‹ Histoire de la philosophie Cartésienne (volume 2)Chapitre 12 sur 68 · CAUSES DE KOS ERHEURS · texte numérisé non relu

CAUSES DE KOS ERHEURS

cause de toutes les misères de l'homme, de dissiper ]e84l-

lusions, les préjugés qui naissent de l'nnion avec le corps,

et de purifier, pour ainsi dire, Ventenderaenl,, afin de le

préparer à recevoir la vérité. Cette vérité, à laquelle il veut

ouvrir les intelligences, c'est, comme on le voit à chaque

page, la vérité de la philosophie de Descartes. Entre toutes

les maladies de l'esprit humain, celles auxquelles, de prê^

lérence, il déclai'e la guerre, les erreurs contre lesquelles

il déploie le plus de verve et d'ironie, sont celles

1 qui faisaient alors obstacle dans les esprits à laphilosophie

wàe Descartes. Sans cesse, de mfime que la Logif)

Port-Roijal, il cite Aristote en exemple de toutes

5 erreurs où l'entendement mal dirigé peut tomber,

Kt Descartes au contraire comme le modèle de toutes

les vérités ofi, par la vraie nnélhode, l'esprit humain

|ieut atteindre.

Pour nous engager à le suivre dans cette voie étroite qui ^conduit à la vérité, Malebranche, comme le remarque ilne- !nt M. Sainte-Beuve {1 ), annonce son dessein de la façon ua plus insinuante et la plus modeste. On dirait nn mora- Biste qui se propose de faire rentrer l'homme en lui- Enéme et de l'amender, plutôt qu'un métaphysicien qui Retend substituer au monde réel un monde intelligible. Ket effort nécessaire, que l'homme doit faire sur luijQême pour combattre l'erreur, cause de la misère des Kommes, il tâche de nous le représenter comme moins Hifficile qu'on n'a coutume de le croire. « Il ne faut pas s'i- Jhaginer qu'il y ait beaucoup à soulfrir dans la recherche Pela vérité; il ne faut que se rendre attentif aux idées aires que chacun trouve en soi-même, et suivre exactement quelques règles que nous donnerons dans la ■> D'ailleurs, ajoute-t-il, quand cet eiîort n'aurait pas Hit l'effet qu'on pourrait en attendre, il ne serait pas inu- ^e; si les hommes ne deviennent pas infaillibles, ils se mperont beaucoup moins, et, s'ils ne se délivrent pas

Ll) BUIoht fk Vwl-ttoy.ll, -,■

entièrement de leurs maux, ils en éviteront au moins quelques-uns.

Mais Malebranche ne se contente pas de dire que l'esprit humain est faible , de montrer qu'il est faillible, il veut surtout nous faire bien sentir ses faiblesses , et nous découvrir en quoi consistent ses erreurs. De là cette longue énumération des causes de nos erreurs qui remplit cinq livres, sur six, de la Rechetxhe de la vérité. La "vérité saisissante de cette analyse, si fine, si piquante^ si délicate, des égarements de Tesprit et du cœur, où Malebranche souvent rivalise avec La Rochefoucauld et La Bruyère, subsiste et subsistera toujours, indépendamment de toutes SCS hypothèses métaphysiques ou théologiques. Aussi a-t-elle été unanimement admirée par les adversaires, comme par les disciples de Malebranche, par le dix-huitième comme par le dix-septième siècle (1).

L'union de l'âme avec le corps, union fortifiée par le péché, voilà, selon Malebranche, la raison première et la cause de Terreur, le principe de toutes les misères des hommes. Ce n*est pas Dieu qui nous trompe, c'est nous qui nous trompons par le mauvais usage de notre liberté, par la précipitation de nos jugements; toute erreur est donc répréhensible. Mais s'il n'y a qu'une cause réelle, il y a plusieurs occasions de l'erreur, qui sont toutes nos manières d'apercevoir, jointes à nos inclinations et à nos passions. Les sens, l'imagination, les inclinations, les passions, l'entendement pur lui-même, voilà les cinq chefs auxquels Malebranche rapporte toutes nos erreurs. 11 passe donc en revue les illusions des sens, les visions de l'imagina.

(1) Voici, par exemple, le jugement qu'en porte Condillac : •< Quand il saisit io vrai, personne ne peat lui être comparé. Quelle sagacité pour dévoiler les erreurs des sens, de Timagination, de l'esprit et du cœur ! Quelle touche quand il peint les difTérents caractères des gens qui s'égarent dans la Recherche de la venté. Se trompe-t-il lui-môme, c'est d'une manière si séduisante qu'il paraît clair jusque dans les endroits où il ne peut s'entendre. • [Traité de-'i Sy sternes ^c\\2i^.\u.)

CAUSES riE NOS EIIKEI'BS. t:j

jMti, les abstraclions de notre esprîL, qui nous trompent h ieipitant, les inclinations de la volonté, et les passions "ÏEur, qui nouscacheot presque toujours la vérité. ^eMaiebranche fasse une guerre très-vive aux sens, mies, condamne pas d'une manière absi.:ab. Il les -IrouTe CQëme si bien proportionnés à leur véritable fin qu'il ae peut se résoudre à croire qu'ils aiei.t été eitièrem^nt c^ompus parle péché originel {i). En elïet, à ne les considérer que par rapport an but pour leque! ils nous ont été donnés, qui est uniquenient la conservation du corps, on voit qu'ils s'acquittent merveilleusement de leur fonction, avec un ordre et une exactitude qu'on ne saurait croire • une suite du péché, Ce ne sont pas dos sens qui nous trom- -^nt, maisnotre volonté p ai» a es jugements précipités. Comment faut-il donc en user pour éviter l'erreur? Voici, selon Malebvanche, la règle à suivre ; a Me juger jamais par les sens de ce que les choses sont en s^es-mêmes, mais seulement du rapport qu'elles ont avec notre corps. » Mais si les sens sont escellenis pour tout ce qui regarde la conservation de notre Être sensible, ils sont de faux lémoins par rapport àla vérité. Pour les convaincre d'illusion et d'infidélité, il s'en prend particulièi emerà au sens de la vue. Comme de tous nos sens c'est le plus noble et le plus étendu, il suTflra, dit-il, de'ruiner l'autorité des yeux sur la raison pour nous porteràune déiiance générale de tous nos

(1) Afin dp jiialifler ce seiilimeiit, Malebwnche fait diverses liypothises, qoB nous n'ennininerons pis, sur les cbangeraent? et les désordres survenus dans la nature do l'honiinepar lepéclié, el sur ce qu'était Adam arant la chute. BorQons-QOUS i la conclusion, iju'Adam » db avoir les mêmes sens que nous, et Être alTectâ d'une maniisre analogue pnr les objcis- Tout le chan^euicnt aurait consfstË dans i'aflaiblissenient du ressort par où 11 douiiiiait les sens pour s'attacher à DJea. On Toil, dès le dâbiil, comment la Lliéologie ligare Unlebranchs. Le philosophe qui proclame avec tant de force l'tïiidence comme rËgte souveraine, pour noiTS apprendra ce qu'psi l'homme, ce que sont les sens, commence par rechercher ce qu'a été Adam, par quelle secrète inclination il est tombé, et quels sont les cilets de cette chute, au lien de consulter ewlusivemml l'observation et l'eipé-

PlilLOSOPniE CARTÉSIEMSE.

Dans cet examen critique des erreurs dont la vue eslToccasion, ce qu'il faut remarquer, au double point de vue de la psychologieet de l'optique, c'est l'analyse des divers moyens par lesquels nous jugeons de la distance des objets, analyse que Berkeley semble avoir empruntée en grande partie à Malebrancbe, quoique Iteid lui en fasse exclusivement honneur. Malebrancbe a raison quand il montre l'incertitude des divers moyens par lesquels, sur la foi des yeux, nous apprécions la distance des objets, mais il a le torl de paraître confoadre les perceptions des sens, qui sont infaillibles, avec les jugements que nous portons à leur occasion, dans lesquels seuls git la possibilité de l'erreur. Si nous sommes exposés à l'erreur, en jugeant par les yeux • de la distance des objets, c'est^niquement parce que nous demandons à la vue ce quele tact seul pourrait nous donner avec certitude. Faute de faire cette distinction entre les perceptions et les jugements qui en sont la suite, ou les sentiments si variables qu'elles font nailre en nous, Malebrancbe rejette d'une manière absolue l'autorité du témoignage des sens.

La grande tromperie dont ils se rendent coupables <i notre égard, c'est, selon lui, de nous montrer dans les objets les qualités sensibles qui n'ont d'existence que dans l'âme elle-même. Il insiste beaucoup sur cette prétendue cause d'erreur, afin de justifier la philosophie de Descaries sur un des points où elle était le plus attaquée, et d'achever de ruiner les formes substantielles de l'École.

Ces formes imaginaires étaient en effet fondées sur de prétendues différences essentielles perçues par les sens entre les objets. Mais si le témoignage des sens est réduità sa véritable valeur, ces différences s'évanouissent pour ne laisser subsister que la seule étendue, avec la diversité des figures et du mouvement des parties, par où s'explique lu diversité infinie des choses matérielles.

Le moraliste, succédant au psychologue, énumère les erreursdont les sens sont la cause indirecte par l'impuissance où ils mettent l'ûme, toujours extrêmement appliquée à

caL'ses de nos erreurs. iS

leurs objets, d'Être attentive à ce que l'entendement lui représente au môme moment, Une personne expliquet-elle quelque véritéfau lieu d'Être attentive à ses raisons, ;mele sera davantage à l'air et à la manière de celui qui Quelqu'uns'exprîme-t-il avec facilité, a-t-il l'air d'un inôte homme et d'un homme d'esprit, est-il suivi d'un grand train, en un mot, est-il assez heureux pour plaire, il aura raison dans tout ce qu'il avancera, o et il n'y aura p.ns jusqu'à son collet et ses manchettes qui ne prouvent quelque chose, » Est-il assez malheureux pour avoir les qualités contraires, il aura beau démontrer, i! ne prouvera jamais rien. Ce collet sale et chilTonné fera mépriser celui qui le porte el tout ce qui peut venir de lui. Voilà quels sont, selon Malebranche, les jugements des hommes. Ce n'est pas la raison, ce sont leurs jeux et leurs oreilles qui jugent de la vérité, môme dans les choses qui ne dépendent que de la raison. Les personnes sages doivent toujours se mettre en garde contre cette séduction des manières sensibles. « Ils imitent ce l'ameux exemple des juges de l'Aréopage qui défendaient rigoureusement à leurs avocats de se servir de ces paroles et de ces figures trompeuses, et qui ne les écoutaient que dans les ténèbres, de peur que les agréments de leurs paroles et de leurs gestes ne leur persuadassent quelque chose contre la vérité et la justice, et afin qu'ils pussent davantage s'appliquer à considérer la solidité de leurs raisons, h Mortifier et combattre les sens, afin d'ôter de ce poids qui nous entraîne vers les choses sensibles; ne jamais juger par les sens rie ce que sont les choses en elles-mêmes, mais seulement par rapport à nous, àlà les grandes règles de logique et de morale recomidées par Malebranche contre les erreurs des sens, re taire l'imagination n'importe pas moins que de [ler les sens. Quelle n'est pas la vivacité et la verve de lebranche contre l'imagination! Avec quelle vérité, quelle abondance et quelle finesse, il en décrit toutes formes, toutes les espèces, tous les effets directs ou ' -ects sur nous-mêmes et sur les autres, suivant les Ages,

les sexes, les conditions, et tous les dangers qui en résultent par rapport à la vérité ! Que d'originalité, quelle délicatesse et quelle exactitude d'observation, à travers les hypothèses philosophiques et théologiques les plus téméraires, que d'excellents préceptes d'éducation, de lecture des auteurs et de critique littéraire, dans le livre sur les erreurs de l'imagination i L'imagination dépend des sens, elle participe à leurs défauts, mais elle a sa malignité particulière; elle dénature plus profondément les choses, elle étend plus au l©in ses ravages.

Dès le ventre de notre mère, l'imagination, selon Maiebranche, commence à exercer sur nous sa pernicieuse influence. Toutes les impressions du cerveau de la mère se communiquent à celui de l'enfant, et cette communication influe à la fois sur son corps et sur son esprit. Par cette mystérieuse communication il a la prétention d'expliquer, non-seulement la transmission héréditaire d'un même type dans la même espèce, mais le péché originel lui-même. Avec les traces de leur cerveau, les mères déposent dans les enfants les germes de leurs propres passions, et corrompent pour ainsi dire, par avance, leur esprit et leur cœur. Peu d'enfants, selon Malebranchc, arrivent au monde qui déjà n'aient l'esprit mal tourné en quelque chose, et qui ne portent des germes d'erreurs. De là aussi il fait dériver ces bizarreries et ces faiblesses d'imagination héréditaires qu'on remarque dans certaines familles.

La rectitude de la raison de l'enfant est donc déjà compromise dans le sein de sa mère, mais lorsqu'il vient au monde, combien le péril n'est-il pas encore plus grand ! Tout conspire autour de lui pour dérégler son imagination ; tout lui est nouveau, étrange, terrible, tout blesse profondément et bouleverse ce cerveau encore si tendre. Or, parmi tant de blessures, il en est qui ne guérissent pas, et de ce premier bouleversement^ comme de celui causé par l'action du cerveau de la mère, dérivent une foule d'inclinations, ou d'aversions, dont plus tard on ne peut se rendre compte. Qu'on ajoute la conversation, les contes ridicules

CAUSES DE NOS EBREL'HS.

S mères, des nourrices, qui achÊvent <ii! perdre i'esprii del'enfanl, en y jetant les semences de toutes !es appréhensions et de toutes les Taiblesses.

En outre, l'état physique du cerveau, d'où dépend celui de l'esprit, donne à chaque âge et à chaque sexe une différente nature d'esprit et d'imagination. La trop grande délicatesse des fibres du cerveau rend les. femmes en général incapables de découvrir des vérités un peu cachées. Une bagatelle les détourne, un rien les effraye; la manière, non la réalité des choses, remplit leur esprit. La dureté des libres rend les' vieillards incapables d'apprendre des choses nouvelles, parce qu'elles ne peuvent recevoir de nouvelles traces.

Outre les causes physiques, il y a des causes morales, non moins puissantes, de la diversité et des travers des imaginations qui dépendent des conditions et des emplois de chacun dans la société. Les esprits animaux, qui ne jouent pas un moins grand rôle dans la physiologie de Maiebranche que dans celle de Descartes, vont d'ordiifeire naturellement dans les traces les plus frayées, les plus souvent parcourues du cerveau, c'est-à-dire, dans les traces des idées [es plus familières. De là l'influence décisive sur la manière de voir les choses et sur l'esprit, de l'emploi et de la condition dans lesquels on vit ; de là la cause lapins ordinaire delà confusion et de la fausseté des idées. Ainsi on croit apercevoirun visage dans la lune, quoique les taches qu'on y voit n'y ressemblent guère, parce que les traits de !a figure humaine nous sont plus familiers que tout autre objet. Une maladie nouvelle fait-elie des ravages, elle imprime des traces profondes dans tous les cerveaux, et désormais partout c'est elle qu'on reconnaît dans toutes les maladies, Qu'un seul de ses symptômes apparaisse, on ne tiendra nul compte de l'absence de tous les autres. Si c'est le scorbut, toutes les maladies nouvelles seront le scorbut pour les imaginations épouvantées.

Au premier rang des manières de vivre qui faussent le plus l'imagination, Malebranche place l'emploi des per-

sonnes d'étude. Quelle sévère et piquante critique des travers des érudils et des savants dont les préjugés étaient le principal obstacle aux nouvelles doctrines ! Semblables à celui qui fermerait ses yeux pour se conduire par les yeux d'un autre, ils se servent de leur mémoire plutôt que de leur esprit. Paresse naturelle, incapacité de méditer, sotte vanité de passer pour savant, respect de l'antiquité ; telles sont les causes principales de ce renversement de l'esprit. Pour se faire agréer de ces personnes, il faudrait, dit-il spirituellement, que les vérités nouvelles vinssent avec de la barbe au menton. Les anciens n'étaient-ils donc pas des hommes comme nous ? Selon Malebranche, comme selon Bacon, Pascal et Descartes, c'est nous qui sommes les vrais anciens du monde : « Au temps où nous vivons, le monde est plus âgé de deux mille ans ; il a plus d'expérience, il doit ôtre plus éclairé, c'est la vieillesse et l'expérience du monde qui font découvrir la vérité. »

Sous l'empire de ce respect aveugle, les personnes d'étude emploient leur temps à la lecture des anciens ; de là deux mauvais ellcts sur l'imagination, la confusion dans Vesprit et l'incapacité de penser par soi-môme. On lit sans méditer, on ne fait que se charger la mémoire, au lieu de se former l'esprit. Ne voit-on pas que les personnes qui ont beaucoup de mémoire ont, en général, peu de jugement? C'est aux sciences de mémoire que Malebranche applique ces paroles de saint Paul, scientia inflat, parce qu'elles ont plus d'éclat et donnent plus de vanité (pie la vraie science.

Voici encore la description, non moins vive et fidèle, d'un autre travers des personnes d'étude ; elles s'entêtent de quelque auteur et ne s'inquiètent plus de ce qu'il faut croire, mais seulement de ce qu'il a cru. On est plus curieux de savoir ce qu'Aristote a pensé de l'immortalité de l'àme que de savoir si l'âme est immortelle. Que s'il n'est pas fort utile de savoir ce qu'Aristote a pensé là-dessus, à plus forte raison ce que d'autres ont pensé qu'il en pensait. Cependant, il s'est trouvé des érudits pour composer des volumes touchant Topinion de tel ou tel commentateur

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