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CHAPITRE IV

DOCTRINE ATOMISTIQUE DES MOTECALLEMIn.

1. L'atomi^me. — Si le système philosapiiiqoe des Motecallemin n'avait été imaginé que dans un esprit de polémique, s'ils s'étaient bornés à (r choisir dans les opinions des philosophes anciens iaut ce quils croyaient leur être ufi%(^U, ou encore à (t changer et modifier ie péripatétisme là où ils en sentaient le besoin^ en laissant subsister tout le reste f^'iî, leur doctrine se présenterait comme une sorte de syncrétisme ou d'éclectisme , sans franchise et sans netteté. On trouverait quelques tâtonnements à l'origine, du mélange et de l'incertitude par la suite, des efforts pour concilier ou absorber les éléments hétérogènes.

Il en va tout au contraire : rien de plus clair, de plus résolu que le point de départ de leur physique, et l'uniformité, l'identité absolue chez tous les Motecallemin du principe qui leur sert de base, nous est même une preuve qu'il s'agit bien d'une acquisition étrangère, faite d'un seul coup, avant tout choix et toute réflexion (^). Deux mots résument cette physique : les aUjmes et le vide.

Ainsi présenté, le système semblerait devoir être identique à celui de Démocrite qui, le premier, a associé ces deux idées; l'exposition prouvera que ce n'est là qu'une apparence.

^') Guide de8 égarés, I, 36 1. (Trad. car non seolement ib n*a valent pas à leur

Munck. ) disposition les puvres de Dëmocrite , mais

^'^ Schmoelders, p. i3&. Rien n*est encore ih auraient dâ sulûr les tendances

plus fuux que ce jugement. syncrétistes des eoinmentateors syriens

^'> Ce qui serait impossible si la doc- qui ne Imuaient à mcuh mfMtème son ùui^

trine était tirëe de la tradition grecque, griié.

On est assez embarrassé pour trouver l'expression directe et fidèle de Tatomistique arabe. Schmoelders, qui prétend n^avoir recours qu'aux sources pures, montre trop d'inexpérience philosophique pour qu'on s en rapporte à ses résumés. Ne dit-il pas quelque part (*) que la matière se réduit, selou le Gaiâm, à des corpuscules élémentaires, (rmo^cii/^» ou monades y si l'on veut se conformer à ia dénomination de Leibniz?)? Un tel terme, appliqué à l'espèce de phénoménisme que nous allons exposer, suflSt à nous mettre en défiance.

D'autre part, il néglige de documenter ses propositions : on ne sait pas même à qui est empruntée la théorie qu'il présente dogmatiquement dans l'étude consacrée (^) aux Motecallemin. Est-ce à Razi, à Nasafî, qu'il suit habituellement? est-ce à Sharestani ou à Nizam dont il cite çà et là quelque opinion? On l'ignore. Il faut donc nous rabattre sur le Guide des égarés ^ quilte à en contrôler au besoin le témoignage.

La première proposition du Galâm^^' est que «rTunivers entier, c'est-à-dire chacun des corps qu'il renferme, est composé de très petites parcelles. . . Il n'est pas possible qu'il existe un corps quelconque qui ne soit pas composé de parcelles pareilles par juxlaposition^^^; de sorte que la naissance, c'est lareuitûm, et la destruction , c'est la separatioti d.

L'explication ne s'étend pas seulement aux corps, mais à toutes les substances en général; l'âme même n'y échappe pas. «r Au sujet de l'âme, dit Maïmonide (^), les Motecallemin sont divisés : selon

î*> Pageio5.

^'^ On vise ici principalement Fëlude sur ]e» substances , p. 175 et suiv.

^'^ Gutde des égarés, p. 375-876. Pour toutes les tb^ries extrait^ du More Nebouchim, nous devons rendre un hommage de gratitude h M. Ad. Franck dont les comptes rendus, insérés dans Phiiosophie et religion , mnis ont singulièrement

aidé h en pénétrer le sens. La confusion du texte rend un tel secnurs précieux.

^*^ Note de Munck : «rCrest-A-dire les atomes se joignent les uns aux autres, mais ne forment pas de mélange, car, étant indivisibles, ils ne sont point susceptibles de se confondre par fusion. ^ (Page 378.)

t*> Page 387.

DOCTRINE ATOMISTIQUE DES MOTECALLEMIn. 333

Topinion dominante, elle est un accident existant dans un seul de tous /^jfa^omesdontrhomnie, par exemple, est composé, et si l'ensemble s'appelle animé, c'est parce que cet atome en fait partie. Il y en a qui disent que rdine est un corps composé d'atomes subtils, atomes qui, sans doute, sont doués d'un certain accident qui leur est particulier et par lequel il devient une âme; et ces atomes, disent-ils, se mêlent aux atomes du corps; par conséquent, ils ne renoncent pas à voir dans l'atome un accident, d

Il n'est pas jusqu'à la Raison qui n'ait ainsi l'atome pour substratum et n'en soit, au fond, une manière d'être : «rQuant h Yintelligence^^K je les vois convenir d'un commun accord quelle est un accident [existant) dans un des atomes de l'ensemble intelligent, t)

On voit que, dès le début, la double origine de l'atomisme arabe se manifeste : ceux qui disent a que Tâme est un corps composé d'atomes subtils^ suivent évidemment Démocrite (^) ; les autres, ceux qui a font résider l'âme dans un seul atomes, suivent les philosophes vaïseshikas, dont nous avons analysé la théorie, en traitant de l'atomisme hindou ^^). On se rappelle en effet que, d'après Kanada, l'âme est «ténue comme un atome i) et que le Manas est un (r atome animé, doué de consciences, et communiquant cette faculté à la personne.

Mais, d'une part comme de l'autre, la solution adoptée par le Galâm a l'avantage d'être parfaitement déterminée : en aucun cas, elle n'offre aucun rapport avec le péripatétisme , sous aucune des formes que le syncrétisme alexandrin et syrien a pu lui donner.

On est donc en droit de poser à nouveau , au point de vue théorique, cette fois, et non plus historique, la question de savoir pourquoi les Motecallemfn se sont attachés à ce système.

^'^ Page 388. plus récents en eossent dëmoniré la fiios-

^*) Maîmonide n'indique que cette ori- seté, comme, par exemple, i'hypotkèêe

gine : «rlls choisirent dann les opinions den des atomes et du vide.n (T. I, p ,3àû.) pAi/iMopin anirteiu tout ce qu'ils croyaient ^'^ Voir le pr^nt ouvrage, liv. I,

leur être utile, bien que les philosophes ch. m, p. Sg et suiv.

Uà UVRE III, PARTIE I, CHAPITRE IV.

Laissant de côté l'explication de Maîmonide, qui persiste à affirmer qu'ils cherchaient seulement cr comment Tètre Jmfoii exister pour qu il pût servir de preuve de la vérité de leur opiiuoii(^)i, M. Renan dit que « 1 alomisme se recommandait à eux par ce faux air de netteté qui séduit le vulgaire (^^ ^.

La raison ne vaut pas mieux, je veux dire qu'elle ne témoigne pas d'un esprit plus équitable.

Il est singulier que ni M. Munck ni M. Franck n'aient pris la peine de nous renseigner à cet égard. Nous croyons pourtant que la solution est toute simple et se présente d'elle-même.

Il faut écarter d'abord les considérations d'origine , sur lesquelles nous nous sommes assez expliqué; le doute porte sur ce point unique : en soi^ le système atomistique convenait-il mieux qu'un autre à l'état d'esprit des Motecallemîn, c'est-à-dire des théologiens orthodoxes de l'Islam?

£h bien, la réponse ne peut faire doute : oui, latomisme était la doctrine qui s'accommodait le mieux au but poursuivi par 1q Galâm.

Que cherche, en effet, le théologien arabe ? A établir que Dieu est le principe unique, Tunique auteur, ordonnateur, conservateur de toutes choses.

Donc toute doctrine qui tendra à ramener à Dieu toutes les raisons d'être du monde conspirera avec ses intentions. Or le moyen d'arriver à ce résultat est évidemment de diminuer jusqu'à roxtrérae limite la part de l'élément matériel associé au plan divin dans la genèse de l'univers.

Ce n'est point ainsi que l'avait compris Aristole, qui plaçait le dualisme à la base des choses et admettait la nécessité d'une coopération initiale de la matière avec l'Intelligence suprême, pour produire le Cosmos.

Cette part de collaboration avait été singulièrement augmentée

^'* Guide des égarés, L I, p. 3/i4. — ^'^ Averroès, p. 107.

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par ses successeurs, et particulièrement par Alexandre d'Aphrodisias, qui en était venu à faire de la matière le principe véritable de Tétre, bornant l'action divine à la mise en branle de réner[;ie qu'elle recèle en puissance (').

Même chez Averroès, la matière est caractérisée avec bien plus de précision que dans le péripalétisme : elle n'est pas seulement la faculté de tout devenir par la forme qui vient du dehors, la forme elle-même est virtuellement contenue dans la matière ^^\

En un mot, la nature a une existence indépendante de Dieu, et celui-ci ne fait que régler une activité qu'elle tire de son fonds.

L'atomisme coupe court à toutes ces hérésies. Réduite à des corpuscules inertes, qui ne peuvent ni se diiïéi^encier ni s'associer que par une intervention extérieure, la matière, si elle garde sa substantialité (qu'elle tient du reste ici d'un acte créateur renouvelé à tout instant), perd toute sa spontanéité, son autonomie, sa «r suffisances, avTopxêia, disaient les Grecs.

Tout ce qui existe concrètement étant le résultat d'une combinaison, et toute combinaison réclamant le concx)urs de la volonté divine, il s'ensuit que la matière est annihilée comme cause distincte, et que toute réalité revient à Dieu. L'acte créateur qui produit les atomes et l'acte conservateur qui leur maintient l'existence ne suffisent même plus : il faut qu'il s'y joigne d'une façon continue un acte organisateur expliquant les formes et les lois que revêtent les choses par la composition des éléments amorphes.

Voilà qui justifierait certainement le choix des Motecallemîn, s'il y avait eu a choix t) proprement dit dans la direction de leur système. Nous avons montré qu'il n'en était pas ainsi, et qu'on ne pouvait supposer un calcul de polémique; les inQuences historiques suffisent largement àrendre compte du fait. Mais il faut, en revanche,

• ^*) Sar cet aspect de rAlexandrisme et ^'^ Voir ie DicL de» scjML , artide/i»«

sur rimportance qu^il a prise en philoso- Roiehd, par Muack. Cf. Renan, Atmroès,

phie, voir le P. Pon^anatti de Fioren- Même chez les Aver;t>îstes postérieyrs,

tino. la malière garde une certaine activité.

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