L'ATOMISME THÉOLOGIQUE AL XVIP SIÈCLE EN FRANCE
vue non une théorie abstraite, mais une opposition précise au cartésianisme. En posant la solidité comme base de l'être, il écarte Yétendue préférée par Descartes ('J. L'étendue, dépouillée de la résistance, n'est plus qu'un attribut sans substance. On objectera que l'air et l'eau sont fluides*, mais la différence de solidité s'explique par les espaces vides qui séparent les molécules.
La solidité entraîne l'insécabilité : l'atome est plein, impénétrable et sans vides (^). L'hypothèse cartésienne de la divisibilité à l'infini est incompréhensible en elle-même et rend inexplicables les phénomènes de la nature ^^K
Gassendi reprend pour son compte l'argument de Kanada, déjà reproduit par Lucrèce , d'après lequel le grain de sable (ou de moutarde) devrait être aussi gros qu'une montagne, puisqu'il contient, comme celle-ci, un nombre infini de parties ^^K
Faut-il croire que et ces parties constitutives des corps sont simplement infinies en puissance et restent, en réalité, ^tet en actelii Impossible; car si l'on réserve le nom de parties à celles qui sont divisées en fait, on sera fondé à ne pas trouver de parties dans un corps non divisé; si, au contraire, on applique ce nom aux parties possibles, réalisables par division mentale, on retombera dans la divisibilité à l'infini. Aristote, sur ce point du moins, avait raison : il tenait que la régression doit avoir un terme : àvayKtf t/lijvcu.
Cette hypothèse, d'ailleurs, rend les phénomènes inexplicables, comme nous venons de le dire (^^ : s'il n'y a pas d'atomes solides et résistants, c'est-à-dire insécables et indivisibles, comment expliquera-t-on la résistance des corps? comment surtout expliquerat-on l'ordre et la régularité qui président à leur formation^ crS'il n'y avait pas des éléments fixes, immuables, nous ne verrions pas pendant tant de siècles les mêmes êtres reparaître avec les mêmes caractères, les mêmes qualités, les mêmes mœurs. Cette immutabi-
('^ Gassendi, Œuvres, I, p. 067; lil, p. 374.
-^ Ibid., I,p. a63.
<*' Voir F. Thomas, Thèêe, p. 6a.
**^ Œuvres, I, p. a6a.
<*) Ibid., I,p. 960.
iité dans les propriétés générales des êtres qui se succèdent suppose rimmutabilité des matériaux qui les composent ^^K y*
Si je ne me trompe, l'argument appartient en propre à Gas- ' sendi(^); il ne pouvait convenir aux atomistes grecs, qui considéraient toutes les qualités secondes comme passagères, accidentelles, sans lien ni racine, — pas plus qu'aux Motecallemîn , qui n accordaient aucune durée, aucune consistance, aucune solidarité aui atomes mêmes. Je trouve ici la meilleure preuve que Gassendi a eu rintuilioii d'une loi immanente aux atomes, suivant laquelle s'ordonneraient et se continueraient toutes les combinaisons matérielles. La matière n'est, à ses yeux, que le véhicule de celle loi, et la persistance de l'une est la seule raison qui nous permet d'aflirmer la durée de l'autre.
Supérieur, sur ce point, à tous ses devanciers, il ne parvient pas à se dégager de la tradition antique lorsqu'il prête aux atomes des différences de forme qui n'ont plus aucune raison d'être, puisque Démocrite les avait imaginées pour expliquer la diversité du mouvement, et que la loi posée par Gassendi résout le problème. Une conscience plus nette de Teffet des (r combinaisons d lui edl permis de rapporter à cet effet toute différenciation et de poser l'atome identique en forme et en grandeur comme en qualité, postulat en dehors duquel on ne peut se flatter d'avoir établi un principe véritable, c'est-à-dire un élément absolument premier dans la série ^^l
Gassendi admet le vide qu'il prouve par le mouvement, comme
('^ D'après F. Thomas, Thèse, p. 63.
-^'^ On verra plus loin que Newton Ta emprunte intégralement.
^*' Les raisons que donne Gassendi h Pappui de son opinion sont enfantines, dignes tout au plus de la science de Lucrèce : rfje fait de la cristallisation nous montre que les prismes solides qui se de- |)08ent, par exemple, h la surface d*un vase lorsque IVau s'est vaporis<5c, pi*é-
sentent Taspect de pyramides, d'étoiles, de cubes ... li est donc pn^sumable que ' ces prismes eux-mêmes sont composes de prismes plus petits, mais de forme analogue. « Cela est vrai des molécules, c'està-dire des corps différenciés, résultant de certaines synthèses, de certaines combinaisons , non des atomes , c'est-à-dire des principes identiques et communs de tous les corps. ( Voir Gassendi « I, 271.)