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CHAPITRE PREMIER

LES ORIGINES ORIENTALES DE L'ATOMISME

Une histoire de la philosophie atomistique devrait, semble-t-il , remonter aux premières origines de cette philosophie dans la tradition humaine (^); mais, si convaincu que Ton soit de Tintérét d une pareille recherche, on éprouve le besoin de limiter d avance le domaine oik il lui sera possible de s'exercer.

I. Posons d'abord en principe qu'il ne peut être question de poursuivre ces origines jusque dans les sources de l'histoire morale du monde, dans ces vagues doctrines, à demi religieuses, à demi philosophiques, oik nous retrouvons aujourd'hui quelques traces des premières conceptions spéculatives de l'homme. L'entreprise, outre qu'elle supposerait une invraisemblable érudition, n'en risquerait pas moins de demeurer vaine en l'état actuel de nos connaissances sur les civilisations primitives. Nous ne tenterons pas même de contrôler les traditions suspectes qui tendent à reporter la nais-

^'^ Le programme du concom^ ouvert à ce travail , portait Tindicatioa expresse par r Académie des sciences morales et que voici : «r remonter aux premières oripolitiques, qui a servi de point de départ gines de la philosophie atomistique*.

larMMtllfl «ATlOMALt.

sance de ralomisme jusqu'aux époques ies plus mystérieuses de la spéculation orientale; et il âuHira de quelques exemples pour justifier ce parti pris de désintéressement.

Les Chinois semblent avoir professé, dès la plus haute antiquité, la théorie des tr éléments ?»(^J; or la Chine n'a jamais cessé d'être en relation avec Tlnde, que beaucoup de bons esprits considèrent comme Téducatrice de la Grèce. Nous croirons-nous donc obligés de parcourir tout ce qui reste de la littérature chinoise avant d'aborder l'élude de la philosophie corpusculaire?

Posidonius(^) raconte, le plus gravement du monde, que la doctrine atomistique a été inaugurée par un phénicien du nom de Mochus, contemporain de la guerre de Troie. Ce témoignage, corroboré par Sextus Empiricus (^), prend un surcroît d'autorité du fait de Jamblique (^' qui prétend avoir connu les disciples et successeurs de Mochus. D'autre part, une tradition unanimement acceptée chez ies Grecs fait voyager à Tyr Pythagore, un des ancêtres de l'alomisme (^). Faudra-t-il accepter le système de Rœth (^), qui nous oblige à chercher dans les vestiges des vieilles cosmologies phéniciennes, dans la conception du limon primitif et de l'eau mère, le principe du matérialisme ionien?

Une autre légende ('') veut que le père de Démocrite ait hébergé, pendant la retraite de Xerxès, des soldats perses et des mages qui lui auraient témoigné leur gratitude en instruisant son fils, alors tout enfant, dans les mystères de leurs dogmes. Devrons-nous remonter jusqu'au Zend-Avesta pour vérifier l'indication?

'^ Le rapprochement est fait par M. Pauthier, traducteur des Essays de Colebrooke (p. 963 de Tëdilion française de ceë Essais).

<*> Ap. Stralwn (liv. XVI, a, aS). .

'^^ Advernu mathematieos , XI, 363.

^•> Vita Pythagorm , i4.

^^' Zeller, H\»t. de la phii des Grecs, 1. 1, p. 998. Selon Cl^anthe (Neanthès),

il aurait été envoyé h Tyr (Porphyre, Vita Pyth., 6). Jamblique dit que, de Samos , Pythagore alla à Sidon et y rencontra les prophètes descendants de Fantique Mochus.

^*^ Voir Zeller pour la discussion de la thèse de Rœth, t. I, p. 36.

^^) Voir Zeller, t II, p. 989; Lange, Hiet, du maiér. , 1. 1.

LES ORIGINES ORlENTALliS DE L'ATOMISME. 3

Enfin TËgypte a entretenu, depuis les époques les plus reculées, un commerce constant avec TAsie Mineure et les colonies ioniennes où est née la philosophie grecque. Irons-nous avec Gladisch (^' demander aux hiéroglyphes et aux papyrus le secret des premières théories de la matière qui ont abouti au système de Leucippe?

Il est évident que la méthode scientifique n exige point Teflort illusoire de toutes ces enquêtes, vouées à une déception certain^. Sans même nous arrêter à rinsuiïisance des documents dont la critique dispose, nous pouvons être assurés que ces obscures origines ne sauraient, en aucun cas, nous fournir ce que nous leur demandons, c est-à-dire Tidée raisonnée et réfléchie qui a servi de point de départ théorique à Tatomisme. M. Renouvier(^) a parfaitement raison de dire que tr toute doctrine de Dieu et du monde, fàt-elle dépouillée de la forme mythique, ne constitue pas une philosophie t); l.e règne exclusif de la tradition et du sacerdoce excluent les libres recherches qui sont Tessence de la science.

À ce titre, ni la Chine, ni la Phénicie, ni la Perse, ni même rÉgypte n'ont, eu, à proprement parler, de philosophie et ne peuyent se flatter d avoir directement engendré aucune des doctrines qu a vues fleurir la Grèce.

L'Inde seule a su constituer une physique et une métaphysique indépendantes, sinon séparées, de ses dogmes religieux. Elle seule offre une suite de conceptions, proprement rationnelles ou expérimentales, qui méritent le nom de systèmes. C'est à elle seule qu'il faut recourir^ si l'on veut remonter au delà de la période hellénique, pour surprendre, à sa naissance et dans ses premières expressions, l'idée mère de l'atomisme.

II. En prolongeant ainsi dans le passé l'histoire de la doctrine, n n'entend nullement trancher la question de communication d'un peuple à l'autre, ni admettre à priori que Démocrite n'a fait que continuer Kanada. Ce débat viendra à son heure.

^*^ Empedoklet und die Sgypter. — ^^'' Manuel de pkilotaphie ancienne , t I, p. 5.

Mciis, que les deux systèmes, Thindou et le grec, soient ou non indépendants Tun de l'autre selon Thistoire, cest une vérité de fait que de profondes ressemblances les rapprochent selon la théorie, au point que la critique ne saurait s'empêcher dy voir deux formules différentes et successives d'une même conception. L'exposition philosophique doit donc les présenter en regard l'une de l'autre, sauf à décider, après examen , s'il y a lieu de parler, en l'espèce, de priorité et de filiation.

Aussi ne saurions-nous approuver les historiens qui, recherchant les origines de la physique hellénique, ont négligé ce surcroît d'étude et cette comparaison. Dans son Manuel de philosophie aneietme ^ M. Renouvier se croit quitte avec quelques phrases dédaigneuses sur les (T traditions invraisemblables ji qui rattachent la spéculation grecque à la spéculation orientale, et sur les difficultés que présente une communication positive de pensées philosophiques d un peuple à l'autre (^). Suit une note sur Kanada, indiquant d'un mot que son système diffère essentiellement de celui de Démocrite, et que d'ailleurs on ignore le temps où il a vécu(^). Et c'est tout.

M. Zeller est excusable de ne faire pas même mention de Tatomisme hindou, puisqu'il se cantonne à dessein dans l'histoire grecque et qu'il a, au début de son ouvrage, écarté résolument toutes les questions concernant les influences étrangères. L'absence de témoignages positifs, d'une part, et, d'autre part, l'impossibilité d'arriver à des conclusions certaines, — car les ressemblances qu'on découvre de ci et de là peuvent toujours s'expliquer par l'uniformité de l'esprit humain et l'identité des conditions de l'expérience universelle, — l'ont conduit à considérer la philosophie grecque comme autochtone, isolée et indépendante (').

On peut accepter cette manière de voir, tout en constatant qu elle justifie plutôt un procédé de travail qu'une méthode propre-

^'^ Manuel, 1. 1, p. 7. aëgligë absolument Tlode, n avaient pas

'*- Ibid.y p. a /il. celle excuse, ou du moins ne Tout pas

^^ Tiedcniann et Tenneraann, qui ont explicitement invoquée.

LES ORIGINES ORIENTALES DE LATOMISME

ment scientifique; mais que penser de Lange qui, écrivant Thistoire du matè'ialwne en général, ne songe pas à rechercher au delà du système, déjà complet et achevé, de Démocrite, les premières apparitions de Tidée dont il prétend étudier l'entière évolution?

V. Cousin, quil est de mode de dédaigner aujourd'hui, s'était montré mieux inspiré en plaçant en tète de son Histoire générale une leçon faite en 1899 sur la philosophie hindoue et qu'il destinait à servir de préface à la philosophie grecque ^^K

Et les auteurs du Dictionnaire des sciences philosophiques y à qui l'on eût cependant pardonné quelque timidité dans les indications de pure érudition, n'hésitaient pas à suivre cet exemple et à donner la première place au système de Kanada dans l'article consacré à l'atomisme ^'^K

Le principe peut donc èlre considéré comme acquis : toute étude sur le matérialisme antique doit commencer par un examen critique des doctrines hindoues qui ont précédé, sinon préparé les systèmes ionien, éléate et abdéritain (').

^'^ Il suivait en cela Texemple de Bnteker, dont Tëlude sur la philosophie hindoue D^a plus aucune valeur aujounrhui, mais témoigne du moins de Tobligalion qu*il s^est imposée de rattacher cette philosophie à rhistoire générale de Tesprit humain.

^'^ Dkt. des te. pkil. de Franck.

^'^ Voir Tartide «r Indiens* dans le Diei. des se. philos. Voici la conclusion de Fauteur B. -Saint Hilaire : «r Désormais rhistoire de la philosophie, sous peine d*étre incomplète, doit remonter jusquefil : il faut étudier Tlnde avant d*en venir à la Grèce. 9 Voir de même la conclusion de Fartidc Atomkme, plus péremptoire encore : «r La doctrine des atomes n'a pas pris naissance dans la Grèce , comme on le croit généralement ... Il est absolument impossible de laisser à la Grèce le mérite

de rinvenlion.t) Nous avons le regret de ne pas partager sur ce point Tavis de notre illustre maître, M. Félix Ravaisson. Celui-ci, dans le rapport présenté k T Académie des sciences morales et politiques sur le concours du prix Victor Cousiu, s'exprime ainsi : «r L'auteur, pour découvrir les origines de l'atomisme, est remonté jusqu'à rinde. Ce n'est peut-être pas h juste lilre. . . La critique, aujourd'kui mieux éclairée, incline h rai)|)orler h rindnence grecque , telle qu'elle s'exerça depuis les conquêtes d'Alexandre, les parties les plus importantes de la science qu'on trouve chez les Hindous. « (^Séances et tran. de PAead. des se. mot. et politiq. , année 189A, mai, p. SAy.) Telle n'était pas Topinion de M. Ernest Renan ni <lc M. Darmesteter; telle n'est pas celle de M. Barth ni de M. Regnauld , qui {leuvent

V. Cousin ne connaissait que les analyses de Ward^** et de Colebrookc ^^\ et celles-ci plutôt encore par les articles de M. Abel Rémusat^*) que par la lecture du texte.

L'atomistiquc hindoue a été, depuis uiie trentaine d'années, Tobjet d'un grand nombre de publications et de travaux qui en ont renouvelé ou plutôt créé la science.

Sans parler des expositions générales sur les sectes religieuses et philosophiques de l'Inde, telles que celles de MM. Wilson, Hodgson^*^, Regnauld^*', Burnouf, Bourquin^^^; des commentaires émanant des érudits hindous eux-mêmes, comme le Rév. Krishna Mohun Banerjea ^'^ et Ram Mohun Roy ^®', la doctrine Vaïseshika est entrée directement dans le domaine de l'histoire positive. Les rapports annuels de la Société asiatique^^^ et les comptes sendus réguliers de la Bévue des religions ^*^' nous tiennent au courant de cette progres-

coropter ponni les pliis propres h de^dder la chose. Dans un travail publie par la Revue philosophique, M. ReguaulJ porte celle conclusion sur l'easembic de la spéculation hindoue : erÀ mesure qu'on embraftse mieux i ensemble des œuvres inteiiectnelles de Thumanilë, ie nombre des grandes originalités diminue, le chapitre des œuvres réellement admirables se rétrécit, celui des médiocrités s'élargit. La philosophie hindoue me paraît être du nombre des grandes choses qui grandissent chaque jour, n

^*^ Ward, A view oj history, littérature and religion qf Hindoos (1817).

^*^ Colebrooke , Esems sur la philosophie des Hindous, ( Transaction ofÀsialic Society, i8a3-i 8-27.) Traduction Paulbier, i833.

^'^ Journal des Savants, dnq articles (de 1895 à i83s).

^•) Asiatieresearehes{yol\\lci\yil).

Mém. de M. Wilson sur les sectes religieuses et pbil. de rinde ; mém. de M. Hodg-

son sur les bouddhistes de Népaul, etc.

t*) Bibl. des H'" htudes, 28* et 34Tasc. Matériaux pour servir à Thistoire de la phil. hindoue, par Paul Regnauld (1876- 1877). Revue philosophique, fév. et mai 1878. Journal asiatique, Vlli* série, t. X et XIV (1877-1879). Rapp. de M. Renan sur les recherches de M. Regnauld.

(*) Le Panthéisme des Vidas, par Bourquin.

^^^ Dialog. of the Hindu philosophy, (Voir Journal asiatique : Rapport de M. JulesMohl,i863.)

^') Voir Appendice des Essais de Colebrooke.

^*^ Voir la séiîc d'articles de MM. Renan, Mohl, Darmsteter et surtout Bartli dans le Journal asiatique. Ce dernier, de i883 h 1893, a rendu compte, d'une façon suivie, de tous les travaux de ce genre qui oflrent quelque intérêt.

^''^ T.l,a56;IlI,89;XI,899;XlX, a8i : Comptes rendus de M. Rarth.

LES ORIGINES ORIENTALES DE L\4T0MISxME. 7

sioii constante des études antébouddhiques : c est d'abord M. Koër'^^ qui a donné une traduction des Soutras de Kanada ; puis M. Gough ^^ qui s'est efforcé d'en élucider les parties principales. Le texte restait défectueux : une nouvelle édition vient d'en être donnée, à Bénarès, accompagnée des principales gloses des anciens basbyas ^^; Enfin divers travaux sur la secte des Djaïnas complètent cette documentation W.

H est donc possible aujourd'hui d'aborder, sans trop d'hypothèses, la recherche et la discussion des plus anciennes théories où le génie hindou a fait enti*er la conception mère de la physique atomistique.

111. La réduction de toutes les substances matérielles à un nombre défini et restreint d'éléments premiers, qui forment le monde parla variété de leurs combinaisons, — idée dans laquelle on retrouve facilement l'embryon de l'atomisme, — remonte à la plus haute antiquité dans la littérature religieuse des Hindous. Dans la CannoM^ Bonce de îe^prit par Sankara-A'tcharya '^^ est cité un sloka ou verset des Védas, qui montre que la distinction des éléments ne doit point être attribuée à l'Ëmpédocle, comme le croit Zeller W : «r Par Brahma

^*^ JouTDol de la Soc. nsiat. ailem., L XXI, p. &ao, et t. XXII, 383 (1867).

^'^ Calcutta Review (1876) : Ancient Indien metaphysic. Ibîd., 1879-1880 :

The philosophy of the Upanishads. ( Voir Rev, de Vhist. des rtUg., 188a : article de M. BartlL) .

^'^ Pandit Vindhyeçvari PrasAda Dube :

Tke aphorisms qfthè Vaùeshika philoiophy, with the Commentary of PraçaslepAda , and the glosa of Udayanaçaraya (&sc I , para à Bf^narès, i885). (Voir Rev, de tUst, des relîg., t. XIX, p. iSg : 1889.)

^*^ Sur le Djaïnisme, voir Rev» de Vhist. des relig», L XIX, p. a8i. — Voir également : Jacobi, Jataa Sulras (Oxford,

1 88A ). Sur la bibliographie générale des systèmes hindous, on peat encore consulter avec fruit fouvrage de M. Fitz Edward Hall. (CalculU, 1869.)

^') Atma-Boda ou «rla Connaissance de Tespriti), résumé dn système Védanta, traduit en anglais par M. Tayior et publié h ia suite de sa traduction du drame philosophique intitulé Rabhodha-Tchandrôdayà, (Voir lappendice aux Essais de Colebrooke, trad. Panthier.)

(') HUt. de la Philos, des Grées, L II, p. 309-3o6. Zeller s^appuie sur le témoignage d'Aristote {Métaphysique, IV, ch. IV et vil). Karsten cite encore d'autres autorités. . .

8 UVRE l, CHAPITRE I.

furent produits la vie, le sens intérieur, les organes des sens et de Faction, et puis Yélher^ Toir, le^, Y eau et la terres qui composent l'univers, i»

Sans vouloir soulever ici la question d'authenticité et d'ancienneté des livres saints de l'Inde (que le Révérend Banerjea est disposé à résoudre dans un sens peu favorable aux prétentions des brahmanes, ses collègues de la veille) , nous sommes assurés que les Védas remontent à une époque bien antérieure à la constitution de la nationalité et du génie helléniques, antérieure aussi à la rédaction de la Genèse qui, hors de tout esprit de système, mentionne de même la terre, l'eau, l'air et le feu, comme éléments de la création. Mais gardons-nous d'exagérer l'importance d une indication de ce genre qui n'est fondée ni sur l'observation ni sur le raisonnement. C'est ailleurs qu'on doit chercher l'origine d'une doctrine purement philosophique comme celle qui nous intéresse. Il faut aborder les systèmes proprement dits que le génie métaphysique de l'Inde a fait édore de la pure et simple réflexion.

On distingue d'ordinaire les systèmes hindous en orthodoxes et hétérodoxes, selon la plus ou moins grande conformité qu'ils présentent avec l'enseignement des Védas. Il n'y en a guère que deux qui soient rigoureusement orthodoxes, ce sont les deux Mimansas : la Mimansa de Djaimini, sorte de logique rationaliste, et la Mimansa Outtara, résumé de psychologie spiritualiste , presque mystique , qui va jusqu'à mettre en doute les impressions sensibles et la réalité du monde matériel. Ce dernier système, dont le fondateur parait avoir été le célèbre théologien Vyasa, présente une interprétation complète des Védas et prend , à cause de cela , le nom de Védanta, qui sert presque exclusivement à le désigner.

Les autres systèmes, tous suspects d'irréligion, sont : le Nyaya, traité de dialectique attribué à Gotama; le Vaiseshikaj fondé par Kanada; et enfin les deux Sankhyas^ celui de Kapila et celui de Patandjâli.

Tel est Tordre dans lequel Golebrooke les énumère au début de

LES ORIGINES ORIENTALES DE L*ATOMISME

son ouvrage ^^\ mais sans rien préjuger sur le rang de succession qu'on peut leur attribuer. La lecture des Essais prouve, au contraire, que cette division systématique n'a aucun rapport avec la chronologie : en vingt endroits ^^\ lauteur établit Tantériorité du système Vaiseshika sur le Védanta et fait ressortir les réfutations diverses que Vyasa consacre à latomisme de Kanada.

V* Cousin ('), qui ne semble pas avoir pris dii^ectement connaissance des travaux de Colebrooke, s'y est trompé et a cru rester Gdèle à la pensée du célèbre indianiste en considérant cette simple énumération comme une classification fondée et définitive. Seulement, comme Colebrooke n'avait en rien justiGé l'ordre dont il s'agit (ce que l'on comprend aisément d'après ce qui précède) , M. Cousin a senti le besoin de l'étayer d'une théorie.

S'appuyant sur ce qu'il appelle des (t raisons internes ^ , c'est-à-dire sur des analogies de doctrine à demi devinées, à demi interprétées, il n'a eu aucune peine à prouver que la succession de systèmes présentée par lui vériGait une fois de plus la loi d'évolution de l'esprit humain qu'il avait déjà si triomphalement formulée ^^K

Après M. Cousin, et de façon plus sérieuse, plusieurs historiens se sont efforcés de ranger les divers systèmes hindous, non d'après une chronologie directe qui resterait tout arbitraire, mais d'après les témoignages implicites que renferment les arguments de chacun. Burnouf et Weber n'y ont que très imparfaitement réussi. Le Révé-

^'^ Itdroâuetion au premier Essai.

<*> Essais, p. i55, iSi, i83, etc.

^'^ Histoire génirak de la philosophie , 9* leçon. ( Voir aussi Fragments phil. ,iA, p. sio [rOrieot ei la Grèce].)

<'} M. Barlhëleiny-Saint Hilaire, rinbtigable ërudit à qui nous devons de n*ètre pas tout h £dt ignorants de la philosophie hindoue, ne parait pas avoir remarque eettemëprise. Aprèsavoircxpos^ le système de dassiflcation de M. Cousin , il ajoute que c*est prifcisëment «t celui de Colebrooke

et même de Burnouf n. Cette dernière aliëgation n'est pas plus exacte que la précédente. (Voir Journal des Savants, mai 186&, État actuel de la philosophie hindoue.) Dans Tarticle ir Indiens» du Diet, des se. phil. , le même M. Barthëlemy-Saint Hilaire se borne à rejeter au sixième rang le Védanta que M. Cousin pkiçait le second et déclare que «rsauf cette exception, rien n'empêche d'accepter Tordre proposé».

Nous ne croyons pas qu'il puisse en juger ainsi aujourd'hui.

rend Banerjea, au contraire, a fort judicieusement utilisé et critiqué les documents nouveaux apportés par MM. Gough et Roër» et Ton peut accorder le plus haut degré de probabilité à la classification suivante qui! présente dans ses Dialagues^^K

Les deux plus anciens systèmes seraient le Nyaya et le Vaîseshika représentant une double réaction, logique et scientifique, contre le spiritualisme et le théisme des Védas. Viendraient ensuite les deux Sankhyas, et enfin les deux «r Gompendia d de scolastique orthodoxe qu'on appelle la Mimansa (de Djaïmini) et le Védanta.

Nous ne voulons retenir de cette théorie , à laquelle la plupart des indianistes contemporains semblent s'être ralliés, que ce qui concerne le système de Kanada. 11 n est certes pas sans intérêt de savoir que Tatomisme a été la première (orme de la philosophie de la nature chez les Hindous, et que tous les systèmes postérieurs ont évolué autour de la critique qu ils se sont crus tenus d'en donner.

Quant a fixer une date positive pour lapparition du Vaîseshika, c est ce qu'il n est pas encore permis de tenter. Nous ne possédons aucun renseignement sur la chronologie absolue de cette obscure antiquité. Les Hindous font de Kapila, de Patandjali, de Kanada, de Gotama, de Vyasa lui-même autant de fils de Brahma. Quant aux manuels européens, toutes les indications quon y trouve sont également vagues ou arbitraires (^l II faut s'en tenir aux ressources de la chronologie relative pour tenter de fixer les limites entre lesquelles pourront osciller les hypothèses.

Golebrooke ne se permet guère qu'une induction f'', qui s'applique

^') DiahffueioftkeHùidupUlaMpInfhy the R. Krishna Mohan Banerjea, proT at tbe Bîsiiop's collège of Calcotta.

^^ Weber se iionic à aflirmerqoe tries Sovtras de Kanada et de Gotama sont relalweaiaiU modentef par rapport à leur riwtton en 9ifstèmeit,{Uist. de iaiitL indienne , trad. Sadoas, iSSg, p. 365.) Le renseignement manque de pnkïision.

^') EsMoie, p. iSy. ff Je conserve TopH nion que la pàîode où florissait Sankara- A*ieharya peut être regardée comme ayant ëié la fin du tui* ou le commencement du a* siècle de Tère chrétienne. Il n*y a aucun moyen de déterminer de combien le texte même qu'il a commenté (le BrtthtnaSaurùnu) lui est antérieur. Si Fauteur réputé des Soulras (Vyasa) est leur véritaUeau-

LES ORIGINES ORIENTALES DE L'ATOxMISME.

If

directement au Védanta : (rSî Vyasa en est vraiment lauteur, les Brahma-Soutras doivent être rapportés au temps de larranfrement des Védas , qui portent aussi son nom ^ c est-à-dire au xi^ou au xii^ siècle avant J.-G.^ Et par conséquent, les systèmes critiqués dans ce texte doivent être reculés encore au delà.

Malheureusement, la raison n'est pas péremptoirc : à supposer même que Tépoque de la revision des Védas soit parfailement connue, rien nest moins certain que lattribntion des Soutras à Vyasa (^l

Et pourtant, Tindication du x\f siècle avant J.-G. comme date approximative de la floraison des principaux systèmes de philosophie hindoue n est pas sans vraisemblance. La tradition concernant Mochus ^^) désigne précisément cette période comme celle où Tatomisme apparut à Tyr. Que Mochus lui-même soit fabuleux, nous n avons pas de peine à le croire; mais il est certain que la mémoire des Grecs avait conservé le souvenir d'une antique doctrine, jadis professée chez les Phéniciens et dont lorigine était encore attestée par quelques fidèles au temps de TEcole alexandrine. Il est également certain que cette doctrine se réduisait à une physique matérialiste où les combinaisons de corpuscules élémentaires jouaient le principal rôle, en sorte que la plupart des critiques et des historiens ont pu, sans y regarder de trop près, la confondre avec celle de Déniocrite.

Pour peu qu'on prête créance à cette tradition , on jugera qu elle vient à Tappui des conjectures de Colebrooke, car TEcole phéni-

leur, il faudrait remooler à près de deoi mille ans au delà, jusqu'à i ère de rarrangemeot des Védas par Vyasa. »

^') DaprèsM.Barihëieniy-SainlHilaire, celte attribution est «rtout h fait insoutenable «. {DieL pkiL, art. «r Indiens «.)

<*) Voir la discussion de Zeiler, t. II, p. s8o ci suiv. (r 11 est hors de doute qu'il existait an écrit portant le nom de Mocbus. 91 Une foule d^auteurs en parient (Josèpbe,

Athénodore, Damascius, JamUique, Diogène, etc.). Le texte de Damascius {De princip. , p. 385.) montre que louvrage en question n'existait pas au temps d'Endème. C'est sans doute une supercherie alexandrine. Elle prouve du moins la continuité et l'autorité de la tradition qui attribuait aux Phéniciens la priorité sur les Grecs, en ce qui concerne la doctrine atomistique.

cieniie, quelle quelle ait été, ne saurait être considérée comme autérieure à TEcole indienne correspondante. II nexistc aucune trace d'un mouvement philosophique rayonnant autour de Tyr h celte époque, tandis que le xii^ siècle est précisément le grand siècle des études théologiques des Hindous, Tère de la rédaction déGnitive des livres saints.

II semble dès lors plus raisonnable d admettre que la doctrine acclimatée à Tyr (rau temps de la guerre de Troie ^ est originaire de l'Inde, oii elle est apparue à une date encore plus reculée.

En regard de cette hypothèse, il convient de placer celle de Ritter, qui tend à des conclusions tout opposées (^^ : la philosophie hindoue, prise dans son ensemble, serait postérieure à la philosophie grecque, et la période principale de son développement coïnciderait à peu près avec le i^ siècle de Tère chrétienne.

Nous ne pouvons reprendre en détail l'argumentation de M. Barthélemy-Saint Hilaire contre une théorie si manifestement contraire à tous les témoignages de la mythologie, de la tradition , de l'histoire et entin de la philologie, qui nous montrent la religion, la langue et la civilisation cr sanskrites i) comme les antécédents indéniables de la culture hellénique (^). Il ne s'agit point encore ici de décider si les Hindous ont été ou non les précepteurs de la Grèce; il faut du moins établir la priorité de leur philosophie. Si le %\f siècle paraît être la limite extrême à laquelle on puisse en reculer l'antiquité, hâtons-nous d'ajouter que le vi^ siècle est sûrement la limite opposée jusqu'où on puisse la rajeunir. Encore cette concession ne concernet-elle que le système Védanta, le plus récent de tous.

t»> Uiêt. delaphii, i. I, p. 53; t. IV, p. a83.

^*^ ffU n'y a pas d'esprit sérieux qui ne doive être frappe des troûi remarques suivantes : la langue grecque vient tout entière du sanskrit; le polythâsme grec, maigrie des différences évidentes, est une reproduction de la mythologie indienne

qui se trouve dé|à dans les Védas; la métempsycose , telleque semble lavoir admise Pythagore, telle qu'elle est dans Platon, est la croyance fondamentale de Flnde h toutes les époques. Nous pouvons donc conclure que la philosophie sanskrite s'est développée longtemps avant l'en* chrétienne.^ {DicL dessc.phil.)

LES ORIGINES ORIENTALES DE L'ATOMISME

Quant au Vaïseshika, ie plus ancien, si nous hésitions à le reporter en arrière, voici un dernier argument qui lèverait nos scrupules : tous les systèmes que nous avons énumérés sont antérieurs au bouddhisme y et de longtemps sans doute; crune révolution religieuse de cet ordre ne se produit pas tout à coup(^^; il faut, avant d*éclater, qu'elle ait été longuement préparée par des discussions et des examens de toute sorte. ?> Or «rie bouddhisme remonte incontestablement à cinq siècles au moins avant Tère chrétienne i>.

Nous pouvons donc affirmer hardiment que latomisme hindou (^) a précédé de plusieurs centaines d'années latomisme de Démocrite.

Au surplus 9 lorsque nous parlons de Tatomisme hindou, ne doiton pas entendre cette expression comme s'appliquant exclusivement à Kanada. Plusieurs autres sectes, postérieures au Vaîseshika, se sont emparées du fond de la doctrine et Font accommodée aux exigences particulières de leur système. Telles sont la secte de Djina (Djaîua), aux partisans de laquelle doit être réservé plus particulièrement le nom de Gymnosophisles (philosophes nus)(''; celle des TcharvakaSj fondée par le plus célèbre des commentateurs de la Djina (^); celle des Pasoupaias; enGn celle des Bouddhas ou disciples de Bouddha, les derniers venus, qui n'ont fait qu'emprunter la physique de Kauada, comme les Epicuriens celle de Démocrite, pour la juxtaposer à leur morale. Golebrooke, le premier, puis M. Hodgson et M. Wilson après lui (^) ont mis en lumière cette particularité du bouddhisme qui avait échappé à la plupart de ses historiens ^^K

^'^ Barihâeiny- Saint Hiiaire, loc. etL

<•> Diaprés Ward {A view, etc.), Kanada serait dtë dans le Rig-Vëda; mais, eo Tabeenee de texte précis, le renssignement a peu de valeur. D'ailleurs, ce n*est pas le nom de rhomme, c'est un système qui nous importe. On peut toujours suppcaer une homonymie.

^^) Golebrooke, Essais, p. aïo et suiv.

f> Ibtd., p. «36.

^') Golebrooke, Essais, p. aa i et suiv. ; p. 9S6 ; H. Wilson, Mémoire sur les sectes religieuses et plul. de Flnde {Asiatie researekes , t. XVI et XVII ) ; Hodgson ( UM, , t. XVI), Mémoire sur les bouddhistes du Nipaul. (Voir Nouveau journal asiatique ,

lVI.)

^*^ Voir Emile Bumouf , Introduction au bouddhisme indien: Barthélemv-Saint Hilaire, Le Bouddha et sa religion.

r» . UVHE I, GHAPITKE I.

Celle nomenclature comprend à peu près tous les systèmes qui prétendent expliquer, d'une façon relativement scientifique, l'existence et la formation du monde extérieur.

Elle ne laisse en dehors que les systèmes proprement spiritualistes et théistes qui rattachent à une cause transcendante fessence et les lois de la matière.

On doit donc eu conclure que Tatomismc a été, dans Tlnde, non seulement la première, mais la plus constante et presque Tunique forme de la philosophie de la nature.

C'est à ce titre que les systèmes où il se trouve exposé offrent un évident intérêt à la critique, indépendamment même des relations qui ont pu s'établir, sur le terrain de la doctrine commune, entre les penseurs grecsiet les brahmanes hindous qui les avaient précédés.

L ATOMISMË HINDOU. I9

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