DOCTRINE ATOMISTIQUE DES MOTEGALLEMIN
du feu se mût vers le centre, et le globe terrestre vers la circonférence; . . . qu*il pourrait y avoir un individu humain de la dimension d'une grande montagne, ayant plusieurs tètes et nageant dans Tair; ou bien un éléphant de la dimension d'un moucheron et un moucheron de la dimension d'un éléphants, et un certain nombre d'autres sornettes que ses adversaires lui proposaient comme cr difticultés t). Mais ses partisans ne reconnaissent comme admimblen que les faite qui sont conformes à la réalité, telle que l'expérience nous la montre.
Suivons, en effet, l'exposition d'après le texte de Maîmonide luimême (^) : (r Si cet être, disent-ils, a des formes connues, des dimensions déterminées et des conditions Bxes?) — (j'arrête ici le critique : dois-je donc croire qu'ils admettaient tout cela, quoique vous veniez précisément d'affirmer le contraire?) — cr si cet être a des conditions fixes qui ne subissent ni altération ni changement, ce n'est là qu'une simple habitude. Ainsi, par exemple, c'est l'habitude du souverain de ne traverser les rues de la ville que sur une monture, et on ne le voit jamais autrement, quoiqu'il ne soit pas infiTdmissible pour la raison qu'il puisse parcourir la ville à pied; au contraire, personne ne doute que cela ne soit paisible et l'on admet que cela puisse arriver. . • 7). Cette distinction est précisément celle que nous avons indiquée plus haut, et Maîmonide avoue ainsi ingénument que les Motecallemîn ne mettaient pas tous les cr possibles^ sur le même rang. (rDe même (disentrils) c'est le cours de l'habitude que l'élément terrestre se meuve vers le centre, et le feu vers le haut, ou bien que le feu brûle et que Feau rafraîchisse; mais il n'est pas inconcevable pour la raison (c'est-à-dire il n'est pas impossible) que cette habitude puisse changer. ^
Analysez ce raisonnement dans tous les sens, torturez le texte comme il vous plaira, et vous n'en ferez sortir qu'une chose : la conlingenee des lois de la nature.
'^ Gw'de de» égarée, 1. 1, p. Ao3.
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Des laigy certainement. Car qu'est celte (rhabitudei) qui régît les choses? Dans plusieurs passages, le mot semble désigner uae disposition de notre esprit^ amenée par ia similitude des expériences; mais ici, et ailleurs encore, crThabitudev est présentée comme nettement objective^ comme indiquant une manière d'être constante, distincte assurément de la nécessité, mais n'ayant rien de commun avec le hasard, cr Cest Dieu qui a établi coinme une chose habtiueUe que celte couleur noire, par exemple, ne naquit qu'au moment où l'étofle s'unit à l'indigo (^). <n M. Munck, qui craint que la traduction ne soit pas assez claire , y accole cette note : (t Littéralement : c'est Dieu qui a fait courir rhabitude^ c'est-à-dire Dieu a voulu que cela arrivât habituellement, t) Il est vrai qu'il ajoute : trsans en foire une loi de la nature?); mais quelle idée M. Munck se fait-il donc des lois naturelles? Ne les considère-t-il pas comme contingentes? Les croit-il, comme Descartes, dérivées de la raison pure?
La théorie qui se dégage de ces citations, que bien d'autres viennent corroborer (^), est, à coup s&r, moins voisine du scepticisme que celle de l'Ecole anglaise, que nous lui comparions tout à l'heure. Les positivistes ne veulent voir dans nos concepts de substance, cause, ordre, que des associations subjectives; ici les Motecallemin expliquent la forme de ces associations et les ratr tachent à des manières d'être permanentes et générales que prend le monde par la volonté de Dieu. Sans doute, ils ne pensent pas que Dieu soit lié par cette ordonnance qu'il a donnée à l'univers, et ne veulent lui imposer aucune nécessité, aucun Fatum; mais, comme tant de spiritualistes, ils ont foi en la constance divine, et ces habitudes ont tous les caractères des crloisn.
Aussi bien, si l'on prend la peine do le suivre jusqu'au bout, s'aperçoit-on que Maïmonide finit par trouver l'opinion des Motecallemîn moins ridicule. Il reconnaît qu'ils établissent une différence entre les choses contingentes, qui sont possibles, ou pro-
^*' Voir Guide des effarés , I, 899. — ^*' Ibid,, I, 400-^07, 4i i-4i3, /isO-^sS.
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bables, ou admissibles, et les choses de raison, qui metteul en jeu le principe de contradiction. Ainsi n admettent-ils pas comme possible cr l'existence d'une substance sans accident ou d'un accident sans substratum'^^i); et la manière même dont Maimonide les fait raisonner n'a rien qui choque le bon sens : «c L'être a été fait'^' par la volonté divine « il n'est pas le résultat de la nécessité; et quoiqu'il soit fait de telle manière, il est admissible qu'il eût pu être fait autrement, à moins que la conception de l'intelligence (la Raison) ne décide qu'il ne saurait être autrement qu'il n'est, d
D'après cela, je ne saurais accepter sans réserves le résumé que MiM. Munck, Renan et Franck donnent de la physique du Calâm : cr cette philosophie déchire tous les liens de la nature (^) n, dit Tun; (relie aboutit, dans l'ordre nature], au plus complet scepticisme^, dit l'autre (^); (telle réduit à l'état de pur néant la science et la nature qu'elle ruine?), dit le troisième (^l La conclusion est certainement excessive; elle va même au delà des sévérités polémiques de Maimonide.
La vérité est qu'on doit reprocher deux choses à ce système.
La première est de ne tirer aucun profit théorique de l'hypothèse atomistique. En écartant les groupements et les combinaison.s, les Motecallemîn se sont privés des seuls avantages que pouvait leur valoir la division particulaire. Ils n'ont utilisé celle-ci que pour amoindrir, dans le sens de l'étendue comme de la durée, la réalité de la matière, et lui enlever toute consistance qui pût limiter l'infinitude divine. Leur matière, comme on l'a dit, n'est plus qu'une pure et simple possibilité qui ne mérite pas le nom de substance et ne joue, en aucune façon, le rôle que les véritables atomistes lui attribuent.
La seconde critique est tirée de la direction inattendue que
(*) CeUc formule, qui exclut le phëno- ^'^ Diet. des se. phil., artide An^s,
monisme proprement dit, se trouve dans par S. Munck. Maimonide, t. I, p. 891 et io5. ^^^ Franck, PhU. et reKg., p. 119.
(*' lUd., p. /ii9. ^^' Renan, Àverroh.
tiir«iiiB«iK tâTiexitr.
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prend tout à coup ie système. La nature, n ayant plus de substance propre, se trouve réduite à un jeu de phénooiènes dont la raison n'est pas en elle , mais dans la volonté de Dieu , ce qui évoque ridée .d'une sorte de Panthéisme phénoméniste fort analogue à certaines doctrines de l'Inde.
L'illusion sensible ^ qui nous fait considérer comme cohérentes et continues des séries cr d'accidents ii infinitésimaux et indépeiH dants, ne rappelie-l-elle pas la grande Maïa des poèmes sanskrits, que les Soufis de Perse, précepteurs de l'Islam après les Grecs, avaient recueillie dans leur théologie? N'oublions pas que Gaxiali^'), le génie le plus orienta! de la race arabe, sans s'attacher explicitement aux Motecallemtn, s'est fait le défenseur de leur théorie de la substance et de la cause, et qu'Averroès (^) l'a dénoncée comme une invasion du mysticisme, menaçant tout l'édifice rationnel de la philosophie.
Le vide. — D'après Maïmonide, les Motecallemin auraient emprunté aux Grecs l'idée du vide en même temps que celle des atomes ('). Gomme l'hypothèse d'un espace non occupé par la matière et destiné à permettre à celle-ci de se mouvoir atteste une culture très développée, je croirais sans peine qu'elle a été prise par les Arabes à Démocrile et qu'elle n'est apparue qu'assez tard dans le Galâm. Elle n'a pu, en effet, être transmise par les Hindous, qui ne paraissent pas lui faire place, au moins explicitement, dans leur physique.
Au xni® siècle, l'existence du vide motivait la seconde proposition des Dogmatiques (^) : crlls croient. . . qu'il y a un ou plusieurs espaces où il n'y a absolument rien, mais qui sont vides de tout corps et privés de toute substance. Cette proposition leur est né-
^*) Sur l'influence du mysticisme sou- DieL de9 «c. pUL (article de Munck sur
fique, voir Dict. des se. phiL, article Ga^ Aven*oès); Renan, Averroh. zali, par Munck. ''^ Guide des igarAt, 1 1, p. 3h%,
^*) Yoir DestruetiodestructioHis,cïï.\Yn; ^^^ Ibid., p. 379.