‹ Histoire de la philosophie atomistiqueChapitre 49 sur 64 · II. Newton · texte numérisé non relu

II. Newton

Nous voici arrivés au plus grand des atomistes anglais, à celui qui, métaphysicien et savant tout ensemble, contribua plus que tout autre à remettre en honneur la théorie corpusculaire , d abord parce qu'elle pouvait seule , selon lui, rendre compte des lois de la nature dont il venait de donner la formule, ensuite parce que, mieux que toute autre, elle lui paraissait s adapter aux exigences du théisme, avec lequel les plus libres esprits du siècle se refusaient encore à rompre.

I. Gomment Newton devint atomiste, il nest pas difficile de le deviner. Ses relations avec Boyle et, par cet intermédiaire, avec Gassendi suffisent à rendre la chose toute naturelle. Nous verrons qu'il a fait maint emprunt au Synt§g$M et qu'on lui attribue la paternité de plus d'une tiiéorîe à laquelle il s'est contenté de donner une forme nouvelle.

Une seule influence aurait pu le détourner de Tatomisme, celle de Descartes, que tout le xwf siècle a, sans exception, subie : ce fut la science même qui le préserva de cette déviation.

La physique cartésienne contenait deux éléments bien distincts : d'abord l'idée du mécanisme, c'est-à-dire de la liaison nécessaire de tous les mouvemento naturels; ensuite la conception de la matière comme substance simplement étendue, continue, pleine et divisible à l'infini.

Sur le premier point, Newton acceptait sans peine une théorie qui était égdement celle de Boyle et de Gassendi; mais, sur le second, des difficultés spécides à ses connaissances d'astronome venaient compliquer à ses yeux les objections déjà accumulées par ses devanciers.

sS.

Dans les observations et les calculs qui précédèrent la publication des Principes mathématiques de l^ philosophie naturelle^^K il avait fait la remarque que la terre et les autres planètes n'éprouvent aucune résistance dans leur marche autour du soleil. C'est donc, pensa-t-il, que les espaces célestes ne contiennent pas de matière, sont vides W.

Et bien qu'il ne s'agisse pas ici du vide absolu (comme nous le verrons plus tard par la théorie de l'action à distance et de rémission lumineuse), c'est cependant une vérité de fait que la matière n'est ni continue ni illimitée, qu'elle se distingue de l'espace, qu'il y a au moins, entre les choses, des intervalles qui rendent le mouvement possible.

Je serais même tenté de croire que lorsque Newton fit sa première adhésion à l'atomisme, il admit purement et simplement le vide comme conséquence des translations régulières des planètes. Ce n'est que plus tard, lorsqu'il en vint à vouloir expliquer la gravitation, qu'il s'aperçut des exigences inattendues que cette conception entraînait pour le système, et qu'il se mit à osciller entre le mécanisme par influence, qui suppose le vide, et le mécanisme par contact, qui l'exclut W.

Toujours est-il que la vacuité, au moins relative, lui paraît postulée par la science ^^K

L'hypothèse atomistique se présente alors d'elle-même. S'il y a des intervalles entre les astres, il doit y en avoir entre les parti-

^*^ Parus en 1687. Newton, depuis 1679, publiait des travaux d astronomie mathématique dans les Mémoires de la Société royale,

^*) Sur ce raisonnement, voir M. Pillon {op. cit., p. 76) qui a le tort de ne tenir aucun compte du reste de la doctrine de Newton et d'affirmer que cet argument prouve le vide absolu , hypothèse incompatible avec celle de Taltraction.

^'^ M. Pillon ne paraît pas même avoir entrevu cette difficulté; son interprétation est incompatible avec celle de Lange qui, lui non plus, n*a pas pris la peine de dégager les éléments de la solution. M. Lasswitz la serrée de plus près. (T. 11, p. 555-583.)

^^) Nous expliquons plus loin , d après Newton lui-même, ce que signifie cette expression.

cules qui composent les corps. Et Tessence de ces particules, non plus que de ces astres, ne saurait plus être Tétendue : ce sera, comme Gassendi Ta appris à Boyle et comme Leibniz vient de Tap prendre au monde entier, la jorce^ la faculté d'agir et de résister : <r maimœ vis incita est potentia resistendi t .

Par suite, toutes les objections soulevées contre Tatomisme tombent d'un coup : les particules étendues ne paraissaient pas pour voir échapper à la divisibilité; mais, ici, l'indivisibilité s'applique à cette force de résistance qui fait la véritable unité de l'atome. (rCe n'est pas comme géométriques que les atomes sont insécables, c'est comme physiques, n

Sans doute, puisqu'ils sont étendus, on peut accorder à Descartes qu'ils sont encore divisibles en idée, en droit; mais rien n'empêche qu'ils soient indivisibles en fait, si aucune force naturelle, ou plutôt aucune loi ne les assujettit au partage, si la solidité innée que possède leur substance résiste victorieusement à toutes les causes qui tendent à l'entamer.

Cette conception, que l'alomisme grec avait entrevue, avait été tout récemment reprise par Hobbes, qui avait été jusqu'à soutenir qu'il peut y avoir des atomes de différentes grosseurs et môme de grosseurs variables, selon les circonstances et les milieux où les corps sont placés.

Mais il faut qu'il y ait un terme à la dissociation; il faut qu'il y ait une unité composante, puisque la matière est discontinue et que tous les agrégats se résolvent en des nombres.

Newton ajoute même, dans ce sens, une considération dont M. Pillon lui fait grand honneur et où il trouve une marque évidente de son génie : c'est que l'indivisibilité est nécessaire pour assurer la permanence aux différentes espèces de corps composés. <rTout bien considéré, conclut le Traité d^ optique , il me semble probable que Dieu, au commencement, a formé la matière de particules solides, dures, impénétrables et mobiles; qu'il a donné à ces particules les volumes, les figures, avec les autres propriétés, dans

les proportions les plus convenables à la 6n pour laquelle 0 les a formées; que ces particules primordiales sont des solides kicon^ rablement plus durs que les corps poreux qui en sont eooiposés, a durs qu'ils ne peuvent jamais s'user ni se briser en morceaux, aucune puissance ordinaire n étant capable de diviser ce que Dieu a fait un dans la première création. . . Si elles s'osaient ou se brisaient, la nature des corps qui en dépendent serait changée. • . Ptmr qw k nature saà durable, il faut que les changemente des ehasee eorpordhi résultent uniquement de la diversité des séparations, des nouvelles OÊsedations et des mouvements de ces particules permanentes. 9

Eh bien, Tidée, les termes mêmes sont empruntés à Gassendi, et nous avons cité plus haut cette remarquable induction : vS^ii ny avait pas des éléments fixes, immuables, nous ne verrions pas, pendant tant de siècles, les mêmes êtres reparaître avecles mêmes caractères, les mêmes qualités, les mêmes mœurs. L'immutabilité dans les propriétés générales des êtres qui se succèdent suppose l'immutabilité des matériaux qui les composent ^

M. Pillon peut alléguer à sa décharge que Voltaire n'a pas connu Gassendi mieux que lui , puisqu'il trouvait dans cet argument une preuve de la supériorité de la physique newtonienne sur la physique cartésienne : crLe plein, écrivaitr-il, est aujourd'hui regardé comme une chimère (^) . . . Le vide est reconnu ... On admet des atomes, des principes insécables, inaltérables, qui constituent Finir mutabilité des éléments et des espèces . . . n

II. Mais ce n'est pas la conception de la matière qui fait l'originalité de Newton, c'est sa théorie du mouvement naturel.

On raconte que (rs'étant retiré, en 1666, à la campagne (^^ près de Cambridge, un jour qu'il se promenait dans son jardin et qu'il y voyait des fruits, tomber d'un arbre, il se laissa aller à une profonde méditation sur ce phénomène, dont les philosophes avaient

^') Voltaire, Dietkmn. phil., article «r Atome 1). — ^' D après le Diet. du se. /»4i7., art. ff Newton».

depuis si longtemps poursuivi la cause. Franchissant alors par la pensée les espaces qui séparent la lune de la terre, il en vint à juger quun corps transporté au-dessus de nous, à une distance égale à celle de la lune, serait encore attiré, et qu'ainsi la lune ellemême doit l'être . . . n

Lange (^) conteste que cette généralisation soit le point de départ de la découverte : elle en est plutôt le point d'arrivée. Cette fois encore, — comme dans la question de la rotation de la terre, où Kepler avait devancé Galilée, — «rla construction mathématique précéda sans doute l'explication physique?).

Quoi qu'il en soit, la trouvaille géniale réside précisément dans l'idée d'une même loi régissant les mouvements des corps terrestres et les translations des corps célestes, — et cette idée est trop près du système atomistique, pour qu'il soit possible d'en omettre ici l'examen ^^K

L'histoire récente de l'atomisme présentait à Newton deux explications différentes du mouvement naturel auquel Démocrite et Epicure avaient donné le nom de pesanteur : Gordemoy, attaché au mécanisme absolu de Descartes , n'y voulait voir qu'une série de mouvements reçus et transmis; Gassendi, au contrante, considérait l'espèce d'effort ou d'élan, qui pousse les corps à se précipiter dans la même direction, comme l'effet d'une véritable attraction exercée par la terre.

A laquelle de ces deux hypothèses Newton a-t-il accordé la préférence? La question, contrairement à l'opinion vulgaire, est loin d'être simple, et la réponse devra faire la part de bien des éléments contradictoires.

Si l'on en croit Lange ^^\ Newton n'aurait nullement vu tout d'abord, dans la gravitation, un effet de cr cette force essentielle à

^'^ Op. eiL, I, p. 977. tantes de son Évolution historique de Tato-

^^ M. Pillon n*en fait pas même men- misme, et par suite il se méprend sar la

lîoa dans Tëtude sur Newton (p. 7&-83) vëritable originalité du système.

qui forme une des parties les plus impor- ^'^ Ojp. rà.> I, p. 976.

loutc matière dont on le glorifie aujourd'hui d'avoir fait la découverte i), et ne se serait attaché qu'à ce qu'il pouvait démontrer, (T c est-à-dire aux raisons (*) mathématiques des phénomènes, dans l'hypothèse d'un principe quelconque de rapprochement qui agit en raison inverse du carré des distances, quelle que puisse être d'ailleurs la nature de ce principe i).

Nous sommes d'un avis tout différent : Newton, au contraire, a dû commencer, lorsqu'il se décida à donner la synthèse philosophique de ses découvertes (*^) , par admettre la théorie de Gassendi, la seule par laquelle il eût connu l'atomisme, et cette théorie posait l'attraction.

En voici deux preuves : Tune indirecte, à savoir le jugement de Leibniz qui déplore que les choses n'aillent plus, dans la science anglaise, comme au temps de Boyle, et qui accuse nettement Newton d'en revenir aux entités scolastiques; l'autre directe , et c'est le sens même de la loi, ou plutôt de la formule que Newton eu donne. Le principe sur lequel repose toute la théorie est que «rla gravitation d'un corps céleste n'est autre chose que la somme de la gravitation de toutes les masses dont il se compose 79. Gela ne signifie rien si cela ne signifie pas que chaque atome du premier corps gravite pour sa part vei's chaque atome du second, ou plutôt qu'il y a entre les deux corps un lien d'atome à atome, qui constitue précisément ce qu'on appelle \ attraction. Car, enfin, le mot attraction traduit une image, une métaphore, qui n'est pas plus littéralement exacte quand il s'agit de l'aimant que quand il s'agit d'un astre. Ce qu'on veut exprimer par là, c'est l'idée d'une corrélation de mouvements, de dépendance, de subordination d'un terme par rapport à un autre terme considéré» comme relativement autonome.

Newton s est d'abord parfaitement contenté de cette interprétation : il ne s'est avisé de la répudier que devant les hauts cris

^'^ La traduction Noien porte ici rrcauses?»; «r raisons «» est plus exact. — ^*^ Cestii-flire flans Ips Principia mnth. phil, nat. , en 1687.

quelle fit jeter aux cartésiens et à Leibniz. Sans doute aussi, les maladresses de quelques disciples soulignèrent ce que Thypothèse avait d'audacieux; Topinion la résuma bientôt en ces termes : les corps agissent les uns sur les autres à distance. Et tous les savants et les philosophes se mirent à protester à Tenvi.

Gomme le remarque avec raison Lange , nous sommes tellement habitués aujourd'hui à Tidée abstraite de cr force t), — ou plutôt à une idée planant dans une obscurité mystique entre Tabstraction et l'intuition concrète, — que nous ne trouvons plus rien de choquant à faire agir une molécule de matière sur une autre, sans contact immédiat. Les grands mathématiciens et physiciens du jLwf siècle étaient bien loin de cette idée : trSur ce point ils restaient (^) encore tous de vrais matérialistes, dans le sens du matérialisme antique : ils n'admettaient d'autre action que celle qui s'exerce au contact des molécules. Le choc des atomes ou la traction^^^ à l'aide de molécules crochues, c'est-à-dire une simple modification du choc, étaient cr l'image primitive de tout mécanisme, et la science entière tendait vers le mécanisme^.

C'était l'avis de Huyghens qui déclara tout de suite qu'il ne pouvait croire que Newton admît le pouvoir moteur comme une qualité essentielle de la matière W.

Quant à Leibniz, il redoubla de critiques et d'impertinences : sa correspondance avec Glarke témoigne de son insistante certititude. Pas de lettre où il ne revienne sur les inconvénients de la théorie'^) : (rll est surnaturel que les corps s'attirent de loin, sans aucun moyen ... ces effets ne sont point explicables par la nature des choses. T) Glarke répond (*) : erll est vrai que si un corps en attirait un autre sans l'intervention d'aucun moyen, ce ne serait pas un miracle, mais une contradiction, car ce serait supposer qu'une

^'^ Lange, op, cit,, I, 976. rapport à ratomisme , voir Lasswitz, L II,

^'' La traduction Noien porte Yattrac- p. 34i-&oi. tion, terme qui fait équivoque. ^^^ Édit. Erdmann, p. 758.'

^'^ Sur la position de Huyghens par ^^^ Ibid,, p. 769.

àUi UVRE IV, CHAPITRE IL

chose agit où eUe u est pas. Mais le moyen par lequel deux coq» s'attirent Tun l'autre peut être imnsîUe et intangAle, et d'une nature différente du mécanisme. i) — (rFort bien, réplique Leibnix(^); mais comment lentend-on donc quand on veut que le soleil, à travers an espace vuide, attire le globe de la Terre? Esfc-ce Dieu qui sert de moyen?. . . Ou sont-ce peut-être quelques substances immatérielles, ou quelques rayons spirituels, ou quelque accident sans substance, quelque eepioe comme ùuetuiaimdle , ou quelque autre je ne sais quoi qui doit faire ce moyen prétendu? ... Ce moyen de communication est, dit-on, invisible, intangible, non mécanique; on pouvait ajouter, avec le même droit, inexplicable, non intelli^ gible, précaire, sans fondement, sans exemple. Mais il est régulier, dit-on, il est constant et, par conséquent, naturel. Je réponds qu'il ne saurait être régulier sans être raisonnable, et qu'il ne saurait être naturel sans être explicable par les natures des créatures . . . C'est un miracle perpétuel. . . C'est une chose chimérique, une qualité occulte scolastique. d

Ciarke, piqué au vif, tient à préciser l'idée newtonienne, en attendant que Newton le fasse lui-même (^) : «Nous avons souvent déclaré qu'en nous servant de ce terme (attraction), nous ne prétendons pas exprimer la cause qui fait que les corps tendent Fun vers Fautre, mais seulement l'effet de cette cause, ou le phénomène même, et les lois ou les proportions suivant lesquelles les corps tendent l'un vers l'autre, comme on le découvre par expérience, quelle qu'en soit la cause. . . Si nous disons (^) que le soleil attire la terre au travers d'un espace vuide . . . , il est sans doute vrai que ce phénomène n'est pas produit sans moyen, c'est-à-dire sans une cause capable de produire un tel effet. Les philosophes peuvent donc rechercher cette cause , soit qu'elle soit mécanique ou non mécanique. S'ensuit-il que l'effet même ou le phénomène découvert par Texpérience est moins certain ?t^

^'ï Édit. Ei-dmann, p. 777. — <*> Ibtd., p. 786. — ^'^ Ibid,, p. 787.

UATOMISME THÉOLOGIQUE EN ANGLETERRE. àà3

La mort de Leibniz l'empêcha de répondre à cette argumentation, qui, vraisemblablement, ne leùt pas convaincu.

A la vérité, Newton fut effrayé de ce concert d objections, et il tenta d abord, en 1717 (^), dans la préface de la seconde édition de ¥ Optique^ de démentir toute interprétation philosophique de la théorie : <r hypothèses non GngOD. Mais auparavant déjà(^), devant Tinsistance de ses disciples, il avait bien fallu quil proposât un système plausible , acceptable pour les savants. Il s'était tiré d affaire en revenant catégoriquement au mécanisme : Tunivers, selon lui, est rempli de matière éthérée, de densité différente selon les régions. L'éther est invisible , mais actif, élastique ; il pénètre tous les corps et il réside entre leurs particules. C'est sans doute le ressort de cet élément, qui, agissant sur les masses physiques par. pression, et les poussant des plages les plus denses vers4es plus rares, produit leur gravitation mutuelle : <r omnibus nimirum corporibus, qua parte médium densius est, ex ea parte recedere conantibus in partes rarîores W d.

C'était un retour soit à Descartes, si l'éther n'est que le moyen mécanique par lequel les diverses parties de la matière se communiquent le mouvement, soit à Cudworth, si l'éther est le principe du mouvement matériel, l'intermédiaire obligé entre l'action divine et la mise en branle des atomes.

11 eût été difficile à Newton de s'en tenir à cette explication, car elle détruisait les preuves sur lesquelles il avait assis l'existence du vide et des atomes, elle ramenait le plein de Descartes. Newton pouvait, il est vrai, répondre que, la matière n'étant plus constituée par l'étendue, les atomes-forces, quoique pressés les uns contre les autres, n'en restaient pas moins distincts, séparés par des intervalles et, par conséquent, mobiles; en sorte qu'il restait un vide relaUfy à défaut de vide absolu.

Mais je ne sais jusqu'à quel point la théorie se fût trouvée alors

^*) Les critiques prëcëdenles de Leiboiz sont de 1716. — ^*^ Eu 170&, dans YOptique. — <*> Optice, lib. III, quœst. ai.

AU LIVRE rV, CHAPITRE IL

concorder avec celle de l'espace , où Newton voit un attribut divin, une potentialité infinie, comme nous dirions aujourd'hui, ce qui semble impliquer que le monde ne le remplit pas tout entier.

Il serait oiseux d'insister davantage : le génie de Newton n a pas, en philosophie, la même portée qu'en astronomie. Il n*a pas sa établir une conception bien rigoureuse et bien nette du monde, et, à chaque fois qu'on le pressait trop , il s'est réfugié dans le domaine de la loi scientifique qu'il avait su dégager du chaos des apparences.

La (rloi de gravitation*», voilà son véritable, son unique titre de gloire : pour la première fois dans l'histoire de la science humaine, l'ensemble des phénomènes matériels est réduit à une formule rationnelle et simple, non par une construction à priori, comme chez Kanada, Pythagore ou Heraclite, mais par une stricte interprétation de l'expérience.

Et cette conception, ne l'oublions pas, se trouve étroitement liée à l'atomisme; que dis-je? elle postule l'atomisme et devient presque inintelligible si l'on n'admet d'avance la composition particulaire des corps.

Après cela , peu importe le sens que Newton a donné à l'attraction : il a mieux servi la doctrine en découvrant une kn qu'en inventant une cause.

III. Il reste un mot à dire sur une conséquence peu banale du système que nous venons d'exposer : l'espace étant un attribut de Dieu et les corps ne se distinguant de l'espace que si le vide existe, il en résulte que l'atomisme, qui pose le vide, s'accorde infiniment mieux avec le théisme que la maiière continue et illimitée de Descartes <^).

Cette attitude de l'atomisme en face de la métaphysique religieuse parait à M. Pillon aussi (r nouvelle t) que (r paradoxale t); il y voit la

^*^ (t Ainsi la dislinction de l'espace et du inonde, c'est celle même de Dieu et du monde. « (Pillon, op. cit., p. 78.)

plus haute expression de la personnalité intellectuelle de Newton : crce qui fait l'originalité de sa philosophie (*\ répète-t-il à plusieurs reprises, c'est le lien qu'elle établit entre le théisme et l'atomisme i? , et il cite encore Voltaire à son appui f^'.

Nous savons que cette cr originalité tî n'est pas intégrale : longtemps avant Newton, les Motecallemîn avaient soutenu la même thèse. Dira-t-on que Newton les ignorait? Je le crois, mais Leibniz les connaissait, au moins par Maïmonide dont le principal ouvrage, le Guide des égarés , traduit en 1639 en latin par Buxtorf, figurait dans toutes les grandes bibliothèques d'Allemagne, et Leibniz était venu à Londres où il s'était trouvé en rapport avec tous les savants anglais.

Ce qui appartient en propre à Newton et à Glarke , c'est cette idée que le vide, outre qu'il prouve l'existence de Dieu, explique son omniprésence et son omniscience '^). L'espace est le moyen par lequel Dieu est présent à tout l'univers : (roroniprœsens est. non per virtutem solam, sed etiam per substantiam?). L'espace est, en quelque sorte, le sensorium de Dieu : et Le sensorium des animaux n'est-il pas dans le lieu où la substance sentante est elle-même présente?... Et ne parait-il pas, d'après les phénomènes, qu'il existe un Dieu immatériel, vivant, intelligent, paiix)ut présent, qui, dans l'espace infini comme dans un sensorium, voit intimement toutes choses, les perçoit pleinement et les comprend tout entières par leur présence actuelle et immédiate en lui-même ? . . . 7>

Encore trouve-t-on là un ressouvenir de Gudworth et même de Malebranche qu'il serait trop long d'analyser. Il faut s'attacher à ceci : Dieu pénètre de sa pensée le monde auquel il a imposé une

<*) Pillon, p. 89. c'était Épicure qui devait Tadmettre. En

^*^ fr Descartes admettait un Dieu créa- voici la preuve évidente. . . 1» (Voltaire,

teur et cause de tout, mais il niait la Eléments de la phiL de NewUm, part. I,

possibUité du vide; Épicure niait un ch. 1.) Impossible de résoudre une ques-

Dieu créateur et cause de tout, mais il tion avec plus d'aisance,

admettait le vide : or c'était Descartes qui ^'^ Sur cette théorie, voir Pillon , op. cit.,

par ses principes devait nier Dieu et p. 81.

Aie UVRE IV, CHAPITRE IL

loi mécanique, dont la fixité, la nécessité apparente n'est que le signe de la perfection souveraine.

Ghei Newton, la finalité n est jamais indépendante du mécanisme, mais le mécanisme n est que lexpression constante de la finalité.

Le plus grand reproche quil ùit à Descartes, cest de n*aYoir pas donné une seule preuve (r physiques de Dieu. Et, de sa part, la critique a un sens.

Sans doute, toutes les (r preuves physiques d que Ton pouvait accumuler rejvenaient toujours à celle des «causes finales «, que Telesio, Pomponace, Bacon, Galilée, Descartes lui-même s'étaient précisément efforcés de chasser de la science; mais Newton leur donnait une nouvelle forme, qui empruntait un surcroît d'autorité à ses découvertes.

Voltaire, toujours aussi profond, s'écriait que les athées n'avaient qu'à écouter le grand homme, qui démontrait Dieu «en observant les astres 7) (^). Et cela suffisait à restaurer la théorie. Qui eût osé soutenir que l'argument de collège, cent fois tourné en dérision par les libertins, avait tout juste la même portée que la solenndle déclaration d'un Kepler, écrivant au terme du livre qui change la face du monde : «Deum «temum, onmiscium, omnipotentem, a tergo vidi, — et obstupui I »

Aussi le principal intérêt de la philosophie de Newton vienfr-3 de ce que nous sommes tentés de croire qu'elle lui a été suggérée par sa science.

Malheureusement , la relation entre ces deux parties de son système n'a pas la rigueur qu'il pensait. Elle n'exprime qu'une tradition, déjà ancienne, déjà ébranlée, — et tout ce que nous pouvons en retenir, c'est que l'atomisme suppose une loi non seulement efficiente , mais finale, et que le théisme est peut-être la doctrine qui répond le mieux à cette condition.

D'autres l'avaient déjà dit avant Newton.

^*) CitëparPillon^p. 83.

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