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III. L'aTOMISME psychologique au XI\' SIECLE

La tentative de Maupertuis n'a exercé, nous l'avons dit, aucune influence sur la direction philosophique du xvm^ siècle : tout au plus contribua-t-elle, comme les velléités réformistes de Voltaire, à un résultat que ni l'un ni l'autre n'avaient prévu, je veux dire à engager l'esprit français dans la voie du matérialisme, d'où il ne devait sortir qu'après iSio.

C'est au XIX* siècle seulement que Tatomisme psychologique a reparu avec divers systènies, relativement originaux ^^-, qu'il ne semble pas possible de passer tout à fait sous silence dans une étude d'ensemble comme celle-ci.

I. M. Charles Lemaire ^^^ est fort peu connu de la génération

^'^ En quoi Diderot montrait une clair- mentant, iVnumëration que M. Pillun a

voyance supérieure à celle de Maupertuis. faite des nëo-atomistes dans Tonvrage

^'^ NoQS nous bornerons ici h suivre, que nous avons si souvent cit^.

en la compl(^tant, la discutant et la docu- ^^- Voir Pillon, p. 17 t.

contemporaine; son ouvrage intitulé : Inttialion à la philosophie de la liberté ^^^ mérite pourtant d'être lu. C'est trop dire que d'appeler Tauteur «rie fondateur de l'atomisme contemporain i>, comme le fait M. Pillon, et de subordonner à sa doctrine toute l'évolution naturaliste de ce siècle; mais il est certain que sa conception présente une liaison et une unité que nous n'avons encore trouvées chez aucun des philosophes précédents, hormis Leibniz.

D'abord Lemaire commence par établir une sorte d'incompatibilité entre le théisme et l'atomisme. Dieu n'intervient dans le système de la nature que pour expliquer le mouvement et la direction; si vous lui en rapportez purement et simplement le principe, comme le font Gassendi et Newton, l'atome ne joue plus aucune espèce de rôle, et même il est indifférent que les éléments naturels affectent la forme corpusculaire : la matière n'est que le véhicule de l'action divine, le (rlieuT) où elle s'exerce, une possibilité passive dont ou ne voit pas l'utilité théorique. Si, au contraire, vous attribuez à Tatome la faculté motrice et directrice. Dieu est de trop et mieux vaut le supprimer.

C'est à ce dernier parti que s'arrête notre philosophe.

Comment conçoit-il maintenant que les atomes puissent, à eux seuls, expliquer le monde? Ici apparaît la solution, assez personnelle mais éminemment discutable, de M. Lemaire.

Il commence par faire le bilan des qualités que les divers systèmes ont successivement reconnues à la matière : «aux atomes d'Ëpicure il manque la science; aux corpuscules de Descartes il manque la science et la force; aux monades de Leibniz il manque l'étendue; à la substance de Spinoza, qui est tout à la fois étendue et pensée, il manque le nombre , condition de l'activité f^J. •»

Les atomes complets seront pourvus de toutes ces déterminations, que Lemaire ne cherche même pas à réduire ou à hiérarchiser. Il ne parait pas se soucier des critiques de Locke, de Leibniz, de

^•» Deux vol. in-8- (i8/ia-t8/i3). — *^ Ch. Lemaire, i. I, vh. i.

iMraiHiiiii '•âiiw^Aii.

/i98 LIVHE IV, CHAPITKE III.

KanI, el inaiutienl avec sécurité l'étendue à côté de la force, la science à côlé du nombre.

Admettons pour ie moment ce procédé, qui est d'un syncrétisme assez simpliste, et bornons-nous à noter ce que cette énumération contient de nouveau : c est évidemment l'attribution à la monade delà qualité que Lemaire appelle la «r science t), science non apprise, cela va sans dire, (r science éternelle, immédiate, spontanée, qui ne dépend de l'acquisition d'aucune idée préalable , qui précède, domine et guide la science réfléchie et qui mérite le nom d'ùutmelTi, mais science objective quand même, — sans quoi le mot n aurait aucun sens, — c'est--à-dire œnnaismnce réelle correspondant à un objet déterminé.

En quoi consiste cette science? C'est ce que nous saurons en analysant ses eiïets. trSi la cause première (l'atome) n'était pas nécessairement savante y comment concevrait-on la proportion, la régularité, l'harmonie qui se révèlent dans les formes géométriques des minéraux et dans les organisations diverses? ^(^)... Si elle ne pensait pas, comment concevrait-on la pensée? Voltaire disait: (tNous sommes des êtres intelligents; or des êtres intelligents ne peuvent avoir été formés par un être brut, aveugle,, insensible (^l ti Et Rousseau : trCe qui ne pense point n'a pu produire des êtres qui pensent.^ Et Montesquieu : ^r Quelle plus grande absurdité qu'une fatalité aveugle qui aurait produit des êtres intelligents?'^-^

I^emaire étant résolu à rapporter à l'atome tous les effets que présente l'évolution, il faut bien que l'atome ait en soi de quoi expliquer l'ordre et l'intelligence; et c'est celte double idée que traduit le mot cr science ^ ; car s'il ne s'agissait que de pensée subjective, le mot (T intelligence ^ suflirait, mais il faut encore rendre compte de la sûreté des actions cosmiques, de la régularité et, pour ainsi dire, de la prudence des forces naturelles. L'atome de Gassendi, pourvu seulement de sensibilité perceptive , n'y suffirait pas; aussi

^'^ Initiation à la philosophie, t. H, p. 1 1. — ^*' Dict. philosophique , article Athée. — ''^ Euprit des lois , I , i .

i;atomisme psychologique. 499

Gassendi lui adjoint-il un Dieu organisateur. C'est cette finalité, cette appropriation des moyens à la fin, manifeste dans la nature, qui doit trouver son principe dans l'atome même, et c'est pour cela que Lemaire Ta doué de science.

Nous ne nous arrêterons pas au caractère paradoxal de la théorie, nous nous efforcerons seulement de la réduire à ses derniers éléments par une stricte analyse.

Quel sera l'objet de cette science? L'ensemble de l'univers? Aloi^s l'atome est une monade, et Lemaire est tenu d'expliquer (ainsi que le fait Leibniz) comment l'univers peut être représenté dans une substance simple, c'est-à-dire qu'il est tenu de construire un système métaphysique y qui se trouvera immédiatement en contradiction avec ses prémisses.

L'objet de la science sera-t-il le plan du monde? C'est le minimum qu'on puisse admettre si l'on tient à expliquer naturellement comment un atome sait où se diriger, avec quels autres se grouper, dans quel ordre, en vue de quelle fin évoluer.

Mais cette hypothèse (empruntée à Leibniz), qui pouvait, à la rigueur, être tolérée chez Maupertuis, est absolument interdite à Lemaire, puisqu'il n'admet pas de plan antérieur^ pas de création, pas de Providence, pas de Dieu, en un mot.

Une seule ressource lui reste, c'est de poser, par postulat, une âme du monde qui réaliserait l'unité de l'être, le constituerait d'une manière harmonique et liée et pourrait se manifester par un instinct^ une intuition de l'ensemble dans chaque atome.

Mais Lemaire na pas songé à cela; nous n'avons même aucune raison de croire qu'il eût approuvé cette synthèse; et il faut bien reconnaître en fin de compte que, malgré une apparence de simplicité et de rigueur à laquelle M. Pillon(^) s'est laissé prendre, son système ne peut résister à la critique même la plus favorable aux tendances générales de son esprit.

(') On ne trouve pas, dans l'analyse de M. Pillon, la plus légère indication d*une critique de ce genre.

II. De notre temps, latomisme vitaliste et psychologique a rencontré encore quelques représentants qui se sont bornés, en général, à reprendre avec plus ou moins de modifications la thèse de Maapertuis ou celle de Lemaire.

De ce nombre est M. Roisel, qui, dans un livre curieux (^\ semble s'être donné pour but de vulgariser la doctrine de YlmHation à la philosophie de la liberté, bien que, par un singulier oubli, souligné par M. Pillon, il ait cru devoir omettre le nom de M. Lemaire.

M. Roisel considère, lui aussi, que la cr forme t? est le produit de retendue, de la puissance et de la connaissance, mais il n'exclut pas aussi nettement le fondement métaphysique de ces propriétés atomiques et parait incliner plutôt vers un leibnizianisme modéré, comme la logique le lui commande.

M°* Clémence Royer a cru le plus sincèrement du monde offrir au public une ontoU^ fwuvelle en posant et développant le principe (rque rhiatus antinomique entre les phénomènes physiques et les phénomènes psychiques n'existe pasT), ce qu'avaient dit avant elle Gassendi, Locke, Maupertuis et Lemaire. Mais si elle s'est fait illusion sur ce point, on peut reconnaître quelque originalité (encore qu'il faille pour cela oublier un peu Spinoza) à la forme part culière sous laquelle elle réconcilie les deux expressions de l'être abusivement séparées et opposées : matière et esprit ne sont que cria double manifestation interne et externe d'une substance unique, à la fois force, vie et intelligence tî.

D'après l'auteur, cette conception, cr complétant Newton et Leibniz, les accorde entre eux et met Bn aux vaines disputes scolastiquesT)*^).

C'est sans doute attribuer beaucoup d'importance à une tentative qui n'est guère qu'un retour à l'hylozoïsme, mais il serait injuste de ne pas ajouter que, chez M°** Royer, l'idée syncrétiste se double d'un sentiment profond des exigences de la science mo-

^'^ La substance, Essai de phii. ration. (i 881). — ^*^ Le bien et la loi morale, préîeiee.

derne; en sorte que c'est presque un système de philosophie expérimentale qui sort de ce principe à priori.

On a remarqué aussi la théorie par laquelle M°^ Royer associe étroitement l'étendue à la pensée, au lieu de l'y opposer, comme faisaient les cartésiens : l'extension, suivant elle, est la condition du contact, sans lequel la sensation, et par suite la conscience serait impossibles^). C'est un pas en avant de Locke, et dans le sens contraire au monadisme. Il fallait s'y attendre : Leibniz avait trop Dé^igé trop les conditions mécaniques ou plutôt physiques de la pensée; après lui, par réaction, on devait s'efforcer de réduire toutes les autres conditions à celles-là.

Reste à savoir si ce parti extrême ne provoque pas autant d'objections que l'autre. Ce n'est point ici le lieu d'en décider. La thèse de M*^ Royer donne, en somme, lieu aux mêmes observations que les systèmes précédemment étudiés; la conclusion générale de notre travail nous fournira l'occasion de revenir sur la question restée pendante et sur les solutions qu'elle comporte.

Disons seulement que l'atomisme vitaliste a conservé, de nos jours, quelques partisans, en dehors même des écoles philosophiques; le grand naturaliste Haeckel s'y rallie expressément dans ses Essais de psychohffie cellulaire : il borne ses restrictions à établir une différence entre les propriétés de l'atome proprement dit (sensation, activité) et celles de la cellule organisée (mémoire, représentation) : distinction qui montre que l'auteur n'a pas su prendre parti entre deux hypothèses inconciliables, l'une d'après laquelle l'atome contient en germe toutes les spécialisations naturelles, l'autre qui fait sortir toute spécialisation des modes de groupements élémentaires.

Ce dualisme n'a pas échappé à M. Jules Soury(^), qui, après avoir relevé la contradiction, se prononce pour la seconde hypothèse et déclare cr qu'avec des états différents de la matière et

^'^ Le bien et la loi morak. Il , iv, p. 1 1 o et suiv. — ^'^ Eêsai d^psych. celL , prëFace du traductear.

502 LIVRE IV, CHAPITRE lll.

surtout avec des combinaisons nouvelles, doivent apparaître des propriétés également nouvelles tî^'^.

Ainsi conclut également Tauteur d'un livre tout récent, qui a fait grand bruit '^\ M. Jean Izoulet. Selon lui, crcest rassociation qui créei); toute forme, toute fonction, toute spécialisation vient d'elle: Tunité ne doit être postulée dans l'élément que comme moyen de combinaison.

C'est là sans doute la dernière formule de Tatomisme, et il semble qu'elle soit définitive, parce qu'elle ne résulte plus, comme aux premiers temps de la philosophie, d'un postulat à priori fondé sur des inductions tronquées, mais des théories positives que la chimie, l'astronomie, la biologie apportent incessamment comme contributions à la connaissance de la matière.

Ces théories, bien que ne visant pas, à proprement parler, la solution du problème de l'univers , sont les éléments nécessaires de toute philosophie naturelle, et leur degré croissant de généralité tend de plus en plus à les confondre avec les principes abstraits sur lesquels s'appuyait jadis la métaphysique et qu'elles paraissent destinées à remplacer.

^^^ Le seul tort de M. Soury est de Fantiquitë ii*a eu une vue daire et systë-

considérer cette doctrine comme ëtant matique du parti que le système pouvait

ffcelle des anciens raaiërialistesr». Nous tirer des combinaisons, avons établi qu aucun des alomistes de ^'' La Cité moderne (Alcan, i8fj5).

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