‹ Histoire de la philosophie atomistiqueChapitre 48 sur 64 · I. Les premiers atomistes anglais · texte numérisé non relu

I. Les premiers atomistes anglais

Bacon est le premier des philosophes modernes qui ait rappelé Tatlention sur i atomisme. Le trait est d'autant plus remarquable qu*il s'était donné pour mission principale de combattre les alchimistes (^) dont la doctrine dérive de Démocrite.

Or c'est ce dernier que Bacon place au-dessus de tous les physiciens. 11 le loue d'avoir pénétré plus avant que qui que ce soit dans le secret de la nature, tr L'étude de la matière dans ses transformations variées est, dit-il, plus fructueuse que l'abstraction. On ne peut guère expliquer la nature sans l'hypothèse des atomes. La nature suit-elle des buts? C'est ce qu'on ne saurait établir positivement; en tout cas, l'observation ne doit s'attacher qu'aux causes eflicientes. *» — trLa philosophie qui a écarté Dieu du système du monde, ne reconnaissant pour cause des choses particulières que la seule nécessité, sans l'intervention des causes finales, a beaucoup plus de solidité que celles de Platon et d'Aristote ^*^. tî

Il ne va pas jusqu'à accepter a l'existence du vide et la matière immuable?), — deux hypothèses qui lui paraissent manifestement fausses ^^', — mais il cherche le principe des formes crdans les particules véritables de la matière, telles qu'on les trouve dans la nature 7î.

^'^ (rll combat avec assez de précision tique faisant une part considérable aui

la physique des alchimistes . . . d ( Lange, rr influences ?> transcendantes. (Voir, sur ce

I, 330.) Il est vrai que Talchimie d'alors |)oint, le livre déjà cité de M. Lasswitz.)

avait abandonné la méthode positive et ^'^ De dt'gn, et augm., III, à,

n'était plus qu'une sorte de doctrine my«- *^' Nav. wg., Il, 8.

En (1 autres termes, ce qui lui piait dans le système, cest le mécaifisme, la simplicité des causes et des moyens.

HoBBEs se rencontre avec lui sur ce point: la science de la nature, selon lui, doit commencer par éliminer tout ce qui est transcendant (^). Il n'est pourtant pas atomiste^^) au sens propre, bien qu'il identifie l'idée de (t corps i) avec celle de tr substance d , et soutienne que ce qui est permanent, persistant malgré tous les changements, ne doit pas s'appeler <r matière», mais (r corps t), c'est-à-dire étendue déterminée et pourvue de qualités élémentaires. La première de ces qualités des fonctions essentielles est le canatus ou impetus. L'espace même, l'étendue en apparence vide,

est constitué par un fluide actif dont nous ne percevons pas la résistance W.

GuDwoBTH (^) part d'une opposition résolue au système de Démocrite, la pire forme du fatalisme, crqui supprime, avec la liberté,

^*) Lange, Hùt. du mat., I, 9&8.

^*^ Ce|)endant irsoug les noms de Leacîppe et de Dëmocrite, c'est Hobbes que Cudwortli attaque dans le Vrai lyêtème ùueliectueide l'Univers. « {Diet. des sdenees phiL, art Cudwortk,)

^^^ Sur le conalus de Hobbes et sur sa théorie de la fluidité, voir Touvrage de M. Lasswitz, t. II, p. 916 et 989. Malgré rétendue de Fétude consacrée à Hobbes, lauleur aboutît, comme nous-méme, à des conclusions relativement natives sur le point qui nous occupe. Voir Beurteibmg der Hobbeêitehen Théorie (II, p. 935) : ttSi Ton examine le caractère général de la physique de Hobbes, il n*est pas facile de lui assigner une place précise dans rhistoire et le développement de la doctrine corpusculaire. D'une part, il partage

avec les atomistes la tendance h donner une théorie mécanique de la matière et à poser le mouvement spatial des corps comme le seul fait fondamental (Grundthatsache); il se sert, dans Fintérét de sa physique spédale, de Thypothèse corpusculaire avec tous ses postulats arbitraires, non seulement la grandeur, la ligure et le mouvement, mais encore les variations de formes des particules; — d'autre part, il supprime la base de toute philosophie corpusculaire conséquente, l'existence de Tatome indivisible, immuable, substantiel, et, pour trouver une autre base pour sa physique, il crée la tkéorie de laflui" dite. 9

**> Sur Gudworth, voir le petit volume, si plein de choses, de M. Paul Janet, Le médiolêur plastique.

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ia réalité de Dieu et toute existence spirituelle, qui explique tous les phénomènes, mâmc ceux de la pensée par des lois mécaniques, et la formation de tous les êtres par le concours fortuit des atomes d.

Mais ce n'est pas qu'il condamne en elle-même Thypothèse corpusculaire : en Tanalysant, il y trouve comme résidu Tidée que les choses ne peuvent être composées que de substances simples.

Or cette idée, il la retrouve partout : chez Pythagore (monades), chez Ëmpédocle, chez Anaxagore (homœoméries), chez Platon (idées), chez Aristote (natures), et jusque chez Moïse qu'il confond avec le légendaire Mochus ('^ Mais il tient qu'on en a fait le plus souvent un mauvais usage, en supposant que la matièi-e atomique peut se suflire à elle-même et développer mécaniquement le monde visible. Les atomes ne peuvent se mouvoir ni se diriger: plus celte incapacité est évidente , plus l'existence de Dieu est nécessaire.

L'intention du système rappelle ici celle des Motecallemîii, qui — on se le rappelle sans doute — ne préféraient l'hypothèse atomistique qu'à cause de l'état d'indétermination et presque de néant où il réduit la matière.

C'est donc Dieu qui organise le monde corpusculaire, mais il ne le fait point directement, par une sorte de construction architectonique qui est indigne de sa perfection; il existe entre la matière brute et l'intelligence divine un intermédiaire, sorte d'âme du monde, qui est chargée de l'organisation et du gouvernement explicite* de l'univers physique, trll est absurde, dit Cudworlh^*^ de supposer que tout ce qui arrive dans l'univers soit le résultat du hasard ou d'un mouvement aveugle et purement mécanique. Il n est pas plus raisonnable de croire que Dieu intervient directement dans chacun des phénomènes de la nature. . . Ce serait un miracle

^') Système intellectuel, cb. i. — Voir çonnanl d'être le même qu'un certain Dict. des se, pkil. : vli ne craint pas de Moschus.^ le fairo remonter jusqu'à Moïse, le soup- ^** Sffst. intelL, cli. iv, par. i.

cotiUnuely contraire a la majesté de TËtre lout-puissaiil. . . On est donc forcé d'admettre une certaine force inférieure qui... imprime à chaque corps le mouvement dont il est susceptible, qui donne à chaque être organisé sa forme, qui préside à tous les phénomènes de la génération et de la vie. ?>

Pour justiGcr cette conception, Gudworth représente les effets de rhabitude , qui fait exécuter à notre corps d'une manière spontanée, sans délibération et presque sans conscience, les mouvements les plus compliqués et les plus difficiles. L'instinct des animaux est plus probant encore.

Outre cette force générale qui organise l'ensemble de l'univers, Gudworth attribue encore à chaque être vivant une force particulière chargée de produire et de ré^er les phénomènes de la vie auxquels l'intelligence et la volonté n'ont point de part^').

Telle qu elle est, avec ses complications et ses dédoublements inutiles, cette théorie ne mérite point le mépris sous lequel certains la veulent accabler (^). Gudworth veut tout simplement concilier te mécanisme — qui lui apparaît comme la condition de la science naturelle — avec la démiurgie divine, que sa raison et sa foi lui commandent pareillement de conserver.

Gassendi, se trouvant dans le même cas, avait imaginé que Dieu devait communiquer aux atomes, en les créant, la force et la direction qui leur permettent d'édifier et de maintenir le monde. Gudworth, empêtré dans la conception cartésienne de la substance, recule devant ce parti : un atome simplement étendu ne peut devenir un centre d'énergie et de finalité. Il faut donc chercher hors de la matière le siège de la loi qui la gouverne. Ne voit-on pas que le (t médiateur plastique -n n'est que le véhicule , ou , si l'on veut, l'organe de cette loi? G'est, en quelque sorte, le plan du monde flottant entre Dieu qui l'a conçu et le monde qui le subit, — non pas un plan purement idéal, mais un ordre actif, qui

^') SyMt. inteU,, ch. iv, par. i. ressortir que les dëfauU el eo méconnatt

■*) M. Pillon {op.eit., 70-79) n'en fait absolument la portée.

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relie toutes ces substances séparées ((t viriculumsubstantifle ^n , comme dit Leibniz (')), leur donne Tunité que la matière atomique est incapable de produire par elle-même, et détermine par là des systèmes téléologiques qui donnent naissance à Tharmonie et à la vie.

BoYLB, qui précède immédiatement Newton et qui eut avec celui-ci des rapports où tous deux trouvèrent leur proGt(^\ est un des plus grands chimistes que l'Angleterre ait produits. Son CkenUsta scepticus qui, par son titre seul, déclare la guerre à la tradition ('), est considéré à bon droit comme le commencement d'une ère nouvelle dans l'histoire de la science : c est à lui que Gmelin i^^ fait remonter la période moderne de la chimie. Il est connu autant par son horreur pour les abstractions, pour les fantômes scolastiques que par ses expériences; parmi ces dernières, Buckle cite celles qui concernent les rapports de la couleur et de la chaleur, les fondements de l'hydrostatique, la compression des gaz.

Il n'est certes pas indifférent de voir un esprit de cette culture et de cette portée s'attacher à l'atomistique ^^K II y avait été conduit d'abord par l'étude du Syntagma de Gassendi , qu'il regrette seulement d'avoir connu trop tard , estimant perdue^ les années qu'il a passées à suivre une autre voie : (rplus certè commodi parvo illo sed locupletissimo Gassendi Syntagmate philosophiae Epicuri perceperam, modo tempestivius illi me assuevissem I ?>

L'atomisme de Boyle ne peut guère être considéré comme original : c'est le système de Gassendi avec les corrections suivantes.

^*) Leibniz loue expressëinent Cud- Hortb de rimportance qu'il accorde, en ce sens, h la Gnalitë (Erdmann, p. /i3t).

^*^ Dap. Lange, I, aya. Voir Buckle :

trAfter the dealb of Bacon, one of the mosl distanguisbed onglisbmen was certainely Boyle. . . {Hiêt, op, civil , I, 78).

^*^ (T Aucun bomme n*a contribue autant que Boyle à l'cnvcrser le pouvoir

que Talcbimie s arrogeaiL . . ^ (Gmeliii d'ap. Lange.)

^^^ Gesck. der Ckemie^ p. i63. Kopp en juge de même.

'^^ Leibniz fait le plus grand ëloge de Boyle et dëplore que la pbilosopbie anglaise ne 8*en soit pas tenue h son exemple. Cela lui permet ^ il est vrai , de passer Gassendi sous silence.

De la philosophie corpusculaire '*), Boyle garde l'idée de la résistance , de Fimpénétrabilité de la matière et même celle du vide (^' ; mais il cherche à concilier cette théorie avec celle de la divisibilité posée par Descartes. C'est la tendance de la plupart des philosophes, même atomistes, du ivn*" siècle, qui ont été plus ou moins touchés par l'argumentation cartésienne'^) : les uns avancent que Dieu, qui a créé les atomes, doit aussi savoir les diviser, et que les corpuscules ne sont solides qu'au regard de notre expérience; les autres s'en tiennent au relativisme de Hobbes et n'admettent pas de minimum absolu (^).

Boyle est d'autant plus fondé à conclure ainsi, qu'il attribue aux atomes, conformément à la tradition, des Ggures différentes, desquelles dépendent la forme et la stabilité des combinaisons. On comprend alors qu'un cr mouvement isolante puisse tantôt rompre la cohésion de certains corpuscules, tantôt réunir les fragments de certains autres par les singularités de leur structure , c'estr-à-dire leurs faces raboteuses, leurs saillies, dentelures, etc. C'est ainsi, d'après Boyle, que se forment les combinaisons, dont la cause efficiente réside dans la loi même du mouvement, c'est-à-dire dans le plan divin.

Lange (*) repousse sur ce point l'interprétation de Kopp, qui prête à Boyle une théorie attractionniste en ces termes : (rCe chimiste (^) admettait déjà que tous les corps se composent de molécules très petites, de V attraction réciproque desquelles dépendent les phénomènes de combinaison et de désagrégation./!) L'analyse du chapitre de Boyle

^*' C'est ie nom qu'il donne à sa doctrine. (Lange, I, 979.)

^^ Il soutint a ce sujet une polémique avec Hobbes qui ne voyait dans Tespace vide qu'une masse d'air plus subtil. (Voir les indications de Lange, 1, p. Soi, note ^8.)

^^ Voir Lange, «73. ef L'indivisibilité, qui a valu aux atomes ie nom que Démo-

crite leur a donné , est la propriété dont les modernes font généndement bon marché. »

^*) fril admettait avec Descartes un morcellement de la matière par suite du mouvement des atomes. ^ (Lange, t. II, p. 193.)

^*> Op.cit,, 11,640.

^*^ Kopp, Gesch. der Chem., II, 807.

mrmiiKikiK xiTiuiiLt.

ASi LIVRE IV, CHAPITRE II.

intilulé rrDe generatione, corruptione et alteratione (^) d tend à justifier Topinion de Lange , que Tidée d attraction ne s'est développée que plus tard, par suite des théories de Newton.

J'en trouve même une preuve inattendue dans un passage de Leibniz, qui paraît avoir échappé à tous les critiques (^).

Il s'agit des cr attractions proprement dites et autres opérations inexplicables parles natures des créatures, qu'il faut faire effectuer par miracle ou recourir aux absurdités, c'est-à-dire aux qualités occultes scolastiques qu'an commence à nous débiter sous le nom de forces fi. (Notez qu'on est en 1 7 1 5 ou 1 7 1 6 et que le livre de Boyle a paru en 1688.) Tout cela, dit Leibniz, visant très clairement Newton, nous ramène dans le royaume des ténèbres : «r c'est inventé frugCy glandibus vesd. Du temps de M. Boyle (continue-t-il), et d'autres excellents hommes qui florissaient en An^eterre sous les commencements de Chariesli, on n'aurait pas osé nous débiter des notions si creuses.^

Et il achève en caractérisant d'un mot la doctrine dont il rappelle les qualités solides : (r Le capital de M. Boyle était d'inculquer que tout se faisait mécaniquement dans la physique. t>

C'est donc Lange qui a raison (^), et le système de Boyle est bien

un atomisme mécanique, soudé, comme chez Gassendi, à une

métaphysique spiritusdiste. Dieu y apparaît non seulement comme

créateur, mais encore comme organisateur : Tunivers est une grande

machine qui, comme Thorioge de Strasbourg, suppose un Auteur intelligent W.

Seulement cet Auteur produit d'un seul coup toutes les existences secondes avec leurs lois, et la finalité que manifestent les

^^^ Œuvres, p. 91 -3o (édition de du mouvemeiit des atomes.» (Lange» I,

Genève, 1688). *73')

^^) Cinquième écrit de M. Leibniz, en ^^^ Voltaire ne fera que reprendre cette

réponse à la quatrième réplique de preuve devenue courante depuis les dé-

M. Ciarke , n**' 1 1 a-i 1 5. ( Erdm. , p. 777. ) couvertes de Newton , qui réduisaient tons

^') frll expliquait tout ce qui se passe les mouvements cosmiques à des lois ma-

dans la nalure d'après les lois mécaniques thématiques.

êtres parliculiers n'est que l'application du mécanisme immanent où réside précisément Tessence du monde.

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