I. Transition au xvif siàcLE
G est une vérité maintenant acquise, que ia philosophie arabe a exercé la plus grande influence sur la direction de la pensée européenne. Selon Prantl(^), cron ne saurait trop répéter que la Renaissance date, en réalité, pour ce qui concerne la philosophie ancienne, les mathématiques et les sciences naturelles, du xni'' siècle, par la publication des œuvres d'Aristote au moyen de traductions arabes id. L'atomisme, cependant, parait échappera la* filiation, au moins à la transmission directe. Les scolastiques (^) paraissent n'avoir connu , parmi tous les penseurs mulsumans, que les (r philosophes?) propre- ' ment dits; on ne retrouve, dans leurs œuvres, aucun écho du système des Motecallemîn qui les eàt certainement frappés. L'hypothèse corpusculaire ne s'est guère conservée, au moyen âge, que chez les alchimistes, auxquels il faut rattacher, aux approches de la Renaissance, Nicolas de Guse, Agrippa de Netlesheim , Rasile
<*' Gesek, der Loglk, III, p. t. p. io5 : «U De semble pas que les soo- ^^ Voir Sehmoelders, E$$ai, p. 5. — iastiqaes aient beaucoup connu les Mon Les scokstiques paraissent n*avoir con- tecallemln; du moins, ils ne les mentionnu que les philosophes et non les Mo- nent jamais, que je sache. « M. Renan fiût taiâites ni les Hotccallemtn. ^ — lUd. , la même remarque dans son Avirroh.
Vaienlin, Paracelse, {groupés sous une rubri(|ue spéciale par M. Lasswibst').
Au xv!"^ siècle même, ni Tessor nouveau des sciences, ni les grandes découvertes de Copernic el de Galilée qui ramenaient Tattention sur les problèmes cosmologiques, et par suite sur l'essence de la matière (^), ne suflirent à rendre la faveur à Tantique doctiine qui semblait maintenant liée aux spéculations occultes. Quoi qu^en ait dit M. Lasswitz('), ni Fra castor, ni Cardan, n! Telesio ne sont vraiment des atomistes. Campanella et Van Helmont touchent, il est vrai , à lalchimie par certiins côtés hermétiques. de leur système, et l'espèce de monadologie imaginée par Giordano Bruno rappelle d'assez près la' conception épicurienne ; mais aucun de ces ])hilosophes n'admet le principe du mécanisme, qui est la base même de latomislique. Il est facile de réunir, comme Ta fait l'historien allemand, quelques textes épars dans YAcrotigmus, dans le De Immenso ou le De Minimo^ ceux-ci, par exemple, qui semblent faire de Bruno le plus conscient et le plus résolu des atomistes : ffEx minimis illis corporibus omne corpus componitur, cafrpu$ mquam sennbiley quod in minima illa cum fuerit resolutum, nullam certe retinere potest compositi speciem.?) — <rlnalterabiiibus ergo impenetrabilibusque existentibus atomis, non est quod verè propriè que miscibile poscimus intelligere; ast corporum quaedam, dùm secundùm subtiliores parles coacervantur, in tertiam videntitr quamdam spectem transir e.-nMsLis l'analogie est extérieure; Bruno est hylozoïste, et voici une déclaration qui le rejette plutôt du côté de Thaïes que de Démocrite : (t L'infinie variété des formes, dit-il, sous lesquelles la matière nous apparaît, elle ne les emprunte pas
^*) Encore moins peul-on trouver la nomènes de la nature, il n^y a pas autre
trace d'une continuité véritable du sys- chose que le mouvement des atomes s'u-
tème alomlstique dans l'indication fournie nissant ou se séparant n (Prantl, op. ctL,
[MUT Prantl et Lange sur un certain Nicolas IV, a ; Lange , op. dt. ^ I ,. 909. ) d'Autrecour qui, en i3&8, h Paris, fut ^^^ Voir P. Janet etSéailles., HUt.de h
condamné à désavouer plusieurs asser- phiL, p. 796. tions , eelle-ci entre autres : ir Dans les phé- ^^^ Voir Getich. der Alom. , 1 , 3o6-Âo 1 .
L'ATOMISME THEOLOGIQUE AU XVIl' SIÈCLE EN FRANCE. 399
à un autre être, elle ue les reçoil pas du dehors, elle les fait sortir de son propre sein. Elle n'est pas ce prope nihil à ([uoi certains philosophes ont voulu la réduire; elle n est pas une puissance nue, pure, vide, sans efficacité, sans perfection et sans action. Elle ressemble plutôt à Taccouchée qui, par ses efforts convulsifs, pousse Tenfant hors de son sein. . . La matière n existe pas sans les formes; bien au contraire, elle les contient toutes, et, en développant ce qu'elle porte en elle-même de voilé, elle est, en réalité, toute la nature et la mère des vivants (^). t)
En somme, Tatomisme ne se relève qu'au commencement du xvn"^ siècle, avec D. Sennert en Allemagne, Bérigard et Magnen en Itah'e, Gassendi en France. On peut même dire qu'alors il se renouvelle en remontant à ses sources, car, si Sennert paraît avoir étudié Âvicenne et les hermétistes de la Renaissance, c'est à Démocrite lui-même et à ses critiques grecs qu'il demande les éléments de son système , comme Magnen et Gassendi recourent directement à Ëpicure sans s'inquiéter des intermédiaires.
Est-ce à dire qu'il n'y ait aucune relation entre l'atomislique arabe et l'atomistique moderne, et que le système des Motecallemtn forme, comme on Ta dit quelquefois , cr un épisode à part t), intercalé dans la continuité de l'histoire ?
Ce serait une erreur singulière d'en juger ainsi. L'Ecole du Calâm a trouvé la formule qui allait s'imposer à tous les atomistes désireux de concilier leur philosophie avec leur religion. Les monothéistes de l'Islam ont tracé la route aux monothéistes chrétiens. Sauf quelques théories de détail, le système de Gassendi, celui de Newton, celui même de Leibniz coïncident, au fond, avec la doctrine si fort malmenée par Maïmonide.
La nécessité d^accorder ensemble l'idée théiste et l'idée corpusculaire détermine, en eiïet, une certaine conception de l'univers qui ne saurait beaucoup varier. La seule différence qui pourra se
^'^ Cit^ par Lange, HUu du tnatér,, t. I, p. a 1 5.
produire par la suile, cest que certains, plus attachés à la religion qu'à la science, chercheront dans l'atomisme des arguments poor justifier leur métaphysique, tandis que les autres, plus soucieux d*expliquer le monde que de prouver Dieu « ne s*inquiéteroDt pas outre mesure de cette relation et s'efforceront de fonder leur théorie sur des raisons expérimentales. Voilà tout ce qui sépare Newton de Gassendi.
Nous trouvons donc inutile la distinction que M. Pilion (') prétend établir, pour la philosophie moderne, entre Tatomisme cosmologique et Tatomisme métaphysique, Tun n'étant qu^un moyen de systématisation scientifique, l'autre étant un essai d'explication totale. Après les Motecallemîn et jusqu'à ce que la science ait rompu avec la tradition spiritualiste, il ne peut y avoir d'autre atomisme que l'atomisme cosmologique, réservant Torigine delà matière et du mouvement — que, d'ailleurs, Démocrite posait comme donnés, en dehors de toute explication — et rattachante l'intelligence divine les lois de l'évolution universelle dont le naturalisme grec n'avait jamais pu rendre compte. Encore , puisque Dieu est l'unique principe dans ce système , semble-t-il plus juste de lui donner le nom d' (r atomisme théologique n ; c'est celui que nous adoptons pour l'étude qui va suivre.