. La science peut s'en accommoder, jusqu'au jour où elle croit pouvoir s'en passer W.
^*^ T. 1 , part. II , ch. 1 , p. 1 6 1 et siiiv. ^'^ Lange résume cette tbèae dans la
^*^ frNous savons que lui aussi (le mo- formule suivante : «rNous pouvons corn-
nothëisme) admet une eoneeption grossière parer le monothéisme à un lac immense
et matérielle qui attribue à Dieu , assimilé qui reçoit les flots de la science jusqu'au
à rhomme, une intervention particulière moment où, soudain, ils commencent à
et locale. ..» (P. i6i.) percer ladi|pie.t) (P. 169.)
(rLe moDothéisme offre un autre avantage. Son principe fondamental possède une telle souplesse dogmatique et présente une telle richesse d'interprétations spéculatives, qu'il peut continuer à alimenter la vie religieuse au milieu des civilisations les plus variables et des plus grands progrès de la science. Au lieu de susciter aussitôt une guerre d'extermination entre la religion et la science, l'hypothèse que le principe qui gouverne l'univers revient sur luimême et se conforme à des lois éternelles fit naître l'idée d'établir entre Dieu et le monde la corrélation qui existe entre Tâme et le corps. 7) C'est pourquoi, conclut Lange, les trois grandes religions monothéistes ont également pris , à l'époque du plus grand développement intellectuel de leurs représentants, une teinte panthéistique et ont, par conséquent, incliné la philosophie vers une solution rationnelle et systématique que le matérialisme antique n'avait pu donner au problème de l'univers.
Ce n'est pas ici le moment d'entrer dans le détail des influences diverses que le monothéisme a pu exercer sur la spéculation arabe : nous montrerons plus tard comment l'islamisme s'est trouvé moins défavorable au naturalisme que le christianisme son aîné , ainsi que l'ont fort bien compris Humboldt et Lange; mais nous pouvons d'avance noter au passage l'importance de l'apport que le génie arabe reçoit du judaïsme et surtout du christianisme. Par ellemême, l'idée monothéiste était capable d'enfanter des systèmes : (ries Arabes ne connaissaient pas encore la philosophie grecque, que déjà l'islamisme produisait de nombreuses sectes et écoles théologiques (^)t); l'idée seule suffisait à imprimer un caractère original et indélébile à toutes les conceptions dérivées d'elle.
Gela est si vrai, qu'on peut soutenir et qu'on a soutenu que la philosophie proprement dite, celle qui vient de la Grèce à travers la Syrie, l'Egypte et l'Inde, n'a été qu'un (t épisode ?) dans l'histoire de l'esprit arabe W; que le dogme religieux y domine tout, et que le
Lange, p. i65. — ^*^ ï^euan^Averroès, p. 8g.
318 LIVRE m, PARTIE I, CHAPITRE U.
véritable mouvement philosophique , au sens où nous f entendrions aujourd'hui, doit se chercher dans les sectes théologiques. (rCe qu on appelle philosophie arabe {fls^et) n est qu'une section assez restreinte de ce mouvement, à tel point que les Musulmans euxmêmes en ignoraient presque l'existence. Gazzali (^) donne comme une preuve de la curiosité de son esprit, d'avoir voulu connaître cette rareté : h n'ai tm, dit-ily aucun docteur qui ail donné quelque soin à cette étude. La philosophie est toujours restée chez les Musulmans une intrusion étrangère, un essai avorté et sans conséquence pour l'éducation intellectuelle des peuples de l'Orient. t>
Il y a là, sans doute, quelque trace d'exagération, ou même quelque soupçon de paradoxe. Quand, dans une nation ou une race, tous les hommes capables de réflexion et de pensée se sont, durant plus de trois siècles, adonnés avec ardeur à un certain ordre de spéculation, quand cette continuité de travail a produit des œuvres telles que celles d'Avicenne, de Gazzali, d'Averroès, de Maîmonide, on est mal venu à déclarer que tout cela est négligeable et que cette nation , cette race n'a jamais accordé la moindre importance aux recherches qui absorbaient tous ses meilleurs esprits (^).
Mais il reste vrai que l'élément capital de la doctrine, celui qui commande et détermine tous les autres, est l'élément théologique : l'idée monothéiste domine jusqu'à l'explication matérialiste de la nature que les Arabes empruntent aux Grecs et aux Hindous, et celle-ci prend , par là , chez eux , une originalité qui suUit à en renouveler l'aspect.
(*) Traité, trad. par Schmoelders, p. 97. ffgli Arabi mohammedizzarono Aristotile*
^*^ Il est plus juste de dire avec Sch- (P. Pomponazzi) ^ ou encore qa'ils ont
moelders que les Arabes ont ^moham- nartstotilisé Mahomet^); mais les deni
medanisi Aristote') (p. i3&), exprès- éléments ainsi associés et Fondus ensemUe
sion qui se retrouve chez M. Fiorentino : doivent être maintenus distincts.
I. (tLes monuments littéraires des Arabes, dit Munck(^), ne remontent pas au delà du vi^ siècle de l'ère chrétienne • . . Eux-mêmes ne datent leur existence intellectuelle que depuis l'arrivée de Mahomet, appelant la longue série de siècles qui précéda le prophète le temps de Vignorance. ti Nulle trace de religion, de croyances philosophiques dans leur poésie primitive : a Les MaaUakatSy qui sont pour eux les chefs-d'œuvre du génie national , ne respirent que la vengeance et la guerre, l'hospitafité et la munificence (^^.t)
Le Koran leur apporta une doctrine inspirée en partie du judaïsme, en partie du christianisme, qui, venue la dernière, semble cependant intermédiaire entre les deux religions qui l'ont précédée , entre le culte de Jéhovah et l'enseignement du Christ, moins anihropomorphique que la première, moins morale que la seconde, sorte d'anachronisme historique qui s'explique par le milieu et les circonstances où Mahomet a paru (').
Deux grandes idées se détachent dans cette doctrine : Dieu et la création.
Dieu n'est plus ici une entité abstraite, un principe transcendant isolé du monde, comme chez Pythagore et Platon, ni un simple moteur, soit efficient comme dans Anaxagore, soit final comme dans Aristote : c'est un Etre vivant, infini et tout-puissant, qui régit le monde et l'homme.
Le monde et l'homme ont été créés par lui , c'est-à-dire tirés du
^*) DieLie9$e.phil.,BTÛdeftArBheBit. ^'^ nS^'û y a anachronisme dans un
('^ Sebmodders, Essai sur ki Éeohs fiût derhistoire, c*est bien dans Tavène-
phUoêopUqitiu chez lu Arabu, f. 89. ment de rislam.ii (Sdmioelders, p. 5.)
320 LIVRE m. PARTIE I, CHAPITRE HI.
néant, car le premier soin du monothéisme arabe, comme du monothéisme juif et chrétien , est de rompre avec le fameux axiome : (tex nihilo nihil?).
Ne dites pas que Mahomet suit ici , ou plutôt qu il rencontre la théorie alexandrine de Témanation : rien de commun entre les deux systèmes. L'un est un effort ingénieux pour résoudre les difficultés que soulèvent le dualisme et la production de la forme par la matière; Tautre n a rien d'un expédient : cest une solution brutale et nette, qui vient couper court aux doutes et aux raisonnements en rattachant tout TÊtre à son principe.
De là deux conséquences également péremptoires : la négation de la liberté humaine, et la croyance à la prédestination. Nous ne nous arrêterons pas à ces théories qui ne nous intéressent pas directement ici : il ne faut que les mentionner pour montrer comment la discussion s'est introduite dans le Koran et comment une théologie s'est forcément développée au sein de l'Islam , dans le but de défendre les dogmes menacés.
En effet, a à peine le prophète était-il mort que des disputes sans fin s'élevèrent sur la prédestination (^) : il y avait des hommes qui ne concevaient guère que le mal et le bien pussent dériver ensemble de Dieu . . . i?
La première hérésie fut celle des Kadrites (^) ou partisans du libre arbitre, auxquels s'opposaient les Djabarites^^^ ou fatalistes absolus, qui se séparaient, eux aussi, de l'orthodoxie en ne voulant pas qu'on attribuât au créateur les attributs de la créature; tandis que les Cifaiites^^^ s'élevaient contre l'idée d'un dieu abstrait et revenaient au plus grossier anthropomorphisme '^).
L'énumération de ces différentes sectes suffit à prouver qu'avant même l'avènement des Abbassides et l'introduction de la philo-
^^) Schmoelders, p. igs. ^^^ Sur toutes ces sectes, voir Schmod-
^*^ De kadr, pouvoir. ders, p. 19a; Munck {lœ. eu.) et Renan,
('^ De djabar, contrainte. p. 1 01 et suiv. Les trois expositions coîn-
^*) De cifdt, attribut. cident dans leurs parties essentieUes.
Sophie grecque, Fesprit des Arabes était déjà exercé et préparé h recevoir les systèmes étrangers.
Tout ce corps de discussions théologiques, cette spéculation où la croyance et la raison cherchaient à s'allier ou à s'équilibrer, portait le nom de Caldmy dont le sens, très varié et très extensif, est à peu près celui de Aàyos^^K Le mot de MotecalletHy ou Motakhallem (participe dérivé de la même racine), désigne donc le théologien dogmatique, le scolastique, qui entend se borner à exposer le dogme ^^K
Ce mot va bientôt prendre une application plus restreinte, mais qui restera en somme concordante avec la signification première : les Motecallemtn seront toujours ceux qui développent et défendent la religion contre les attaques venues du dehors.
II. Tant que la discussion se borna à interpréter ou à corriger dans tel ou tel sens les principes énoncés dans le Koran, il n'y eut pas, à proprement parler, de cr philosophie t) chez les Arabes. Mais, vers la fin du n® siècle de Thégire, les velléités dissidentes, qui s'étaient déjà fait jour dans l'Ecole de Bassorah, chez Hasan-al- Baçri et Wacel-ben-Atha^*), furent tout à coup servies par des changements sociaux de la plus haute importance.
L'avènement des Abbassides amena un réveil de l'esprit libre et de la culture indépendante contre la tyrannie du Koran. Al- Mamoun appela à Bagdad les savants syriens et juifs; la philosophie grecque pénétra tout à coup dans le monde musulman , et l'orthodoxie elle-même fut bientôt obligée d'en tenir compte.
Alors se forma en face des (r philosophes ^ proprement dits, qui
(') Voir Reaan, p. 106; Schmoclden, renda, dans la version arabe dont se ser-
p. 1.38; Munck, Mélanges, p. 3ûo. vait Averroès, par rr Motecallemtn 9», qui
^*) Au pluriel, Moteeallemtn; SchmoeU signifie à peu près rries gens de rëeolet». ders éerii MotalduMim. De Ui ia traduction ('> Voir Munck, Dict. des te. pkil. (ar-
de Brûcker : «rLoquentesn. Le mot Sêà- ticlei4rai«ff).Schmoeldersencited*antres,
Ao^of dans Aristote {MiL, XII, 6) était p. 199.
niv«i«t«tt «âtiOflâLi.
délaissaient Mahomet pour Aristote, une école de théologie ralionaliste et h'bérale, analogue au protestantisme ^^^ dont les partisans prirent le nom de Motazales ou Motaiélites.
Leurs réserves dogmatiques portaient sur la méthode théoiogique, sur Tidée de Dieu et sur la détermination de ses rapports avec le monde. Ils disaient que <r toutes les connaissances nécessaires au salut sont du ressort de la raison et qu'on peut les acquérir par ses seules lumières t^'i). Par cette voie, ils rectiûaient la conception musulmane de la divinité d'où ils excluaient tout anthropomorphisme, et rendaient à l'homme l'initiative de ses actions, au nom même de la (r justice de Dieu?).
Le motazélisme rallia d'abord les esprits modérés, soucieux de concilier la culture avec la tradition, mais il fut bientôt impuissant à enrayer la marche ascendante de la tr philosophie ?) proprement dite, c'est-à-dire de la spéculation purement rationnelle qui se fondait sur les doctrines grecques nouvellemeat introduites. Ce n'était plus vraiment des (r attributs d de Dieu qu'il s'agissait, mais bien de son existence comme être personnel et concret, distinct du monde aussi bien que des entités métaphysiques. Le dogme de k création était compromis comme celui de la suprématie divine : Al-Kiodi, Al-Farabi, Ibn-Sina (Avicenne) se succédaient presque sans intervalle et menaçaient l'islamisme dans ses fondements. Honain et Ishâk, Yahya-ben-Adi et Isa-ben-Zaaia publiaient des traductions d'Aristote qui répandaient le mal : une réaction était nécessaire, elle fut représentée par les Molecallemin.
111. Si ion restreint l'extension du terme MotecaUemin à l'école qui représenta la réaction religieuse de l'Islam contre l'invasion de la philosophie étrangère d'une part, et contre l'hérésie natio-
^^^ Cette analogie, relative au rôle derDier dit: «run protestaulisme noanœ
jpuë de part et d'autre, est si frappante, Schleieruiai-lier^. quelle est indiquée par tous les histo- ^*^ De Sacy, Exp» de la reltg. des
riens, Munck, Schnioeldei's , Renan; ce Drarji^s (Introd., p. 87).
nale des Motazélites d'autre part, il est diflTicile de préciser le moment où cette école apparut. (rSur Torigirie des Motakhallim , dit Schmoelders '^), je ne trouve rien de précis t. M. Munck^ indique seulement que cr cette secte se forma dès le n"^ siècle de Thégire . . • et quelle se développa surtout depuis l'introduction, parmi les Arabes, de la philosophie péripatéticienne t). Ni Shahrestani (^), ni Abul-Faradj (^), ni Pococke dans les notes quil a jointes à Touvrage de ce dernier (^), ni Maïmonide lui-même, qui consacre aux Motecallemin une si longue et si pénétrante attention, n apportent aucune indication positive.
Des raisons intrinsèques nous porteraient à croire que TEcole théologique, formée dès les premiers temps de l'Islam, se transforma lentement, suivant l'impulsion des circonstances, faisant face tantôt aux Motazélites, tantôt aux philosophes, et changeant d'aspect avec ses adversaires. Ce q\ii donne quelque poids à celte hypothèse, c'est un mot jeté au passage par Maïmonide, au début de l'étude qu'il consacre au CalAm^^^ : trDès que les Musulmans eurent commencé à embrasser cette méthode, il se forma une certaine secte, celle des Motazales . . . ^ Les Motecallemin seraient ainsi antérieurs à ces derniers, et Maïmonide insinue même qu'ils auraient provoqué, sans doute par leurs excès dogmatiques, le mouvement de dissidence libérale qui caractérise le motazélisme. Or ceci ne peut s'appliquer qu'à un CalàM primitif, non à la secte qui s'est donné pour unique tâche de combattre la philosophie, et qui est, au contraire, une réaction contre le modérantisme des Motazales.
On peut néanmoins admettre qu'il n'y a eu qu'un Galâm , mais il faut alors le faire remonter au ix^ siècle, au temps de l'Ecole
^'^ Page 1 35. ^^^ Loc.eîif., p.196. IlciteAlShareatani,
^*^ Trad. de Maïmonide, ht Guide des Maïmonide et Gazzali comme ëlant d ac-
égaris, 1. 1, p. 335, note. cord (consona tradunt) sur cette origine:
^'^ Hùt, des seet, relig. et phil., trad. «rposlea, cum oriri secto et in dubium
allemande, 1 1, p. 96. vocari reUgionis articuli cc^pisaent. . . *.
(*^ De origine it mùribus Arahum , imi, ^*) Guide des égarés, trad. Munek, I,
Pococke, p. 17 (ëdit. d'Oxford, i65<î). p. 336.
théologique juive des Karaïtes''), qui commença par élre oilliodoie et ne se fondit que plus tard avec le molazélisme arabe.
Un dernier argument, également emprunté à Maimonide, tendrait à confirmer cette théorie, en établissant la continuité du Galâm à travers les formes diverses que lui imposaient les circonstances; cette école serait née à l'exemple et au contact de la scolastique chrétienne, et les Motecallemtn seraient si bien demeurés en relations coustantas avec les docteurs ecclésiastiques, qu'ils leur auraient emprunté leurs principales objections contre les philosophes. Voici le texte (^) : trll faut savoir que tout ce que les Musulmans, tant Motazales qu'Ascharites (et Motecallemtn), ont dit sur les sujets en question, ce sont des opinions basées sur certaines propositions, lesquelles sont empi^ntées aux écrits des Grecs et des Syriens ^^^ qui cherchaient à contredire les opinions des philosophes et à critiquer leurs paroles^ et cela pour la raison suivante : lorsque Téglise chrétienne, dont on connaît la profession de foi, eut reçu dans son sein ces nations parmi lesquelles les opinions des philosophes étaient répandues (^) (car c'est d'elles qu'est émanée la philosophie), et qu'il eut surgi des rois qui protégeaient la religion, les savants de ces siècles, parmi les Grecs et les Syriens, virent quU y avait là des assertions avec lesquelles les opinions philosophiques se trouvaient dans une grande et manifeste contradiction; alors naquit parmi eux cette science du Galàm, et ils commencèrent à établir des propositions
(') Pour plus de détails sur le mouvement thëologique qui se produit, dans le judaïsme, au temps de Mahomet et deux siècles après lui , sur les Karaîtes et sur leur adversaire Saadia, voir Dict. des se, phiL, (article J^tfs), [Voir aussi Munck (notes au Guide des égarés et Etudes orien* taies) et Ad. Franck^ Philosophie et religion (article Ma%monide),\
(*) Guide des égarés, 1, p. 3/io (trad. MuDck).
(') Note de Munck (p. 3/io). «r L'auteur
fait allusion aux écrivains ecclésiastiques grecs et syriens, qui, à partir du ti* FÎècle, durent défendre les dogmes chrétiens contre la philosophie përipatëticienne de plus en plus dominante et contre les nombreuses hérésies issues de cette même philosophie.)) (Cf. Brûcker, lll, 354; Ritter, Hist, gén, delaphil., VI, p. &58, et Phil.chret.,m, ch. t.)
^^^ Il s'agit ici plus particulièrement des Syriens. ( Voir Renan , DephiLperipa" tetica apud Syros, )
profitables pour leur croyance et à réfuter ces opinions qui renversaient les bases de leur religion. Et lorsque les sectateurs de Tislamisine eurent paru et qu'on leur transmit les écrits des philosophes, on leur transmit aussi ces réfutations qui avaient été écrites contre les livres des phibsophes. Ils trouvèrent donc les discours de Jean le grammairien (') d'Ibn-Adi (^) et d'autres encore traitant de ces matières, et ils s'en emparèrent dans l'opinion d avoir fait une importante trouvaille, ^n
L'assertion est curieuse et n'a rien au fond que de vraisemblable. Schmoelders la croit inexacte, parce qu'il ne la retrouve pas dansSharestani^'), et il l'attribue à une intention malveillante de Maïmouide, dont l'hostilité contre les Motecallemîn est, en effet, bien connue. Mais sans prendre l'explication à la lettre, nous pouvons y trouver au moins d'intéressantes indications sur la direction du Galâm et l'esprit véritable de l'école : il est évident que c'est avant tout une théologie apologétique (^), qui va jusqu'à emprunter aux religions voisines les critiques que celles-ci ont trouvées contre l'ennemi commun, — c'est-à-dire la philosophie rationnelle, d'origine grecque, — et qui date, en dernier ressort, du premier jour où le Koran a été attaqué.
Quant au rameau particulier qui nous occupe, je veux dire la secte qui s'est approprié la doctrine atomistique, il remonte pour le moins au x^ siècle, car Saadia, dans son Livre des croyances y signale l'hérésie de certains docteurs juifs qui croyaient à l'éternité
^*) Jean Philopon, qui florissait à Alexandrie entre le vi* et le tu* siède. Il s^agit sans cloute ici de sa Réfutatkm du traite de Produs sur Tëternitë du monde et de sa Cosmogonie de Mo'Ise.
^'^ Ibn-Adi, chrétien jacobite de Mésopotamie, vivait à Bagdad au i* siècle.
Maîmonide se trompe en le citant fiarmi ceux qui ont fourni des arguments aux Motecaileroim, car il leur est posténeur
et parait plutôt avoir proûté de leurs travaux (d*après la note de Munck).
^'^ Schmoelders, p. i36.
(*^ Renan (i4&err., p. io5) reproduit la définition que le Tarifa donne du Calârn : rrlJne science dans laquelle on disserte de Tessence deDieu fdettesatlributset des conditions des choses possibles , d'aprèê le canon de Vhlam, pow réfuter la métu^ physique des philosophes, n
3i6 LIVRE IIL PARTIE K CHAPITRE IH.
des atomes^'); or les Juifs n'ont fait sur ce point quesuivre les Arabes, et louvrage de Saadia date de 9 3 3.
D'où cette doctrine leur était-elle venue? C'est ce que noas avons indiqué sommairement, ou plutôt vaguement, dans le précédent chapitre, et ce qu'il est difficile de dire avec précision.
Au 11^ siècle, la plupart des traductions arabes d'Aristote étaient déjà faites'^- (Honaîn est mort en 873 et Yabya avant 900), et plusieurs des ouvrages du Stagyrite contiennent des expositions suffisantes du système atoniistique. D'ailleurs les traductions syriaques, accessibles aui Juifs et même à beaucoup dWrabes, existaient depuis longtemps, et elles avaient popularisé la plupart des philosophes de l'ancienne Grèce, au moins sous faspect que leur avaient donné les Alexandrins. En6n TEcole démocritaine dTgypte d*une part, et les sectes hindoues et persanes de Tautre, avaient certainement contribué à rendre familière cette explication si simple et si systématique de la nature.
Cest même à ces dernières influences qne je serais tenté de rap- |)orter la pr^erfmee (car il y eut ici un choix qui a besoin de jnsiilication) qnlk donnèrent à Tatomisme sur tous les autres systèmes. JVntends bien que c'est une préférence relative, et qne les Hotecaliemin cherchaient avant tout, comme le dit Maimonîde ='-, des ropimiot^ prx^!kible$ /pour lewr rroy«iur*: mais celte explication ne fait que reculer le problème * : pourquoi et comment en vinrent-ils à considérer Fatomisme comme ?la doctrine dont axaient besoin tous ceux qui professaient une religion positive * ?-
Muwà artide Jm»f$ . ààrs k^ Air. aissi «Iik FOnnit la bllwjluiy de» tki-
Àt* tf, net. : f-La p4rniq«if ormf* aaie feof*,-» ^oock. hf. «r .
V^gf jyyrfc»*> aire^ q w de» p^^flftwyfe» * IWtiaa B^fip&qof ri» en dkant :
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On peut répondre sans doute que c'est parce quelle leur paraissait la plus radicalement contraire à la tradition péripatéticienne dont les représentants battaient en brèche les dogmes de Tlslam. Seulement il reste à donner les raisons pour lesquelles elle leur a paru ainsi, raisons que je n'aperçois pas pour ma part, et à prouver que le système philosophique du Galâm aété absolument et exclusivement subordonné aux exigences de la lutte contre le péripatétisme, ce qui me parait contraire à la vérité, car les Motecallemhi ont eu à combattre encore les dissidents et les hérétiques du mahométisme, et l'on ne voit pas en quoi l'atomisme aurait pu leur servir à cet effet.
Aussi bien cette interprétation me parait-elle superGcielle, sinon injuste : c'est celle des advei*saires déclarés du Galâm, d'Averroès et de Maïmonide, et cela suffit pour la rendre suspecte. Il faut autre chose qu'un hasard de polémique pour expliquer un déve* loppement doctrinal de cette importance. L'opposition à Aristote ne conduisait pas nécessairenjent des théologiens spiritualistes comme les Motecallemîn à adopter, d'un coup et comme par dépit, la philosophie la plus rigoureusement matérialiste qui se soit jamais formulée. Il y a là une inconnue, que n'ont dégagée ou même notée ni Schmioeders, ni Munck, ni M. Renan, ni M. Franck. Il semble qu'elle leur ait échappé, parce qu'ils n'ont pas tenu compte des relations proprement arierUales des Arabes. Déjà Golebrooke et Weber signalaient, il y a un demi-siècle, ces relations; tous les documents nouveaux qui nous arrivent de part et d'autre (^^ me paraissent les conarmer.
Les antécédents d'origine grecque, syriaque ou égyptienne ne rendent pas compte de cette invasion exclusive, totale, et pour ainsi dire irrémédiable, d'une école tbéologique par un système naturaliste qui eût plutôt semblé impropre à jouer ce rôle. A mon sens, l'idée atomistique a dû pénétrer en Arabie avant la philosophie
J'ai cité le tëmoignage de Scbmoelders et de Renan au chapitre précédent.
grecque^^^; elle doit èlro contemporaine de la première période du Calâm. Saadia, au ix^ siècle, parle des théories atomistiqiies non pas comme d*une nouveauté dangereuse, mais comme d'une tradition déjà ancienne qui! faut empêcher de dégénérer (^). Or, à cette époque, aucune école syrienne ne professait Tatomisme, et les Démocri tains d'Egypte, dont M. Berthelot a retrouvé le souvenir, étaient adonnés à des pratiques d'alchimie et de magie qui ne laissaient aucune place à un système général du monde.
C'est de l'Inde, et probablement par l'intermédiaire des Persans, que la doctrine corpusculaire est arrivée jusqu'aux Arabes. Là elle n'avait jamais cessé d*ètre en faveur, et diveraes sectes importantes, entre autres celle des Bauddhas ou bouddhistes, la plus ardente au prosélytisme, l'avaient recueillie des mains des Vaîseshikas, des Djaïnas et des Tcharvakas. L'exemple d'une religion aussi puissante, qui s'accommodait de cette explication du monde, dut être contagieux. L'atoniismc passa pour être l'opinion nécessaire de tous ceux qui admettent (rune religion positive t), et, par tradition, comme une sorte d'annexé au dogme, les défenseurs du Koran Tacceplèrenl. 11 fallait bien qu'ils prissent un parti de ce genre, en faveur d'un système ou d'un autre, puisque Mahomet ne leur fournissait ni même ne leur suggérait aucune solution du problème philosophique.
Plus tard, lorsque furent introduits les ouvrages d'Aristote et ceux des Syriens et des Egyptiens, où se trouvaient exposées les idées de Démocrite, les Motecaliemin corrigèrent, ajoutèrent, éclaircirent telle ou telle théorie ^*' , de manière à lui donner une ap-
^^) Aussi Gazzali place-t-il les Motecallemtn avant les philosophes (dans le traita traduit par Scbmoelders , p. sS ) , ce que lui reproche Schmoelders , bien à tort; Gazzali conGrroe ainsi notre hypothèse.
^*' Il reproche surtout aux Karaîtes de son temps d'admeUre V éternité des atomes où il voit une hdrësie.
^'^ Schmoelders, quoique partant d*un tout autre point de vue, ne contredit pas à cette interprétation lorsqu'il dit : ttCe n'est quà partir de cette époque (introduction des livres grecs), que ia science des Motakhallims devint un système i*ëel ... Si les Motakhallims n'avaient pas eu continuellement affaire avec les philo-
pareiice philosophique qui permit d'opposer la doctrine orthodoxe c\ celle des philosophes proprement dits; mais Tatomisme musulman garda toujours un caractère orieufal, plus mystique que scienlitique, et ne ressembla jamais à Tatomisme rationnel des Grecs; ce trait seul suffirait à accuser son origine, alors même que les documents historiques manqueraient pour l'établir.
Tous les doutes qui ont surgi autour des Motecallemtn s'expliqMent par Textrème pauvreté des monuments écrits qui les con- , cernent. Gomme nous avons eu déjà Toccasion de le dire, on ne les connaît guère .que par leurs adversaires. Schmoelders, qui se défie du témoignage de Maïmonide, prend pour guides dans son étude les derniers représentants de la secte, ceux qui avaient dû subir plus que tous les autres Tinfluence du philosophisme ambiant et qui avaient même pu profiter des critiques énoncées dans le Livre des égarés. Ge sont d abord Razi(^), Fauteur de YAlmohaççel^ mort en 1228; puis son commentateur Alkhalibi, mort en 1397; puis Beidawi, scoliaste persan, mort entre i3oo et i3ao; enfin Nasafi, Shems Ëldin, Alhosain, et divei*s autres Bassoriens ou Bagdadiens du xiv^ siècle.
Le recours à ces théologiens de la décadence est pourtant utile pour contrôler les assertions d'Âverroès et de Maimonide, et nous puiserons largement aux renseignements qui nous sont fournis sur eux par le savant historien (^l
En somme, avant d'aborder Tétude directe des Motecallemtn, nous pouvons déjà, par ce qui précède, comprendre quel est le point de départ de latomisme musulman.
Il n'est pas exact d'en faire simplement un expédient de polé-
sopbes, leur doctrine aurait reçu, aaus personnages, SchmoeiderB, p. 187 et suiv.). aucun doute, une tout autre former. ^'^ Nous y joindrons même le tëmoi-
( Pages 1 36 et 1 87. ) g^sge de Gazzali , qui n'a pas pris positive-
^') Ce n'est pas le médecin de ce nom. ment rang parmi les Motecallemln , mais
IjÀlmohaççel est un des traités les plus b- a combattu les mêmes conclusions qu'eux
meux de la littérature arabe. ( Voir, sur ces et souvent par les mêmes arguments.
LIVRB m, PARTIE I, CHAPITRE ïïl.
mique : Maïmonide a tort d'en jager ainsi, et les historiens modernes de Ten croire.
Mais fatomisnie arabe se présente dans des conditions bien différentes de celles qui avaient accompagné sa naissance en Grèce. Là-bas, c était le terme logique de révolution des systèmes naturalistes, la conclusion à laquelle tendait la spéculation indépendante depuis Tbalès; ici, c'est une acquisition extérieure, étrangère au génie national, et venue d'un seul coup, en bloc, se superposer à la doctrine religieuse qui seule est sortie des entrailles de la race. L'adaptation se fait ensuite, aux dépens des théories annexées, et sans que jamais une inspiration unique anime ces éléments divers d'origine et de nature.
Peut-être le monothéisme peut-il s'accommoder de l'atomisme; mais l'accommodation, chez les Arabes, a été tout accidentelle, et le système n'a jamais eu de véritable et profonde unité.
Le GAlam a été avant tout une école de réaction religieuse, et c'est pour mieux combattre les philosophes qu'il s'est adjoint une philosophie. Il est inutile de chercher ailleurs la raison des incohérences et des faiblesses que nous allons y relever.
DOCTRINE ATOMKTIQUE DES MOTBCALLEMÎN. 831