‹ Histoire de la philosophie atomistiqueChapitre 38 sur 64 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'Ecole du Gaiâm n a pas été la seule à conserver le dépôt des idées qui forment le fond de la doctrine atomistique. Démocrite a eu d'autres héritiers, indirects comme ceux que nous venons d'étudier, plus infidèles encore, mais dont la science chimérique postule les principes mêmes dont il a été, en Grèce, le premier interprète. Lne histoire de Tatomisme qui ne consacrerait pas un chapitre distinct à YalchinUe risquerait d'être incomplète. Si oublieux qu ils paraissent des origines proprement théoriques du système dont ils n'ont retenu qu'une seule des applications, les alchimistes n'ont jamais cessé de se rattacher à la physique grecque. Pendant tout le moyen âge, ils ont été les représentants uniques de la philosophie de la nature, ou, plus exactement, de la philosophie de la matière.

Jusqu'au temps de Bacon, de Galilée et de Descartes, ils ont maintenu, dans le secret de leur secte méprisée, enviée et ignorée, la tradition des théories qui expliquent toutes les formes différentielles, toutes les réactions et transformations des corps par des combinaisons élémentaires. Les principes, qui dominaient leurs recherches et leurs recettes, n'ont pas été inutiles à la conception monadologique de Leibniz.

Enfin, par-dessus le xvii^ et le xvui* siècle, l'alchimie vient se relier à la chimie moderne, et, fondue dans la science, y retrouve la formule alomistique d'où elle est jadis sortie.

Ce sonllà, seinble-t-il , des titres plus que suffisants à 1 attention que nous allons lui consacrer. Les beaux travaux de M. Berthelot sur la naissance et le développement de Talchimie nous font ici la tâche plus facile. S'il ne ressort pas de cette brève étude que les alchimistes sont des atomistes proprement dits, au moins rendra-t-elle évidents les rapports dejiliation qui lient cette science occulte à la grande hypothèse matérialiste dont nous suivons révolution.

1. Dans la compilation qui sert d annexe à son livre (^), M. Berthelot a fait une large place aux sources mystiques, dont il a poursuivi la détermination jusqu'au fond des plus antiques civilisations de l'Orient, en Egypte '^J, en Chaldée^, à Babylone, en Perse, chez les Juifs, chez les Gnostiques, chez les Marcosiens, etc. Les résultats de cette enquête, si probants qu'ils paraissent, ne sauraient entrer dans le plan du présent travail : l'alchimie ne nous intéresse qu'autant qu'elle se relie à l'atomisme grec, et nous devons borner notre curiosité aux preuves de cette relation.

Écartons donc les tr groupes de recettes techniques, relatives à la métallurgie et à la fabrication des alliages^, qui existaient en Egypte avant l'ère chrétienne W, et même les formulaires grecs, un peu postérieurs, dont les écrits de Dioscoride, de Pline et de Vitruve nous transmettent le souvenir. Attachons-nous à l'apparîtion des premières théories qui , dès les commencements de l'ère chrétienne, viennent donner une portée spéculative aux recherches portant sur la constitution et les combinaisons de la matière minérale. Ces théories se produisent d'abord au sein des écoles grécoégyptiennes participant, dans une certaine mesure, de la science hellénique. M. Berthelot signale spécialement cr une école démo-

^*^ Ong, de Valchîme, part. I, cb. ii, ^^ Orig. de f alchimie, p. 65-66.

p. 8-19. ^^^ Pour les documents, voir Berthelot,

^'^ Ibid,, p. 90-65. Alchimùteêgrecê, p. 900 et suiv.

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t critaine, à laquelle apparlienl Bolus de Mendès, qui avait mis ses

écrits sous le patronage du nom vénéré de Démocntet')?).

C'est une chose étrange que cette tradition, d'antiquité incontestable, qui fait du représentant le plus achevé de Timmanence et du naturalisme, Tinitiateur, en Grèce, de la spéculation occulte.. Il semble voué à la fable dès le berceau : nous avons raconté la légende de son éducation par des mages venus en Occident à la suite de Xerxès. Ses voyages dans de lointaines et mystérieutces contrées ont été un nouvel aliment à l'imagination populaire. Bref, dès Tépoque de Sénèque, Démocrite passait pour un savant praticien dans Tart de travailler les matières précieuses : <rExcidit porro vobis eumdem Democritum invenisse quemadmodum ebur molliretur, quemadmodum decoctus calculus in smaragdum converleretur, quâ hodieque coctura inventi lapides in hoc utiles colorantur (^) D. Golumelle le cite comme adonné aux sciences hermétiques^'^ M. Berthelot reste donc en deçà de la vérité en disant que cr Pline est le premier auteur qui ait transformé le caractère du philosophe rationaliste et qui lui ait attribué cette qualité de magicien demeurée dès lors attachée à son nom ^^^n; la réputation dont il s'agit est antérieure et d'origine évidemment grecque. Les tétralogies de Thrasylle prouvent qu'au temps de Tibère une certaine quantité d'ouvrages, plus ou moins teintés d'occultisme, étaient prêtés à Démocrite. Mullach, nous l'avons vu, a essayé d'y faire le départ entre l'authentique et l'apocryphe, mais la tâche e^t rude : trune séparation absolue entre les deux ordres d'écrits mis sous le nom de Démocrite est peut-être impossible à cause des imitations et des interpolations successives (^)i).

Ainsi Diogène cite, après Pétrone, des traités sur le suc des plantes, sur les pierres, les minéraux, les couleurs, les métaux, etc.;

^^' Alehimistet grecs f p. âoi. ^^- Orig. de Valck,, p. i&8. — Pline,

t«ï EfUu XG. — Voir Bertholol, HUu nat., liv. XXX, ch. ii; liv. XXIV,

Orig". de fakk., p. 71 . ch. xvii ; liv. XXV, ch. 11.

**^ Voir Berthelot, ilnd.,p. 70. ^*^ Berthelot, Ortg. de PtUck., p. lig.

LES ÉCOLES D*ALGHIMIE.

Synésius et Georges le Syncelle, des livres sur la teinture de l'or, de l'argent, des pierres et de la pourpre; Olympiodore, un ouvrage sur les Éléments : (rie feu et ce qui en vient; l'air, les animaux et ce qui en vient; l'eau, les poissons et ce qui en vient; la terre, les sels, les métaux, les plantes et ce qui en vient ^. Tout cela, conclut M. Berthelot, semble bien se rapporter à des traités authentiques (^). . Quel que soit, en somme, l'empressement des premiers alchimistes (rà se cacher sous l'égide d'un précurseur autorisé t), ce pré- ' cui*seur n'a pas dû être pris au hasard, et l'Ecole démocritaine — sinon Démocrite lui-même — a dû être la première à entrer dans la voie des recherches naturelles et des procédés d'utilisation des divers minéraux qui furent le point de départ de l'alchimie.

Bolus de Mendès a donc trouvé la tradition tout établie. Aulu- Gelle croit à une supercherie intéressée de la part du Pseudo-Démocrite et de ses pareils '^^. Il nous paraît, au contraire, peu vraisemblable que Bolus ait commis sciemment cette fraude : <ril doit plutôt s'être déclaré de ÏÉcole de Démocinte, suivant un usage très répandu autrefois. Peut-être prenait-il le nom de Démocrite dans les cérémonies secrètes des initiés. Stéphanus de Byzance, à l'article ApsintkioSy parle, en effet, de Bolus le Démocritain; de même dans les Scholia Nicandi*i ad theriaca (^) d.

Bolus semble avoir été contemporain de l'ère chrétienne. Il n'était pas le seul réprésentant de l'Ecole égyptienne. On cite encore les Mémoires démocrilains de Petesis, le Livre de Sophé et toute une littérature représentée pour nous aujourd'hui par les papyrus de Leide. Il faut y rattacher Zozime le Panopolitain, qui écrivait à Alexandrie

^*) On ne possède plus que des fragments des Pkynca et Mystica, qui ont été publies par M. BeKhelot {Les aUk, grecs). Une grande partie de cet ouvrage avait paru en iSyS à Padoue (ëditë par Pizzimenti) sous le titre de DetnocriU Abderttœ : De Arie magna, avec les commentaires de Synësius, de Pelage, de Stéphanus

d^Alexandrie. On y remarque certaines analogies avec les Problèmes d*Aristote.

^*^ (rMulta autem videntur ab hominibus istis mak solertibus hujusce modi commenta in Democriti nomen data, nobilitatis auctoriiatisque ejus perfugio utentibus.t) {NocL Ait,, X, ch. m.)

^') Berthelot, Orig. de l'akh., p. i58.

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vers le 111^ siècle, au temps de Clément et de Tertuliien. Suidas dit qu il avait composé vingt-huit livres alchimiques, perlant le même titre [Qiirocfneta) que les traités attribués à Démocrite et à Bolus'^l On ne sait guère que les noms des autres, Gomarius, Pelage FAncien, Dioscorus, Jean TÂrchiprêtre.

Vient ensuite TEcole gréco-syrienne qui comprend Africanus, contemporain d'Ëlagabale et d'Alexandre Sévère, Synésius, évéque de Ptolémaïs, ambassadeur à Gonstantinople auprès d'Arcadius, Olympiodore qui vivait sous Honorius.

L'édit de Théodose, qui fermait les temples, mit fin à la cultui'e hellénique concentrée alors autour du Sérapéum d'Alexandrie (^'. L alchimie survécut pourtant : en 620, on trouve un des derniers maîtres de la doctrine, Stéphanus, qui se réclame encore de Démocrite. cr C'est ainsi qu'on arrive jusque vers le vni^ siède, époque où 1 alchimie s'est transmise aux Arabes. Cette transmission parait avoir eu lieu en même temps que celle des autres sciences naturelles et médicales. 7) Un seul nom la représente, Sergios Resainensis qui, au temps de Justinien, traduisit en syriaque les médecins et philosophes grecs, ainsi que nous l'apprend M. Renan (^l trCela nous ramène vers la Mésopotamie, du côté d'Édesse, ville où existait alors une Académie célèbre, c'est-à-dire un centre scientifique, et du côté de Harran, où s'était développée une école qui resta païenne jusqu'au xi** siècle ^*J. ti

Là se fit la fusion avec la culture arabe où l'alchimie ne devait pas tarder à prendre un nouvel essor.

La filiation de l'alchimie arabe est parfaitement établie; M. Bertheloten a donné diverses preuves concluantes (*'. C'est avec Geber

^^^ M. Berthelot donne la liste et l'a- ^'^ Thèse latine : De pkUotopkia périnalyse de ceux dont on a conserve des palMica apud Syros (iSSa); source préfragments (o/». ait,, p. 177). ciense pour l'histoire de cette obscure

^*^ Voir Gibbon, HisL de la déead, de transition.

rEmp, ram,, L V, p. 356 (Traduction ^^^ Berthelot, Orig. deTalck,, p. 9o5.

Guizot). ^*) Id., ibid., p. aoG.

(Al Djaber) que l'Ecole mulsumane devient originale. On lui attribue plus de cinq cents ouvrages, mais on n'en connaît guère qu'un avec certitude, celui qui porte le nom de Somme : cr Summa perfeotionis magisterii in suâ naturâ?).

Ses successeurs sont innombrables : la Bibliothèque des philosophes ^^^ en cite plusieurs, mais en défigurant parfois leurs noms : Aros, Ambadagésir, Galid, Bendégid le Ternaire, Haly, Avicenne, Nephandin, Luncabur et Madera, sa sœur, Rasis, Atesimadef, Hamec, Thebit, Abohaly, Abul^Gasis, Avicenne, Al Kindi, etc. C'est d'alors que datent les plus précieuses découvertes de la chimie médicinale, la fabrication de l'adcool, de l'eau-forte, de l'huile de vitriol , du sublimé corrosif, du nitrate d'argent.

L'alchimie reparut en Occident au temps des Croisades, ramenée par les Arabes, et pendant tout le moyen âge elle représenta à elle seule la science expérimentale de la nature. Ce serait un long tra^ vail — et bien étranger au but de cette étude — que de la suivre pendant tout le cours de cette longue évolution; il suffit de rap* peler qu'elle a été cultivée par les plus ^ands maîtres de la scolastique : Vincent de Beauvais, Albert le Grand, Raymond LuUe, Roger Bacon, sans compter les savants proprement dits, Arnauld de Villeneuve, Nicolas Flamel, Basile Valentin, les deux Isaac, père et fils, Bernard Trévisan, Corneille Agrippa, Paracelse, etc.

Les recherches chimiques se poursuivirent donc sans interruption depuis les derniers temps de l'ère païenne jusqu'à la fondation de la science moderne, c'est*À--dire jusqu'à Lavoisier, et, durant ces vingt siècles, rien d'essentiel n'a été changé ni dans la méthode ni dans la doctrine des alchimistes.

C'est l'ensemble de ces théories communes, empruntées à l'atomisme, qu'il nous reste maintenant à exposer.

^*^ Recueil d'ouvrages alchimiques publie en 17&0 (9 vol.).

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