‹ Histoire de la philosophie atomistiqueChapitre 51 sur 64 · I. AnT]£g]£dENTS du MONADISME · texte numérisé non relu

I. AnT]£g]£dENTS du MONADISME

Après la revue que nous venons de passer des principaux systèmes entre lesquels le xvu^ siècle a vu évoluer ratomisme, en France et en Angleterre, la question des antécédents du monadisme leibnizien n a plus rien qui puisse nous embarrasser : c*est le terme naturel où tend tout le travail du siècle.

Non pas que la philosophie de Leibniz puisse être donnée tout uniment comme la résultante du mouvement d'idées amené par les recherches de Locke et de Newton, ainsi que semble l'indiquer M. Pillon. Ces trois grands hommes sont presque exactement con* temporains, et les dates ne se prêteraient pas au rôle secondaire qu'on attribuerait à Leibniz. Dès 1669, celui-ci avait abandonné le cartésianisme ^^\ qui lui avait d abord servi à se débarrasser des formes substantielles , et il commençait à chercher dans Tunité dynamique la raison de Tétendue et des autres qualités matérielles. Dès 168 5, il devait être en possession de l'idée mère de sa doctrine : c'est l'avis d'un des historiens qui possèdent le mieux la philosophie de cette époque, de M. Francisque Bouillier, dont les travaux seront souvent mis à profit par nous dans l'étude qui va suivre (^). L'année 1 685 est celle du Discours métaphysique et de la Correspondance avec Amauld^^^ «roù l'on trouve, avec l'hypothèse de la concomitance, les principes sur lesquels se fonde la monadologie?). Le mot de (T monade j) n'apparaît pas encore , et les cr formes substan-

^*) (rMe &teor nibil minus qaam car- ^*) Phil. cartésienne, II, p. An.

tenaniun esse.'^ (LeUre h Thomasius, ^'^ Publies par M. Foucher de Careil

1 669.) dans l*ëdition que i on sait.

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tieiles?) par lesquelles est expliquée Tuuité des êtres organisés noot pas Tutiiversalité que vont prendre les autres principes. Mais il me paraît impossible d'accorder à M. Nourrisson crquil y a un abîme entre ces formes et les monades n. Il ne reste guère que la généralisation à faire. Leibniz ne Ta point faite tout de suite; peut-être même ne IVt-il jamais achevée sans réserve, ainsi que nous le verrons en analysant sa théorie de la matière. Au moins, M. Bouiilier paraît-il avoir pleinement raison d'affirmer « qu'il tend à substituer des forces actives à l'étendue inerte pour en faire les principes uniques des choses (^'ti.

Aussi bien avons-nous sur ce point un document qui émane de Leibniz lui-même. Il écrivait, en 1697, à Thomas Burnelt : «rLa plupart de mes sentiments ont été arrêtés après une délibération de vingt ans ... Ce n'est que depuis douze om environ que je me trouve satisfait, d

Ne faisons donc pas du monadisme une simple conclusion de prémisses antérieures.

Mais il serait puéril de nier l'influence exercée sur la pensée de Leibniz par les Principes de philosophie naturelle de Newton et par Y Essai sur ïeniendemenX humain de Locke, qui datent l'un de 1687 et l'autre de 1690. Nul doute que le premier de ces ouvrages ne lui ait ouvert les yeux sur le rôle universel de la tr forcer) dans le monde et ne l'ait conduit à la généralisation dont nous parlions plus haut^^J. La lettre qu'il écrit alors à Bayle (juillet 1687) porte des traces évidentes de cette préoccupation. Il reproche à Descartes d'avoir a pris la quantité de mouvement pour la force T), à Malebranche d'attribuer les irrégularités qu'on croit trouver dans la nature à «rla fausse hypothèse de la parfaite dureté des corps ?î, qui, même admise, n'entraînerait pas ces conséquences, car «ril n'en résulterait rien qui ne se doive ajuster parfaitement aux véritables lois de la nature à l'égard des corps à

^'^ ()p. nV. , Il , 6 1 1 . — ^*^ Voir la lollrc de Leibniz a Bayle (juillet 1 687, Erdmann, p. to3).

ressorts^ en général. . . yt Enfin il déclare que les crgens de biemî ont tort cr d'appréhender les suites de la philosophie corpusculaire y comme si elle pouvait éloigner de Dieu et des substances immatérielles, au lieu quavec les corrections requises et tout bien entendu ^ elle doit nous y mener -n.

On ne peut définir plus clairement d'avance le principe sur lequel doit reposer plus tard le monadisme. L'idée maîtresse du sys* tème est au moins contemporaine de Thypothèse de la gravitation, qui, en tout cas, est venue très opportunément l'éclaîrcir et la confirmer.

L'action de Locke fut plus féconde encore et plus décisive. Dès le mois de mars 1690 (^), elle se faisait sentir dans la lettre de Leibniz à Arnauld, insérée d'abord dans la Continuation des mémoires de littérature et d^ histoire (^'.

crLe corps, écrivait-il, est un agrégé de substances et n'est pas une substance à proprement parler. Il faut, par conséquent, que partout dans le corps il se trouve des substances indivisibles ^ ingénérables et incorruptibles y ayant quelque chose de répondant aux dmes; que chacune de ces substances contient dans sa nature legem continuationis seriei suarum operatùmum et tout ce qui lui est arrivé et lui arrivera; que toutes ses actions viennent de son propre fonds, excepté la dépendance de Dieu , etc. n Suit un véritable programme de la Monadologie.

Voici maintenant, dans la seconde partie de la lettre, la part du newtonisme , déjà accommodé au système qui est en voie de se constituer : crA l'égard de la physique, il faut entendre la nature de la force, toute différente du mouvement, qui est quelque chose de plus relatif, n Leibniz n'en est pas encore à condamner l'attraction universelle. Il ajoute : «r qu'il faut mesurer cette force par la

^*) Les Essais sont de 1 690 ; mais il en titre : Extrait d'un livre anglais qui n'est

circulait depuis deux ans un abrégé publié pas encore publié. Leibniz ne peut pas ne

en Hollande dans la Biblioth. univ.et kist, pas en avoir eu connaissance,

de Leclerc (VIII,, p. âg-i&a), sous ce ^"^ Erdm., p. 107.

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quantité de Teffet, quil y a xxne farce absolue, une farce direeim et nne farce respective. . . t)

En 1691, toutes ces idées prennent forme et conclusion dans la note communiquée au Journal des Savants^^K Enfin, en 1696, parait le Système nouveau de la nature et de la grâce, qui est comme le Symbole de la doctrine et où se dégage pleinement loriginalité de Leibniz.

Deux mots peuvent résumer la part que ces prédécesseurs immédiats peuvent réclamer dans la genèse de la philosophie leibnizienne.

Newton a montré que Tessence de la matière ne peut être que la force et a déterminé la loi des rapports dynamiques que soutiennent entre eux les corps célestes et terrestres; Locke a ajouté que ridée de force, appliquée à la matière, n implique aucune différence fondamentale et spécifique qui empêche qu'on ne l'applique pareillement à Tâme.

Le monadisme était en germe dans ces deux assertions, il ne faut pas songer à le nier; mais ce serait se tromper étrangement que de croire que le monadisme est un système ioçeasion, inventé à propos d'un livre nouveau et modifié suivant les besoins de la cause. L'idée en vient de bien plus loin, des origines mêmes de la pensée philosophique de Leibniz. En même temps que le cartésianisme et dès sa quinzième année, l'atomisme lui avait été révélé, et il avait été d'abord charmé d une conception si simple : a Quand j'étais jeune garçon, écrit>-il en lyiBt^', je donnai aussi dans le vide et les atomes. L'imagination est riante . . . i^

Leibniz ne dit pas tout : ce n'est pas par Démocrite ni par Epicure qu'il avait connu la doctrine, mais par le commentaire ingénieux et profond de Gassendi W. Il n'avait pas tout rejeté de ce premier fonds d'idées. On se rappelle que Gassendi représentait

^') 18 juin 1691 (Erdm., p. 119) : vSi V essence du corps consiste dans retendue,* — ^^ Corr. avec Clarté (Erdm., p. 768). — ^'^ Paru en 16^9.

les atomes comme des forces attractives et impulsives au regard de la mécanique, autonomes et sensitives au regard de la métaphysique : tout cela se retrouve dans Monadologie.

Il est donc juste de joindre Gassendi à Newton et à Locke dans cette recherche des antécédents; encore Ténumération ne peut-elle être considérée comme complète. Une étude récente '^' a mis en lumière la Gliation directe qui relie Leibniz à Glisson, et les points sur lesquels porte la ressemblance sont trop importants pour être omis.

D'après Glisson, la substance a une existence et une vertu qui lui sont propres : crinternum est principium a quo facultates et operationes essentiales proximè dimanant(^)^. Elle a la puissance d'agir sur elle-même et de se développer par sa propre énergie, (rnatura energetica (^) ^. Etre c'est agir, tout mode d'existence est un mode d'activité, toute substance est une force.

(T C'est en cela même (^> ou dans la vertu qu'a chaque substance de tirer de son propre fonds ses diverses manières d'exister que Glisson fait consister la vie n , en quoi il est suivi par Leibniz qui professe qu'une substance ne reçoit rien du dehors, qu'en elle tout est incommunicable.

Quant à la matière, c'est un principe également actif et vivant, une force comme l'esprit, quoique d'une nature inférieure. Glisson admet même deux degrés de la matérialité, que nous allons retrouver dans Leibniz. La matière première se définit ainsi : (r natura materiœ considerata qua tenus est principium energeticum, utcumque claudicans et defectivum^^)?); c'est le mode inférieur de la substance qui donne naissance à trois facultés : (r très fundit facultates, sed similiter imperfectas, perceptivam, appetitivam et motivam?). La matière seconde est le substratum des opérations supé^ rieures de la vie.

^*) Franc, Glissoniwt, thèse latine, par ^'^ Franc. Glisionius, p. 5i.

Manon , 1 880. (*) Voir Dict. de$ h. pUL , art GUsMtm,

<•> Ibid., p. 48. ^*î Marion, Tkèie, p. 67.

Celle théorie n a pu passer inaperçue de Leibniz qui était précisément en Angleterre lorsqu'elle parut; mais on ne saurait y rap porter Tinvention même du système monadologique, car Touvrage de Glisson a été publié en 1679, et nous avons donné plus haut la preuve qu'à cette époque , les principaux linéaments de la doctrine étaient déjà arrêtés dans Tesprit du maître.

Aussi bien ces recherches d'origine, intéressantes dans une monographie spéciale, ne doiventr-elles pas tenir trop de place dans une étude crilique, et nous croyons-nous autorisé, sans plus tarder, à entrer dans Texamen direct du système.

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