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II. Le monadisme de Leuniz

I. Leibniz, en pénétrant dans Tarène philosophique, trouvait le terrain déblayé des principales conceptions de la physique cartésienne : nous avons dit commentNewton et Locke s'étaient débarrassés de l'tr étendue continue?) et de la «r matière inerte t). Le seul système de philosophie naturelle qui s'offrait alors à lui était l'atomisme; c'est là le véritable point de départ de sa doctrine, dont les principes théoriques sont intimement liés à la critique de l'idée d'atome.

Leibniz appliquerait volontiers, et avec plus de raison, à ta philosophie corpusculaire ce qu'il disait du cartésianisme : «r C'est l'antichambre de la vérité.?) L'atome est, en effet, la première forme sous laquelle l'imagination se représente l'élément des choses, ce n'est pas la dernière raison de l'être : «rOn peut borner les recherches là où on le juge à propos; mais il ne faut pas s'arrêter en si beau chemin, lorsqu'on désire avoir des idées véritables sur l'univers (^'t).

L'atome proprement dit est, par essence, étendu; que cette extension s'explique par la solidité, ou par la tension d'un cf ressort??,

^*^ Lettres et opusc, inédits de Leibniz, Édit. Foucher de Careii, p. 379 (Vï* lettre à Arnauld).

LATOMISME PSYCHOLOGIQUE. A65

comme dit Newloii, il n'importe : l'atome est ?? matériel t) et le critérium de la matière est l'étendue.

Notons ici, avant d'examiner les conséquences que Leibniz va tirer de cette définition, qu'il restreint à dessein le sens de l'idée qu'il discute : on pourrait lui faiVe observer que ni la conception de Gassendi, ni celle de Locke ne s'accommodent sans réserve d'une pareille interprétation. Mais il faut poursuivre l'analyse.

Les atomes ainsi entendus ne sauraient être les principes de l'être, car, tout principe étant une unité, leur qualité de choses étendues ne permet pas qu'on les considère comme de véritables et définitives unités. Qui dit étendue dit composition; Descartes est le premier à le déclarer : «rPar un être étendu, on entend quelque chose qui tombe sous l'imagination. Dans cet être, on peut distinguer par l'imagination plusieurs parties d'une grandeur déterminée et figurée dont tune n est pas Vautre, y) Un peu plus loin, il insiste encore sur cette idée : rrJe dis qu'il n'y a d'étendue que dans les choses . . . ayant des parties distinctes les unes des autres f^'. d Et Morus, à qui Descartes adresse cette définition, n'est pas d'un autre avis : crEtre étendu (selon lui) ne dénote autre chose que des parties qui existent hors d'autres parties.^

Le raisonnement de Leibniz est dès lors tout indiqué : si l'atome est, je ne dis pas «retendu par essence t^, mais seulement tr pourvu de l'étendues, il n'est pas simple; donc il est contradictoire, il (T répugne à la raisom^.

Et ne dites pas qu'il importe peu que l'atome soit théoriquement un composé, si les particules matérielles qui le constituent sont unies de telle façon qu'aucune force naturelle ne les puisse séparer: crll est encore '^^ composé de parties, puisque l'attachement invincible d'une partie à l'autre (quand on pourrait le concevoir ou supposer avec raison) ne détruirait point leur diversité, n S'ils sont mécaniquement indivisibles, c'est par accident, parce que

^*^ LeUre à Th. Morus (mars 1GA9). — ^*^ Système nouveau , par. a. (Erdm.. ta6.)

luraiuicti XAria!i4iK.

i66 LIVRK IV, CHAPITRK 111.

ia force qui unit Icui^s parties se trouve supérieure à celles qui tendent à les désunir (^). Leur unité n'est que relative, extrinsèque: elle dépend uniquement du rapport des forces opposées.

L'atome n'est donc, en dernière analyse, quun agrégat, comme toute masse matérielle (^) : c'est toujours crTétang plein de poissons^ que Leibniz s'amuse à évoquer à chaque fois qu'il veut exprimer l'idée d'une chose simple en apparence, complexe au fondW.

On a beau prolonger à l'infini la division de la matière, jamais on n'atteindra un être définitif. L'étendue et la matérialité dont elle est le signe sont de simples phénomènes, dont le tout nous est donné, par la sensation, avant les parties (^). Notre pensée peut y procéder à une dichotomie illimitée, parce que ce qu'elle divise n'est pas la réalité, mais une sorte àefonns créée par l'imagination à propos d'un état intérieur, c'est-à-dire une chose abstraite sur laquelle l'abstraction peut travailler sans relâche.

Cette théorie, bien qu'elle paraisse s'accorder assez diflTicilement avec certaines parties du système, est incontestablement le fond de la pensée de Leibniz. Il y est revenu à diverses reprises dans sa correspondance avec Des Bosses, dans une lettre à Hanschius, dans son Examen des principes du P. Afa^irancA^: «r Je puis démontrer, dit-il '*^ que non seulement la lumière, la chaleur, la couleur et les autres qualités de cet ordre^sonl des apparences, mais aussi le mouvement, la figure et Xextension-n (sed et motum, et figuram et extensionem). Et ailleurs: (rll y a un grand sujet de douter. . . si les corps sont autre chose que des phénomènes résultant des substances sans

^^^ Ce sera la formule même de Bos- plantes et comme un étang plein de pois-

covich. sons. Mais chaque rameau de la plante.

^*^ Voir Lettre II au P, Des Bosses. chaque membre de ranimai, chaque

(Ërdm., â35.) frllt ipsa materia (si En- goutte de ses humeurs est encore un tel

telechia adaequata absit) , non facit unum jardin ou un tel étang. ^ ( Monadologie, 67.) eus, ita nec ejus pars.v '*' t L'étendue est un pur phénomène,

t'^ trChaque partie de la matière peut comme Tarc-en-ciel et les songes réglée. "» être conçue comme un jardin plein de ^'' Erdm., p. ^65.

LWTOMISME PSYCHOLOGIQUE. /i(i7

étendue (^^-n On voit que Boscovich n'avait pas eu besoin d'inventer de toutes pièces sa théorie.

Nous savons déjà comment Leibniz avait été amené à substituer l'idée de force à celle d'étendue : (t Outre l'étendue, il faut avoir un sujet W qui soit étendu, c'est-à-dire une substance à laquelle il appartienne d'être répétée ou continuée, -n L'argument est de Locke.

Voici Une autre raison qui serait plutôt inspirée par Newton (^' : la nature dynamique du corps est prouvée par Ytnertie même cr par laquelle le corps résiste en quelque façon au mouvement, en sorte qu'il faut employer quelque force pour l'y mettre, et qu'un grand corps est plus difficilement ébranlé qu un petit corps t^. Suit une démonstration qui est devenue classique : ((Si le corps A en mouvement rencontre le corps B en repos, il est clair que, si le corps B était indifférent au mouvement ou au repos, il se laisserait pousser par le corps il sans lui résister et sans diminuer la vitesse ou changer la direction du corps A , etc. Mais il n'en est pas ainsi dans la nature : plus le corps B est grand, plus il diminuera la vitesse avec laquelle

vient le corps A Tout cela prouve qu'il y a dans la matière

quelque autre chose que ce qui est purement géométrique, c'est^ à-dire l'étendue et son changement tout nud. Et, à le bien considérer, on s'aperçoit qu'il faut joindre quelque notion supérieure ou métaphysique, savoir celle de la substancêy action et force, n

La (T force ^ seule peut réaliser l'unité postulée par la raison au principe des choses; crcar je tiens pour axiome'*' cette proposition identique, qui n'est diversifiée que par l'accident : que ce qui n'est pas véritablement un n est pas non plus véritablement un

^'^ Ërdm., p. 635. — Voir aussi la i\y aura encore moïùs plusieurs êtres. Que

Lettre sur la nat, des corps, et la V* lettre à peut-on dire de plus clair? 19

Arnaud, dan» les Nouvelles lettres et opus- ^*^ Lettre sur la nature du corps,

cukêinidiu de Leibniz, récemment fubliés ^'^ Adressée au Journal des Savants,

dans Tédition de M. Foucher de Careil : en 1691. (Erdm., p. 1 13.)

(r Je crois que là où il u*y a que des êtres ^^^ Nouv. lett. et opusc. inéd. de Leibniz

par agrégation, il n'y aura pas même des (Foucher de Careil), V* lettre de Leibnix

êtres réels. . . Là ou il n'y a pas un être, h Arnauld.

éu^e. On a loujours cru que Tuii et Tèlre sont deux choses réciproques ^*'.i«

Et cette cr force ^ ne sera pas celle que les atomistes conçoivent comme liée à la matière, puisqu'elle n'aura rien d'étendu, rien de matériel. Entendue au sens de Boyle et de Newton, la tr forcer n*est qu'un symbole mécanique. On peut se tenir provisoirement à cette détermination, qui est comme un second stade dans la Voie de la recherche; mais le mécanisme, qui repose sur le mouvement où retendue se trouve impliquée, n'atteint que des rapports^ non les véritables unités substantielles.

Il faut faire encore un pas : la force doit être considérée par le dedans, non plus par le dehors, dans son essence non plus dans ses effets; l'unité mécanique, déjà transformée en unité dynamique, doit s'achever en unité métaphysique.

Tout ce mouvement de pensée est résumé dans un passage du Système nouveau de la nature, qui est célèbre mais que nous sommes obligé de reproduire pour préciser la théorie :

(tAu commencement, lorsque je m'étais affranchi du joug d'Aristote, j'avais donné dans le vide et dans les atomes, car cest ce qui remplit le mieux l'imagination; mais en étant revenu après bien des méditations, je m'aperçus qu'il est impossible de trouver les principes d'une véritable unité dans la matière. . . Donc, pour trouver ces unités réelles, je fus contraint de recourir à un atanke foimel. . . 11 fallut donc rappeler et comme réhabiliter les ybrmes substantielles y si décriées aujourd'hui, mais d'une manière qui les rendit intelligibles et qui séparât fusage qu'on en doit faire de l'abus qu'on en a fait; je trouvai donc que leur nature consiste dans la force , et que de cela s'ensuit quelque chose à analogue au sentiment et à t appétit y et qu'ainsi il fallait les concevoir à Pimitation de la notion que nous avons des âmes. . . Aristote les appelle (rentéléchies preff mièresT, je les appelle peut-être plus intelligiblement/orce«/?rtiiii-

-^^ Cest l'axiome «enti et unum converliintiir* qu'on retrouve plusieurs fois dans Leibniz.

L'ATOMISME PSYCHOLOGIQUE. /iC9

tivesj qui ne contiennent pas seulement Tacte ou le complément de la possibilité, mais encore une activité originale ^^K ti

Arrêtons-nous ici, et mesurons le chemin parcouru.

Leibniz a trouvé dans Tatoraisme Tidée des unités composantes de la substance; il en a tiré, en même temps que la critique de l'étendue, la conception de la force comme principe de la réalité physique; enfin il a pu connaître (et il a connu sûrement, bien qu'il n en parle jamais) la signification déjà psychologique que Gassendi donnait à ce mot àe force.

A quoi se borne donc sa <r découverte tî? A cette indication (que nous allons examiner de près), que Fénergie constitutive de la substance n'est pas «r matérielle -n , ou plutôt qu'elle n'est pas «r physique d , c'est-à-dire qu'elle répugne à l'extension , qu'elle est toute ff formelle tî, hors de la nature phénoménale, et, en dernière analyse, comme l'a montré M. Nolen dans sa thèse française, qu'elle offre quelque analogie avec les noumènes de Kant.

Hors cette différence, dont la portée est sujette à discussion, le système général de Leibniz, vu sous cet angle, se confond presque avec l'a tomisme tel qu'il ressortait des travaux du xvn* siècle, «r Personne, dit Lange (^), ne peut méconnaître la parenté des monades avec les atomes des physiciens. L'expression principia rerum ou elementa rerum, que Lucrèce emploie au lieu de celle d'atomes, pourrait tout aussi bien servir à désigner comme idée générique à la fois les monades et les atomes, yt

On peut se défier de Lange, mais non de Zeller, qui, dans son Histoire de la philosophie allemande^^\ discute l'influence de l'atomisme sur Leibniz et conclut ainsi : crll revint des atomes aux formes substantielles pour faire avec les uns et les autres ses monades (^'.t)

Dans cette antériorité, cette paternité même qu'il faut reconnaître

^^^ SysL nouveau de la naL (Erdm., ^*^ A Tappui de ia même thèse dont il

p. 1 9^ . ) cherche plul6t a établir la véritë que Tori-

^*' Htêt. du tnat,, I, Ats. ginalité. Lange cite aussi Kuno Fischer :

^** Geêch.d.deuUehePhiLf 1878, p. 78. Gesch. d, ». PhiL, II, 819.

filO LIVRE IV. CHAPITRE III.

c^ la philosophie corpusculaire par rapport à la moiiadologie , le rôle de Locke est fort important, à coup sûr; mais celui de Gassendi l'emporte encore. La conception de Leibniz n'est au fond que celle de Gassendi, tournée au sens métaphysique et dénaturée par Tidéologie.

Chose étrange : ce rapprochement, qui nous paraît s'imposer déjà par ce que nous savons, et qui ne fera que devenir plus frappant à mesure que nous avancerons dans l'exposition , ce rapprochement que Leibniz a prévu lui-même, tant il a pris soin de l'écarter, personne ne l'a fait! On a cherché la parenté du leibnizianisme avec les systèmes d'Aristote, de Descartes, de Newton, de Glisson, etc. Il reste en vérité, après tant de thèses ^^^ consacrées au commentaire historique et théorique du monadisme, un travail intéressant et nouveau à écrire, dont le titre, commandé par la tradition, se présente de lui-même : Quid Leibnitius Gassendo debuent.

IL Que devient la matière ainsi transformée, et quelle conception du monde extérieur résulte de la correction apportée à l'idée de l'atome? •

La question ne laisse pas que d'offrir certaines difficultés d'interprétations que tous les critiques ont reconnues. Lange dénonce nettement des a contradictions^. Un jeune philosophe qui a fait preuve de grande pénétration dans l'étude d'ensemble qu'il a placée comme introduction aux Nouveaux essais^ M. Henri Lachelier, parle seulement de (r variations tî. D'autres, comme M. Boutroux, viennent au secours de Leibniz, en superposant à sa doctrine connue une ingénieuse construction qui concilie les éléments disparates (^l Avant de prendre parti, indiquons les termes du problème.

Leibniz dit catégoriquement, dans le Système nouveau de la tuiturey

^'^ Quid Leib, Aristoteli debuerit — ^*^ Toute la jeune école française est

F. GUssonius. — De possibilibufi ap. Leib,; enlrëe dans celle voie, où il faut avouer

— DePerfectione ap. Leib,; — Deinûnilo quelle a élé prc^cédëe par M. Renouvier

ap, Leib., clc. el M. Pillon.

r qu'il n'y a que les atomes de substance y c est-à-dire les unités réelles et absolument destituées de parties, qui soient les sources des actions et les premiers principes absolus de la composition des choses, et comme les derniers éléments de lanalyse des substances. On pourrait, dilril, les appeler points métaphysiqties . . • et les points mathématiques sont leur point de vue pour exprimer Tunivers. . • Ainsi les points physiques ne sont indivisibles qu'en apparence; les points mathématiques sont exacts, muis ne sont que des modalités : il n'y a que les points métaphysiques ou de substancey consti-* tués par les formes (ou âmes), qui soient exacts et réels, n

Ou cela ne signifie rien^ ou cela veut dire que, pour Leibniz, il n'existe pas, comme le croyaient Descartes et Malebranche, deux sortes de substance, l'une pensante et spirituelle, l'autre étendue et matérielle.

Dès lors, la logique paraît exiger que le système aboutisse à un idéalisme conséquent, à la manière de Berkeley.

Or Leibniz n'a jamais su se détacher complètement du réalisme (^>. Il oppose, à chaque instant, l'âme au corps, comme un simple cartésien. Il traite même ses cr atomes formels t?, ses points métaphysiques comme des objets réellement situés dans l'espace, disons mieux : comme des atomes ordinaires.

Ceci surtout est grave : il définit les corps des (r agrégats de monades?), comme si des unités métaphysiques pouvaient occuper une place les unes par rapport aux autres.

Il sent bien lui-même que cette, théorie est incorrecte, contradictoire, et il écrit au P. Des Bosses ^-^ : a Monades esse partes corporum, tangere sese, componere corpora, non magis dici débet quam hoc de punctis et animabus dicere licet. -n

Et cependant d'où nous viendra la sensation d'étendue, et comment ce phénomène pourra-t-il varier d'un cas à l'autre, si la réa-

^^^ (r Leibniz n osait pas être idéaliste sa théorie. n (H. Lnchelier, préface aux avec tout ie monde; il se faisait réaliste Nouveaux Essais, édition Hachette.) quand il le jugeait uiWo pour rintnrél de ^'^ I^llro XVIII.

Iil2 LIVRE IV, CHAPITRE III.

lité n'y est pour rien? Je sais bien que, chez Leibniz, la sensation n'est pas directement produite par 1 action de l'objet, puisque la monade na pas de fenêtres; mais alors il faut conclure à Tidéalisme absolu et ne pas admettre la pluralité des monades, ni leurs différences, ni leur hiérarchie, ni rien d'extérieur à la raison pure.

Ce n'est pas assez de dire ît qu'il y a lieu de douter que Dieu ait fait autre chose que des monades i»; le doute doit s'étendre au monde monadique lui-môme. crEn effet, puisque la monade ne reçoit aucune influence du dehors, pourquoi supposer, par exemple, derrière l'arbre que je vois, touche, sens, un autre arbre réel dont je n'ai aucun autre moyen de constater l'existence ^*)?t) Leibniz n'admet pourtant pas ({ue l'univers ne soit qu'une apparence, une ombre sans réalité. Les images sensibles ne correspondent pas à des objets matériels, mais elles correspondent à quelque chose. Pourquoi cette complication du système? <t D'où vient, objectait Foucher^^^ que Dieu ne se contente pas de produire toutes les pensées et modifications de l'àme, sans qu'il y ait des cot^s inutiles que Fespnt ne saurait ni connaître ni remuer? v Et Leibniz ne savait répliquer que ceci : (t C'est que Dieu a trouvé bon que ces modifications de l'âme répondissent à quelque chose en dehors ^^-."n

Ce (T quelque chose ?î ne peut désigner les autres nomades, qui sont simples et ne sauraient, même indirectement, servir de type à la connaissance sensible. Il reste que ce soit l'ensemble des perceptions de ces monades, qui, existant en elles, existent hors de moi. ffCe qui fait la réalité de cet arbre que je vois, c'est qu'il n'existe pas seulement pour moi, mais qu'il se trouve répété, clairement ou obscurément, dans un nombre infini de monades. Voilà ce qui fait du contenu de nos perceptions plus qu'une apparence, plus qu'un phénomène subjectif de ma connaissance. L'univers est objectif en ce sens qu il est le même pour toutes les monades * ."^

'*' Ixichelier, op. cit. — ' Obj^ct. au sif.U. nour. ( KrdmaiiQ, ji. i3o. » — ' Ihid. ï^EHin.. p. iTia.) — * I^cholier. op. cit.

A la rigueur, ceci suflit à expliquer le monde au point de vue de la connaissance : il reste à l'expliquer au point de vue de l'être. Quelle idée devons-nous nous faire de ces corps (|ui tantôt nous apparaissent comme des substances parallèles aux âmes, tantôt semblent s'évanouir dans la forme d'une représentation?

M. Boutrouxt*', qui a consacré à cette question une intéressante analyse, remarque qu'elle a préoccupé Leibniz de bonne heure, comme le montrent notamment ses lettres au P. Des Bosses. Il faut l)ien avouer que le point de départ est double, physique et métaphysique à la fois, et la solution équivoque : crDe là une sorte de mouvement réciproque au sein de la théories.

L'éminent critique s'est pourtant efforcé de réduire ainsi les divers éléments à l'unité.

Selon lui, Leibniz distingue, à l'exemple d'Aristote, une matière premt^^ ou abstraite , toute passive, d'une matière seconde ou concrète, toute passive. Cette distinction, de plus en plus approfondie, donne lieu à une théorie de la matière qui se présente à nous sous trois formes, de plus en plus métaphysiques.

A. D'abord, on obtient une première solution du problème de la matière en approfondissant les notions physiques d'impénétrabilité, d'étendue et de force. A ce point de vue, la matière première ou nue est constituée par Yantitypiey àimiTvnia ou impénétrabilité, d'oii dérive l'étendue (^^. L'antitypie est cet attribut qui fait que la matière est dans l'espace ''). C'est une résistance passive, qu'on appelle improprement (r inertie tî. Loin que cette propriété puisse être ramenée à l'étendue, c'est l'étendue qui se ramène à la résistance : (rpotentia primitiva passiva, seu principium resistentiœ , non in extensione sed in extensionis exigentia consistil^'^^n. L'extension est

^'^ Voir rinlrodiiction h la Monadologie ^^^ AWwA aUributum per quod materia

placée en léte de Tëdition Deiagrave, oii est in spatio.f» (Erdm., p. &63.}

ceUe thfforie est expo8<^e. }^^ Lettre 11 a Des Bossei, {Ibid,,

«') Erdm.,p. /iG3. p. /436.)

Ulà LIVRE IV, CHAPITRE UI.

une conlinualion, une diffusion de l'antitypie dans l'espace; c'est la possibilité primitive de s'étendre, passée à Tacte'').

L'addition d'un principe de mouvement à la matière nue engendre la matière seconde, crmateria vestita seu massai). Une telle matière n'est pas seulement impénétrable, elle possède la farce élastique^^^; elle n'est pas seulement mobile, elle possède le cr changement actuel fi : c'est le corps tel qu'il nous apparaît.

B. Jusqu'ici nous nous sommes placé à un point de vue tout extérieur : examinons maintenant ce qu est la matière considérée à un point de vue interne, comme monade.

La monade est une substance créée et finie, eu société et en contact avec d'autres monades finies et créées comme elle, crll en résulte qu'elle n'est pas susceptible d'un plein développement, que toutes ses tendances ne passent pas à l'acte, qu'elle est arrêtée dans son expansion par son caractère fini, d'une part, et, de l'autre, par ses relations avec les autres monades finies (^). *» Cette passivité , cette imperfection est ce qui, selon Leibniz, constitue la matière première. Mais, dans toute substance complète, il s'y ajoute un principe actif, une enléléchie ^^\

Dans cette théorie, la matière seconde devient un cr agrégat de monades, ou substances complètes auxquelles préside une monade centrale, en d'autres termes un corps organique: crpluribus ex monadibus résultat materia secunda'^^T).

Un autre problème, le plus grand de tous pour le monadisme, se pose ici : quel est le rapport de la monade proprement dite et de l'étendue qui résulte du groupement d'un certain nombre de monades, selon la formule précédente? La représentation de

^^^ Erdm., p. ^63. la philosophie de MM. Janet et Séaiiles

w /Wa.,p. A66. (p. 735).

^'^ Je me sers ici, pour préciser elëlu- ^^^ Voir ëdit. Erdmann, p. ^36, &&o

cider cette théorie, de Texposition nette et^&i. et magistrale qu'en donne V Histoire de ^^^ Ibid., p. &36.

rétendue résulle-t-elle immédiatement de ce groupement, ou se fait-elle au moyen d'un avinculum substantiale?), qui formerait une unité d'un autre ordre d'où émaneraient les phénomènes? Par endroits, Leibniz parait accorder une réalité distincte à ce lien, en faire le sujet des attributions et des modifications communes'*).

Mais, comme ie dit fort bien M. Janel, la logique de son système l'empêche d'admettre l'existence d'une entité spéciale chargée d'unir les substances simples, et il finit par déclarer que le vinculum substantiale n'est que la liaison même des monades résultant de l'harmonie préétablie '^).

C. Enfin l'essetice de la monade n'est pas encore atteinte : elle est un centre de perception, tr II nous faut faire usage de ce concept, dit M. Boutroux, si nous voulons obtenir la forme la plus métaphysique et la plus vraie de la théorie de la matière, v

Voyons donc la conception qui en sortira. C'est d'abord que la passivité ou principe de la matière première n'est que la limitation , ou entrave tout interne que rencontre, au sein d'une monade, la représentation d'une autre monade (^). Tout se réduit, en somme, à la présence, dans une monade, de perceptions confuses à côté de perceptions distinctes : <r imperfection inévitable, du moment que chaque monade, d'une part, doit représenter tout l'univers, et, d'autre part, ne le peut représenter qu'à son point de vue, lequel n'est pas le point de vue central et absolu (*J. -n

Et la matière seconde ou l'organisme n'est, en dernière analyse, que le travail de l'esprit organisant ses perceptions.

Voilà le système, et, sans en apprécier encore la valeur intrin-

(*^ (tVinculum reaie seu stibstantiale ^'^ Cela résulte du passage capital qui

aliquid quod sît subjectum commnnium se trouve dans Tëdition Erdm., p. 71 3.

seu conjuugentium prœdicatorum et mo- ^'^ Ibid,, p. 7&0.

dificationum.^ (Erdm., p. 7 Ai.) ^*^ Boutroux, op. ctL, 56.

sèque, nous pouvons, dès à présent, le comparer à celui qu'il prétend remplacer, à Tatomisme.

L'atomisme, au temps de Leibniz, c'était la philosophie de Gassendi complétée par la science de Newton : si on Tentend ainsi, la monadologie ne présente pas, dans son ensemble, Toriginalité qu'on est tenté de lui attribuer, lorsqu'on la rapproche du seul cartésianisme, comme le font la plupart des historiens (*).

Sur la première définition de la matière, par exemple (pour nous en tenir à l'interprétation de M. Boutroux), Leibniz n'a abso* lument rien inventé, qu'un mot, Yantitypie. Si encore la (r résistance i^ qu'exprime ce mot supposait deux forces de direction inverse, on y pourrait voir le germe de l'explication de Boscovich (pie nous avons analysée. Mais elle est simplement l'acte de tr la puissance primitive passive, laquelle consiste dans l'exigence de l'étendue 7). Sous cet amas d'entités inutiles, qu'aurait enviées la scolastique, on retrouve l'antique (r solidité ^^ de Démocrite, dont Locke a fait une si judicieuse critique.

On comprend que Justi'^', au xvni* siècle, ait relevé avec complaisance l'inintelligibilité de cette théorie, que Condillac ne parvient à défendre qu'en la défigurant''). L'idée de l'étendue, telle qu'elle résulte de Y Essai sur T entendement humain y est cent fois plus claire et plus satisfaisante : la rr résistance t^ s'explique par l'opposition de deux forces en présence, et l'impénétrabilité par l'équilibre. Avant Boscovich, qui donne du fait une interprétation vrai-

^*^ C'est vraiment un point de vue nouveau à joindre aux autres. Les meilleures histoires de la philosophie laissent de côte Gassendi , négligent Newton et attribuent ainsi à Leibniz une originalité toute factice qui change la proportion des systèmes au XVII* siècle.

^^ Voir Condillac, Traité des systèmes, p. 170 et tyi.

^'^ Traité des systèmes , p. i33-iâo et 169-173. Condillac estime que Tétendne ne correspond à aucune espèce de réalite, ni médiate ni immédiate , dans le système de Leibniz. M. Boutroux montre parbitemcnt quelle exprime la confusion et la particularité des perceptions ordonnées dans Tordre de la coexistence , ce qui . du reste, ne fonde pas Tobjectivité.

r/ATOMISME PSYCHOLOGIQUE. 477

ment scientifique, Kanada, le philosophe vaïseshika, avait déjà présenté l'extension comme Teffet de Fassociatioii et du conflit tout ensemble des forces élémentaires.

Sur le second point, Leibniz s'est heurté, comme les atomistes, à la difficulté d'expliquer ce que sont les agrégats y et comment ils donnent lieu à des qualités originales, à des phénomènes spéciaux, bien qu ils n oflrent pas , en somme , d'unité fondamentale.

C'était là un des vices de la philosophie corpusculaire; comme, pour elle, les agrégations et séparations sont de purs accidents qui ne modifient pas la nature de la substance, elle en est réduite à mettre dans l'atome le principe de tout le développement ultérieur,— à moins de poser nettement (comme quelques-uns de ses partisans ont essayé de le faire) la crloi des combinaisons t) , d'après laquelle, les qualités premières étant réservées aux premier éléments, les qualités secondes suivent la forme particulière de l'agrégat dont elles expriment la spécialité.

Leibniz s'est demandé un moment s'il n'admettrait pas pareillement un (rlien substantiel i^) , ou pouvoir de grouper les atomes sous une forme commune, qui leur imposât une unité de second degré; je crois même, malgré les efforts de M. Boutroux pour rendre parfaitement cohérente la théorie, que c'est plutôt là le sens qu'on doit donner au terme de <r matière seconde?), auquel Leibniz a fini par renoncer. Il a, en efl*et, compris que ses principes ne lui permettaient pas cette espèce de redoublement de la substance, et que d'ailleurs le «rvinculum substantiœ^ était inutile, puisque l'harmonie préétablie pouvait en tenir lieu. Gomment l'harmonie préétablie peut-elle remplir ce rôle, c'est ce qu'on devine aisément : les actions des monades sont liées de toute éternité les unes aux autres, de façon à former des «r systèmes i) où aucune réaction réciproque des éléments en présence n'a de place. La synthèse que nous cherchons à expliquer n'est donc pas substantielle, mais cr actuelle?): elle se réduit à certaines associations de perceptions qui

478 LIVRK IV, CHAPITRE 111,

se réalisenl on mémo temps en nous el hors de nous, sans trace de mystère.

Ici encore Leibniz ne fait que suivre Gassendi, sauf en ce qui concerne Tincommunicabilité des monades, qui me paraît une invention assez malheureuse. L'idée d'une conciliation entre Tunité du principe substantiel et la multiplicité des combinaisons phénoménales est déjà dans le Syntagma : Dieu, en créant le monde, lui a imposé une loi directrice. Cette loi, antérieure au dévdoppement qu'elle régit, et d'ailleurs mécanique , c'estrà-dire déterminée dans le sens des liaisons causales, joue précisément le rôle que Leibniz donne à l'harmonie préétablie.

Il y a pourtant une différence : c'est que, dans cette cr harmonies, les monades leibniziennes n'agissent point les unes sur les autres, que l'évolution de chacune d'elles est absolument indépendante, et que les groupements dont il s'agit sont de pures illusions.

Mais le système ne nous en parait ni plus clair ni plus vraisemblable.

D'abord il n'y a aucune raison pour que la loi divine, dont les répercussions mécaniques et les conséquences logiques constituent le devenir universel, isole les atomes ou les monades; elle les rapproche, au contraire, non au gré de leur spontanéité sans doute, mais suivant la nécessité établie. Ensuite cet isolement aboutit à une dispersion absolue de la substance dans l'infini de la quantité.

M. Pillon formule, à ce sujet, une critique très fine que nous voulons résumer '^^. Le nombre infini des monades, qui est la réalité, correspond à l'infinité du continu en grandeur et en division, qui est l'apparence; mais le nombre infini des monades (non groupées, non systématisées par la loi divine, ajouterai-je), estil plus compréhensible que l'infini du continu (^)? Quelle utilité y a-t-il de sortir du point de vue cartésien, à résoudre la matière en des unités substantielles, si ces unités ne forment pas un tout

^*^ L'année philosophique (1890), p. aoi. — ^*^ C'est précisément ce qu'Arnauld écrivait à Leibniz (IV* lettre, édit. Foucher de Careil).

LATOMISMK PSYGHOLOGIQUK. 479

réel (par une ordonnance de systèmes) ? Le mystère n'est plus dans les composants, mais il reste dans les composés, amas d'un nombre infini de substances non reliées entre elles.

Sur le troisième point de la théorie leibnizienne de la matière, c'est-à-dire sur l'essence interne du principe de l'être, atome ou monade, la monadologie présente une théorie toute nouvelle et tout originale, qui lui donne définitivement le pas sur l'atomisme à la remorque duquel elle se traînait jusqu'ici.

Lange, avec sa pénétration habituelle (^), a compris (r combien il est embarrassant, impossible même pour l'atomisme, de rendre compte du lieu oii s'opère la sensation, et en général tous les faits de conscience i). Se produisent-ils dans l'union des atomes? Alors ils sont dans une abstraction, c'est-à-dire objectivement nulle part. Dans le mouvement? Même difficulté. Il faut donc admettre l'atome pour siège de la sensation , et le système conduit fatalement à conférer à l'atome une réceptivité quelconque qui permette d'y rapporter l'origine des faits de conscience, — quelque chose d'analogue à ce qui est la sensibilité dans un organisme où les propriétés élémentaires se précisent et se multiplient par le groupement.

C'est ainsi que Gassendi accorde à ses atomes un rudiment de nature psychique, non certes comme le fait Lucrèce pour les douer de spontanéité motrice et directrice, puisqu'ils sont mus et dirigés par la loi de la création divine, mais uniquement pour expliquer les phénomènes qui se développent en eux au cours de l'évolution, notamment le sentiment et l'imagination.

Il semble, au premier abord, que Leibniz ne fasse que suivre cet exemple, et je ne serais pas éloigné de croire qu'il commença par le suivre en eff'et, et que la réflexion sur cette donnée première a seule pu le conduire à la conception qu'il y substitua.

Car l'hypothèse de Gassendi soulève un monde d'objections. En

'^*^ Hist. du mater,, I, 46 et a&o.

/j80 livre IV, CIIAPITUE IIF.

voici une formulée par Lange ^*' : trPour Taction des atomes les uns sur les autres, le choc est la seule explication plausible. Ainsi une quantité innombrable de chocs, se succédant tantôt d^une manière, tantôt de l'autre, produiraient la sensation dans Tatome ébranlé. . . Mais il manque à l'atome le principe compréhensif qui transforme une multitude de chocs en Tunité qualitative de la sensation. Que Ton se figure les atomes comme on voudra, avec des portioncules fixes ou mobiles, avec des sous-atomes susceptibles ou non d'états intérieurs; à la demande (r comment et où les chocs (T passent-ils de leur multiplicité à Tunité de la sensation? ^n, non seulement il n*y a pas de réponse, mais, en approfondissant la question , on ne peut ni se représenter ni même comprendre un pareil phénomène, -n

Le passage est curieux, venant surtout d*un homme aussi peu suspect que Test Lange de malveillance à Tégard du matérialisme. Et Tobjection , qui se trouve déjà à TétatdiiTus dans Leibniz, est si forte, qu'elle a déterminé chez celui-ci la conception d'une unité purement active, essentiellement métaphysique, c'est-à-dire n'entrant pas dans l'espace, ne recevant pas de chocs, ne colligeant aucune multiplicité par voie phénoménale, en un mot échappant à toutes les formes de la critique que nous venons d'exposer.

Il n*est donc pas permis d'assimiler la monade à l'atome sensitif de Gassendi, et la différenciation a eu pour point de départ l'analyse par Leibniz des conditions de l'acte psychologique, dont Gassendi n'avait pu tirer toutes les conséquences à cause de la division qu'il faisait de Tâme, rapportant les opérations inférieures à l'atome et les supérieures à une essence spirituelle.

Moins attaché à la tradition religieuse et métaphysique, c'està-dire décidé à expliquer par l'action de l'atome les facultés de l'âme tout entière, Gassendi aurait sans doute pris la même voie

^'^ Hist. du mater. , I. 61 4.

LATOMISMK I^SVCIIOLOC.IQCJK. 481

que Leibniz et fait appel a un principe de synthèse sans lequel l*unité des représentations psychiques ne se comprend pas.

Ce n'est pas tout, et même ce n'est pas le principal : quel sera le contenu de la représentation dans les deux cas? Que sentira l'atome? que pensera la monade?

Chez Gassendi, il n'est pas facile de l'imaginer; car, si l'atome est simple, — comme il l'est par hypothèse, — on ne voit pas quel genre de multiplicité les chocs du dehors pourraient bien y faire naître.

L atome isolé me semble devoir être incouimutable, et toutes les différences qui résultent des chocs réciproques doivent provenir des combinaisons diverses auxquelles participe le principe identique.

Mais cette addition change complètement le système et fait mieux ressortir encore la faiblesse de la conception précédente.

Leibniz est soustrait à cet embarras par sa théorie de l'incommunicabilité des substances, qui n'est, en somme, qu'une des conséquences de la notion de (r forcer telle que l'Ecole anglaise l'avait formulée. Il ne songe pas un instant à admettre qu'une monade agit sur une autre; même en supposant (ce qu'exclut la nature métaphysique du principe substantiel) que deux monades puissent se juxtaposer et se limiter dans l'espace , on lie saurait imaginer que l'une puisse modifier l'autre en son fond, c'est-à-dire substituer sa propre action à celle de la voisine.

Et pourtant Tessence de la monade est la perception : que percevra-t-elle ?

La réponse de Leibniz à cette question est vraiment géniale.

Le principe fondamental de sa philosophie est que la monade a été créée par Dieu pour exprimer une partie, un aspect plutôt de la perfection universelle, et même qu elle n'existe que dans la mesure où elle réalise un degré de cette perfection.

Elle contient donc en elle un fonds idéal que la perception développera et rendra évident pour elle et pour les autres.

'i8!2 LIVRK IV, CHAPITRE HI.

Si]pj)rinu'z ce ronleim ori{j[inel (Je la substance, et vous nVn tirerez rien, pas plus que vous n'y ferez rien entrer. L'atome de Gassendi ne pouvait être quune réceptivité pure; la monade de Leibniz est déjà riche de déterminations internes avant davoir agi, et son action n'en sera que le déroulement harmonieux et réglé.

Mais un doute subsiste encore : on voit comment la monade exprime Dieu; on ne voit pas comment elle exprime le monde, ou plutôt, si Ton donne au mot tr perception "n son véritable sens qui est celui de (t connaissance ^ , on comprend que l'activité de la monade développe les germes de perfection qu'elle contient en elle, et non que cette activité aboutisse à des pensées représentaiives ^ qui sont, comme I^cibniz nous l'anirme, rie miroir de l'univers t).

ff Le passage de l'idée d'effort à Tidée de perception est peut-être, selon M. H. Lachelier ^^^ le point le plus obscur de la philosophie de Leibniz (^It) Il faut pourtant essayer de l'expliquer, et, pour cela, nous suivrons la méthode adoptée pour cela par l'intelligent critique.

Essayons d'abord de nous représenter comment un at^me, ou plutôt une molécule matérielle (car l'atome est simple et identique), peut exprimer tout l'univers.

' Les diverses parties du monde sont tellement liées entre elles qu'il ne peu! s'y produire aucun changement qui n'ait son retentissement dans tous les êtres. La chute d'un arbre, par exemple, sera ressentie par toutes les particules de matière dont se compose le monde sans exception aucune, distinctement par celles qui sont voisines du lieu où l'arbre est tombé, confusément par les autres,

^') Introd. aux Nouv, Essais, p. ûq. (p. i8â): tQn'on ne comprend pasconi-

*^ Voir Condillac, Traité des systèmes , ment il y aurait une infinit<^ de pcrcep-

art. III (p. 178) : ftQue Leibniz ne tions dans chaque monade ni comment

prouve pas que les monades ont des per- olies représenteraient l'univers r ; p. 189 :

ceptions'*; art, IV {p. 180) : "Que Leib- "M. Wolf n'a pas jugé h propos d'accor-

niz ne donne point d'idée des perceptions der des perceptions a toutes les monades;

qui! attribue li rliaque monade d; art, \' il n'en admet que dans les âmes?», etc.

I;AT0MISME PSYCHOLOr.IQUK. /isa

et (le plus en pins confusément à niesnre qnon s'éloigne de ce lieu.

C'est ce que Leibniz appelle cr la connexion de toute la matière dans le plein t^'^I (rEn effet, remarque M. Lachelier, comme il n'y a pas de vide entre les choses, il est impossible d'assigner un point où l'ébranlement devra cesser de se propager, -n

Considérons maintenant la monade, en nous plaçant au même point de vue.

Ici les modifications subies prennent la forme d'efforts : (r chaque monade exerce autant d'efforts qu'il se produit de changements dans le monde, et c'est ainsi qu'elle exprima tout l'univers t).

Leibniz le dit expressément dans une lettre à Arnauld^^' : ff Cette expression arrive partout, parce que toutes les substances sympathisent

avec touies les autres et reçoivent quelque changement proportionnel répondant au moindre changement qui arrive dans l'univers, -n

Ainsi, voilà qui est clair : l'univers entier est contenu dans toute monade sous la forme d'une infinité de tendances ou efforts. Mais il reste à savoir comment l'effort se change en perception, ou plutôt comment il est une perception, il faudrait, pour répondre à cette question, définir la tr perception?) d'après Leibniz. Le sujet a été traité dans une monographie spéciale '^^ dont les conclusions paraissent résumer à peu près les dernières recherches historiques faites sur le monadisme.

La thèse tient en quelques mots : la cr perceptions, c'est la tr perfection s même, qui constitue l'essence de la monade en tant que cette perfection devient claire, manifeste; et le terme de celte ff clarté 7), de celte r manifestation s, c'est l'apparition de la perfection à elle-même , c'est-à-dire la conscience de tr l'état qui enveloppe et représente une multitude dans Tunité ou dans la substance simple ^*U.

^'^ MonadoL, (>a. L. Mabillpan, 1881. Voir aussi : De pos-

'*' liCUre XXIV. sibiiibus opud Leihnitium, par L. Vallier.

•*' Df prrfeetione fipud Leihnitimn , uar *- Won/rrfo/., i/î. (Errini. , 706.)

/i8/i \m\K IV, CHAPITHE 111.

I^ribniz distin{^ue iieltomcnt ces deux modes de perception, dont run n'est qu'une rr expressiomi , pour ainsi dire objective, el l'autre est, en outre, une pensée : (r L'expression est commune à toutes les formes, et c'est un genre dont la perception naturelle (ou aperception) ^ le sentiment animal et la connaissance intellectuelle des choses sont des espèces, n Mais il ne considère pas, comme les théoriciens de l'inconscient veulent bien le dire , que la penséf soit une forme accidentelle, une sorte à'épiphénomène : le principe de continuité nous garantit qu'elle est déjà contenue en germe dans la monade la plus basse, où l'tr expression t) semble la plus obscure.

La pensée prise en soi est bien l'essence de la monade, qui eal par définition unité spirituelle ^ mais ce n'est qu'en se développant qu'elle pourra rendre cette essence claire, évidente aux autres d'abord, à elle-même ensuite.

Tout effort produit par la monade sera donc un pas vers la pensée et se traduira par une représentation. (rJe crois que la pensée consiste dans l'effort^^, écrit Leibniz à Arnauld : rrËgo autem puto œgitalionem consister e in conatur^.

Voilà ce qui met un abîme entre le monadisme et Tatomisme. L'atome ne contient rien; la monade est par elle-même un petit n)onde; le développement de Tun ne pourra consister qu'à entrer dans des combinaisons diverses, dont les formes particulières et les résultats originaux ne dépendent pas de lui, qui n'est qu'une composante indifférente, mais de la loi qui régit l'évolution universelle, — loi où réside, en dernière analyse, toute intelligibilité el toute réalité.

m. C'est à cette loi qu'il nous en faut venir maintenant et au principe d'où elle émane.

Ici l'exposition sera brève, ne prêlant plus guère à 1 interprétation ni à la contradiction.

Dans sa belle et magistrale introduction aux Œuvres philosophi-

L'ATOMISME l»SVCHOLO(;iQUK. A85

ques de Leibniz ^^), M. Paul Jaiiet rétablit un point de doctrine trop souvent oublié ou ignoré, cest que rr Leibniz na jamais abandonné ni rejeté le mécanisme^, qu'il trouvait justifié par la science de Newton aussi bien que par la logique de Descartes, (t II a toujours affirmé que tout dans la nature doit s'expliquer mécaniquement, n 11 n'a jamais adnn's qu'il pût se produire dans le monde une spontanéité proprement dite, une initiative absolue, et a poussé la crainte d'instituer des causalités particulières au point de repousser l'attraction newtonienne.

L'observation est d'autant plus remarquable que les cr éléments^ de Leibniz sont des unités spirituelles, métaphysiques même, et qu'on serait tenté, (|u'on a été tenté même de voir dans son système un vitaiisme universel, instituant quelque chose d'analogue à la rr république des fins^ dont parle Kant.

Rien n'est plus faux : Leibniz a suivi sur ce point la tradition alomistique inaugurée par les Motecallemin , précisée par Gassendi et systématisée par Descartes.

On peut considérer également sa théorie de Tinconmiunicabilité des substances comme une conséquence de cette conception de la loi. En effet, chaque unité, monade ou atome, étant invariable en son essence et soumise pour son compte à ladite loi, ne reçoit par le fait aucune action des autres monades, puisque l'évolution entière est réglée au premier moment. De là suit l'idée de l'harmonie préétablie, qui est bien certainement impliquée par le système de Descartes et par celui de Gassendi.

Ce n'est donc pas en cette idée que nous ferons, comme Lange ^'^^, résider ToriginaUté maîtresse du leibnizianisme, et surtout nous ne la ferons pas dériver, comme lui, de l'impossibilité où se serait trouvé Leibniz de choisir entre trois partis pour expliquer les relations réciproques des monades '^^ : le choc, que l'essence meta-

^'^ Ëdit. Ladrange, 1866, Introd., une inspiration de génie. .. Pensée granp. XII et suiv. diose, noble et belle. . . »

'' //m/, du mat., I, iii6 : "(îràce ii ^*'' ///«/.(/nmii/. , ^iiS; «rNounlevoyons

486 LIVRK IV, CHAPITRE lll.

physique de la monade exclut; Taction a distance, quia quelque chose d occulte et de mécaniquement inexplicable ; et enûn labsence d'action, à laquelle Leibniz se serait, en fin de compte, résigné.

Nous avons dit plus haut les raisons plus sérieuses, plus fondamentales que Leibniz parait avoir eues pour fermer la monade aux influences extérieures et pour placer en elle-même fobjet de ses perceptions et de ses pensées.

L'inconvénient du système, nous l'avons montré aussi , c^est qu'il isole les monades et fait du monde une multitude infinie, centralisée sans doute autour de Dieu, dont elle émane comme une (r fulguration rayonnante T' , mais sans lien propre, sans ordre intérieur, sans finalité distincte.

Enfin la Loi universelle trouve dans Leibniz une interprétatiou qui, elle aussi, peut être considérée comme une œuvre de génie. Alors que les M otecallemin , que Gassendi, que Descartes n'avaient su rapporter qu'à l'arbitraire divin l'idée de cette loi; alors que Newton s'était contenté d'en formuler mathématiquement les effets dans le monde de la matière, c'est-à-dire dans le monde de l'étendue et du mouvement, de l'apparence et de l'illusion sensible, Leibniz, le premier, a cherché à donner une conception intelligible et vraiment philosophique du système général de l'univers va par le dedans; il a indiqué la raison des différences, posé le principe de précellence et esquissé une hiérarchie de tous les êtres d'après la perfection qu'ils représentent et la perception qu'ils réalisent.

Il faut bien avouer que, malgré le théisme sincère qui est au fond de la pensée de l'auteur, un tel système semble plutôt relever de crTimmanence^ et que le monde, ainsi constitué, parait pouvoir se suffire.

en face de i» (Iiflic4ii(é : choc, comme le seui's de Newton, — ou pas d aclion du voudrait déjU Épicui'e, — ou action h tout. Voilh \o saut p^^rilleux pour l'hardi»tance, comme le voulaient les succès- nionie préétablie. . . "

LATOMISMK PSYCHOLOGIQUE. 487

C'esl dans ce sens que s'explique cette note de Lange ^'^ : rr Depuis longtemps on a reconnu que le Dieu qu'il a admis connue cause suffisante des monades joue un rôle pour le moins aussi superflu que celui des dieux d'Ëpicure, qui, pareils à des ombres, circulent dans les intervalles des mondes, i^

Rien de plus faux pourtant que ce jugement superGciel, qui date de loin, nous assure Thistorien'^), mais qui a été victorieusement réfuté par Kuno Fisher. Celui-ci a démontré sans peine la nécessité d'une monade suprême, sans laquelle les autres ne seraient pas possibles (^). La réponse de Lange est pitoyable : (rDieu, dit-il, n'est donc ici que la base du système. Du moins Newton donnait à son Dieu quelque chose à pousser et à ravauder; mais une base qui n'a d'autre but que d'être la base du fondement du monde est aussi inutile que la tortue qui supporte la terre; aussi se demandet-on immédiatement quelle est la base suffisante de ce Dieu, t)

Gela prouve que Lange ne comprend rien au monadisme, dans lequel il persiste à voir un atomisme ordinaire, c'est-à-dire un réalisme physique fondé sur l'idée pure et simple de la création. Ce n'est pas à proprement parler dans l'ordre de la causalité efficiente que les monades dérivent de Dieu; c'est dans l'ordre de la raison suffisante, c'est-à-dire de la perfection, de la détermination, — de ce qu'Aristotc appelait la (r forme t. à ce point de vue, il est de toute nécessité que le supérteui^ précède Y inférieur, que le tout explique X^l partie, que Dieu précède le monde.

Kuno Fischer établit avec raison que les monades ne dépendent pas, quant à leur essence, de l'harmonie préétablie; celle-ci — qui n'est pas un décret divin, mais l'expression de la loi suivant laquelle l'univers est ordonné — suppose au contraire les monades et erse trouve primitivement dans leur ordre t^'*^.

'*' La plupart des contemporains en au- les principes philosophiques de son sys-

raient juge ainsi. (Lange, op. cit., L /ii3.) tème. . . » (1, SqG, noie qS.)

^'' trSuivant V opinion générale , la théo- '^^ GewL d. iiew. Phil., Il, Gay.

logic de licibniz était inconcihahic avec ^' Ibid.t IL 6a(|.

/i88 LIVRK IV, CHAPITRE UI.

.Mous n'irons pas jusqu a dire quune leile doctrine saccorde absolument avec les exigences de la religion, comme Leibniz le soutenait à Arnauld. D'après Zeller, qui a fait du inonadisme la critique la plus complèle qui ait paru jusqu'ici (^), rril ne serait pas très diflicile de démontrer, à Tencontre du déterminisme de Leibniz, comme de tout autre déterminisme théologique, que, développé logiquement, il conduirait au delà du point de vue théiste de Tauleur et nous forcerait à reconnaître en Dieu non seulement le créateur, mais la substofice de tous les êtres périssables v.

Un seul mot à reprendre dans cette interprétation, où rhistorien se souvient trop peut-être de ses origines hégéliennes : le mot de rr substances n'a pas de sens distinct et suffisant pour Leibniz; ce par quoi un être existe [mbslal], c'est sa perfection, et celle-ci, tout en dérivant de Dieu, ne peut être considérée comme faisant partie intégrante de la nature divine, ni même comme détachée de Dieu. Piotin^^^ a montré comment la perfection se multiplie et se reproduit sans se diminuer. Ce n'est donc pas ici le lieu de parler de panthéisme, ou il faut prendre ce terme dans un sens qui eu change l'acception et la portée.

IV. Tous les éléments d'une conclusion générale se sont successivement présentés d'eux-mêmes au cours de cette étude, et il ne reste plus qu'à les réunir et à les lier pour comparer la monadologie à la philosophie des atomes.

Si nous devions résumer tout ce qui précède en une fornmie brève et compréhensive, nous dirions que le monadisme est un atomisme métaphysique oiï les unités substantielles sont purement spirituelles, indépendantes les unes des autres et soumises à une loi d'harmonie qui exprime exactement leurs rapports de perfection entre elles et avec Dieu, principe souverain de toute essence et de tonte existence.

^'* Gesch, (L ficuttfche PhiL, |). ijf). — ' V. roiiillco, Phil. de Platon, \. II.

I;AT0MISME psychologique. 689

Mais ceci ne saurait suilire : il faut marquer avec précision les relations théoriques et historiques des deux doctrines Elles tiennent en deux mots : la philosophie de Leibniz est sûrement née de la philosophie atomistique, et elle doit beaucoup à cette dernière, plus même qu'on ne Ta jamais dit.

Ce qui appartient à Leibniz, cest Tesprit général du système, qui Toriente tout entier dans le sens d'une réaction radicale contre le matérialisme (^).

Le monadisme a ruiné à jamais le concept de matière passive et transformé pour un temps le concept de matière active, qui venait de reparaître dans la doctrine vaguement hylozoïstique de Gassendi. L'atomisme étant seul alors à représenter matière et matérialisme, on peut donc conclure, non sans quelque apparence de raison, que l'entreprise de Leibniz a été précisément dirigée contre l'antique doctrine que Gassendi venait de rajeunir.

S'ensuit-il qu'il y ait une incompatibilité définive entre la philosophie corpusculaire et la monadologie ? Ce n'est point notre avis, et nous cherchons, dans la conclusion théorique qui terminera le présent travail, comment la science contemporaine pourrait concilier le réalisme physique et l'idéalisme métaphysique que représentent les deux systèmes.

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