‹ Histoire de la philosophie atomistiqueChapitre 29 sur 64 · UVRK III, PARTIE I, CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

UVRK III, PARTIE I, CHAPITRE IV

cesser d'y voir uu simple accident amené par un concours de causes aveugles. Les Motecallemin se sont montrés aussi avisés que fidèles en gardant la doctrine que leur avait apportée la tradition indienne, et que la philosophie grecque leur présentait sous une autre forme à laquelle les attaques des péripatéticiens, ennemis de l*Islam, venaient prêter un surcroit de crédit.

Ils ont d'ailleurs parfaitement compris les conditions de la théorie : l'atome n'étant pas, à cause de sa petitesse, objet de perception, ils admettent, comme Kanada et comme Démocrite, que cette conception est d'origine rationnelle, cr II y a trois sources (') où nous

puisons notre savoir : les sens, Ventendement et la révélation

Les sens seuls ne perçoivent que la matière ^^), sans comprendre les lois auxquelles elle est subordonnée ('). . . Il ne faut pas oublier que la raison est au-dessus des sens, que c'est elle qui juge, et que les perceptions des sens ne sont point valables dès qu'elle s'y oppose . . . Ily a des choses qui échappent toujours aux sens y par suite de la faiblesse de ceui-ci.^

Schmoelders^*) reproche à Maïmonide de n'avoir pas compris cette distinction et d'avoir voulu y trouver l'aflirmation <r que nous ne pouvons avoir aucune confiance dans les sens, qui sont presque toujours exposés à Terreur?). Il n'a pas tort d'en juger ainsi, encore que l'ensemble de son exposition mérite la plupart des critiques que lui assène durement M. Munck^^l

C'est donc de la raison et non de l'expérience que sont déduits les caractères essentiels des atomes. Le premier est YindwmbUùé. Maïmonide semble indiquer qu'elle n'était point contestée : «rlls soutenaient que l'univei^s entier est composé de très petites

(*^ CitëparSchinoelder8,p. i&oelsuiv. page &i6 : tr Beaucoup de choses leur

^') n but entendre ici les iubstanees échappent, stnt à coûte de la eubtUifé d»

matérielleê composées. corps perceptibk , comme ils diseiU m sm-^

(') C*e8t-à-dire la composition olo- jet des atomes, ji mique. ^^^ Édit. du Guide des égarés, note.

^*' Schmoelders, p. i&/j; Maîmonicie, p. âoo, et Dict.phil., article Mmmomii,

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parcelles çwt, à cause de leur sublilttéy ne se laissent point diviser ^^^v. Mais Schmoelders nous apprend qu'il y avait là une question et un débat. On compte , selon lui(^), quatre opinions sur les corps simples. Ecartons celle des philosophes qui pensent, avec Aristote, que (ries parties possibles des corps n existent pas réellement et que les corps les plus petits sont toujours susceptibles d'une nouvelle division t). Voici la solution du Galâm : crLa plupart des dogmatiques (Molecallemin) supposent que les corps simples consistent en de petites parcelles qui ne subissent aucune division ultérieure^ de manière que ces parcelles sont en nombre fini (dans chaque corps). ^ Nizamt*^ paraît avoir voulu concilier les deux systèmes, en admettant la réalité des atomes, mais en prétendant que le nombre en est infini dans chaque corps. Cela prouve tout simplement qu'il n'était pas très familier avec la dialectique, car Tinfiniment petit peut être admis comme possible, non comme réel. Une autre conciliation, aussi peu fondée, est celle de Shahrestani (^) qui croit inversement que les corps ne sont pas divisés en parties actuelles, mais que les parties possibles sont en nombre fini; ce qui est contraire à la logique.

Ces variantes sont peu importantes, mais elles prouvent que le problème était rationnellement discuté, et, chose remarquable, tranché dans un sens opposé au péripatélisme. Schmoelders nous a d'ailleurs conservé l'argumentation suivante, qui oiïre un véritable intérêt : a Définissant les corps ^^) comme un objet qui a trois dimensions, les philosophes ne peuvent pas contester la divisibilité des corps perçus par les sens. Il reste donc seulement à prouver que les parties ne sont pas divisibles à l'infini. Or il nous est impossible de concevoir (*' un nombre fini ou infini sans Vunité; s'il n'y a

^'^ T. I, p. 377. ^*^ Schmoelders, EmoI, p. 175.

w £«fli, p. 175. <*' /*ia.,p. 176.

^'^ Docteur Motazëlite , qui se rattache ^^^ Schmoelders met rrimaginer?) ; je

au Calâm. Il vivait au m* siècle de notre corrige le mot, non d'après le texte, mais

ère. (Paprès les exigences du sens.

|1IPBI«»«IK !IATI01lâir.

pas d'unité, il n'y a pas de nombre. Noas pouvons par conséquent toujours distinguer une certaine quantité d'unités finies dans on corps composé de parcelles infinies mais fini de volume. Donc, si nous prenons d'un tel corps A, par exemple, huit unités finies, et que nous les joignions les unes aui autres de sorte qu'elles soient partout en contact, il en résultera un corps B dont les parties sont finies. Entre le volume de B et celui de A, il y aura une certaine proportion; mais la proportion des points de contact des parties de A avec celles de B sera la même, c'est-à-dire sera celle des unités avec les unités, ou, en d'autres termes, sera celle do fini avec l'infini, ce qui est absurde.

(T — Si l'on répliquait: «rNous nions précisément les parties finies, (ries unités que vous supposez t), on prouverait par là qu'on oublie que parlant où il y a dwiiiony il y a austi nombre^ el quê^ dam le» nombres infinis atiêsi bien que dans les nombres fmU^ les uniiés sani indispensables, n

Nous ne croyons pas nous tromper en déclarant que cet argument est de première valeur et n'a pas d'antécédent dans la philosophie grecque. C'est plutôt dans la philosophie indienne qu'il en faudrait chercher, car l'exemple choisi rappelle d'assez près celui du cr grain de moutarde 19 que nous avons relevé en traitant de Kanada. D'un côté, on oppose une quantité finie à tine quantité prétendue infinie, en observant que la seconde est un multiple déterminé de la première; de Vautre, on oppose l'une à l'autre deux quantités prétendues infinies et inégales. L'esprit du raisonnement est le même et la conclusion identique.

Par malheur, Schmoelders omet de nous dire quel est l'anteur ou le commentateur qu'il résume ^^\ et encourt ainsi le reproche de légèreté que M. Munck lui a plusieui*s fois adressé.

D'autres preuves avaient encore cours chez les Motecallemîn. En voici une : «rLe point est, suivant les philosophes, une chose réelle

^^^ Faut-il en bîre hoDneor li cet Ahron-ben-Elie qui a précis^ent dismtë la prés<*nte Ihëorie, el doat Munck nous cite IV Arbre de la vie^) , (cliap. iv) ?

DOCTRINE ATOMISTIQUE DES MOTECALLEMIn.

mais indivisible ('). Or, s'il est substance, comme nous le croyons, notre problème est résolu ; sinon, il est accident, mais accident d'un objet contenant qui ne peut plus être divisé. Cet objet est donc une substance simple et réelle à la fois^^). n La déduction est sans portée, car elle repose sur ce postulat, que le «t points a une réalité indépendante de nos conceptions. Aristote a fait justice des conséquences qu entraîne ce passage inconsidéré de la logique à la metaphysique. .

Le dernier argument qui nous a été conservé est d'un autre ordre : il a pour but d'établir que la divisibilité à l'infini n'est pas la condition nécessaire de l'espace ni du temps, comme le soutenaient les péripatéticiens, qui s'appuyaient sur cette condition prétendue pour affirmer la divisibilité de la matière.

(f II est avéré ^^) que le mouvement qui a lieu dans l'instant actuel est réel, car s'il n'était que dans le passé et dans l'avenir, il n'y aurait aucune réalité pour le mouvement, vu que ni le passé ni l'avenir n'existent. Or le mouvement de l'instant actuel est indivisible, sinon une partie en serait avant l'autre, c'est-à-dire ne serait pas actuelle. Mais le mouvement actuel étant indivisible, l'intervalle parcouru dans cet instant l'est également. Donc, cet intervalle étant une partie indivisible, il y a des choses réelles qui ne sont pas divisibles à l'infini. ?)

Il est inutile de faire remarquer combien cette conclusion dépasse les prémisses; nous ne trouvons là qu'un écho des sophismes de Zenon. Cette cr preuve ?> doit dater de la période de décadence du Calâm, et elle est manifestement inspirée par la philosophie grecque contre laquelle elle est dirigée.

Les Molecallemin admettaient ïidentité primitive des atomes : «Toutes ces parcelles sont semblables, dit Maïmonide (^) et pareilles les unes aux autres, et il n'y a entre elles aucune espèce de difFé-

^'^ L'assertion est inexacte en ce qui concerne la réalité do point « si Ton a en vue Aristote.

^*^ Scbinoelders, Essai, p. 176.

^*^ Ibid., p. 177.

^*^ Guide des égarés, 1. 1, p. 877.

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rence'^N. Il est juste d'ajouter que celte identil4^ est simplement négative, car ces atomes n*ont par eux-mêmes absolument aucune détermination qui puisse leur constituer une essence : ni la pesanteur, ni la (igure, ni même Tétendue, comme nous le verrons tout à riieure. La théorie diffère ainsi sensiblement de celle de Démocrite, avec laquelle elle présente tout d'abord une ressemblance apparente. Les atomes du Galâm sont de pures substances; toutes les qualités et actions sont des accidents que Dieu leur attribue arbitrairement. Il ne peut donc être question d'une similitude véritable entre eux. La matière positive s'évanouit du coup, et le naturalisme perd la base solide que lui avaient donnée les physiciens grecs.

Destinés, comme nous l'avons dit, à recevoir de Dieu tonte détermination différentielle, les atomes sont absolument simplet et mm quantité^ ce qui demande explication.

La simplicité se prouve facilement : a Les philosophes (^^ soutiennent que le corps est composé de matière et de forme. Dans tout corps, disent-ils, il y a deux choses à distinguer : il est un entier, mais susceptible de disjonction; la chose qui fait du corps une unité est la forme; celle qui reçoit celte forme s'appelle matière. Nous répondons : à quoi bon supposer deux êtres quantitatif distincts là où il n'y en a qu'un seul? Le corps est le seul objet contenant; tout ce qu il renferme sont seB accidents. Ce que vous nommez disjonclion, c*est la pluralité et l'union, c'est l'unité. Or pluralité et unité ne sont, même selon votre opinion, que des accidents réels; nous les croyons, nous, de pures conceptions de l'esprit; mais dans aucun cas ce ne sont des êtres contenants (^'."n Le corps primitif est donc simple, non seulement parce qu'il est indivisible dans l'ordre de

^'^ irTous les corps sont composta ^^' La forme incorrecte et îoél^fante

d'atomes pareils et ne diflerent les uns de cette argumentation doit appartenir «

des autres que par les seuls accidents, y* Scbmœlders. Son inexactitude k citer est

( Maïm. , 1 , 398. ) le plus grave Aéhwi de cet ërudit d'ailleurs

•*^ Scbmoeldei*8 , Essaie p. 177. plein de mérite.

DOCTRINE ATOMISTIQUE DES MOTECALLEMÎiN. U\

lexleiisioa, mais qu'il ne renferme en soi aucune complexité d'éléments. Ce n'est pas tout : l'atome n'a crni quantité ni étendue (^)^; (fia substance simple n'est dans aucun espace ^ quoiqu'elle occupe une position limitée '*^U; c'est-à-dire que l'atome est un corps sans dimensions, le potn( considéré comme premier élément de l'étendue et circonscrit, séparé par des limites de ce qui l'entoure, mais incapable à lui seul de constituer l'étendue.

Un autre passage du More Nebouchim^^^ éclaircit cette théorie : (t Chacune de ces parcelles est absolument sans quantité, mais lorsqu elles sont réunies les unes aux autres,' cet ensemble a de la quantité et alors est un corps. Selon l'opinion de quelques-uns, dès que deux de ces parcelles se réunissent, chacune d'elles devient un corps, ce qui fait deux corps. 79

Négligeons cette dernière solution qui paraît être un expédient li^que pour expliquer comment les atomes, qui n'ont point de dimensions, peuvent, en se composant, former des corps étendus (^), et, par conséquent, pour répondre aux objections de Saadia^^), qui, parait-il, portaient principalement sur ce point.

Si l'on entend bien la thèse des Motecallemin , les objections tombent d'elles-mêmes. Or cette thèse est précisément celle que nous avons reconnue chez Kanada, et que nous avons résumée ainsi :

1® L'élément premier qui constitue la matière est inétendu et imperceptible;

3^ Deux éléments de cet ordre forment une apparence phénoménale, une étendue simple^

3^ Pour faire un solide, il faut trois atomes déterminant les dimensions.

^') Munck , DkL phii, (article Arabes) , ^^^ Cf. Munck , note au A/or. Keb. ,L\,

^^ Maïm., Guide des ég., 1. 1, p. i85. ^'^ Saadia, Croyances et opifdons, liv i,

^""^ Ibid., t. I, p. 377. cb. 1? (cite diaprés Munck).

m LIVRE III, PARTIE I, CHAPITRE IV.

Dans toute la philosophie grecque, on ne trouvera pas une seule proposition pouvant être interprétée dans ce sens. Partout, chei Âristote comme chez Démocrite, chez Platon comme chez Ëpicure, retendue est considérée comme l'attribut inséparable de la matière; tous les atomistes de lancienne et de la nouvelle école la reconnaissent comme telle. 11 faut donc résolument renoncer à rattacher ici les Motec^llemin à la tradition hellénique. La filiation hindoue est évidente.

Nous ne nous attarderons pas à faire ressortir les mérites de cette théorie, déjà appréciée lorsqu'elle se présentait, avec Kanada, sous une forme plus directe et plus originale. Elle nous conduit à examiner quelle est, en dernière analyse, la nature des atomes, ainsi dénudés de toute qualité essentielle, et à nous demander s'ils méritent bien le nom de tr substances i? que leur donne toujours le langage de la scolastique arabe.

Il semble que, pour nous, la caractéristique de la substance soit la durée , c est-à-dire la continuilé dans le temps. A cet égard, Talome du Calâm ne mérite pas ce litre : le temps est divisé, comme l'espace, en particules indivisibles qu'on appelle les instants; chaque atome créé dure* un instant, et, s'il persiste, c'est par renouvellement de l'acte créateur.

Maïmonide^*' rapporte cette théorie des Motecallemin à celle d' Aristote établissant la correspondance de l'étendue, de la durée, et du mouvement local : rr Selon lui, les trois choses sont dans un même rapport mutuel au point que, lorsque l'une d'elles se divise, les autres se divisent également et dans la même proportion. Ils étaient donc forcés de reconnaître que, si le temps était continu et susceptible de division à FinRui, il s'ensuivrait que cette parcelle, qu'ils posaient comme indivisible, est nécessairement divisible, et que, de même, si l'on admelUit que l'étendue est continue, on serait forcé d'admcUro la divisibilité de cet instant

•'^ Guide des effarés , t. I, p. 38o.

DOCTRINE ATOMISTIQUE DES MOTEGALLEMIn.

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de temps que Ion posait comme indivisible, ainsi que Ta exposé Aristote dans YAcroasts^^Kn

Il est possible, en effet, que les Molecallemin aient été entraînés, par esprit de symétrie, à calquer leur théorie du temps sur celle de l'espace ; mais ils n'admettaient pas lassimilation qu'Aristote établit entre le temps et le mouvement. C'est du moins ce qui ressort de la longue et intéressante exposition que donne Schmoelders sur ce point de la doctrine ^^K La définition d'Aristote et de ses partisans, que «le temps est la mesure de lextension du mouvement i), nest pas acceptée des Molecallemin, qui contestent le fait sur lequel elle se fonde. Aristote suppose le temps comme un être ayant la capacité de renfermer en lui les intervalles : crPour qu'il fût tel, il faudrait que deux parties, deux moments existassent à la fois; mais, dans le temps, il ne s'en présente jamais deux : quand un moment est présent, l'autre n'est plus, en sorte que cette mesure de l'extension n'a pas de réalité.?)

En somme, la limitation de l'existence matérielle, dans le sens de la durée, parait se rattacher plutôt à la conception de Dieu. Non seulemejit les Motecallemin ne veulent pas que l'atome, même créé par lui, possède en soi une qualité, une attribution quelconque, mais ce fantôme d'être, qui lui revient en tant que suIh stralumj ne doit avoir aucune consistance propre : il faut que Dieu lui renouvelle à tout instant le don qu'il lui a fait.

Y a-t-ii là une raison suffisante pour déclarer que les atomes ne sont pas des substances véritables? Nous ne le pensons pas.- Gette théorie est, après tout, fort analogue à celle de Descartes, et

^') Il 8'agit de la physique {Physica atucuUaUo)^ liv. VI , ch. i et soiv. , où Ari»toie expose que ce qui est continu ne saurait être compose de parties indivisibles, et où, après avoir ëtaUi la continuité et la divisibilité de la grandeur ou étendue (liéytdosy fiijficotf), du temps et du mou^ vemenl, il démontre que ces trois cboses

continues sont liées ensemble par un enchaînement mutuel , et que ce qui se dit de Tune dédies se dit nécessaii^ement aussi des autres (voirch. u).

^*) EêMt, p. 1 65«Munck , |ieu favorable a Schmoelders, renvoie le lecteur li cetle partie de son exposition. (Trad. de Maimonide, 1 1, p. 38].)

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