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III. Locke et Bosco vigh

Locke n est point à proprement parler un atomiste, quoi quen dise Leibniz (*), mais, par la critique qu*ii a faite de l'idée de matière, il a contribué plus que tout autre à transformer Tatoraisme et préparé efficacement les voies à Boscovich et à Mauperluis.

Né avant Newton (^), il a écrit après lui et tiré profit de ses incertitudes doctrinales aussi bien que de ses découvertes scientifiques. On le représente d'ordinaire comme un cartésien converti au sensualisme; je le définirais plutôt trun newtonien conduit logiquement au criticisme par la méthode même que l'Ecole anglaise applique à la réfutation de Descartes ^.

La première chose, en effet, que Locke a apprise de Newton^ c est que l'étendue matérielle n'a ni la clarté ni la primordialité qu'on lui prête.

Mais il ne s'en tient pas là : il analyse l'explication que donnent de cette idée ceux qui la considèrent comme dérivée, il critique le principe qu'ils mettent à la place. Il n'accepte pas, par exemple, qu'on explique la cohésion des particules coiporelles , i&à ré$ube tétmàue, par la pression extérieure d'une autre substance, également corporelle. C'est l'hypothèse à laquelle recouraient les newioniens mécanistes(^), ceux qui n'admettaient que le mouvement par contact : er Que si la pression de l'éther, dit-il , ou de quelque autre matière plus subtile que l'air, peut unir et tenir attachées les parties d'une particule d'air aussi bien que les autres corps, ceUe tnartière m peut servir de lien à eUe^méme et tenir unies les parties qui

^*) frEn gros, il estasees dans le sya- ^*' Locke, i639-t7o4. — Newton,

tème de Gassendi, qui est dans le fond 1649-1797.

celui de Dëmocrite. Il est pour le vaide ^ Nous avons montre plus haut que

et pour les atomes . . . ^ {Nouv. Eês,, 1, 1 ; Newton lui-même indiquait cette sointion

Erdm., p. 9o4.) dans V(^iHique.

composent l'un de ses plus petits corpuscules (^). -n Ce serait la régression à Tinfini des. causes comprimantes, c'est-à-dire une absurdité logique.

D'autres physiciens imaginaient une sorte de ciment qui, remplissant l'intervalle des corps, les lierait en masses solides : l'hypothèse est encore moins soutenable.

Tout compte fait, Locke estime que la (r solidité t) à laquelle on veut réduire l'étendue est (r aussi difficile à entendre qu'aucun attribut de l'-espritT).

Si donc il renonce à la matière diffuse et continue de De&cartes, il écarte de même toutes les théories proprement mécaniques qui ont pour but d'expliquer la cohésion des particules discontinues.

Il admet volontiers qu'on se représente la matière comme composée d'éléments simples, d'atomes, mais il cherche à se rendre compte de ce qui constitue l'unité atomique ; d'où il appert que les théories courantes ne le satisfont guère.

Il est ainsi conduit à examiner l'interprétation dynamique, celle que Gassendi avait prêtée à Boyle et à Newton : l'attraction corpusculaire. Celle-ci, à son tour, entraine des conséquences auxquelles les newtoniens n'avaient pas songé. crSi l'étendue ^'^ ou continuité d'un corps quelconque dépend de la cohésion qui en réunit les parties, si cette dernière ne se conçoit que comme résultat d'une force attractive inhérente en ses parties, les atomes de Newton, des physiciens et des chimistes ne sont plus que des principes secondaires. Ces atomes sont étendus, et par suite, comme nous l'avons dit, composés. . . Les parties qui, par leur cohésion, forment les atomes étendus, sont, à leur tour, étendues et composées, et les parties de ces parties le sont également. -n Et voici revenir la division à l'infini que l'on voulait éviter.

Il faut donc supposer, sinon une première étendue qui ne soit

^*^ Essai sur Ventendement humain , II , xxiii. — ^*^ Pillon , op, cil, , p. 98 et 99.

pas une résultante, — hypothèse qui, le principe posé, ne va peutêtre pas sans contradiction, — au moins une première force attrac^ tive inétendue, ayant son siège dans le point mathématique.

C'est par cette voie, comme Ta parfaitement vu M. Pillon, que l'analyse de Locke nous fait passer des atomes de Newton à ceux de Boscovich.

Après cette analyse, une évolution radicale de la théorie est nécessaire , car Locke a montré , d une façon définitive et en quelque sorte irrémédiable, (rce qu'il y a de superficiel dans la conception atomistique ordinaires. La dureté (^) n'est qu'une qualité sensible, relative à notre expérience, et qui ne peut constituer l'essence objective de la matière, et le nims élémentaire qu'elle suppose ne s'explique point de soi-même.

11 faut se tourner d'un autre côté pour découvrir la raison dernière de cette essence. Qai sait si nous ne trouverions pas, hors des données sensibles, dans la conscience même, dans le fait primordial où se résume toute substantialité ?

Le chapitre où Locke indique comme possible , comme vraisemblable même, cette conversion de pensée, est célèbre. Nous nous contenterons d'en présenter une rapide analyse (^).

«tNous avons les idées de la matière et de la pensée, mais peutêtre ne serons-nous jamais capables de connaître si un être purement matériel peut penser au non ... si Dieu n'a pas donné à quelques amas de matière, disposés comme il le trou ve à propos , la puissance d'apercevoir et de penser... Car, par rapport à nos notions, il ne nous est pas plus malaisé de concevoir que Dieu peut, s'il lui plait, ajouter à la matière'^) la faculté de penser, que de comprendre

^*' Locke, Essai, liv. II, chap. iv : ^'^ La traduction Geste porte ici: (rajou*

«Le dm' et le mou sont des noms que ter à notre idée de la matière i», ce qui

nous donnons aux choses, seulement par est un contresens et supprime Tintérèt de

rapport à la constitution particulière de Targumentation. Je rétablis le sens en me

nos corps. » bornant h suivre littéralement le texte an-

^*) C'est le chap. ni, liv. IV, àeVEssai glais : «rsuperadd to maiter a faculty of

sur ^entendement humain. Ûiinking^.

inraïaïaii ktiosaic.

qu'il la joigne à une autre substance, puisque nous ignorons en quoi consistent la pensée et la substance ... y»

Suit une critique de fidée d'âme qui montre que nous ne savons rien de la nature de cette prétendue substance, et qu'il n'y a aucune contradiction à en fondre la notion avec celle de matière. La méthode de l'auteur consiste à placer l'esprit entre deux thèses également inconcevables en soi : celle d'une substance pensante inétendue et celle^'une substance pensante étendue.

C'est ce que M. Pillon appelle avec raison l'tr antinomie de Locke T), et l'on peut dire que la contradiction qu'elle exprime sert de point de départ à tous les systèmes qui vont se partager les esprits pendant le xvni^ siècle.

Le matérialiste n'y lira qu'une chose, c'est que la matière est le siège de l'esprit; l'idéaliste n'en retiendra que l'miiversalité de l'esprit qui se retrouve au fond de la matière même; le pbénoméniste profitera de leur opposition pour supprimer d'un coup l'expédient suspect et inutile de la substance.

Sans voir aussi loin , les contemporains et les successeurs inmiédiats de Locke ont attribué une portée considérable à la théorie qu'il jetait ainsi, au passage, dans le cours d'un chapitre destiné en apparence à l'inventaire critique de nos idées.

Leibniz en prit texte pour rejeter nettement Locke parmi les matérialistes, malgré les affirmations réitérées de neutralité métaphysique et de théisme résolu que contenait Y Essai : (tll est dans le système de Gassendi, qui est, dans le fond, celui de Démocrite... il a enrichi et renforcé ce système par mille belles réflexions; il croit que la matière pourrait penser (^>.ti Tout au plus, douze ans plus tard, en 1716, tempère-t-il légèrement cette affirmation : (T M. Locke et ses sectateurs doutent au moins si les âmes ne sont point matérielles (^'. -n

^*) Voir aussi Tavant-propos des Nouv. Essais, où il revient à diverses reprises sor cette opinion de Locke. — ^*^ Corr. avec Ciarke, nov. 1716. (Erdm., p. 7/16.) La polémique pass<^ , Leibniz revient à des sentiments plus équitables.

Ciarke, à qui la remarque a été Iransmise, répond (r qu'il y a quelques endroits dans les écrits de M. Locke qui pourraient faire soupçonner avec raison qu il doutait de Timmatérialité de Tâme , mais qu'il n a été suivi en cela que par quelques matérialistes ... n

La religion, elle aussi, s'était inquiétée : le D' StillingBeet, évèque de Worcester ^^\ avait engagé avec Locke une polémique dû il s'était efforcé de lui montrer les funestes conséquences de son doute sur la nature de la substance.

Le cardinal Gerdil (^) était ensuite entré en lice , puis Joseph de Maistre('), qui s'y était montré plus partial et plus superficiel que jamais.

D'autre part, auprès des adversaires du cartésianisme et de )a tradition, l'argument eut une extraordinaire fortune : Voltaire l'avait si spirituellement habillé! cr/^ mû corps ^ et je pense^^^; je n'en sais pas davantage. Irai-je attribuer à une cause inconnue ce que je puis si aisément attribuer à la seule cause seconde que je connais? t9

Toutes les preuves nouvelles que l'observation et la science apportaient chaque jour en faveur de la sensibilité des animaux, de Ydme des béiesy venaient renforcer l'apparente évidence de ce raisonnement.

La matière changeait décidément d'essence; l'attraction newto* nienne paraissait maintenant trop restreinte; pourquoi n'y pas ajouter les causes des phénomènes mystérieux qui commençaient à se dévoiler aux savants : l'attraction électrique, l'attraction magnétique, l'attraction chimique (^)? A ceux qui protestaient contre cet encombrement, Voltaire répliquait : crll est étrange qu'on se

^'^ WoirÏByanirfrofosdesNow. Essais, ^'^ Soirées de Saint- Pêtersbom^ , Eo*

où Leibniz rend compte de cette polë- trelien VL Diique et cite quelques passages des rë- ^^^ Lettres anglaises, lett XIIL

ponses de Locke. ^'^ Sur ce mouvement de pensée, voir

^*) LimmatériaUti de Vâme démontrée une page intéressante de M. Pilldn,

contre M. Locke, (Turin, 1747.) op,cit.,f. i55.

révolte contre de nouvelles richesses qu'on nous présente; car nest-ce pas enrichir Thonime que de découvrir de nouvelles qualités de la matière dont il est formé (') ? t>

Diderot substituait « dans la notion de matière, ïénergie à Yinertie; enfin, de toutes parts, une transformation de Tatomisme s'élaborait; ce fut Bosoovich qui en donna la première formule.

La philosophie de Bosco vich a été lobjet, de la part de M. Evellio, d'une étude historique (^^ qui, confirmée par des recherches théoriques parallèles (') , suflit pour nous mettre en mains tous les documents nécessaires à une exacte appréciation.

Boscovich est un disciple de Newton qui comprend que l'indétermination où le maître entend maintenir son idée de la matière n'a rien de philosophique.

Alors que celui-ci persiste encore à distinguer les forces d'avec la substance et cr attelle les unes à l'autre , comme des chevaux à an véhicule (^) 7) , Boscovich renonce à considérer Fatome comme le principe de l'être et y substitue résolument la «r force t». Mais, au lieu de donner de celle-ci quelqu'une de ces définitions équivoques où Leibniz trouvait un ressouvenir des «fantômes scolastiquesD, il interprète le mot dans le sens du mécanisme dynamiste : c Je pense, dit-il , que deux points de matière sont également déterminés soit à s'approcher, soit à s'éloigner l'un de l'autre, selon la distance qui les sépare ^^). C'est cette détermination que j'appelle ^brcc : force attractive dans le premier cas, répuUwe dans le second, exprimant par ce mot, non le mode d'agir, mais la détermination même, dont l'intensité change avec la distance ^^^d C'est dire que Boscovich

<*) ÉUmetOê de la pkil. de Newton, ^*'> Void le texte de Boscovich : rQoc-

II , ch. xni. cumque materue pancta determinansqnè,

^^ Qmd de rtlms eorporeis vel mear^ io aiib distantiis ad mutoum accessum , in

poreù UHêerù BoseovkL (1880.) alits ad reoessum matnuni ... « (Cité par

^^ Itf/miet quimiùe, thèse française. Evellin, p. 93.)

^^' irSubstaotiis vires vdat eqiios vehi- '*' irNon agendi modam, sed ipj^m

colis sobjungere. . . y> detemiinatioiiein. «

ne cherchera pas si l'effort part d'une activité spontanée ou d'une mobilité transmise, et que, de cette réalité métaphysique, il ne retiendra que les effets.

Que ces effets soient doubles, c'est ce que Newton avait déjà entrevu. ((Plusieurs choses me portent à croire, écrivait-il dans la préface des PrincipeSy que tous les phénomènes de la nature , et non pas seulement ceux qu'étudie l'astronomie, peuvent dépendre de certaines forces, par lesquelles les particules des corps, en vertu de causes non encore connues, sont poussées les unes vers les autres et se groupent en figures régulières, ou se repoussent mutuellemerU et* s'éloignent les unes des autres. Et c'est pour n'avoir rien connu de ces forces que les philosophes n'ont abouti jusqu'ici à aucun résultat dans l'examen de la nature, y*

Mais, comme le remarque M. Pillon, l'attention de Newton s'était appliquée à peu près exclusivement aux forces attractives; cr il avait négligé les forces répulsives , peut-être parce qu'il les assimilait aux quantités négatives des métaphysiciens^. Boscovich place les unes et les autres sur le même rang.

Une autre correction ou plutôt une autre précision qu'il apporte à la théorie newtonienne est d'admettre catégoriquement Yactian à distance y qui seule, selon lui , peut expliquer les phénomènes d'après l'hypothèse de la gravitation. La distance joue même, comme on a pu le voir par la définition initiale , un rôle capital dans l'exercice des forces. La force attractive l'emporte lorsque de grandes distances séparent les corps, ainsi que le montre le phénomène de la pesanteur dont Newton a généralisé la loi. La force répulsive domine, au contraire, dans les cas où la distance est petite : (rLa première exerce surtout son action dans les espaces sans bornes, sur les masses des corps célestes. La seconde régit les particules d'une extrême ténuité, que le microscope même ne peut rendre perceptibles. Plus ces particules sont près les unes des autres, plus est grande la force par laquelle elles se repoussent. Hus augmente l'intervalle qui les sépare, plus cette force diminue. L'intervalle

kbh UVBE IV, CHAPITRE H.

croissant toujours, elle cesse de se faire sentir, et bientôt elle pase de la répulsion à rattraction ^^K -n

11 y a là une espèce de rythme qui permet de rendre compte de certains faits en apparence contradictoires : ainsi la première force qui constitue l'élément est rayonnante ou r^^uUnm^ et c^eat elle qui constitue Funité, Tindépendance de Tatome dynamique; à celle-là se superpose une force uUracUve constituant la cohésion du corps; puis une force répuhwey où consiste la résistance que ce corps offre aux pressions extérieures; enfin une attractive , qui se confond avec ia gravitation newtonienne.

Cela fait comme quatre cercles concentriques où Teffet de Ténergie originelle varie selon la distance (^).

Cest ainsi que Boscovich est conduit à Tidée d'atome, qui, prise eu elle-même et au sens de la physique ordinaire , lui paraîtrait un grossier postulat, — car il a lu Locke et sait quel cas il convient de faire de Yindivisibilité et de Yimpén^rabUité de FEcole. Nous n'avons pas, selon lui, d'autre raison de croire à l'existence d'éléments simples que la certitude où nous sommes, de par l'expérience et la théorie , que la force répulsive , croissant à mesure que décroît la distance, rend la contiguïté, et par suite la continuité et l'étendue impossibles.

Les forces ne se composent qu'après s'être distinguées et opposées. La force simple ne peut être qu'inétendue.

ffSi l'atome occupait dans l'espace une certaine grandeur, s'il occupait un lieu étendu, il serait, comme ce lieu, composé de pa^ ties contiguës entre elles (^). . . On peut ainsi juger, en général, de la composition par l'étendue et conclure qu'il n'y a de vrais atomes que des points de matière auxquels correspondent des points d'espace. ^

Nous ne nous arrêterons pas à comparer cette théorie avec celle

'*^ J'emprunte ce résume très bref et ^*^ Voir Eveliin, II, a. (De viribos.)

irèsdairàM. PiUon(p. io&),quisuitde ^'^ Même ouvrage, chapitre suivant;

près la thèse de M. Eveliio. Il , 3. (De elementis.)

de Kanada, que nous avons analysée 'au début de ce travail : on ne connaît pas assez les raisons du philosophe hindou pour juger des ressemblances et des différences.

Il est toutefois impossible de ne pas remarquer que lorigine de la phénoménalité sensible et étendue est attribuée, de part et d'autre, à un couple initial d'éléments simples; Kanada estime même que la tangibilité suppose une trinité atomique représentant les trois dimensions. Il se serait sans doute parfaitement accommodé de l'explication de Boscovich, qui interprète ainsi la constitution de la matière : c'est la force répulsive, qui, mettant des intervalles entre les atomes, les rend impénétrables; supprimez ces intervalles, et ils devront occuper le même point de l'espace et se compénétrer : crlUud omnino certum arbitrer, si distantia duorum materiae punctorum sit nulla, idem pronus spatUy vuïgo concepûy punctum indivisibile occupari ab utroque debere^ et haberi veram ac omnimodam compenetrationem^). ^

L'étendue résulte de l'impénétrabilité, donc il n'y a étendue que là où il y a multiplicité, opposition et conflit de forces.

Et voici le concept de matière renversé : on ne peut plus dire qu'une masse matérielle est divisible à l'inGni; il faut dire qu'elle est composable à l'infini.

Enfin Boscovich est le premier qui ail posé Yidentité absolue des atomes. Il juge que l'on n'a pas besoin.de les supposer cr discernables d, comme le veut Leibniz, pour expliquer la diversité des choses naturelles : cr celle-ci vient tout simplement des différences infinies de nombre , de position et de distance relatives des éléments dont les corps sont composés (^))).

Et cette théorie si simple, si parfaitement intelligible, va se relier directement, an travers des siècles, à la métaphysique pythagoricienne , qui appliquait le même principe au nombre et devançait ainsi la solution de la physique moderne , où tout phénomène

Cité par Evellin, II, 3, p. Ss. — ^') Voir Pillon, p. 106; Evellin, II, 3.

est ramené au mouvement et* où tout mouvement est réduit à ses éléments numériques.

Nous aurons l'occasion de revenir sur la faveur que cette conception a rencontrée auprès des savants, depuis Gaucby jusqu'à WurU.

Le principal mérite qu elle communique à la cosmologie, dont elle forme le fond , est dans tr la distinction précise et tranchée de Tordre des possibles et de Tordre des existants. A l'ordre des possibles appartiennent Tinfini continu de Tespace et la nécessité géométhque de la divisibilité sans fin de Tétendue?)^^). C'est ce que Descartes prenait pour le réel : de là son mécanisme abstrait et i priori.

<rA Tordre des existants se rapporte la matière discontinue et finie, et la nécessité arithmétique du nombre réel — c est-à-dire fini — des éléments, j)

(rPar cette distinction (dit M. Pillon) dont Timportance na été comprise que dans notre siècle, disparaît Tinsoluble contradiction des deux nécessités, des deux évidences mathématiques. Un problème est supprimé, qui, de tout temps, a fort tourmenté les philosophes : celui de la division à Tinfini de Tètre réel ... En chaque corps, il y aura un nombre fini d'éléments, et la divisibilité à Tinfini sera pour les intervalles : er Chaque intervalle, dit Boscovich, (T sera certes divisible à Tinfini par l'interposition d'autres points ma- (rtériels, puis d'autres encore, et ainsi de suite, lesquels pourtant, (T une fois composés, seront de même en nombre fini et laisseront de (T la place pour bien d'autres ..., de sorte que ïinjini sera uniquemenl ((dans les possibles y mais non dans les eooistants^^h i)

Cette thèse est précisément celle que M. Evellin s'est appliqué à établir dans Tétude théorique qui accompagne son examen de Boscovich. Nous la retrouverons bientôt. Bornons-nous pour le moment à dire que, malgré Tévidente supériorité de sa philosophie sur celle de Newton, Boscovich n'a guère fait ici que suivre plus

^'^ Diaprés Pillon et Evellio. — ^'^ trllt infinilum sit tantummodè in possibilibus, non autem in existenlibus. »» (Voir Evellin, p. 35.)

consciemment et plus fermement les traces de son maître. C'est Newton qui, en opposant l'espace — attribut infini en Dieu, idée pure en nous — à l'étendue réelle, — simple résultante d'un concours de forces élémentaires, — a préparé et même opéré la séparation du réel et de l'idéal dont on fait honneur à son disciple. On peut même soutenir que la fameuse théorie, adoptée et défendue par Clarke contre les critiques de Leibniz, n'a de portée et d'intérêt que dans ce sens.

Quoi qu'il en soit, Boscovich reste un des plus originaux parmi les penseurs de son siècle. Il n'est pas jusqu'en métaphysique qu'il n'ait porté son esprit d'invention. On lui doit une cr preuve mathématiques) de la création qui mérite d'être rapportée (^) : crSi le monde existait par lui-même, il serait éternel et aurait des mouvements éternels , c'est-à-dire des lignes prolongées à Vinfni qui auraient été réellement parcourues point à point. Il faudrait donc que l'étendue fût infinie, ce qui est impossible : fieri nuUo pacto potestut extensum quidquam verè infinitum sit.

(T Rien ne s'oppose à ce qu'un mouvement qui a commencé se continue sans fin, attendu qu'ayant un point de départ, il n'aura jamais paixouru, à quelque moment qu'on l'envisage, une ligne infinie; mais c'est ce qu'on ne peut dire d'un mouvement qui aurait existé, d*une ligne qui aurait été parcourue durant toute l'éternité antérieure, parce que, cette éternité étant actuellement écoulée, il s'agirait d'une ligne où l'infini serait actuellement réalisé. *»

Logiquement, l'argument est irréfutable; reste à savoir s'il n'implique pas encore cette confusion du cr possible?) et du (vréel^ que Boscovich reprochait si justement à Descartes, et qu'Aristote relevait dans des arguments analogues, ceux de Zenon.

On voit à quel point Boscovich, mettant à profit les travaux de Gassendi, de Newton et de Locke, a transformé l'antique concep-

(') D'après Evellin, p. 60.

tion de ratomisme. La transformation n'est pourtant pas achevée : on commence à connaître les effets de la force atomique; on veut maintenant savoir en quoi consiste Xaetion de cette force.

G est une dernière forme de la doctrine qu'il noua reste à examiner.

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