II. L'aTOMISME VITALISTE ET PSYCHOLOGIQUE AU XVlll^ SIECLE
L Le monadisme ne survécut guère à Leibniz; Wolf, qui avait la prétention de lui succéder, ne sut pas même maintenir les principes posés par le maître : il se hâta d'accorder que «r toutes les monades ne sont pas des sujets de perceptions^, ce qui ruinait le système par la base.
C'est quelque trente ans après la mort de Leibniz qu'un savant français retiré à Berlin, oii Frédéric H l'avait chargé d'organiser
^'^ Ijange n'y voit quVuii effort grandiose pour échapper au niatërialisme^. (//û/. du mat,, 1, ^iia.)
/lUO LIVRE IV, CHAPITRE 111.
une Acadt^mie, Moreau de Maupertuis, eut Tidée de reprendre ce qu'on pourrait appeler le <? thème générale? de la monadologie, en écartant les hypothèses proprement métaphysiques que déjà le siècle ne supportait plus.
Cette précaution ne lui parut pas suffisante : sa bonne renommée de spiritualiste officiel, pensionné à la fois par le roi de Prusse et le roi de France , pouvait souffrir de l'assimilation qu il voulait tenter entre les êtres matériels et les êtres spirituels. 11 se cacha derrière un pseudonyme, et le Système de la nature^ qui était son œuvre, parut en 1781 sous la forme d'une dissertation attribuée à un prétendu docteur Baumann. L'écrit fit peu de bruit et rr n'eut aucune influence sur le mouvement des idées au wni^siècle ^^*l On n'en aurait peut-être pas conservé le souvenir sans la critique qu'en fit Diderot, à qui Maupertuis se décida à répondre.
Nous n'accorderons pas à cet ouvrage pseudonyme plus d'attention qu'il n'en mérite : c est plutôt pour le remettre à sa véritable place que nous nous en occupons ici, en reprenant l'étude un peu grossie et gonflée que vient de donner i\l. Pillon^^^.
Maupertuis est un newtonien convaincu; c'est lui qui a poussé Voltaire à lancer ces fameuses Ijeltres stur les Anglais y qui ont tant contribué à la chute du cartésianisme.
Son point de départ est la conception de Newton amendée par la critique de Locke.
Il est donc atomiste, bien qu'il n'aime guère à le dire, car Voltaire n'a pas encore habitué les Français à considérer l'atomisnie comme le meilleur auxiliaire du théisme.
La matière n'est pas pour lui une substance continue, ni une possibilité abstraite : c'est un amas d'unités réelles, distinctes les unes des autres, mais associées ensemble par leurs fonctions.
Maupertuis n'ignorait assurément pas la monadologie, mais il n'a pas osé en prendre l'idée pour base de sa doctrine; celui qu'on
^'' Pillon, L'tivolut. de taL, p. 170. — ^' Le Dict, des xc, phii. (article Maupertuis. par Barf holomcs ) no rilc ni^mc pas la théorie «jiic nous allons analyser.
appelait à Berlin (run autre Leibniz i? (Leibnitius alter) préféra d'abord se recommander de Técole qui jouissait alors de la faveur publique, du sensualisme anglais.
Locke — après avoir dit que rien n'empêche la matière d'être sujet de la pensée, si cela rentre dans le plan divin dont nous n'avons pas la confidence -^ avait cependant reculé devant le panpsychisme et distingué crdeux sortes d'êtres : i° ceux qui n'ont ni sentiment ni perception ni pensée, comme l'extrémité de la barbe et les rognures des ongles ; Q"* ceux qui ont des sentiments, des perceptions, des pensées, tels que nous nous reconnaissons nous-mêmes (*J^.
Le cardinal Gerdil, dans divers passages de sa réfutations^), qu analyse M. Pillon, lui reprochait celte distinction, afin de le pousser à Tabsurde en l'obligeant à admettre la possibilité de la pensée dans tous les êtres sans exception.
Maupertuis s'approprie cette conclusion, et croyant pouvoir démontrer que si la pensée se produit dans la matière, ce n'est point des (ramasi) qu'elle vient, — c'est-à-dire des combinaisons, — il conclut nettement que chaque particule matérielle est capable de sentir et de percevoir.
11 ne peut accepter le «r médiateur plastiques de Cudworth'^', qui, selon lui, prouve mieux que tous les raisonnements combien l'incompatibilité entre la pensée et la matière est chose décevante et propre à engendrer des systèmes chimériques.
Mais les raisons sur lesquelles se fondait la médiation n'en subsistent pas moins. (rOn ne peut, dans le système de la nature, se contenter des forces soumises à des lois mathématiques et invariables. Il faut autre chose que l'attraction, ou les attractions quelconques, nécessairement uniformes et aveugles. Puisqu'il y a des actions qui ont un caractère de finalité, il faut, dans les causes de ces actions, quelque chose qui corresponde à ce caractère, quelque
^'^ Essaie, iiv. IV, chap. x. '"^^ Voir de iionibnnifles citation» du
^'' L'immatérialtlé de Vâme démontrée Système de la nature dans l'ëtudc de contre M. Locke, M. Pillon, |i. 169 et 160.
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chose de meiitai. Où placer ce quelque chose de mental ? Dans les derniers éléments de la matière, dans les atomes.^
L'unification du principe substantiel du monde est donc déduite du fait de la fmalité. Serait-ce que Maupertuis ignore qu'il \ a d autres manières d'expliquer l'appropriation des moyens à la (in, que de supposer la clairvoyance et la délibération dans les éléments associés à laction téléologique 1 Point. Mais il subordonne toute sa philosophie à un axiome, qui remplace chez lui celui de contradiction (qui suffisait à Descartes) et celui de raison suffisante (dont s accommodait Leibniz); c est que, dans Texplication des phénomènes naturels, il convient d'employer le moins de principes et les plus simples qu'on le peut, — loi de moindre effort, loi d'économie, qui nous dispense ici de faire intervenir un autre être pour rendre compte de l'évolution matérielle.
La matière doit donc se suffire à elle-même, et pour cela, elle doit posséder le germe de l'intelligence qu'elle développera.
Si nous faisons ici une halte pour apprécier le point de départ el la méthode de la philosophie qui s'ébauche ainsi, nous n'hésiterons pas à en dénoncer la faiblesse, la banalité, que dissimule mal uu apparent esprit de système. Gassendi avait bien plus nettement et courageusement posé son hypothèse, que Maupertuis se borne à reprendre pai' l'antre bout et comme à la dérobée.
On s'étonne que le vigoureux et subtil esprit de M. Pillon se soit laissé prendre à cette pauvreté. Vraiment Kœnig et Voltaire avaient trop manifestement raison en accusant la prétention et le défaut d'originalité du (r Président perpétuel t) de l'Académie prussienne!
11. Maupertuis se donne ensuite beaucoup de mal pour montrer que nous reconnaissons aux animaux et aux plantes une sorte d'intelligence sous le nom d'instinct, et qu'il n'est pas plus difficile de l'admettre, en proportions différentes, à tous les degrés de l'être.
Ainsi les organismes peuvent monter ou descendre dans réchelle
LATOMISMK I^YCHOI.OGIOIK. /i93
lies espèces '^^ par un simple eiïet du diWeloppeuient plus ou moins élevé des facultés essentielles que tout atome porte en germe avec soi, le désir y Y aversion y la mémoire, Y hfibilude ^^K
Aucune difficulté pour la génération spontanée qui s'explique par l'ascension subite d'un individu d'ui^ étal psychique inférieur à un supérieur.
La théorie s'applique à tous les êtres; elle rend compte de la formation des cristaux comme de l'éclosion des animaux et des plantes. Les derniers éléments eux-mêmes possèdent cette sensibilité, cette tf mentalité (^'ti; en un mot, selon l'heureuse formule de M. Pillon , (t Maupertuis en fait de petits animaux , ce à quoi s'étaient refusés nettement Epicure et ses disciples??.
On croit rêver en lisant, après ce résumé fidèle, ia conclusion que voici : «r Là est l'originalité de Maupertuis. -n Pour en juger ainsi , VL Pillon oublie-t-il donc, je ne dis pas même Gassendi, dont il ne tient jamais compte dans ses appréciations historiques, mais Leibniz, dont Maupertuis ne fait ici qu'emprunter la conception, dépouillée de toute ses raisons et conséquences et tournée, pour dire le mot vrai, à la caricature?
Diderot, qui n'était pas alors en pleine possession de sa pensée, prit ce «ystènie au sérieux (^\ lui reprochant, pour la forme, de (T verser dans le matérialisme le plus séduisante. Il proposa seulement de renfermer l'idée du docteur Baumann dans de justes bornes (^) : «r il fallait se contenter de supposer dans les molécules organiques une sensibilité mille fois moindre que celle que le Toutr-
^'^ M. Pillon \oil là uu presspDtiment DiiUrot^éàïL Assi^zat,!. Il, De VinterprèL
des lois de Lamarck oi de Darwin. \j^ delà nat., p. 78.) sens dans lequel esl présentt^ cette indi- ^^^ fr|| est plaisant (dit avec justesse
cation lui enlève toute valeur. (Voir op. M. Pillon) que la leçon de tempérance
cit., 1 63.) métaphysique vint de Diderot, que ce fiU
^*) Pour le détail de cette théorie, voir Diderot qui parlât des justes bornes. . . ^
Pillon, p. 1 63 et 16 /i. Ses idées devaient bientôt changer et le
^'^ Ibid. , p. i65. conduire plus loin que n'alla jamais Mau-
^*^ D'après M. Pillon. (Voir ORuvi^h de pertuis.
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Puissant a accorder aux animaux les plus voisins do la nnturo morte, ^n Diderot n y voit aucune dilliculté.
rrEn conséquence de cette sensibilité sourde et de la différence des configurations, il n'y aurait eu, pour une molécule organique quelconque, quune situation la plus commode de toutes, qu'elle aurait sans cesse cherchée par une inquiétude automate'^), comme il arrive aux animaux de s'agiter dans le sommeil, lorsque Tusage de presque toutes leurs facultés est suspendu, jusqu'à ce qu'ils aient trouvé la disposition la plus convenable au repos. Ce seul principe eût satisfait, d'une manière assez simple et sans aucune conséquence dangereuse, aux phénomènes qu'il se proposait d'expliquer et à ces merveilles sans nombre qui tiennent si stupéfaits tous nos observateurs d'insectes, et il eût défini l'animal en général : un syir tème de différentes molécules organiques qui, par l'impulsion d'une sensation semblable à un toucher obtus et sourd, que celui quia créé la matière en général leur a donné, se sont combinées jusqu'à ce que chacune ait rencontré la place la plus convenable à sa figure et à son repos ^'^K ^
Il faut toute l'inexpérience métaphysique qui caractérisait alors Diderot pour s'imaginer que le système qu'il esquisse soit simple. On y découvre sans peine deux éléments distincts et de provenance diverse : l'idée de la substance est empruntée à Gassendi et à Locke, et la conception d'ensemble à Leibniz; car qu'est-ce que r celte place ^ assignée d'avance dans l'ordre de l'univers à chaque molécule , sinon ime harmonie préétablie moins consciente et moins logique que celle de la monadologie?
Pour qu'une finalité, c'est-à-dire une action systématique subordonnée à une résultante générale, puisse sortir mécaniquement de l'effort individuel des éléments coordonnés, il faut ou que le but soit représenté dans chacun de ces éléments, ou que ceux-ci obéissent purement et simplement à une loi qui les dispose suivant
^'^ fiC sont les termes mêmes de Ivockc ''uneasiness**, que rappelle Leiliniz en définissant "rapp^litionf do ses monades. — ^*' Diderot, ihiH,. II, p. ^9.
LATOMISME PSYCHOLCM.IQl E. «5
un plan intérieur. Chez Gassendi, l'ordre du monde ne dépend nullement de la «r sensibilité t) de Tatome; cette propriété intrinsèque n'exerce aucune influence d'atome à atome; elle n'a d'autre utilité que d'expliquer comment la conscience inférieure peut naître dans la matière, dans les animaux par exemple. Chez Leibniz, les monades se représentent l'ensemble de l'univers, et c'est pour cela qu'elles le réalisent.
Aucune de ces solutions n'est possible à Maupertuis, ni à Diderot considéré comme auteur de l'hypothèse ci-dessus examinée.
Maupertuis, d'ailleurs, n'était pas loin d'être d'accord avec son critique^*); comme Gassendi (et sans avouer cette filiation, bien entendu), il prétendait rester spiritualiste.
Pour cela, il se ralliait à la thèse jadis soutenue par Averroès, que l'âme humaine est composée de deux parties dont l'une, engendrée et corruptible, est le produit de l'évolution matérielle, tandis que Tautre, spirituelle et immortelle, vient de Dieu et y retourne : distinction qui, sincère ou non, contribue singulièrement à réduire la portée théorique de son explication.
m. Un seul point est à retenir dans la philosophie de Maupertuis ; il paraît avoir compris que, quelles que fussent les propriétés concédées à l'atome, les fonctions supérieures de l'être doivent toujours être le produit de combinaisons où ces propriétés s'associent et se transforment, (t Chez nous, dit-il, il semble que de toutes les perceptions des éléments rassemblés, il résulte une perception unique beaucoup plus forte, beaucoup plus parfaite qu'aucime des perceptions élémentaires, et qui est pebt-être à chacune de ces perceptions dans le même rapport que le corps organisé est à l'élément. . . Quant à la manière dont se fait cette réunion de perceptions, c est vraisemblablement un mystère ([ue nous ne pénétrei*ons jamais ^^\ n
^*^ Voir Œutreê de Maupert., t. H» Rëponses aux objectionn de M. Diderot. — '* Synthnf! de la ruiivre (nié par Pillon , 1 6a).
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L*idée aurait pu ^Ire féconde, mais elle devait alors, au lieu de rester incidente,dominer le système tout entier. Maupertuis se hâte d'en renier les conséquences, dès que Diderot veut le conduire à en tirer l'existence d'une âme du monde, cr De ce que, dans quelques corps particuliers, tels que ceux des animaux, les perceptions élémentaires conspirent à former une perception unique, il ne s'ensuit pas que celte copulation de perceptions s'étende nécessairement à Funivers entier. Cette manière de raisonner, que M. Diderot appelle l'acte de la généralisation et qu'il regarde comme la pierre de touche^') des systèmes, n'est qu'une espèce d'analogie qu'on est en droit d'arrêter où l'on veut, ri
L'excuse est pitoyable, et Maupertuis ne pouvait montrer avec plus d'évidence l'incapacité philosophique dont aucune étude n a pu le tirer.