CHAPITRE II
La plus ancienne et la principale des sectes hindoues qui ont professé Tatomisme a été appelée Vaiseshikaj du mot sanskrit (r viseshai), différence, indivijdualité.
Le système vise en effet à être une science des êtres particuliers, des objets sensibles.
La source principale de cette philosophie est le texte connu sous le nom deSoutras de Kanada^^K Au lemps où ont paru les Essais de Colebrooke, le texte n avait pas encore été publié. Si Ton en croit le Rév. Ranerjea, Golebrooke s'en est beaucoup moins servi que du commentaire de Kesava-Misra (^) et des critiques de Sankara- A'tcharya; d'où viennent les inexactitudes de son exposition.
De même M. Ward, en traduisant et analysant le Vaïseshika- Soutra-Poushkara, qui nest qu une glose postérieure, a été, sans le vouloir, infidèle à la pensée du maître.
Nous nous servirons pourtant des ouvrages de ces deux indianistes en les corrigeant d'après ce que nous connaissons des Soutras originaux récemment publiés (') et surtout des études que cette publication a provoquées.
L Selon Kanada, les objets quoii peut nommer, ou objets de
'*) Voir Golebrooke, Essais, p. &8. ^*^ Ce&i Kesaca-Mùra que Colehrooke
«rLa collection des Swiras de Kanada se cite le plus souvent dans son exposition de
compose de dix lectures, divisées similai- Tatomisnie. (Voir^^MOM^ traduction Pau-
rement en deux leçons journalières, et thier, p. 7& eipaaim.) celles-ci en prakaranas ou sections, con- ^^^ Voir la traduction Roër, SœUlé
tenant deux Soutras an plus, relatifs au asiatique tJhmande, t. XXI, XXil, et
niéme sujet. '^ l'édition de Bénarès.
preuve, peuvent rentrer dans six classes (^) : substance, qualité , actioii, commun^ propre et agrégation ou relation intime^'^\ qui ont quelque analogie avec les catégories d'Aristote et de Kant.
Il y a neuf espèces de substances, dont cinq matérielles ou sensibles, et quatre immatérielles, au moins au sens relatif. Les premières sont :
1^ La terre ^^\ qui, outre les qualités communes aux autres substances (et qui seront plus tard énumérées), a pour caractéristique Vodeur et se définit brièvement <r une substance odorante (^'19;
s^ Veau^^\ dont la qualité distinctive. est hfroideuTf et qui est définie (rune substance froide au toucher?);
3^ La lumière^ qui est à la fois colorée , colorante et chaude^ qua* lités qui se confondent;
U^ LW, dont le propre est d*être tempéré ^ (r différent de la lumière qui est chaude et de Teau qui est froides. Son existence, comme substance distincte, est cr induite du toucher 'n;
5^ Véther (akasa), qui a pour propriété le son. Il est cr simple t), c est-à-dire qu'il exclut toutes les différences provenant des combinaisons, et (r infini 7), cestrà-dire répandu de toutes parts dans Tespace.
Des quatre catégories qui suivent, deux, le temps et le lieu y représentent des principes abstraits; les deux autres, Vâme et la conscience, soulèvent quelques difficultés, et nous les réservons pour un examen ultérieur.
Il y a donc cinq éléments matériels primitifs qui correspondent à cinq données sensibles, un peu différentes de celles que nous considérons comme fondamentales : les impressions du goût man-
^*) Coiebrooke dit (rprédicamcDtBi}. pabie, par ses atomes et leurs combînai-
^'^ Kanada, I, 3. sons, de former tous les corps soliJei^
^^^ Le tradacteur de Coiebrooke Suit (p. 65).
jadicieusement observer que ce lerme ^^^ Kanada, II, 1.
désigne ici non pas un corps considère ^'^ Substance capable de former tous
comme simple, mais <rune substance ca- les corps liquides.
qaenty la lumière et la chaleur sont confondues, \e froid et le tempéré forment deux ordres distincts, quoique se référant à un seul sens, le toucher.
Malheureusement, il est presque impossible de systématiser Tattribution des qualités primordiales aux éléments. L'esprit clair et ordonné des Grecs a réduit toutes les apparences phénoménales à deux couples de contraires dont chacun a son substratum dans une espèce de matière déterminée : froid et chaud, sec et humide. On cherche eu vain les traces d'une préoccupation de ce genre dans la classification hindoue : la définition des diverses substances y est tout arbitraire et ne vise presque jamais ce qu elles ont d'essentiel. Si peu scientifique qu elle nous paraisse aujourd'hui, la division d'Ârislote suppose un immense progrès do l'esprit de suite et d'analyse. Toute substance matérielle est composée d'atomes. Il y en a autant d'espèces que de substances élémentaires ; c'est là un point important sur lequel aucun doute ne peut subsister. Kanada ne s'est pas élevé jusqu'à la conception de l'atomisme proprement dit, oi!i une matière première uniforme sert de substratum à tous les corps et où les différences spécifiques proviennent des seules combinaisons. Chacune des sensations premières, qui servent de base à la classification, étant donnée comme irréductible, la terre est formée d'atomes odorants; l'eau, d'atomes froids; la lumière « d'atomes chauds, etc.(*).
Kanada se rapproche ainsi d'Anaxagore, mais reste bien audessous de Démocrite.
L'atome est simple, car la matière ne saurait être divisible à l'infini. Kanada le prouve d'une façon extrêmement ingénieuse et frappante : crSi chaque corps était composé d'un nombre infini de parties, il n'y aurait aucune différence de grandeur entre un grain de moutarde et une montagne , entre un moucheron et un éléphant, puisque l'infini est égal à l'infini, n
^'^ Colebrooke, p. yi.
IMrtmtRIl lATIO^AlC.
DéiDocrite n a rien dit de plus péremptoire contre Fargumenta*tiori de Zenon.
Gomme lui d'ailleurs, et avec autant de précision, Kanada établit que la connaissance de latome n'est pas le produit de la perception , mais du raisonnement. Non seulement il existe un élément, Téther, qui est absolument imperceptible en tant que substratum , et dont l'existence est induite du phénomène par lequel il se manifeste (^), mais un atome quelconque, fùt-'il de terre ou d'eau, est par lui-même inaccessible aux sens. Les raisons qu'en donne Kanada ne sont pas très claires. Le Dictionnaire des sciences philosophiques en cite une dont je n'ai trouvé aucune trace ailleurs et qui me paraît peu conforme à l'esprit du système : cr Les atomes ne tombent pas sous nos sens; autrement, ils ne seraient pas de vrais principes, mais, comme tout ce qui affecte nos organes, ils seraient sujets au changement et à la destruction ^^K ^ Le raisonnement conviendrait à merveille à l'école de Démocrite; mais, comme la classification de Kanada est précisément fondée sur les données des sens, chaque élément y étant défini par une qualité sensible, et même comme nous n'avons d'autre raison d'admettre l'existence des éléments que les perceptions par lesquelles ils se manifestent, je crois que cette considération doit être abandonnée.
L'analyse de Golebrooke, si insuffisante qu'elle soit sur ce point, laisse* entrevoir une théorie plus profonde et plus originale.
Si l'on en croit Kanada, la plus petite particule visible qui nous apparaisse dans un rayon de soleil n'est pas un atome, c'est déjà un composé. Pourquoi? Parce qu'elle crest à la fois une substance et un effel^^^n. Si j'entends bien le texte, cela signifie qu'un (r phénomènes
(*' ffLe sm est une propriëtë parlicu- ne le sont pas . . . C*est pourquoi un sub-
iière. . . mais une qualité n^existe que stratum distinct de ceux-ci (rëther) est
dans une substance dëterrainée ; or aucun ij;^. » L^argumcnlation est de Golebrooke
des quatre ëlënients ne peut être le sub- (p. 68) , mais conforme à la doctrine, stratum du son, car le son est saisi par ^'^ DieL des se, phiL, art. rrAtomisme^.
Torgane de Touîe et les autres ëlëments ^'^ Golebrooke, p. 71.
ne peut pas ôtre produit par une subslance simple, que tout « ciïet i» suppose un rapport entre des causes.
Il y a plus : les composantes de cette particule ne peuvent pas encore 6tre simples, parce que cria partie constituante d'une substance qui a de la gnmâewr doit être un effet ?>•
En d'autres termes, une particule étendue est le résultat du groupement d un certain nombre $Ûémtn\& phénoménaux ^ qui supposent eux-mêmes une relation initiale.
Enfin l'élément ultime de ce composé originel est l'atome.
Kanada nous indique même avec précision suivant quelle loi se font ces combinaisons rudimentaires : cr Le premier composé consiste en deux atomes, car un seul ne peut entrer en composition, et il n'existe point d'argument pour prouver que plus de deux doivent entrer dans sa formation. Le second composé consiste en trois atomes binaires, car si deux seulement étaient réunis, l'augmentation de volume du composé serait à peine sensible, puisqu'il est nécessairement le produit du nombre ou de la dimension des particules : il ne peut être (ici) le produit de la dimension, il doit donc Têtre du nombre. Il n'y a point de raison pour adopter l'union de quatre atomes binaires, puisque trois suffisent pour produire la grosseur. L'atome est alors compté comme étant la sixième partie de la particule visible dans un rayon de soleil (^). d
De cette exposition très vague et peu probante, il nous semble qu'on peut tirer les conclusions suivantes : tout phénomène suppose deux termes, et toute apparence étendue suppose trois éléments phénoménaux, trois relations primordiales nécessaires pour figurer l'espace.
n est impossible de ne pas remarquer une certaine analogie entre cette théorie et celle de Boscovich, si ingénieusement commentée par M. Evellin(^). Une comparaison suivie laisserait trop de
^'^ G>lebrooke (p. 7 A ) > diaprés Kesava mairien Konda-Bhatta. (Voir Coiebrooke , et d après le Paiartha-Dipika , texte P* ^9-) d'iotrod action à la logique par le gram- ^^) Evdlin, Thèses latine et française.
place aux conjectures , mais on nous permettra bien de rapprocher de ce qui précède les conclusions du savant critique de Tinfini matériel ^r
1^ L'élément premier, qui constitue la matière, est inélendu, indivisible , impénétrable ;
!i^ Deux éléments de cet ordre donnent naissance à un premier couple étendu;
3° A des groupements plus compliqués d'atomes répondent des composés d'ordre supérieur, les molécules.
Ce sont bien là les trois combinaisons élémentaires de Kanada ; la seule différence porte sur cr l'étendues que le philosophe hindou place seulement au terme de cette primitive évolution, et non à tort, semble-t-il , car l'extension représente un mode de phénoménalité plus compliqué que certains autres, tels que le son, par exemple. Le désaccord ne va pas au fond, d'ailleurs : le deuxième composé matériel, que Kanada appelle la grosseur, n'est autre que la molécule que M. Evellin met au même rang.
Ce n'est donc point un vague dédain rationaliste pour le témoignage des sens qui pousse Kanada à déclarer que l'atome n'est pas connu par la perception, mais une thèse curieuse et hardie qui se rattache aux principes mêmes de sa physique.
Pris en eux-mêmes, les atomes sont indestructibles et éternels ^^\ Quelque interprétation qu'on donne au système Vaîseshika, qu'on y trouve un spiritualisme théiste , ou , au contraire , un matérialisme absolu, — ces deux théories ont leurs partisans, — un point reste hors de contestation : la matière n'est point créée, elle ne périra pas. L'auteur des Brahma-Soutras, dans sa critique de Kanada, n'a garde d'omettre ce grief, et il y fait peser le principal effort de sa discussion , comme plus tard en usera saint Thomas avec Âverroès.
II. Nous savons déjà que chaque élément a sa qualité propre :
^'^ Ëveiiin, L'idée d'infini, p. 58-6<i. — ^*^ Kanada, II, ii, a; Kosava-Misra , iV.
UATOMISMB HINDOU. 21
outre celles-là, il y a des qualités indifférentes qui sont communes à plusieuqp ou à toutes les substances. Les Hindous comptent en tout vingt-quatre qualités, dont dii-sept seulement sont énumérées dans les aphorismes de Kanada; les autres sont sous-entendues (^).
Les quinze premières affectent la matière et sont perceptibles aux organes corporels; nous renvoyons Texamen des neuf autres à Télude que nous nous proposons de consacrer à Tâme.
Les qualités matérielles sont :
1® La couleur y perceptible à la vue et résidant dans trois substances : terre, eau, lumière. Elle émane de cette dernière, dans laquelle elle est blanche et resplendissante , tandis qu elle est blanche et sans éclat dans Teau, variable et accidentelle dans la terre.
Kanada ne semble pas avoir associé Tidée des variations colorées à celle des combinaisons moléculaires. Si Ton en croit Golebrooke, <(les six couleurs simples se rencontrent dans les atomes de la terres. On ne voit pas comment la couleur, qui est blanche en sa source (la lumière), se brise en rayons polychromes en tombant ici-bas. L'indication eût présenté de l'intérêt.
2^ La saveur est une propriété particulière de l'eau, dont elle ne constitue pourtant pas l'essence. Elle réside aussi dans la terre, par accident.
3® Vodeur est le propre de la terre, comme nous l'avons vu; elle est accidentelle dans l'eau et l'air (la brise emporte des particules odorantes en passant sur les fleurs).
6® La température^ perceptible au toucher, a trois degrés : le chaud, le froid, le tempéré; elle est la caractéristique de l'air et n'existe qu'accidentellement chez les autres éléments.
Il en est de ces qualités comme de la divisibilité : elles sont latentes, ou plutôt imperceptibles dans les atomes simples et dans les composés binaires; c'est seulement dans les composés ternaires et dans les agrégats postérieurs qu'elles affectent les sens'^l
^'' Kanada, 1, ii, â, et 1, i, &q; Golebrooke, p. 78. — ^'^ Golebrooke, p. 77.
Les sept qualités qui suivent sont des rapports abstraits que Gotama a fait entrer dans son éuumération, parce qu'elles s'appliquent à toute forme d existence, mais que Kanada a écartées de la sienne, parce qu elles ne concernent pas proprement la matière ^^K Ce sont :
5^ Le nombre, qui comprend deux termes essentiels, unité et pluralité.
L'unité n'est réelle et éternelle que dans la substance simple, l'atome; toute unité de combinaison est passagère ^^).
6^ La qualité j qui est étemelle, a ses deux pôles opposés, l'in- Animent petit et l'infiniment grand, et oscille entre ces deux ex* Irémes W.
7^ VtndmduaUté , qui n'existe à proprement paiier que dans la monade : toute individualité multiple ou de synthèse est factice et passagère.
8^ La eot^mctkm, principe de toute combinaison.
9^ La dùjjonetion.
10^ LaprtmV.
1 1^ La postériorité y qu'on peut considérer par rapport au temps et au lieu.
Des cinq qualités relatives à la matière, qui restent à examiner, la plus importante est h faculté ou puissance (Sanskara), qui comprend, dans l'ordre physique, deux espèces : h force ou impulsion (Véga), qui est la cauise de l'action et du mouvement; et ïélauicité, qui est la qualité particulière des objets tangibles ou terrestres.
Vient ensuite la gravité , cause de la descente en <r chute pri-
^'^ U Dous paraît hors de doute que œ sont ces sept qualités-ià que Kanada omet, bien que Colebrooke ne le dise pas expUdtement : elles 'forment digression dans rënnmëratlon.
(*) Colebrooke, trop peu philosophe en tout ceci, dit qu*ii y a trois sortes de nombres : uoitë, dualité, multitude (p. 78). Mais si Kanada admet que le
deiucwÀi uneessence primordiale , il semble qu*ii doive y joindre le trois, h cause de la théorie des combinaisons que nous avons précédemment analysée.
(') L*idée n'est pas claire : qu'est -ee (rrinfiniment petite) pour Kanada? L'unité sans doute. Alors qu'est (rrinfiniment grande? 11 doit y avoir Ih une glose du commentateur, Kesava ou Sankara.
LATOHISMË HINDOU. 33
maire Y>, c est-à-dire de la chute <r non. causée par uu mouvement d'impulsion quelconques.
Si tous les atomes élémentaires étaient doués par essence de cetle tendance primordiale, on pourrait voir, dans cette attribution, le germe de la théorie de Démocrite et d*Ëpicure, faisant dériver tout mouvement cosmique de la poussée initiale de la pesanteur; mais la terre et Teau en sont seules affectées. La gravité nest pas cr fondamentale V pour Kanada , et reste du même ordre que la fluidité et la viscosité qu on trouve dans Teau et dans les substances aqueuses.
Enfin la quinzième énumérée est le son^ caractéristique des atomes éthérés.
£n somme, aux qualités premières qui servent à distinguer les cinq espèces d atomes primitifs , il reste seulement à ajouter quelques qualités secondes, dont aucune n a une importance théorique appréciable : couleur, saveur, gravité, fluidité et viscosité.
Avec nos habitudes d'esprit systématique , nous voudrions que ces qualités secondes fussent attribuées aux combinaisons ultérieures, les qualités premières étant réservées aux atomes simples. Mais aucune distinction de ce genre ne se laisse deviner. Les qualités sont réparties entre les substances, suivant les apparences phénoménales et sans aucune arrière-pensée de synthèse.
On peut rapprocher des qualités les quatre autres catégories qui servent à classer les objets, suivant Kanada : Yactiouy le commun^ la différence et Vagrégalion.
Vactian cr consiste dans la motion ou mouvement ^^) t. Le système hindou réduit tout fait matériel à un déplacement local et coïncide sur ce point avec le mécanisme de Démocrite. 11 admet cinq sortes d actions : jeter en haut , jeter en bas , pousser en avant, étendre horizontalement (^), et enfin cr aller t), avec plusieurs variétés sous ce dernier chef.
^*) Colebrooke, p. 86. de (tborizontaiement» , ne faat-il pas lire
^'^ Je suis rdoumération de Colebrooke , «r en arrière » ? Cela compléterait les quatre doot les termes sont bien vagoes : au lieu directions de Tespace.
Je laisse de côté le commun et la différence (c est-à-dire la généralité et la particularité), qui sont des propriétés logiques, de Tordre de celles qui ont été précédemment écartées (nombre, quantité, etc.), pour arriver à Yagr^atian, qui est la propriété essentielle de tout élément matériel, la cause de toute synthèse et de toute existence déterminée.
. Malheureusement, Golebrooke ne nous donne aucun renseignement sur le détail des modes et des procédés d'agrégation. C'est dans Tétude des composés, c'est-à-dire des êtres particuliers, que les effets de cette grande loi pourront apparaître.
111. La loi d'agrégation est déjà connue, au moins dans ses premiers effets. Un même principe en régit toutes les applications : ir Le concours de deux atomes terrestres constitue un atome double de terre; par le concours de trois atomes binaires, un atome tertiaire est produit; par le concours de quatre triples atomes, un atome quaternaire est également produit, et ainsi de suite à une grosse, une plus grosse, et la plus grosse masse de terre.?)
Les éléments, pris dans leur ensemble, ne sont que la somme des atomes similaires : et ainsi la grande forme de la terre est produite des atomes terreux, et, de celte manière, les grandes eaux sont .formées des atomes aqueux, la grande lumière, des atomes lumineux, et le grand air, des atomes aériens (^) t.
Il y a naturellement autant de sortes de composés qu'il y a d'éléments, c'est-à-dire cinq; leurs propriétés générales sont les mêmes : cries qualités qui appartiennent à l'effet sont celles qui appartenaient à la cause intégrante ou particule primitive, comme (étant) sa cause matérielle; et, d'un autre côté, les qualités qui appartiennent à la cause se rencontrent dans l'effet ^^'t.
Dans chaque ordre, on distingue trois espèces d'agrégats : les masses inorganiques, les corps organisés, les organes de perception.
Golebrooke, p. 7 A. — ^^^ Id,, p. 76.
LATOMISME HINDOU. 33
A^ Pour la terre, les agrégats inorganiques sont les pierres, Targile, le bois, etc. Les composés intermédiaires, qui contiennent de Teau ou de Tair, sont plus ou moins durs, ou mous, ou visqueux, comme les fleurs, le coton, etc.
Les agrégats organiques ont pour type le corps (^). Le corps est terreux, car les qualités de la terre (odeur, couleur, solidité) se laissent percevoir en lui. On pourrait croire qu il contient plusieurs éléments; quelques-uns en reconnaissent trois : la terre, Teau et la lumière-chaleur, à cause des phénomènes qu'il présente; d'autres quatre, d'autres enfln cinq, à cause de la respiration qui y introduit l'air et des cavités qui renferment l'éther. Mais Gotama et Kanada s'accordent à repousser cette théorie : selon eux, il y a, dans les cas indiqués, juxtaposition, et non et union intime et inchoative de substances hétérogènes^^) t. Une pareille union est impossible : des éléments matériels d'ordres diflérenls ne se mêlent pas. D'ailleurs, si des substances invisibles, comme l'air ou l'éther, entraient dans la composition du corps, celui-ci serait invisible, car (T l'union des objets visibles avec les objets invisibles produit des objets invisibles W t^.
Ceci n'empêche pas qu'il n'y ait, dans d'autres mondes que le nôtre, où d'autres éléments dominent, des corps aqueux, aériens, ignés; mais, ici-bas, tout agrégat solide est nécessairement terreux.
On peut répartir les corps organisés en deux grandes classes : ceux qui sont produits par l'union des sexes, et ceux qui sont le résultat d'un concours d'atomes, amenés par une force extérieure, fatalité ou divinité.
La première classe comprend les vivipares et les ovipares; la seconde, les organismes qui naissent, d'une part, de la corruption ou
^*) Colebrooke, p. 58. La ihëorie direc- même que frdes matières hëtërogènes ne
(emea t exposée est celle de Gotama , mais peuvent entrer en composition yi. ( Kapila ,
la mention de Kanada intervient à chaque III, 16-18; V, 99.) Nous retrouverons
difl^rence. cette idée dans la physique grecque.
^'' Kannda, IV, 11, 1. — Kapila dit de ^'^ Colebrooke, p. 58.
de la fermentation (vers, larves, insectes, etc.), d autre part, de la végétation et germination des plantes ^^K
Une des singularités du système hindou est d avoir accordé une essence propre et, en quelque sorte, une vie indépendante aux organes des sens. A y regarder de près, ce n est qu'une conséquence étroite du grand principe de cette philosophie qui définit et distingue les substances par les sensations qu elles sont réputées provoquer : autant de données sensibles primitives, autantdesubstancesdiverses; et comme les substances diverses ne se combinent pas entre elles, autant d organes différents de sensation, autant d'être» distincts, séparés, hétérogènes, juxtaposés au reste du corps.
La qualité propre de la terre étant l'odeur, l'organe de l'olfaction ne soulève point de difficulté : il est terreux comme le corps lui-même.
B. Quant à l'eau, ses composés inorganiques sont les rivières, les mers, la pluie, la neige, la grêle, etc.
Les corps organiques qu'elle forme sont des êtres ffuides et visqueux , dont Golebrooke nous dit seulement qu'ils habitent le royaume de Varouna ^^\ le Neptune indien. L'organe aqueux est celui du goût, qui est. représenté dans le corps par la salive.
G. La lumière inorganique est quadruple : céleste , terrestre , minérale et intestinale; cette dernière est la condition de la faculté, universellement reconnue par les Hindous, de voir par le nombril (^).
La lumière terrestre est celle dont l'aliment est terrestre, comme le feu; la lumière céleste est celle dont l'aliment est aqueux, comme la foudre et les météores; l'intestinale est celle dont l'aliment est à la fois terrestre et aqueux : elle est intérieure et produit la digestion et la nourriture; la minérale est celle qui se trouve dans
^^) Voir le PadarthorDipika et le Tarkor brooke, p. 65 , préteud justifier celte di-
Bkatha de Kesava-Misra. vision par des citations du baron Massias
^*^ Ibid., p. 6A. et du docteur Bertrand {Somnambutitme
^') Une note du traducteur de Cole- et magniti*mey
les mines souterraines, comme i or, qui est de la lumière solidifiée ou, du moins, dont la principale substance est la lumière, rendue solide par la présence des particules de terre ^^K
Les corps organiques lumineux sont des êtres habitant le royaume solaire.
L organe de la lumière est double, parce qu elle a un double aspect : clarté et chaleur. De là une distinction à établir, suivant que la clarté et la chaleur peuvent être latentes ou manifestes par rapport à la vue et au toucher. Ainsi le feu est vu et senti tout en* semble; la chaleur de Teau bouillante est sentie mais non vue; la clarté de la lune est vue mais non sentie, etc. Néanmoins l'organe particulier et exclusif de la lumière est bien lappareil vbueL
Ce nest pas, à proprement parier, la pupille de Tœil, mais un rayon lumineux partant de cette pupille et se dirigeant vers lobjet aperçu. Le rayon visuel nest pas visible en lui-même, mais, dans certaines circonstances, il se manifeste, comme dans lœil du chat, par exemple, lorsqu'il épie dans lobscurité*
D. Voir inorganique est le vent. Les corps aériens sont des êtres habitant latmosphère , parmi lesquels sont les mauvais esprits qui fréquentent sur terre.
L'organe qui nous fait sentir l'air est, comme nous l'avons déjà dit, le toucher; il est nécessairement aérien et ne se confond pas avec la peau : «C'est un tégument léger, une enveloppe subtile répandue sur l'épiderme. ^
E. Véiher est un, simple, infini, éternel; il est partout et pénètre tout^^'. C'est lui qui forme la voûte du ciel. Il paraît blanc par connexion avec un orbe blanc lumineux, comme un bloc de cristal paraît rouge par son association avec un objet rouge.
^') Voir dans Coiebrooke, p. 66 /une tion vraisemblable. En tout cela, Tlnde sërie de raisonnements puërils de l*autenr se montre très inférieure à la Grèce, et du traducteur pour rendre celte déGni- ^'^ Coiebrooke, p. 68.
S8 UVRE I, CHAPITKE 11.
La couleur bleue du ciel provient, selon Patandjali, crdu pic méridional de la grande montagne Soumeron, qui est composée de saphirs^.
Golebrooke ne parie pas de corps organiques éthérés : peutêtre Kanada prétait-il aux dieux cette nature supérieure, comme Epicure qui les reléguait dans les profondeura du ciel. Je n ai su trouver aucun renseignement positif à cet égard : la symétrie seule me conduit à risquer Thypothèse.
L'organe de Fouie est éthéré : ce n'est pas Toreille proprement dite , mais cr une portion d'éther, contenue dans le creux de loreille ?> , qui nous transmet les sons.
Ainsi, par la présence des oi^anes des sens, l'homme peut être considéré comme un microscome, réunissant en lui une parcelle des cinq substances primitives et éternelles, et communiquant avec les cinq mondes élémentaires auxquels son esprit donne l'unité.
A la loi d'agrégation , qui produit les composés que nous venons d'étudier, correspond la loi de désagrégation qui suit exactement le même ordre : les agrégats quaternaires se décomposent en agrégats ternaires, ceux-ci en agrégats binaires, et ainsi de suite. L'atome seul est éternel : tous les composés sont transitoires, et lorsque le moment est venu, la dissolution s'accomplit. crDans les parties intégrantes d'une substance agrégée résultant de la composition, comme dans les morceaux d'un vase de terre, l'action dissolvante est opérée par la pression brusque ou par la pression simple. La ' disjonction suit immédiatement, par où l'union, qui était la cause de la cohésion des parties, est annulée; et la substance intégrale, consistant en ces parties réunies, est dissoute en ces mêmes parties séparées, et par conséquent est détruite, puisqu'elle cesse de subsister en un tout^^^.T)
IV. Telle est, ramenée à ses traits principaux, la physique de
^'^ Golebrooke, p. yS.
Kanada, qui forme la base de tous les systèmes de la nature dont la philosophie hindoue a gardé la trace ; il nous reste à indiquer brièvement les différences qu'on peut relever de l'un à l'autre.
La correction la plus importante est assurément celle qu'a introduite la secte des Djinas (Djaïnas). Ceux-ci se refusent à distinguer autant d'espèces d'atomes qu'il y a d'éléments^ et ils considèrent ces éléments eux-mêmes comme des composés primitifs d'atomes homogènes.
C'est là une pure doctrine mécaniste, celle dont on fait exclusivement honneur à Leucippe et Démocrite.
Malheureusement, Colebrooke ne cite aucun texte de ces philo^ sophes, et il semble bien qu'il ne les connaisse que par les commentateurs des Brahma-Soutras, par Ramanouja et Sankara(^). D'autre part, les études spécialement consacrées aux Djaïnas, qu'il nous a été donné de consulter, sont muettes sur ce point, en sorte que nous en sommes réduits à un simple renseignement, donné par voie incidente, sur une théorie aussi capitale.
Les Essais ne nous fournissent non plus aucun moyen de fixer la date où cette secte s'est développée : comme Colebrooke semble suivre l'ordre chronologique, en donnant la dernière place aux disciples du Bouddha, je serais porté à croire qu'il considère les Djainas comme les plus anciens, puisqu'il les cite les premiers.
Ib n admettaient que quatre éléments et repoussaient l'éther ('^^
L'atomisme des Djainas a été l'objet d'une réfutation en règle de la part de Sankara-Atcharaya , dans son commentaire de Vyasa. Colebrooke cite un assez long passage (') qui nous donne l'idée de
^') Ce sont les deux sealed indicatioDs qac contient Tëtode de Colebrooke (p. 3 1 o etsuiv.). Dans Tëlude qu'il consacre aux fianddhas (p. aaS), il semble indiquer que ceux-ci professaient une opinion analogue, irlls sont désignés par leurs adversaires comme desPoMiM Vamasika, soutenant la péristaUiiti ou disêoluMité de toutes
choses , tandis que les sectateurs de Kanada qui reconnaissent quelques-unes de leurs car taries comme étant étemelles et invariables (les éléments). . . sont appelés pour cda Ardha-vaindsika, soutenant une demîpérissabilité et une demi-dissolution.»
(') Colebrooke, p. ati.
^*^ Id. , p. 9 1 8 , et suiv.
la doclriile et des procédés dialectiques au moyen desquels on la discutait.
J'écarte à dessein Targument par lequel Sankara établit que l'agrégation des atomes ne peut se faire que par Tintervention d'une force extérieure, — théorie qui sera examinée dans le prochain chapitre, — et je ne relève que ce qui touche à la nature même des atomes et des composés.
<r D'abord , dit Sankara , les atomes simples étemels et les atomes binaires transitoires diffèrent au dernier degré les uns des autres, et l'union de principes discordants oijwopposés ne peut avoir lieu (^). ^ L'objection ne me paraît pas probante : jamais un atome simple ne se combine avec un atome binaire. Kanada et ses successeurs ont eu bien soin de composer les atomes tertiaires d'atomes binaires et non d'éléments simples.
Une autre remarque est plus judicieuse : « L'agrégat et ses parties intégrantes sont dissemblables?) ; dès lors, comment un agrégat pourra-t-il s'accroître par l'addition de particules nouvelles? Les atomistes sont obligés de recourir sur ce point à la loi d'agrégation, qui explique tout; mais Sankara est autorisé à demander quelle est ff la raison de l'agrégation it.
Enfin la critique suivante montre que l'attribution des qualités aux éléments avait été régularisée et systématisée depuis Kanada. Quatre qualités élémentaires étant données, la couleur, le goût, la saveur, la tactilité, (rla terre est revêtue de ces quatre propriétés, l'eau en possède trois, le feu deux, et l'air une. Dès lors, poursuit Sankara, puisque la terre est lourde et épaisse, l'eau moins, le feu moins encore, et l'air tout à fait ténu, comment des particules aussi différentes pourraient-elles être également réduites au dernier degré possible de la ténuité matérielle, pour passer h l'état d'inextension (^) qui est celui des atomes simples??)
^') Texte de Sankara, cité par Cole- ^*^ Le texte dit (rimmatërialitën : c'est
brooke, p. 919. Ce dernier le rapporte ëvidcmment un contreeeDS du tradticsans en comprendre la porU^e. teor.
UATOMISME HINDOU.
Ici une remarque s'impose : si le système des Djaînas était aussi nettement mécahiste que le prétend Golebrooke, la réponse à cette question serait facile : les particules des .éléments n'étant plus considérées comme simples, mais comme formant les premiers composés de matière homogène, rien n'empêcherait d'admettre qu'elles représentent des combinaisons graduelles, binaires, tertiaires, quaternaires , correspondantes à la complexité de leur essence.
Le fait que l'objection a pu être posée nous rend donc presque suspecte l'interprétation de Golebrooke : comment Sankara n'eûtil pas songé à distinguer ici l'opinion des Djsdnas d'avec celle de Kanada^^)?
Les Batuldhas ou disciples de Bouddha admettent également quatre éléments primitifs et ne semblent pas s'être élevés jusqu'à la conception de la matière première homogène, non plus que les Tcharvaka$ ni les Pagoupatas.
Golebrooke leur prête une théorie, dont il est difficile d'apprécier l'originalité : ttlls n'affirment pas, avec les sectateurs de Kanada, l'existence d atomes binaires, ternaires, quaternaires, comme étant les premières gradations de composition; mais %k soutiennent îagrégalion atomique indéfinie^ regardant les substances composées comme étant des atomes primordiaux conjoints ou agrégés, fi Rien de plus vague que cette exposition; on entrevoit cependant que les Bouddhas rejetaient les complications mathématiques de la loi d'agrégation, sans doute pour échapper aux objections des com-
^^) La distiaction n'est nullement indiqnëe ; voir Golebrooke , p. a 1 8 «rLa plus extrême subdivision des substances composées, portée au dernier d^^ du possible, parvient à Tatome, qui est éternel, étant simple; et de tels atomes, qui sont les élémeiUs, la terre, Veau, le feu, l'atr, deviennent la cause du monde , d'après Kanada.yi Le texte suivant, malgré Téqui- Toqne des termes, offre le même sens :
«rLes atomes se réunissent. . . et ik forment des atomes binaires , et ainsi de suite , pour constituer l'air, ensuite le feu, ensuite l'eau , et après eux la terre.n 11 s*agit uniquement des masses élémentaires que la croissance progressive des agrégats forme par accumulation , et non de la substance prise en elle-même. Autrement la crîtique de Sankara , qui est précisément liée à ce passage, n*aurait aucun sens.
menta leurs védantins, qui voulaient en déduire Teiistence d'un dieu organisateur de la matière et du monde.
Ils avaient aussi simplifié la définition des éléments : la caractéristique de la terre, disaient-ils, es^t la dureté; celle de Teau, la fluidité; celle du feu, la chaleur; celle de lair, la mobilité; toutes qualifications qui n ont plus rien de subjectif, comme celles de Kanada, et qui se rapprochent plutôt de celles d'Aristote.
Dans toutes ces sectes et dans bien d autres encore , orthodoxes aussi bien qu'hétérodoxes, c'est la doctrine physique de Kanada qui sert de centre; à ne prendre que sa théorie de la matière, on serait tenté d'en faire le philosophe unique, TAristote de la pensée hindoue.
Mais il ne faut pas oublier que nous ne connaissons qu'une partie de son système : il reste à savoir s*il admet l'existence de principes autres que les atomes, et comment il s'y prend pour expliquer la pensée dans l'homme et l'harmonie dans l'univers.
C'est là que porteront les plus graves désaccords; c'est là aussi qu'apparaîtra son véritable rôle dans l'histoire de la pensée orien-' taie.