L'ATOMISME THÉOLOGIQUE AU XVII* SIÈCLE EN FRANGE
II. S'il faut en croire M. Pilion ^^\ Gassendi n aurait nullement été le restaurateur de Tatomisme grec. Il ne mériterait ce titre quau cas où Ton restreindrait le sens du mot (tatomisme^, où Ton entendrait par là une simple théorie physique : (r Gassendi opposait Epicure à TÂristote de la scolastique, la physique des agrégations et désagrégations de corpuscules à celles des formes substantielles, voilà qui est certain. Mais, en cette restauration, le^ système d'Epicure apparaissait profondément modiGé : il prenait un sens philosophique nouveau. Avec Gassendi, l'atomisme cessait d'être un système de métaphysique matérialiste : il devenait purement et simplement cosmologique, -n
Dans le même sens, le Dictionnaire des sciences philosaphiques^'^^ estime que Gassendi n'a pas peu contribué à cr amoindrir et à défigureri) le système qu'il prétendait renouveler, et conclut également que l'idée ainsi amendée n'est plus celle qui faisait le fond de l'ancien atomisme(').
Nous ne saurions partager cet avis, et bien plutôt nous rallierionsnous au jugement de Lange qui, comparant Gassendi à ses contemporains, lui attribue crune conception toute nouvelle du monde d'après les principes du matérialisme Wt». Selon lui, pour méconnaître le caractère essentiellement naturaliste de cette conception, il faut ignorer (r la différence essentielle qui existait entre le système d'Epicure et les autres systèmes de l'antiquité par rapport à l'époque où vivait Gassendi 1). Tandis que la philosophie d'Aristote avait fini par se fondre avec le christianisme, Epicure personnifiait le paganisme et l'impiété ; l'idée seule de réhabiliter sa mémoire et de restaurer sa doctrine donne une signification précise à l'entreprise. Lange va jusqu'à dire que Gassendi fut cr absolument matérialiste (^) n et ne maintint les principes de la tradition spiritualiste que (rpar complaisance pour l'Eglise?). C'est trop s'avancer; mais il n'est point
^'^ Op. cit., p. 69. la question de roriginalitë de Gassendi.
^*^ Article Atomes (de M. Franck?). ^^^ UUt. du tnatér., K p. stig.
^'^ M. Félix Thomas ne pose même pas ^^^ IbitL, p. a3&.
interdit de recherclier dans quelle mesure la doctrine théologique associée, chez Gassendi, à la théorie corpusculaire a pu modifier celle-ci et lui enlever sa direction originale.
Le principe premier des choses, selon le Syntagma^ n^est pas la matière, c'est un Dieu pourvu de tous les attributs essentiels à la perfection souveraine (^) : unité, immensité et éternité, d'une part; intelligence, puissance, bonté, liberté, béatitude, d'autre part.
C'est ce Dieu qui a créé le monde et qui en maintient l'ordre par sa providence. Voyons si cette double conception suflit à ruiner i'atomisme dans le système de Gassendi.
La création n'est point établie ici par raisonnement, comme chez les Motecallemîn : elle est, pour ainsi dire, posée à priori comme un postulat. Dans le cr Commentaire sur le x^ livre de Diogène?, Gassendi aborde deux fois la question, au chapitre crDe exortu mundi (^) ?) et au chapitre cr Deum esse auctorem mundi (^) 7».
Au cours du premier, il se borne à louer Ëpicure d'avoir donné un (T commencement 1) au monde, tandis qu'Aristote le déclare éternel : (t Licet circa praecipuas originis mundi circumstantias peccaverit, at saltem in eo praecise quod asseruit mundo initium^ dici pote^t rectè congruèque sacro fidei dogmati sensisse^^. L'erreur de l'ancien atomisme a été de placer à l'origine une matière inintelligente, alors que l'univers réclame une cause active et prévoyante W.
Dans le second chapitre, il insiste sur les raisons qui lui font croire à l'existence d'une telle cause, et ces raisons sont toutes tirées de la finalité.
Ce n'est donc pas Yétre du monde qu'il s'efforce de rattacher à Dieu, mais Yordre qui s'y manifeste. Dieu apparaît ainsi plutôt comme un cr démiurge ti que comme un cr créateurs proprement dit. Pour Gassendi, la création est évidemment article de foi; il ne se charge point de l'expliquer : rrSur ce point, notre ignorance égale celle des adversaires de ce dogme. Ce qui est certain, c'est
<" Voir F. Thomas, p. a8i et sniv. ^^' In lih, J" Diog,, 1, p. 706.
^''> In lih, X" Diog., I, p, 63o. ï*' M/rf. J. p. 63/i el suiv.
L'ATOxMISMK TIIÉOLOGIQUE AU XVIP SIÈCLE EiN FRANCE. At)7
que Dieu ne saurait agir comme agissent les hommes, et qu'il n'a besoin, pour créer, de soufflet ni d'enclume. Si nous comparons entre eux les efforts des hommes pour produire une œuvre, si nous remarquons que, plus un homme est intelligent, moins il lui faut de travail pour obtenir les plus beaux résultats, nous en arriverons à penser que l'artiste le plus habile sera celui qui, pour arriver au but qu'il se propose, n'aura besoin ni de matériaux, ni de ministres, ni d'instruments, mais pourra tout produire de luimême par un acte incompréhensible pour notre entendement fmiW.^
Voilà tout ce qu'il trouve pour justifier la création ex tUlUlo.
Peut-on soutenir qu'une pareille théorie (c change le sens de la doctrine atomistique t) ? Ce serait vraiment apporter trop de rigueur dans l'interprétation. Nous l'avons remarqué déjà, la question d'origine n'a qu'une importance secondaire dans la philosophie naturelle : que l'on considère les atomes comme éternels ou qu'on les rapporte à un Dieu qui est lui-même éternel , cela est de peu de poids; l'univers ne commence toujours d'exister qu'au moment où apparaît la matière, et celle-ci est bien toujours primitive par rapport à la génération subséquente.
Ce qui est plus grave, c'est que, d'après Gassendi, Dieu n'a pas seulement créé les atomes avec les forces qui leur servent à se mouvoir, il a, en outre, imposé une direction à leurs mouvements. Cette direction ne se fait pas seulement sentir dans le plan général du Cosmos, elle se manifeste encore par l'unité formelle de chaque être vivant et même de chaque être inorganique pourvu d'une constitution déterminée, cr Quand nous examinons une roche, ou, comme on dit, une .matrice de cristaux et d'améthystes, devant l'admirable disposition des prismes qui la composent, semblables aux grains de blé symétriquement rangés dans l'épi, quelle apparence que ces pierres se (dissent seulement d'une manière confuse
^*^ D'après F. Thomas, p. 396.
el indigeste! il esl plus probable quil existe une certaine force séminale et active qui s insinue dans cette masse et Tordonue, non pas à i aveugle, ni en ignorant son ouvrage, mais en se (remportant comme l'esprit seul peut le faire (*). t)
Gela est encore plus évident des plantes et des animaux. Dans le Commentaire sur le j* livre de Diogèney Gassendi énumère longuement les raisons tirées des causes finales qui démontrent Texistence et la providence de Dieu^^L Au premier moment de la création, Dieu a pourvu à tout Tordre du présent et de Tavenir ireu créant les semences de tout ce qui fut alors et qui devait être engendré... -n; et ces semences ont été disposées de telle manière que, selon les mouvements que Dieu leur a imprimés dès le commencement, elles continuent la propagation de ces générations qui durent encore aujourd'hui, (r Enfin rien n'empêche qu'on ne suppose que Dieu, conservant et entretenant les choses par son seul concours général, permette qu'elles aillent leur train ordinaire, les laissant agir et faire leur cours selon les mouvements qu'elles ont reçus dès le commencement. i)
Bref, le hasard, auquel Tatomisme antique croyait pouvoir se tenir pour expliquer le sens qu'a pris et que conserve l'évolution universelle, n'est ni une cause, ni une raison : toute loi suppose un esprit qui l'a formulée. 11 faut donc, de toute force, recourir à Dieu pour rendre compte de la création concrète, qui n'implique pas seulement l'existence, mais l'ordre du monde visible.
Sans doute, nous voilà loin de la conception purement mécaniste de Déniocrite; mais pouvons-nous oublier que le mécanisme s'est montré impuissant à déduire de ses principes la loi du mouvement sans laquelle il n\ auniit parmi les atomes ni groupements, ni
'^ (lASïiendi , 5yii/. , Il , p. 1 1 Â : ^ Mmi- tDeum mnotomii-; ... (p. 788). Oo Itthi-
mm xemmaHs tU in quadam actuota , ope- vera ans» , dans le lome 1 , p. 3 1 8 , les argu-
rûfiff sui «011 igmam 9ut$taHtia est , mju^- menis connus contre la th^se du hasard ;
9Hodi essr soins spiritus polesL'* les lettre» qui composent f limée jeii^
** "Demm rtctorem mumii^, p. 7*» 3: )>^k»-m^ie. etc.