UVRE III, PARTIE I, CHAPITRE V
Bien que les preuves de la création soient ordinairement présentées au point de vue de la réfutation et dirigées surtout contre la théorie péripatéticienne de Téternité de la matière, nous pouvons juger, par l'exposition de Maïmonide, des raisons directes qu'invoquaient les Motecallemtn. Plusieurs offrent un véritable intérêt et semblent indiquer que Técole se rendait compte des lacunes du système atomistique, tel que les Grecs l'avaient formulé.
Tel est, par exemple, le premier argument cité dans le Mm Nebouchtm (>' :
«rEn admettant une seule chose née (c'est-à-dire nouvellement produite), on peut démontrer que le monde est crée. Ainsi il est inadmissible que cet individu Zéid, qui d'abord était une molécule (guUa semtniê)^ et qui ensuite s'est transformé successivement jusqu'à ce qu'il ait atteint sa perfection , se soit ainsi changé luimême, et que ce soit lui qui ait produit en lui-même ces diverses métamorphoses.'» Voilà précisément la critique que nous avons faite à Démocrite : même si l'on prend comme donnés l'atome et le mouvement, ne reste-t-il pas à expliquer les formes systématiques et les directions coordonnées que suit la génération ?
Pour les Motecallemtn, puisque l'être n'a pas en lui-même la raison de son changement, «il est démontré qu'il a besoin d'un ouvrier qui organise sa structure et lui fasse subir ses diverses transformations W 7? .
Le second argument n'est que la reproduction de celui d'Aristote, fondé sur la (r régression à l'infinie et qui conclut par le fameux àvdyvv (/Ifivcu. D'ailleurs, sous cette formule manifestement empruntée aux Grecs, on peut le négliger, car il tend plutôt à établir l'éternité du principe du monde, quel qu'il soit, que la création positive.
Le troisième vient renforcer le premier et lui donner une portée nouvelle : (tLes atomes de l'univers doivent nécessairement être
T. 1,|). 4ai.— ^«i Ibid., p. iaa.
ou réunis ou séparés j et il y en a qui tantôt se réuni sent et qui tantôt se séparent. Or il est clair et évident que, par rapport à leur essence, ce n'est ni la réunion seule ni la séparation seule qui leur compète; car si leur essence et leur nature exigeaient qu ils fussent seulement séparés, ils ne se réuniraient jamais, et de même, si leur essence et leur nature exigeaient qu'ils fussent seulement réunis, ils ne se sépareraient jamais. Ainsi donc la séparation ne leur convient pas plus que la réunion, ... et, par conséquent, s'ils sont en partie réunis et en partie séparés, et qu'en partie encore ils changent de condition, étant tantôt réunis et tantôt séparés, cest là une preuve que ces atomes ont besoin de quelqu'un qui réunisse ce qui doit être réuni et sépare ce qui doit être séparé, ?)
Le raisonnement est irréprochable : c'est la seconde fois que nous voyons les Motecallemîn user de la considération de « raison suffisante D. Il est très remarquable qu'ils aient compris, avec Leibniz, que, pour passer du possible au réel y un objet a toujours besoin de l'intervention d'un être actuel. L'argument porte à plein contre l'ancien atomisme, qui s'en rapporte sur tous les points au hasard, c'est-à-dire à l'indétermination.
Comment Maîmonide n'en a-t-il pas compris la portée, et surtout comment les historiens qui ont suivi ont-ils fait si bon marché de toute cette polémiq ue ?
La quatrième preuve (^) passait pour la meilleure, et nous ne savons guère pourquoi, (r L'univers entier est composé de substances et d'accidents, et aucune substance n'est exempte d'un ou de plusieurs accidents. Or comme tous les accidents naissent, il faut que la substance qui les porte soit également née. li Sans entrer dans la discussion très particulière et très subtile que Maîmonide institue à ce propos (^), on se bornera à remarquer que la seconde proposition fx tous les accidents sont nés n est un postulat tiré du système du Galâm; mais qu'il suffit, par exemple, de se placer sur le ter-
^') Maïm., 1. 1, p. AqA et ^aS. — '^^ Trois hypothèses sont indiquées et eiaminées.
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raiii de Démocrile , c est-à-dire d admettre que les atomes ont des qualités constitutives, essentielles et inhérentes, pour voir tomber la conclusion.
On est ainsi conduit au cinquième argument, dit de la détermination (^) : (T II est admissible que telle chose soit telle qu'elle est par rapport à la figure et à la mesure, avec les accidents qui 8*y trouvent, et dans le temps et le lieu où elle se trouve; mais il est admissible aussi qu'elle eât pu être ou plus grande ou plus petite, ou d'une figure différente, ou accompagnée de tels autres accidents, ou exister avant ou après Tépoque de son existence ou dans tel autre lieu. Or, comme elle est déterminée par une certaine figure, ou par june mesure ou par un lieu, ou par un certain accident ou parun temps particulier, . . . c'est là une preuve quV/ y a un être qui détermine librement les choses et qui a préféré Vun des deux cas admissibles. Par conséquent, l'ensemble du monde où une de ses parties ayant besoin d'un être qui détermine, cela prouve que le monde est créé, car peu importe que tu dises déterminant ou ejjjident ou créateur ou producteur ou novateur ou agissant avec inten^an: tout cela n'a qu'un seul et même sens.?)
C'est encore une forme du principe de (r raison suffisante t), mais la conséquence en est déduite cette fois jusqu'aux sources de la déte^ mination même. Le théologien arabe conteste à Démocrile jusqu'au droit de prêter une essence, si élémentaire soit-elle, à l'atome, parce que cette qualification première (ne pouvant être tirée de ridée pure de substance qui n'implique aucune attribution) sera toujours arbitraire, et que, postulat pour postulat, mieux vaut poser en principe la détermination totale, incarnée en Dieu, que la détermination partielle et accidentelle.
La déduction est poussée encore plus loin, jusqu'à l'existence même, dans le sixième argument t^^: a Chacun accorde que l'existence du monde n'est que possible^ car s'il avait une existence né-
CM
Maïm., U 1, p. iaf). — ^'^ Ibid.y p. 4a8.
DIEU CRÉATEUR ET ORGANISATEUR. 37a
cessaire; il serait Dieu. . . Or puisque ce dont Texislence n'est que possible existe réellement^ quoiqu'il y ait pour lui une égale raison d'être et de ne pas être, c'est là une preuve qu'il y a quelqu'un ^*) qui en a préféré l'existence à la non-existence, d
Ce devait être là la raison favorite des Motecallemîn , car c'est la seule que Schmoelders nous ait transmise sur la création (^). cr Les êtres possibles, nous dit-il (toujoui^ sans citer le document où il puise), ne peuvent exister ni ne pas exister sans une cause distincte; ... il faut absolument supposer un motif qui détermine l'existence ou la non-existence de cet être. ^ La forme ici est moins nette, le sens même est altéré [motif slu lieu de cau^^)^ mais l'argument est identique de part et d'autre'''.
La polémique qui s'engagea alors entre les philosophes et les Motecallemîn sur ïétemtté ou la nouveauté du monde n'amena malheureusement aucun progrès de doctrine. Les péripatéticiens persistèrent à ne pas comprendre le sens profond de la preuve que leurs adversaires tiraient de <rla possibilités, c'est-à-dire de la condition où sont les possibles de ne passer à l'existence que par un acte déterminant. Averroès (^) se borne à rappeler que le Galâm suppose (Tun seul agent produisant tous les êtres sans intermédiaire, agent dont l'action s'exercerait au même instant par une infinité d'actes opposés et contradictoires t). Il lui suffit, pour repousser cette hypothèse , de représenter les conséquences en appa-* rence absurdes qu'elle entraine : <rle feu ne brûle plus, l'eau n'humecte plus?), exemples qui montrent bien de quelle façon vulgaire et presque mythique ce péripatéticien comprenait la causalité naturelle.
Il ajoute encore que, d'après les Motecallemîn, «rsi Dieu peut
^*) La traduction de M. Monck dit aease la d^*niëre preuve (la septième)
(r quelque ehoêen ; la correction se justifie rapportée par Maïmonide. La prolixité est
d'elle-même. * le défaut capital des auteurs arabes.
^^ Essai, p. i55 et i56. ^^^ Destrnet. désir., part. II (cité par
^'^ Técarte comme insignifiante et oi- Renan, p. m).
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faire [Kisser ({uelque chose du iion-^tre à Têtre, il peut de même le faire passer de Tétre au non-étre, et qu'ainsi la mort, comme la vie, serait l'œuvre de Dieu^'^T), ce qui ne présente, eu soi, aucune contradiction. Et, comme argument direct, ii n'en trouve qu'un : crdans le milieu de Téternité, ii ny a pas de différence entre ce qui est possible et ce qui est réel^^^T), opinion conforme d ailleurs à celle de Démocrite.
C'est évidemment là que devrait porterie débat; mais Averroès n'a ni la souplesse ni l'indépendance d'esprit qu'il faudrait pour discuter im point de cette importance, et il retombe aussitôt dans la banalité du péripatétisme d'école. Il combat même Avicenne qui avait cru pouvoir accorder aux Motecaliemîn qu'il faut faire deux catégories dans l'être, le possible et le nécessaire, et que ie monde appartient à la catégorie du possible : cr Gomment appeler simplement possible ce dont la cause est nécessaire et éternelle (^)?^
Schmoelders nous cite d'autres (t réfutations d de même genre W. En voici une qui mérite d'être rapportée comme type de sophisme ingénu: tr Toute chose preN/i/i/^ (ou créée) a besoin de l'extension, c'est-à-dire de la matière, et de la durée, c'est-à-dire du temps. Matière et temps sont donc des êtres primitifs^ incréés. ^ — Ceci encore : (tTout être produit avait, avant son apparition concrète, la possibilité d'être. La possibilité est donc un attribut réei, sinon une chose réelle ne serait rien du tout et ne pourrait jamais devenir quelque chose, n
Les Motecallemin avaient la complaisance de répondre '^^ : rr L'erreur consiste dans la supposition que la possibilité est une chose réelle. C'est une conception de notre esprit, sans réalité concrète.'"
On voit que les contemporains ont senti obscurément que le point original de la théorie, le nœud de l'explication était le parti tout nouveau que tiraient les Motecaliemîn du principe de raison
^'^ DejttrucL , eic, (voir Renan, p. m). ^^^ Comm. de la Physique, VIII, iSg.
^* Averi'oès, comm. sur Ja Physique ^*^ Essai, p. iSi-iSt).
(VIII, col. 18/1). <*^ Ibid.,p, 1D9.
suffisante, (j'est là aussi qu il faut chercher lorigine de la conception de l'ordre universel.
III. A vrai dire, l'expression est inexacte : les Motecallemin n'admettent point d'orrfre, ni de nature, ni de loi. Ils ne reconnaissent que l'action créatrice de Dieu qu'aucun destin n'enchaîne, et dont notre mot humain de <r liberté t) n'exprime qu'imparfaitement la souveraine indépendance.
Nous ne reviendrons pas sur le détail de ce système dont les plus grands avantages sont la simplicité et la clarté. Nous préférons montrer que, malgré les apparences, il n'entraîne pas l'anarchie absolue de l'univers et de la science que Maimonide et, après lui, MM. Muuck et Franck dénoncent à l'indignation des penseurs de tous les temps.
Certes, si nous les considérons au regard de nous-mêmes ou du milieu où ils se produisent, les phénomènes ont un caractère de contingence absolue, et ni l'homme ni aucun être ne peut prétendre à exercer une causalité véritable, c'est-à-dire une initiative immédiate et efficace, sur un monde soumis à la condition de la création continuée.
Certes, nos prévisions ni nos calculs, nos pensées ni nos volontés ne lient l'auteur de toutes choses, et notre esprit assiste à tout instant à un spectacle dont la raison le dépasse et le déçoit.
Mais cela signifie-t-il que l'univers est livré au hasard? Toutes les substances et tous les accidents, que nous avons le tort de croire soudés ensemble, n'ont-ils pas ce lien commun d'émaner tous de la puissance suprême? Si Dieu parmi tant de possibles a choisi ceuxci, l'a-t-il fait sans mettre en jeu les attributs que nous lui avons reconnus, la science absolue et l'absolue intelligence? Cette subordination de tout le réel et de tout le possible au <r principe de raison suffisante ^ , à la cr préférence t) , n'est-elle pas la meilleure garantie de l'ordre du monde et de sa durée?
Plus on s'avance dans ce sens, plus on se convainc qu'il y a dans
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le système du Calâm autre chose que ce qu'y ont ¥a Avenroès et Maîmonide, et que ce n'est point à tort que nous avons été condoit, en Tanalysant, à prononcer les grands noms de Descartes et de Leibniz.
Mais, une fois cet hommage rendu, il nous fkut revenir au point de départ et restreindre nos conclusions à Fobjet spécial qui nous occupe. Quel rapport y a-t-il entre la doctrine métaphysique ou plutôt religieuse que nous venons d'exposer, et la conceptioD proprement physique de latomisme? Quelles raisons, à part les influences historiques signalées, ont pu pousser les Motecallemln à lier Tune à l'autre ?
Il n'y a qu'une raison, et nous Tavons déjà sommairement indiquée au début de cette étude. S'ils ont choisi l'atome, ce n'est pas parce que la division corpusculaire leur paraissait plus propre à la réalisation du plan divin, soit par les agrégations qu'elle permet, soit à cause du sujet positif et limité qu'elle donne au mouvement : les atomistes n'admettent pas les complications de substances, et le mouvement est pour eux aussi instantané, aussi particulaire que l'atome. — Non, c'est parce que l'atomisme concède à la matière une existence si précaire, que la toute-puissauce de Dieu reste entière dans sa création.
La matière continue, même renouvelée à tout instant, aurait présenté une solidité compacte qui lui aurait constitué une sorte d'essence indépendante. Il y aurait eu des corps vivants ne faisant qu'un, des esprits aussi, des raisons, des volontés, des indivièui enfin qui, persistant par la continuité de l'acte créateur, se seraient pour ainsi dire dressés en face de Dieu, formant crun empire dans un empire?).
En somme, l'idée de latome ne servant aux Motecallemln ni à simplifier la théorie de la génération et de la corruption, ni à expliquer la transformation des fonctions par le changement des combinaisons élémentaires, on peut dire qu'elle ne joue dans la doctrine aucun des rôles qui lui compétent, et quelle n'est, aux
maius des théologiens, qu un instrument de restriction et de négation tourné contre le naturalisme.
Gela diminue quelque peu la valeur de la doctrine, mais TÉcole du Galâm mérite à d'autres égards l'intérêt de l'historien. L'honneur lui revient d'avoir inauguré une nouvelle forme de l'atomisme qui s'est perpétuée jusqu'aux confins de notre siècle : celle qui concilie l'hypothèse corpusculaire avec le dogme d'un Dieu créateur et organisateur, ou plutôt qui complète une explication cosmologique dont nous avons noté les lacunes, par la conception d'un Démiurge chargé de fournir au monde matériel les lais dont il a besoin pour s'ordonner suivant les formes systématiques de l'univers réel.
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