CHAPITRE IL
<rLe Dom de philosophie chimique ne date pas de notre temps, dit M. Berthelot(') : dès ses premiers jours, ia chimie a prétendu être une philosophie de la nature, ^n
Et en effet, cette science équivoque, issue de la fusion de l'esprit grec et de Tesprit égyptien à Alexandrie, offre précisément ce mélange de notions positives et de conceptions supra-aensibies qui est nécessaire pour former un système proprement dit. L'hypothèse métaphysique y a sa place à côté du fait expérimental. L'alchimie, en un mot, suppose une certaine constitution de Fétre, une certaine distribution de Tunivers, qui nous oblige à la considérer comme étant l'application d'une doctrine proprement philosophique. C'est à ce titre seul qu'elle nous intéresse ici ; aussi laisserons-nous de côté toute la partie technique et pratique de ia science pour concentrer notre attention sur la théorie qui en est l'âme.
I. A n'examiner que l'œuvre écrite qui nous reste aujourd'hui des alchimistes, on serait tenté de croire qu'ils n ont point eu conscience des principes doctrinaux que postulent leurs opérations. Ils se réclament presque autant de Platon que de Démocrite, et même alors qu'ils invoquent le patronage de ce dernier, ils n'ont point l'air de connaître son système, ou du moins ne sont pas en état d'en dégager ce qui les intéresse (^). Dans la Tourbe des philosophes^ recueil de basse époque, mais où sont condensées les théories des
^*^ Oi-iginei de Valchimie, p. â. qui soit relatif aux théories de la vieille
^*' M. Berthelot en fait aussi ia re- ëcole atomique. « {OrtgtHeê de ralckimie , marque : ttOn n*y lit rien en particulier p. i&3.)
LA DOCTRINE ALCHIMIQUK. .385
principaux alchimistes (^), chacun des philosophes cités (et ils sont légion) vient, selon le mot d'un historien, <ry débiter quelques sentences qui n'ont aucun rapport avec ses doctrines connues par rhistoire^^N. Le niveau intellectuel des adeptes — si Ton eh juge par leur savoir philosophique et leur portée d'esprit — paraît avoir été fort bas. Ce n'est pas à eux qu'il faut demander quelles sont les origines théoriques de leur science : c'est à la science ellemême, dont leur ignorance ne change point le sens ni les conditions.
Deux points de la doctrine prouvent, à n'en pas douter, qu'elle dérive de l'atomisme : la théarie de Vunité de matière et la théorie dêê combinaisons. Un rapide examen va nous montrer que la division corpusculaire peut seule rendre compte de ce double postulat de l'alchimie.
L'idée fondamentale de l'alchimie est la transmutation, c'estr-àdire la possibilité de changer un corps en un autre. Si un tel changement était attendu de procédés proprement techniques, il n'y aurait pas grande conséquence à en tirer. Mais l'opération repose sur une conception véritablement philosophique de la matière. En voici une première preuve dans une lettre de Michel Psellus au patriarche Xiphilin (^) : crTu veux que je te fasse connaître cet art qui réside dans le feu et les fourneaux et qui expose la destruction des matières et la transmutation des natures. Quelques-uns ci*oient que c'est là une connaissance d'initié tenue secrète , qu'ils nont pas
^*) J'ai entre les mains le texte contenu Ephodebos, Bonnellos. Corsnfle, Briem-
dans la BibUotkique des Phtlosophet cAh blins, Baleus, Siticos, Sistoeos, Morien.
miqueê (ëdit de Salomon, 1736-17&1). Ephi8tas,Bazem, Azarme, Sinis,Lanus,
Cest le cinquième traite contenu dans le Severilius, Aristote, ^ostius, Arkimius,
recueil. — J'ai également Tëdition sëparëe Danus, Eximiganus, Isiofiindrius, Ar-
de Jean d'Houry. (Pari^, 1679.) chimus, Mindius, Brachus, Ifendrins...*
'*) Voici quelques noms pris k la M^te : (D*ap. Tédit. de 1 67s.)
«rArisleus, Parmenides, Lucas, Le Vi- ^^ Gitëe par M. Berthdot dans ses On-
caire, Pythagoras, Acsubofes, Pictos, So- gine$ de l'êkkimiê. Il la considère comme
crates, Zèwm, Platon, Théopbiius, No- servant en qudque sorte de prëhce au
tius, Bêle, Bocostus, Melotus,Gregorius, recueil des alcbimistes grecs.
nii
386 LIVRE m, PARTIE II, CHAPITRE II.
tenté de rmnenev à une forme rationnelle; ce que je regarde comme une énormilé. Pour moi, j'ai cherché d'abord à connaître les causes et à en tirer une explication rationnelle des faits. Je Foi cherdiée dans la nature des quatre élémenU^ dont tùUt vient par cambinaisam et en qui tout retowne par dissolution ... t) La conclusion marque encore mieux le sens : crNous te révélerons toute la sagesse de Démocrite d'Abdèrel»).!»
L'explication, en effet, est tout à fait conforme à Tespril de Fatomisme. La voici résumée d'après lanalyse de M. Berthelot : Tous les corps de la nature sont formés par une même matière fondamentale. Les alchimistes acceptent la division en quatre éléments, la tetrasomia^^\ mais ils considèrent ceux-ci comme les spéciGcations d'un même principe ^^) et admettent entre eux des changements réciproques : crLes quatre éléments étant contraires entre eux, dit Sléphanus, ne peuvent se réunir si ce n'est par l'interposition d'un corps qui possède les qualités des deux extrêmes ; ainsi le feu du vif-argent se joint à leau par l'intermédiaire de la terre, c'est-4ïdire de la scorie. . . L'eau est jointe avec le feu du vif-argent par l'air du cuivre. . . Le feu, étant chaud et sec, engendre la chaleur de l'air et la sécheresse de la terre. L'eau humide et froide engendre l'humidité de l'air, et le froid de la terre, etc.W. . . n
C'est l'existence de ce substratum commun qui rend possibles les opérations alchimiques : «rPour obtenir uncoi*ps déterminé, — l'or, par exemple, le plus parfait des métaux, — il faut prendre des corps analogues, qui en diffèrent seulement par quelque qualité, et éliminer ce qui les particularise, de façon à les réduire à leur matière première, qui est le mercure des philosophes. Celui-ci peut être tiré du mercure ordinaire, en lui enlevant d'abord la liquidité, c'est-à-dire une eau, un élément fluide et mobile qui
^*^ D après le dis. 3337, vise par ^'^ Voir Olympiodore (ms. 16G df
M. Berthelot. S'-Marc, cité par Berthelot, p. 95&).
('^ Voir même raaniiycril. (Cité par ^^' Sléphanus, Praxis. Cite d'api^
Berthelot.) Berthelot. (Voir Ideler. t. Il, p. 990.)
rempôche dattcitidre la peiTcclion. Il faut aussi le fixer, lui enlever sa volalilité, c'est-à-dire un air, un élémenl aérien qu'il renferme; enfin d'autres professent, comme le fera plus tard Geber, qu'il faut séparer encore du mercure une terre, un élément terrestre, une scorie grossière qui s'oppose à sa parfaite atténuation. On opérait de même avec le plomb, avec l'étain; bref, on cherchait à dépouiller chaque métal de ses propriétés individuelles. Il fallait ôter au plomb sa fusibilité, à l'étain son cri* particulier (^).d
La matière première de tous les métaux étant ainsi préparée, — et elle prenait le nom de (r mercure des philosophes^, — il ne restait plus qu'à la traiter par le «r soufrer et par le crseli), c'est-àdire par des quintessences supposées, extraites des corps particuliers et contenant leur tramer, leur (r esprit i», leur « teinture i», c'est^-dire ce qui fait leur particularité. On appelait cr poudre de projection?) la quintessence de l'or, qui, mêlée à dose convenable avec le tr mercure philosophiques (ou matière première) , préalablement disposée, devait produire le métal désiré.
Le passage de Stéphanus que cite M. Berthelot(^) prouve que cette théorie remonte aux premiers temps de l'alchimie, crll faut dépouiller la matière de ses qualités, en tirer Ydme^ la séparer des corps. . . Le cuivre est comme l'homme : il a une âme et un corps. . . L'âme est la partie la plus subtile, c'est-à-dire Yesprit tinctorial. Le corps est la chose pesante, matérielle, terrestre et douée d'une ombre. . . Il faut donc dépouiller la matière, et comment la dépouiller, si ce n'est par le régime igné? Et qu'est-ce que dépouiller, si ce n'est appauvrir, corrompre, dissoudre, mettre à mort et enlever à celui-ci toute sa nature propre et sa grande mobilité, afin que Yesprit, subsistant et manifestant le principe tinctorial, soit rendu susceptible de se combiner pour accomplir l'opération cherchée?... La nature de la matière est à la fois simple et composée. . . elle reçoit mille noms et son essence est une^'J. yt
(*) Berthelot, Orig. de l'akh., p. a8o. <') Ms. aSa;, fol. 46, 5o, 69. (Voir
^•> Ibid.y p. 976. Mêler, t. II, p. 310-aiS.)
:\m MVHE III, PARTIK II, CHAPITRE II.
Tous les alchiiiiisles ont accepté ces principes. Quelques citations, extraites d'auteui^ que ne vise point M. Bertbelot, vont rapidement rétablir ^^K
D'abord, le Livre de Synésiue^'^^ : cr Comme, au commencement, un seul a été, de même, en cette matière, tout viendra étun seul (la matière première). Ce qui veut dire convertir les éléments^ et convertir les éléments s'appelle faire Tbumide sec et le fugitif Gie *. . — Le mercure des philosopbes nest pas le mercure vulgaire, mais la première matière, Tâme du monde, l'élément froid, Teau bénite, etc. — Par la privation (') de rbunriidité aduslive (da mercure) qui est ôtée par la sublimation, le volatil est rendu fixe et le mou est fait sec. . . C'est ainsi que Ton voit à découvert Fintention des philosophes quand ils disent que f opération de notre fieire n'est que changement de nature et révolution ff éléments. Lèt éléments se circulent les uns les autres en alternant leurs propriétés, yf
, L'Entretien du Roi Calid^^^ dit de même : crSçachez quU n'y a qii'une seule première et p^ncipale substance, qui est la matière du magistère. . . et que Ton n y ajoute ni en ôte quoi que ce soit. . . Notre magistère vient précisément d'une racine, laquelle s'étend et se partage eAsuite en plusieurs choses, et puis elle retourne encore en une seule chose ... Le philosophe Arsicanus (?) dit : Les quatre éléments y c'est-à-dire la chaleur y le froid, l* humidité et la sécheresse, viennent d!une seule source, ri
Ainsi concluent le Livre d^ArtephiuSy le Désir désiré de Nicolas Flamel ^^\ le Livre du Trévisan^ celui de D. Zachaire, le Philosophe Morien y la Somme de Geber, la Royale chimie de Crollius, la Lumière sortant des ténèbres, la Tourbe des philosophes, la Parole délaissée du Trévi-
^*' On condense ici les résultats les plus '^ BibL desphil, chimiques, L II,p. 186.
généraux d'une étude encore inédite sur ^^^ Ibid,, t. IL p. 71.
Les Sciences occultes dans leurs rapports ^^' llnd., t. Il, p. 986. «rll y a quatre
avec la philosophie , au moyen âge. éléments dont les qualités sont changées
^') Bibliothèq. des phil. chimiq,^ t. Il, réciproquement les unes dans les autres...
p. 181. (Édition de 17&0.) La semence de la matière est unifue,^
san, les TimclezAe Corneille Drebel, le Cosmopolite ^ elc, tofis ouvrages de pratique plutôt que de théorie, qui acceptent d'ordinaire, sans les discuter, les principes d'école.
La conception maîtresse de lalchimie ainsi dégagée, avons-nous le droit de la rattacher à latomisme, au point de la considérer comme une simple application de ce système?
Il ne suffirait peut-être pas, pour autoriser une pareille interprétation, de la distinction faite par les alchimistes entre la substance première et les substances secondes, si les rapports entre celles-ci et celle-là n'étaient de telle nature qu'ils ne peuvent s'expliquer que par l'hypothèse de Démocrite. En effet, — si nous en croyons les philosophes de la science hermétique , — non seulement la différence spécifique de chaque métal, mais encore le principe de toute différenciation métallique correspond à un certain état de la matière universelle, qui se réduit à une certaine disposition de ses éléments, cr Le soufre , dit le Trévisan ^^\ n'est pas une chose qui soit divisée (substantiellement) du vif-argent, mais seulement cette chaleur et cette sécheresse qui domine ou non . . . Le soufre n'est pas une chose à part de la substance du mercure . . Car, s'il en était ainsi, la matière des métaux ne serait point d'une nature homogénée, ce qui est contre le dire de tous les philosophes. 1)
Nicolas Flamel précise mieux l'idée : « Les divers métaux sont différents par une action acciderUelle^f sçavoir par la cuisson et nourriture plus grande ou plus petite, plus ou moins tempérée, plus ou moins brûlante (^). i)
Et Geber achève de la déterminer ainsi : «r La diversité de la nature des minéraux et métaux provient d'une différence de proportion et composition des éléments ^ non d'une Ame interne, comme en
^*^ Bernard Trëvisan, Le Livre de la ^'^ Le l>0s«r«fétîiré,parNieoia8 Fiamel.
fkUotopkie naturelh dee m/koMX, (Dans la (Bibi. des phil. chimiq., II, p. 986; édit. Bibi. des phU. chimiq., t. II, p. 871. ) de lyio.)
390 LIVRE Ul, PARTIE 11, CHAPITRE U.
ont les animaux ('). 7) Ce qui prouve, selon lui, qu'il ne faut pas tirer argument de Timpossibilité où Ton est de transformer un animal en un autre, pour nier la possibilité de la transmutation métallique.
Au moins, les alchimistes ont-ils compris que cette théorie supposait la division particulaire des corps ? Il n'y a point de réponse unique et absolue à cette question. D'une part, les plus instruits, les plus conscients d'entre eui partent certainement de l'idée atoniistique. Olympiodore et Stéphanus(^) se servent même du terme eiplicite d'atome. Et, ce qui est plus probant, Geber explique la com{K>sition des corps comme Anaiagore et Démocrite^^) : irLes principes naturels ont cela de commun entre eux, que chacun d'eux est d'une composition très forte et d'une substance qui est uniforme et homogène, parce que, dans leur composition, le$ plus petilet parties de la terre sont tellement et $i fortement unies avec les moindres fHtrties de Voir, de Veau et du feu^ que nulle d'entre elles ne peut être séparée d'aucune des autres dans la résolution qui se fait de tout le composé. Au contraire, elles se résolvent toutes ensemblement et Tune avec l'autre, à cause de l'étroite liaison qu'elles ont par ensemble, ayant été mêlées et unies par leurs plus simples et plus petites parties.^ Evidemment, Geber fait ici allusion au système atoniistique, si curieusement transformé par les Motecallemîn , ses compatriotes.
D'autre part, il faut avouer que la division particulaire, si clairement postulée qu'elle soit, n'est jamais directement présentée ni professée par les alchimistes. Le plus souvent, la transformation de la matière est ramenée à quelque image ou métaphoi'e : chez les uns, il s'agit de trouver la crsemence^, le «rspermet) du métal,
^^' La Saturne de Geber. (Bibi. des 963.) — Stéphanie, ms. aS^y (voir
phil. chini.. Il, p. 1 16.) Ideler, II, Saâ.)
^'^ Olympiodore, op. cit., p. 167, ^'' Bibl. des phil. chioi. , II, 1&7. La
texte vise par M. Berthelot, d'ap. le ms. Somme de Geber est d ailleim une des
lie Saint-Marc. (Orig. de Vulch,, p. i/i3- plus pi-écieusi'ssouiTes pour retlehisloirp.
dV accoupler 7) le principe mâle et le principe femelle; les autres parlent de la cr végétation ?) de Tor, delà (r croissance de Tœuf philosophique i», — toutes comparaisons qui, prises à la lettre, tendraient à nous montrer Talchimie comme un simple hylozoïsme. Mais ce sont là des termes exotériques, destinés à masquer le côté scientifique de la doctrine qui a toujours prétendu rester mystérieuse et secrète.
En général, les alchimistes nont pas vu plus loin que ce formulaire extérieur, d'abord parce qu'ils étaient absorbés par le détail technique des opérations, ensuite et surtout parce qu'ils manquaient des connaissances théoriques nécessaires. Malgré les prétentions dont témoignent les titres qu'ils s'attribuent, aucun d'eux n'est réellement versé dans l'étude des systèmes anciens. La tradition alchimique s'est desséchée de bonne heure, en se séparant complètement de la tradition philosophique et en cherchant à se constituer à part. Mais il n'en reste pas moins vrai qu'elle est un rameau détaché du vieux tronc démocritain.
11. Les preuves de cette origine sont plus manifestes encore lorsqu'on en vient à considérer les lois et les causes des combinaisons élémentaires auxquelles les alchimistes attribuent la différenciation des corps.
La recherche de ces causes et de ces lois est une nouveauté tout à fait originale et qui suffirait à assurer à l'alchimie une place dans l'histoire de l'atomisme. Alors que tous les systèmes précédemment examinés se bornent à déterminer les principes des choses (les atomes et le mouvement chez les uns, les atomes et Dieu chez les autres), laissant également dans l'ombre le détail des combinaisons par lesquelles la matière première se diversifie, les alchimistes s'attachent précisément à suivre cette évolution.
Ils ne se hasardent pas à présenter sur ce point une théorie abstraite et générale visant l'universalité des cas, comme l'avaient tenté Kanada chez les Hindous et Pythagore chez les Grecs : ils
39â LIVRE III, PARTIE II, CHAPITRE II.
limitent leur attention à la matière stable et définie, au méial^ dont les caractères et les propriétés , parfaitement nets et distincts, se prêtent sans peine à la comparaison et à rexpérimentation.
Non à tort sans doute : si Ton désespère de trouver la loi suivant laquelle se succèdent et s'engendrent toutes les espèces inorganiques, il n'y a rien d'invraisemblable, au contraire, à ce qu'on découvre la relation réciproque des principaux métaux, quant à leur constitution élémentaire.
Je n'entends pas dire par là que le problème se soit formulé aussi nettement à l'esprit des alchimistes : ils ont été conduits à étudier de préférence les formes métalliques de la matière par des raisons d'ordre pratique, par les traditions de la technique égyptienne et surtout par le désir affaire de For; mais qui ne voit que cette idée ne leur fût pas même venue s'ils n'avaient cru la transmutation possible?
Cette transmutation, ils ne pouvaient l'attendre que des changements apportés par l'art dans la constitution des corps. Voilà comment Pythagore se trouva être leur patron, puisqu'il avait défini la loi suivant laquelle la multiplicité s'engendre de l'unité et se développe d'un nombre à l'autre.
Restreignant la théorie aux métaux usuels, l'alchimie ne s'en trouva pas moins embarrassée lorsqu'il lui fallut marquer avec précision les différences internes qui les séparent. Elle commença par établir une sorte de hiérarchie entre ces corps, suivant le degré de perfection de chacun. Cette perfection , qui dépend du degré de coctiouy est relative à l'homogénéité de la substance : les métaux imparfaits sont les produits d'une mixtion incomplète; trils ont une naturelle disposition à recevoir la forme des métaux parfaits (*)t).
De Geber à Cardan, l'axiome n'a pas varié. Voici, en effet, ce que nous lisons dans le De Sublililate ^^^ : trEst aurum perfectio métallorum atque canatus; argentum illi proximum ; utrumque igitur in
^*) Voir La lumière sortant dei tiMres, aphorismes 60 et suivants (édition de 1693). — t«) Ch. V, De MetalUi.
omni métallo soiet iatere; dico in piumbo argentum, iii argento aurum . . . i)
Mais Texpiication n est pas définitive : il reste à dire d'où provient cette graduation de pureté. Ici la solution propre de laichimie prend une valeur tout à fait remarquable. S'il faut Ten croire, les sept métaux (c'était le nombre consacré par la tradition) représentent divers états d'équilibre matériel correspondant aux influences qu'exercent sur la terre les sept astres qui Tavoisinent. L'ff influencer céleste est d'abord interprétée dans le sens de la cootion; c'est ainsi que l'entend le Trévisan^^) : «La sécheresse du mercure (matière première) vainc un degré de son humidité et se (ait plomb; puis encore un autre, et se fait étain. Puis la chaleur commence à consommer un peu de l'humidité et de la froideur et se fait luney et puis la chaleur encore plus domine et se fait airain^ et ^uis fer y et puis soleil parfait, or.
(T Chaque astre du système solaire a ainsi son métal qu'il engendre par sa chaleur propre. *»
Encore est-ce là une interprétation grossière que repousse le Coimopolite^'^K Selon ce dernier, la hiérarchie des métaux dépend des rapports de position et de distance des corps célestes qui agissent sur la matière : cr Afin que tu puisses plus facilement examiner comment les métaux s'assemblent et se joignent ensemble pour jeter et recevoir la semence, regarde le Soleil et la sphère des planètes. Tu vois que Saturne est le plus haut de tous, auquel succède Jupùer^ et puis Mars^ le Soleil ^ Vénus , Mercure , et enfin la Lune. Considère maintenant que les vertus des planètes ne montent pas , mais qu'elles descendent; même l'expérience nous montre que le Mars (le fer) se convertit facilement en Vénus (cuivre) et non la Vénus en Mars, comme plus basse d'une sphère. Ainsi le Jupiter
<') Bibi. des phil. ehim., t II, p. 368. <*> Le Cotmopolàe, ou U NaupeUe fa-
Le titre est : Le livre de b pkiL natur. dee tmère eUmique, p. &i (éditioii de 1669).
nUumx de Messire Bemaitl , eomte de la Cet ouvrage, dont Tauteor est ineonnn ,
Marche Trëvisane. date sârement de la Renaisiaiioe.
(étain) se Iransmue facileuieiit en Mercure, pour ce que Jupiter est plus haut que Mercure : celui-ià est le second après le firmament, celui-ci le second au-dessus de la terre, et Saturne le plus haut et la Lune la plus basse. Le Soleil se mêle à tous, mais n^est jamais amélioré par les inférieurs, -n
Tout cela se résume dans cette formule finale : fx La vertu des influences célestes maintient toute cette machine du monde en Colite et proportion, produisant et conservant toutes choses dedans et dessus la Terre ^^^fl
Ce rattachement des divei*s systèmes de combinaisons élémentaires aux diverses actions et positions des grands corps sidéraux voisins de la Terre n'a en soi rien de déraisonnable. Il n est pas très facile de comprendre comment chacun de ces corps pourrait avoir déterminé un équilibre spécial dans une partie séparée de la matière terrestre; mais c'est un louable effort pour donner une base solide à la théorie.
Qu'on se rappelle, en effet, les deux systèmes entre lesquels les alchimistes pouvaient choisir : Tun, celui de Déroocrite, n'expliquait nullement les lois de l'évolution universelle; l'autre, celui des scolastiques arabes, rapportait purement et simplement à Dieu l'ordre du monde et la hiérarchie des espèces. D'un côté, c'était s'eu remettre au hasard; de l'autre, c'était donner au problème une solution anthropomorphique qui avait le double inconvénient de n'expliquer rien et de compromettre la perfection divine.
Les alchimistes ont suivi l'exemple des Alexandrins, en supposant, entre la matière et Dieu, des intermédiaires qui rendissent compte des lois complexes et des formes graduées de la génération naturelle. Les influences astrales, ainsi comprises, n'ont rien de mystique : elles se résolvent en des rapports numériques, en des proportions définies qui s'établissent à distance, comme un équilibre déterminé dépend des masses en présence.
'') Le Cosmopolùe. (II. Traite du souiphre.)
On voudrait que les alchimistes eussent dit avec plus de précision que les particules des corps se disposent entre elles comme le font les corps célestes, et qu'interprétant Tidée du microcosme et du macrocosmCy ils aient vu dans la molécule un système astral en raccourci; mais il faut se résigner à laisser leur théorie dans le vague où elle s'est simplement ébauchée.
Elle nous intéresse ici parce qu'elle démontre jusqu'à l'évidence que l'alchimie postulait la division corpusculaire, sinon l'atomisme proprement dit, et parce qu'en cherchant à justiGer ses prétentions transformistes, elle a mis Tatoniisme sur la voie de la plus grande découverte qu'ait faite la chimie philosophique, je veux dire l'identité de constitution de la matière aux deux degrés extrêmes de son développement, dans le système sidéral et dans la molécule.
III. Enfin il serait injuste de ne pas remarquer que l'alchimie a préparé la solution que la science contemporaine donne aujourd'hui au problème chimique, et qui n'est qu'un retour à l'atomisme proprement dit. Nous consacrerons plus tard un examen spécial aux diverses hypothèses que ce système comporte.
Du moins pouvons-nous indiquer dès à présent que l'idée de fonder la différenciation des corps sur la diversité d'arrangement des particules élémentaires qui entrent dans leur composition, cette idée d'origine pythagorique-, — que les alchimistes ont, les premiers, appliquée à Tétude de la constitution physique de la matière, — a désormais triomphé, et que, si la transmutation paraît encore irréalisable par les moyens de laboratoire, les relations étroites établies entre les corps sim^es {fxsomérie et la polyméricy les familles naturelles d'éléments y les séries périodiques) tendent à nous les montrer comme communiquant théoriquement les uns avec les autres, comme représentant les divers stades d'une même évolution.
Or cette contribution de Falchimie à la science, elle la doit à la
conceplion atomistique qui, logiquement poursuivie et déduite, devait aboutir à poser une loi capable de relier entre elles toutes les formes suivant lesquelles s'ordonnent les atomes, dans le devenir de la nature. Les alchimistes ont donc complété Dénoiocrite parPythagore, et, à ne prendre que le sens général de leur tentative, ils ont porté cette doctrine corpusculaire, dont ils soupçonnaient à peine les principes, au plus haut degré de perfection où elle soit parvenue jusqu'à notre siècle (''.
^^^ Cotte brève ëtude sur Tatomisine au moyen Age peut être utilernent complétée par la lecture du livre I" de louvrage de M. Kurd Lasswiti, Geschiehtê der Atomis-' tîk wm Mitielaher Ut Newton (Hamburg uod Leipzig, 1890). Le savant historien suit les destinées de la doctrine corpusculaire depuis les Pères de TEglise jus-
qu'aux abords de la Renaissance, en accordant une attention peut-être exagérée aux moindres analogies où il peut soupçonner une Oliation et que nous avims dA résolument laisser de o6té. En revanche, les deux points que nous avons traités ici, le CalAm et Falchimie, y sont asses l^pèrement étudiés.