‹ Histoire de la philosophie atomistiqueChapitre 6 sur 64 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

I. Dans rénuroération qui a servi de point de départ à cet examen, Kanada donne, en termes positifs et explicites, une place à Tâme parmi les substances ('). Il la distingue ainsi des cinq éléments qui composent la nature matérielle, et il semble qu aucun doute ne puisse subsister sur Timmatérialité du principe pensant. Golebrooke prend le soin d'identiGer, sur ce point, la théorie du Vaiseshika avec celle du Nyaya, et, en toute occasion, il laisse entendre que la spiritualité de Tâme ne fait pas question ^^K

La plupart des historiens qui citent Kanada font de mème^ et lauteur anonyme de Farticle Atomisme, dans le Dictionnaire des sciences philosophiques f renchérit encore en présentant le système hindou comme un ancêtre direct du platonisme : cr Kanada reconnaît expressément une âme distincte du corps, si^e de Fintelligence et du sentiment. Ti II est vrai que M. Barthélemy-Saint Hilaire, dans un article tout voisin de celui-là, montre plus de réserve et signale même comme suspecte la source principale où M. Ward a puisé les éléments de son interprétation spiritualiste et déiste des SoutrasW.

Malgré tout, cette interprétation avait prévalu , lorsque le Révé-^

^'^ Terre, eau, lumière, air, ëther, (lempB, lien), âme et ecmcknee.

^ «Quoique immatérielle, elle est une lofaaUnce, puisqu'elle est un substratum de qualités, et die est placée, dans Tarreogement de Kanada, comme une des neursubstances reconnues parlnin (p.Syj. 'L*Anie, quoique immatéridicn, etc.

(p. 70). crLes substances matérielles (en opposition aux précédentes) sont considérées par Kanada comme composées d*atomesii (p. 71), etc. Ces renseignements sont d*ailleurs donnés sans critique. ^') Le Vaiêeshika - Soutra - Pouskkara, (\oir Diet. des se, phii de Franck [artide Kanadn],)

lUE.

34 LIVRE I, CHAPITRii; III.

rend Banerjea a publié ses Diak^es de philosophie hindoue ^ où il prétend établir, avec textes à lappui , qu on a fait trop d'honneur au Va'iseshika , et que cette philosophie n a jamais connu la véritable spiritualité.

M. Barthélemy-Saint Hilaire a été le premier à tenir compte de ce nouveau témoignage ^^\ et il a tracé la voie à la critique impartiale.

Essayons de présenter un résumé aussi clair et aussi succinct que possible de Tétat actuel de la question.

Il est hors de doute que Kanada considère Yâme comme une raftstance; mais qu entend-il par ces deux mots?

Sur la nature de Tâme, il ne faut pas s'en fier à Texposition quen donne Colebrooke d'après Gotama, au commencement de son second Essai ^^^ : cr siège de la connaissance et du sentiment, principe individuel, infini, éternel ?), etc. Quelques pages plus loin, nous apprenons que, selon Kanada, la conscience des sensations et le sentiment du moi ne sont pas du ressort de Tâme, mais du ManaSf autre substance, distincte, elle aussi, du corps et de Yàme même.

Plus loin encore, nous trouvons une critique des commentateurs védantins qui achève de nous édifier : crD après les disciples de Kanada, Tâme pense et sent accidentellement ^ par son union avec un principe qui ne dépend pas d'elle ^^K -n

Évidemment, iVâmei) dont il s'agit ici n'est pas celle que notre psychologie désigne de ce nom : une précision nouvelle est nécessaire.

De même, le terme de cr substance t) , même pour ceux qui n'y voient qu'une généralisation verbale, a pour nous un sens adsez net : il signifie un être qui est supposé subsister par soi , qui peut être substratum de qualité et sujet d'actions. Les neuf principes énumérés par Kanada s'accommodent-ils de cette définition ?

^*) Journal de* Savants, mai 186&. ^'^ Colebrooke, Quatrième Essai: tur le

^'^ Page 56 de ia trad. française. sysL Vidanta, p. 181, i83.

Cela ne fait pas de doute pour les cinq premières, c est-à-dire pour les éléments; mais peut-on en dire autant des deux suivantes, le temps et Yespace? La thèse la plus réaliste ne saurait assimiler le mode d'existence de ces objets idéaux à la phénoménalité concrète de la matière. Si Tâme était tout simplement énumérée à la suite des cinq éléments physiques, il serait difficile de lui refuser une aubstantialité positive, au sens moderne. Mais elle est présentée pèle-mèle avec des êtres naturels et avec de purs concepts, ce qui enlève toute valeur à la qualification qu on lui attribue. Il est trop clair que le philosophe hindou ne se rend pas un compte exact de ce qu'il entend par (t substance n , et que nous ne pouvons nous appuyer sur sa définition pour conclure à un vrai spiritualisme.

Enfin la distinction subslantielk de IVâmeT) et du crmanas?) montre bien que le système n'a rien de commun avec celui que Descartes nous a rendu familier. S'il s'agissait ici du principe de la vie morale, il n'y en aurait qu'un : on ne conçoit pas deux substances spirituelles associées pour produire la conscience.

Que conclure de ces difficultés? Que le problème est plus coropUqué qu'on ne pense, et qu'il serait puéril de le considérer comme résolu d'avance.

En l'absence de documents directs, le mieux est de rechercher quel est le rôle de l'âme dans le système de Kanada et dans les versions diverses que les sectes postérieures en ont données.

L'âme est le principe de la vie individuelle ^^\ qui donne l'unité et le mouvement aux divers éléments associés dans le corps.

Sans le Manas, l'âme resterait étrangère aux impressions des différents sens, et comme toute connaissance dérive de la sensation, elle n'aurait ni conscience ni perception. D'autre part, sans rdme^ le Manas ne suffirait point à animer le corps.

L'âme est donc une sorte de principe vital, qui devient cause de la vie physique et de la vie morale tout ensemble , dès qu'elle

^*^ Analyse des $y$t, Nyaya et Vaûeêkika, par Golebrooke {Deuxième Essai, p. 56).

est unie à Torganisme par un lien qui rend possible Taction réciproque des deux termes.

A prendre largement les choses, le Manas remplit ici une fonction analogue à celle des esprits animaux dans le système de Descartes, ou du médiateur plastique chez Gudworth.

L'analyse très incomplète de Golebrooke, non plus que les études trop peu systématiques de MM. Gough et Roêr, ne nous donnent aucun renseignement précis sur la nature essentielle de Tâme. Nous connaissons un peu mieux le Manas : rr II est simple et un pour chaque âme; quoique imperceptible au toucher ^ il n'est pas infini, comme Vêlement éthéréj mais il est très ténu, comme un atome ^^K -»

Ce. passage est important, car il prouve que, pour être distinguée des éléments matériels, une substance n'est pas pour cela proprement spirituelle. Le a Manas t) ainsi conçu diiïère du tout au tout de ce que nous appelons le sens intime, le sens commun, la conscience.

Peut-être n en est-il pas autrement de Tâme.

Les sectes matériah'stes paraissent avoir englobé dans une même négation le principe spirituel et le principe élbéré (Akasa)(^).

Leur pensée était évidemment de ne reconnaître aucune réalité qui ne tombât sous les sens. Mais n'avaient-elles pas quelque autre raison plus profonde d appliquer le même traitement à la matière la plus subtile et à la cause de la vie? Et ne serait-ce pas que ces deux objets nen faisaient qu'un?

Assurément ceci est une conjecture, au moins est-elle dans l'esprit du système et sembie-t-elle autorisée par la déGnition que nous avons citée du Manas. La logique voudrait que 1 atomisme demeurât conséquent avec ses principes, en établissant simplement une hiérarchie d'éléments et en faisant de l'âme même une monade plus ténue , préposée à la synthèse et à la direction des autres , comme l'a rêvé Leibnitz. Ainsi d ailleurs l'entendait Kapila, pour

^^'' Deuxième Ësêai , p. G si. — ^'^ Voir Colcbrookc, p. ai A, 933.

L'Ame et dieu. 37

qui la personne est un atome animée selon la formule expresse de Golebrooke ^^\

La thèse n'est point invraisemblable, car il est difficile de croire qu'en ces temps primitifs de la philosophie, Tesprit d'analyse fût assez développé pour former une conception précise de la spiritualité ^^). Longtemps après l'époque de Kanada , les Grecs et les Hébreux restaient encore à cet égard dans l'incertitude et l'équivoque : les (T ombres 7) d'Homère sont bien distinctes des corps, puisqu'elles habitent TcrHadèsT), tandis que les membres des héros pourrissent dans la terre; qui oserait pourtant dire qu'elles sont cr spirituelles ^ , lorsqu'elles vont boire le sang de l'hécatombe?

Je serais plutôt tenté de croire que Kanada , après avoir énuméré les principes des choses sensibles, n'apercevant aucun moyen d'expliquer la vie et la conscience par le concours de particules matérielles, ne soupçonnant même pas qu'une telle réduction fât possible, a simplement ajouté à sa liste deux ordres de faits; et cela, sans poser nettement la question de matérialité ou d'immatérialité, sans distinguer autrement Xdme et le manas d'avec l'élher, Tair, et la lumière, qu'il n'avait distingué ces éléments entre eux.

De même qu'il n'avait pas pensé devoir ramener à un seul principe les qualités diverses des objets matériels, et que le fiait de l'odeur, par exemple, ou le fait du son lui avait semblé suffisant pour fonder l'existence d'une substance à part, de même la spontanéité vitale d'une part, la perception et le sentiment d'autre part, lui sont apparus comme des phénomènes d'un ordre tout particulier, dont la cause ne devait pas être confondue avec les autres ^^\

11 y a là sans doute l'embryon d'une théorie de la cr distinction

^*) Premier Essai, Doetr, Sankhya , trouve d'alteindre à la compréhension de

p. 96. l'existence individudle séparée de la ma-

^'^ irLa notion d'un atome animé semble tière. « ( Golebrooke , Prem. Essai, p. 96. ) être une espèce de compromis entre le ^'^ Ce raisonnement est exposé tout an

dogme raffiné d'une Ame immatérielle et long dans le Dmartinu^fsMii de Golebrooke,

la difficulté qu'un entendement grossier p. 56.

38 UVRE 1, CHAPITRE IIL

de Tâme et du corps d; peut-être serait-il excessif d'y voir la preuve d'un spiritualisme conscient et réfléchi.

Aussi bien n'est-ce pas ainsi que l'ont entendu les critiques orthodoxes du système Vaiseshika : Kanada y est traité d'hérétique et de matérialiste. Son nom même est défiguré par mépris : Kanabhoudj ou Kanabhakcha (mangeur de corneilles), Kasyapa, etc. Le scoliaste du Sariratka ne tarit pas en reproches et en railleries. Toute la polémique du Yédanta est une protestation spirituaiiste contre les principes de l'atomisme (^).

La direction suivie par les sectes secondaires, qui ont continué la philosophie Yaïseshika, montre bien que cette interprétation est fondée.

Les Djaînas croient à une âme ((composée de parties t)^^) (sans doute de particules) et (c s'accordant en dimensions avec le corps t) (^), ce qui évoque le souvenir de la fameuse définition d'Aristote : (t L'âme est la forme d'un corps organisé?). Le commentaire védantin prouve qu'il y a quelque analogie entre les deux théories ; celle de Kanada s'y trouve repoussée, parce que, trdans les différents états de Taccroissetnent du corps ou de la transmigration de l'âme, le corps et l'âme ne seraient pas conformes. Passant d'une condition humaine à celle d'une fourmi ou d'un éléphant, l'âme serait trop grosse ou trop petite pour le nouveau corps animé par elle^^'.?)

Sankara ne reproduit pas l'argument, car il sait que les Djaînas considèrent l'âme comme cr pouvant être augmentée ou diminuée par l'addition ou la séparation des parties constitutives, pour se conformer au changement de personne ou d'individu animée; il se borne à objecter que, dans ce cas, l'âme est variable , par conséquent passagère, et n'a plus rien du principe éternel qu'on désigne de ce nom.

^^^ D'après Sankara, ffla doctrine des sages. d {Comm. sur les Brahma-^utras,

atomes doit être absolument rejetëe^ II, a, 3.) n'ayant été admise par aucun personnage ^*^ Colebrooke, p. an.

vénérable, tandis que la doctrine Sankya ^'^ Id,, p. 317.

de la matière Ta été par Manou et d'autres ^^^ Sankara , Sotit. ^ 3â , 36.

UÂME ET DIEU.

Les Tcharvakas <'), qui se rattachent également à Kanada , vont plus loin : ils nient que Tâme soit différente du corps, c est-à-dire qu'ils croient le corps capable de produire les phénomènes et opérations qu'on rattache ordinairement à une substance spéciale.

Rien de plus net que ce système, qui est exposé, en vue de la réfutation, dans les Soutras de Yyasa et par tous les scoliastes (^).

Les disciples de Tcharvaka ne diffèrent entre eux que sur le détail : Tun affirme que tria forme corporelle grossière est identique à Tâme?); fautre, que les cr organes corporels constituent râme^n; un troisième, que ce sont «ries fonctions vitales t); un quatrième , que ff le sens intime ou Manas se confond avec Tâme (') Ti. Tout cela revient au même. Ils s accordent à penser que tr Tintelligence ou la sensibilité, quoique non aperçue dans la terre, Teau, le feu et Tair, — que ces éléments soient simples ou agrégés — peut néanmoins subsister dans ces éléments fnpâifiés en une forme corporelle ti , et concluent (rquun corps organique, revêtu des qualités de la sensibilité et de la pensée, bien que composé de ces éléments (matériels), la forme personne humaine (pouroucha) (^^t).

Ici, le matérialisme change d*aspect : l'âme n'est plus un atome d'essence supérieure , c'est un ensemble de fonctions organiques : tr Là faculté de penser résulte d'une modiiication des éléments agrégés, de la même manière que le sucre, mêlé avec un ferment et d'autres ingrédients, devient une liqueur enivrante. . . La pensée, la connaissance, le souvenir, etc., perceptibles seulement là où existe un corps organique, sont les propriétés d^une forme ou d'un corps organisé^^K y^

^*^ Voir Coiebrooke, p. 387.

^'' Coiebi-ooke cite Bravadëva-Misra , lUngauotba , Braskani , Sadanaoda , et sartoot Stmkara, le plus célèbre de tous et le seai qui nous soit bien connu.

^'^ G<^brooke, p. mSy.

^*) Cit de Sankara. (Comm. sur les Brokma-Sautras , II, a, 3 et 111, 3, 53.)

^*^ La comparaison , iirée des composés

organiques fournis par la nature , devait être traditionnelle : crLes éléments sont la terre, Teau, le feu et Tair; et de leur agrégation dans les arganee corporels vieimeni la sensibilité et la pensée, comme la propriété enivrante r^ulte du ferment et des autres ingrédients^» (d'aprèi Vrisbaspati , principal interprète des Tcharvakas). [VoirColebrooke, p. 389.]

âO LIVRE I, CHAPITRE III.

Enfin les Bauddhas ou Bouddhistes ne reconnaissent ni une âme (Atma), ni une conscience (Manas) substantielles, ni quoi que ce soit en dehors des quatre éléments matériels.

Il est évident que latomisme s'est toujours développé dans le sens d'une systématisation plus étroite et d'une application plus rigoureuse de ses principes; mais le matérialisme était bien à la base de la doctrine, et les inconséquences qu'on y relève ne sauraient en changer le caractère.

II. On se doute bien que la psychologie, dans un tel système, ne doit être ni très détaillée, ni très approfondie. Il nous faut réunir les deux principes que Kanada distingue dans l'être spirituel pour prendre une idée des facultés et des opérations de l'âme.

Nous savons déjà que le Manas est une sorte de sens iruifne qui, crpar son union avec les sens externes, produit la connaissance des objets extérieurs qui les ont impressionnés (^^t).

L'existence du Manas est prouvée par Yindivisibilùé de la sensation; en effet, crdes sensations différentes ne peuvent pas naître simultanément dans la même âme?).

En même temps qu'il nous avertit des modifications éprouvées parle corps, le Manas y joint le sentiment de la peine et du plaisir (^). Souvent même cette fonction est considérée comme caractéristique de sa nature. Ou peut donc identifier le Manas avec la conscience^ pris au sens large, c'est-à-dire comprenant toutes les impressions de la sensibilité et les données de la perception intérieure.

D'après Gotama, qui semble d'accord sur ce point avec Kanada, l'âme a quatorze qualités, dont cinq lui sont communes avec d autres

^*^ Goljebrooke, p. 61. peine et du plaisir; cet inslrumenl doit

^*^ (t Le Manas ou sens interne muUigeiU être distinct de la vue on de tout autre

est rinstrument qui effectue la perception sens externe, car la peine et le plaisir sont

de la peine et du plaisir, et des sensations ëprouvë.^ en labsence de chacun de ces

intérieures, n ( D'après Gaurikanta , comm. sens. Un tel instrutnetU de semoUon pénible

s.Kesava,voirColebrooke,p.9].)fflldoit ou agréable est appelé Manoi.yi (Colc-

y avoir un instrument de perception de la bn>oke, p. 6â.)

lAmë et dieu. ai

substances (nombre, quantité, individualité, conjonction, disjonction); trois autres viennent d'être énumérées, comme se rattachant au Manas (intellect ou entendement, plaisir, peine) ; les six dernières constituent son domaine pi*opre : le désir, laversion, la volition, le mérite, le démérite et Timaginatioa^^).

Dans le désordre de cette énumération se retrouvent facilement les trois facultés principales que distingue la psychologie moderne : sensibilité (plaisir, peine, désir), intelligence (entendement et imagination), volonté (volition et aversion). Le caractère moral de Tâme est attesté par la présence des deux notions de mérite et de démérite qui peuvent le mieux servir à qualifier la volonté ^^).

L'âme est donnée, dans tous les textes et dans toutes les analyses de Golebrooke, conune un principe individuel. Les âmes sont nombreuses ^'h chacune d'elles est infinie, en ce sens quelle na point de forme ni, par conséquent, de limites, mais elles ne se confondent point ensemble.

C'est en vain que Sankara, dans un intérêt de polémique, cherche à pousser Kanada dans la voie du panthéisme, en remarquant que l'âme des Yaiseshikas n'est individualisée que par le Manas, et que plusieurs âmes pourraient participer ensemble à cette conscience surajoutée W.

Telle n'est pas la pensée du maître, ni même des disciples, et aucun mot n'indique l'absorption réelle ou possible des vies personnelles dans une vie supérieure.

C'est le spiritualisme védantin qui, le premier, a considéré l'âme comme cr une portion de l'être suprême, du suprême ordonnateur ?) ,

('> La faculté ou puisumee (Sanskara) serve, ce qui nous permet de supposer

eompreod trois espèces : «rla force active ou que la Ihëorie du Nyaya ooîocide ici avec

impubion (Véga), Tëiasticitë, Timagina- celle du Vaîseshika. tioD ; eelle^i seule est une qualité de Y tune. ^'^ Golebrooke , p. 56.

'*> L'exposition de Golebrooke s*ap- ^^^ (rL*uoioa d'une âme avec un sens

pfiqne directement an système de Gotama , ' intime (Manas) n'exclurait pas une asso-

mais il prend soin d'y mêler le nom de dation avec d'autres âmes ^[alement in-

Kanada sans le (aire suivre d'aucune rë- fiuies.n {Id., p. i83.)

&2 LIVRE I, CHAPITRE IIL

et qai a popularisé cette théorie au point d'en faire ane partie in-* tégrante de la philosophie hindoue. Il n'y a pas trace de mysticisme dans le système de Kanada.

Il devait cependant croire à la transmigration des âmes, qui est une des plus vieilles traditions de la race indienne, et qui suffirait peut-être à expliquer le soin qu'il a pris de distinguer l'élément corporel d'avec l'autre. Colebrooke, malheureusement, ne nous donne aucun renseignement à cet égard. Au moins savons-nous que les Djainas, qui forment une secte toute voisine de la sienne, tenaient pour la métempsychose (^).

Les atomistes qui suivirent, Tcharvakas et Bauddhas, se montrèrent, encore sur ce point, plus soucieux de la logique : cr Aussi longtemps qu il y a un corps, disent les premiers (^), la pensée existe, ainsi que le sentiment du plaisir et de la peine. Ceuand n'existent plus dès rinstant qu'il n'y a plus de corps. ?>

Les Bauddhas pensent de même et placent le terme du bonheur dans le Nirvana, qui est une annihilation anticipée de la personnalité (').

Le problème de la destinée de l'âme ne se pose donc pour aucune de ces sectes.

IIL D'après la plupart des historiens de seconde main, Kanada n'aurait pas été moins affirmatif sur l'existence de Dieu que sur l'existence de l'âme. A vrai dire , on ne trouve dans tout l'ouvrage de Golebrooke que deux allusions auxquelles on puisse donner ce sens : au cours du deuxième Essai y parlant du mode d'agrégation des atomes, l'auteur ditqu'ilscr concourent à la volonté créatrice de Dieu^^^ji; dans le quatrième , résumant les critiques de Sankara , il rappelle que celui-ci s'est surtout efforcé de combattre, en la personne de Kanada, «ries

^*) Golebrooke, p. asi. le sens de ce mot et de laonihilation ou

^') Id.y diaprés le commentaire de San- de la suspension de la personnalité qo*il

kara, p. sSS. exprime.

^^^ VoirColebrooke (p. s33-â35),sur ^*^ Colebrooke, p. yA.

systèmes qui admettent deux causes distinctes, une matérielle et f autre effieiinte , de TUnivers (*' tj.

Encore ce dernier témoignage est-ii légèrement affaibli par Fargumentation de Sankara sur le rôle de cette cause cr eflBciente t) , que nous examinerons un peu plus loin ^^K

Hors ces deux passages, on peut remarquer que toutes les théories théologiques visées dans les Essais se rapportent au Sankya de Patandjali ou au Védanta, c'est-à-dire aux systèmes mystiques qui représentent la réaction la plus violente contre le naturalisme des Vaïseshikas.

Mais M. Ward ; par la publication et le commentaire qu il a donnés du Soutra-Poushkara , a fondé , en quelque sorte , la tradition d'un flratomisme ardemment déiste t), et tous les autres ont suivi. M. Roër, quoique muni de documents originaux qui avaient fait défaut à ses prédécesseurs, n a apporté aucun changement à l'interprétation consacrée, que Ritter^') admet sans discussion et que le Dictionnaire des sciences philosophiques accentue davantage en déclarant que (T Kanada reconnaît expressément une intelligence infinie distincte du monde Wd.

C'est encore au Révérend Mohun Banerjea qu'on doit un examen impartial de la question-, et nous allons essayer de montrer, par une rapide analyse, qu'il n'est guère possible d'entendre autrement que lui la doctrine qui nous occupe.

Écartons tout d'abord une hypothèse que tous les témoignages s'accordent à démentir : le Dieu Yaîseshika n'est pas créateur; les atomes sont éternels, leur existence n'est liée à aucune cause ou condition; ils représentent le principe et la fm de toutes les formes vivantes qui composent le monde.

^'^ Colebrookc, p. 177. petit, et la nécessite de Tunir par qaelque

^^ Id., p. 319. chose (le plus grand, de phis*gënéral, et

^') T. IV, chap. sur la phil. indienne. même par le plus grand et le plus gênerai

«rCest ainsi que se révèle, en mémelemps, (Dieu).^) la tendance du Vaïseshika à TinGniment ^^^ Art. Atomistnc.

hi UVRE I, CUAl'ITRE III.

M. Barthélémy-Saint Hilairé a. raison d objecter cette conception à M. Ward qui, dans son enthousiasme, voudrait faire de Kaliada iin théiste du genre de saint Augustin ou de Descartes. Le Dieu de Kanada ne pourra donc être qn organisateur : voyons jusqu à quel point on peut lui reconnaître ce titre.

Le principe de l'organisation universelle, c'est Yaelivùé de latome, je veux dire la tendance qui le pousse à s'agréger à d'autres atomes.

D'oik vient cette tendance ? Là gît la principale diflBculté de Fatomisme.

Les Grecs accordent aux particules élémentaires une qualité principale, la pesanteur, qui suffit à expliquer le mouvement.

Nous avons vu que cette théorie ne saurait être attribuée à Kanada : la cr gravité d n'est pas une propriété commune à toutes les substances.

Qu'est-*ce qui rapproche les atomes les uns des autres? Kanada s'est borné à leur attribuer une puissance primitive (Sanskara) ('), dont les deux variétés , Vimpulsian et Yélasticitéf rendent compte des translations matérielles. La catégorie de Yactian^^^ nous indique les différents sens que la motion peut prendre.

Assurément, ce n'est pas là une explication bien philosophique, et cette cr puissances ressemble assez au cUnamen imaginé par Epicure pour résoudre le problème de la divergence des mouvements.

Au moins, pouvons-nous affirmer que la théorie ne contient jusqu'ici aucune trace de transcendance, en d'autres termes, que ce n'est pas Dieu qui meut les atomes.

Les critiques védantins ne s'y sont pas trompés. Sankara raisonne ainsi pour prouver l'absurdité du système qui confère aux atomes mêmes le principe de leur mouvement : ce Les atomes doivent être

^') Énumërée parsii les qualilë8^(Voir Colebrooke, p. 86.) — ^'^ Voir ci-dessus, p. 36.

L'Ame et dieu.

essentiellement actifs ou inaclifs : s'ils étaient essentiellement actifs, la création sérail perpétuelle; s'ils étaient essentiellement inactifis, la dissolution du monde devrait être continuelle (').'»

Je néglige le sophisme pour n y voir que la preuve de la parfaite immanence de Ténergie cosmique, dans le Vaîseshika.

Mais ce n'est pas le mouvement qui est le plus difficile à expliquer, c'est la loi à laquelle il est soumis dans le travail de combinaison qui produit les êtres vivants : Dieu, sans être créateur ni moteur, peut rester démiurge.

En effet, il ne semble pas qu'une loi mathématique et rythmique, comme est celle de l'agrégation (composés binaires, tertiaires, etc.), puisse être conçue hors de l'hypothèse d'une intelligence organisatrice. Golebrooke en juge évidemment ainsi, et de là viennent les incidentes, que nous avons signalées plus haut, sur cria volonté créatrice de Dieui) et sur «rla cause efficiente de l'Univers d. Mais cette théorie appartient-elle bien à Kanada , comme l'affirme Weber ^^\ ou n exprime-trelle qu'une glose à peine consciente, un développement considéré comme légitime et nécessaire, par les commentateurs postérieurs ?

Nous pouvons d'abord affirmer, sur l'autorité du Révérend Banerjea, que rien dans le texte de Kanada n'autorise l'hypothèse d'un Dieu vivant, organisateur intelligent et volontaire du monde. Le Soutra sur lequel on s'appuie pour la fonder, et que l'ancien brahmane discute d'après le texte même donné par M. Roër, conclut seulement à une cause invisible, force ou loi, — le sens n*ea

(*> LetradaeleiirdeGolebrooke(p.ai9) ajoate jodideiueineot : «r Je prësome qae les seclateon de la philosophie corpusculaire ne sont pas embarrassés pour le rëfoter. On peot répondre que les atomes ne sont ni essentiellement aedfê, ni essentieHement ùutetifs, mais qu^ils ont en eux une puissance d^aUraetioH qui les pousse à 8e rapprocher et à former des agrégat»

ou corps de diverses natures, jusqu*à ce qu*nne autre force ou puissance de diê' wiMm, d'expansion, vienne dissoudre Tagr^t.9i C'est dans ce sens que* les Grecs résolvent la diiSculté.

(*) Hitt. de la liuérat. iniietme (Trad. Sadous), p. 365 et suiv. : crLes atomes se re'unissent par la volonté d'un être qui les fixe. D

est pas clairement déterminé — , à laquelle il attribue Ja formation des êtres (^).

Cet invisible ( Adhrishta) est-il immanent ou transcendant? Il n^est pas facile de le décider, et nous pencherions volontiers à croire que Kanada ne s'est pas posé nettement la question. Colebrooke lui-même semble indécis, lorsqu'il dit que «ries atomes concourent à la volonté créatrice par une vertu particulière invisible ^n. Le texte de Sankarà quil cite dans son étude sur les Djainas, dit explicitement que (T les atomes se réunissent par une vertu invisible v , et le commentaire montre bien qu'il s'agit d'une faculté inhérente à l'atome et non d'une puissance extérieure (^^ : et Le concours des atomes naît d'une action qui doit avoir une cause; cette cause, alléguée comme étant une vertu invisible y ne peut pas être insensible, car une cause insensible ne peut pas exciter d'action. Elle ne peut pas être un dessein intelligent (suivant les principes de Kanada), car un être capable d^un dessein (une intelligence) nest pas encore existant ^ puisquU ne vient quen dernier lieu dans le développement de la création W, T)

Il paraît impossible, après cela, de soutenir que l'arrangement des atomes est, selon Kanada, le produit d'une cause suprême intelligente. En vain, voudrait-on invoquer, comme preuve d'une action organisatrice, la naissance de cr certains êtres non produits sexuellement, mais résultant de l'agrégation de particules dirigée par une cause inconnue ou prédestinée t) (^) : les Yaiseshikas font observer, à rencontre de cette assertion, que (rces qudités inhérentes à la cause sont l'origine de qualités semblables dans l'effet, comme la laine blanche produit une étoffe blanche. Donc, si un être pen-

^') M. Baneijea renvoie au texte vise dans le cours de la discussion (p. 918-

parColebrooke {MiaeelL, 1. 1, 978, ëdit, 919).

de 1887) et h l'édition du docteur Roër ^^^ Colebrooke, p. 58 :«r Ce sont de telles

{BibL ind,, 1. 1\). créatures qui, comme le prouve Tautorité

^*) Sankara d'après Colebrooke, p. 319. des Védas, révèlent la création de dieux

^') L'argument vise à la fois Kanada et et de demi -dieux.» L'argument serait

Kapila, qui sont successivement nommés faible pour établir la Providence.

sant était ]a cause de TUnivers, TUnivers serait doué des attributs de la pensée ^^K i)

Il faut avouer, en somme, que Tespèce d'argument tiré des causes Gnales qu on prête à Kanada appartient au Védanta(^), comme aussi la conception d'un Dieu intelligent et personnel (').

Toutes les sectes dérivées du Vaiseshika sont athées : les Djaïnas d'abord, qui n admettent ni créateur, ni providence créatrice ^^); les Pasoupatas ensuite, qui admettent bien deux causes du monde. Tune matérielle, Tautre efficiente, mais toutes deux naturelles, toutes deux immanentes (^).

Donc, en admettant même que ÏAdhrishla ne soit pas simplement la force d affinité qui rapproche les atomes, ce ne peut être que la vague expression de la nécemté qui, cachée dans les phénomènes, préside au développement régulier de Têtre.

Au surplus, Xénophane pensait-il autre chose, lorsque, promenant son regard autour de lui, il disait que et tout était un et que rUn était Dieu W i» ?

<'> Coidbrodce (p. aiS), cTaprès les Br.Sautroi, H, u, a, 3.

^ Voir Texporition de ce système, qui est on spiritualisme proprement dit : «r La nature ii*est pas le crâiteurdu monde. . . La nature est on être insenrible ; c'est pourquoi elle est dénuée de vue ou d 'intention , et conséqnemment incapable de créer un monde r^fulier. . . Les atomes ne sont pas la cause du monde. . . parce jnt'oiiem kre ibmè d'mUlUgenee ne peut être

routeur éPun mfttime arrangé àtee Umt i'artu (p. a8& et suiv. ).

(') Suite de Texposition du Védania :

«rLa cause toute-puissante, omnisciente et percevante de Tunivers est essenlidlement heureuse. Elle est la personne brillanle, douée, etc.» (p. i63).

^*> Golebrooke, p. aïo.

^*) D'après le texte transmis par Aristote.

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