‹ Histoire de la philosophie Cartésienne (volume 2)Chapitre 13 sur 68 · CAUSES DE NOS ERREURS- ÏO · texte numérisé non relu

CAUSES DE NOS ERREURS- ÏO

surl'opinioa d'Aristote. En matière de foi, suivant une dislinction qui revient souvent dans Malebranche, ce n'est pas un défaut de rechercher ce qu'on a cru, et iî faut aimer • l'antiquité, car la vérité s'y trouve; mais, en philosophie, il faut au contraire aimer la nouveauté, parce que la raison veut que nous jugions les anciens plus ignorants que les modernes.

Ce ne sont pas seulement les personnes d'étude, mais les personnes d'autorité, suivant l'expression de Malebranche, telles surtout que les théologiens, que leurs habitudes d'esprit prédisposent à l'erreur. A ces personnes vénérables il reproche respectueusement de ne pas faire usage de leur esprit pour les vérités spéculatives, d'incliner à se croire infaillibles parce qu'on les écoute respect, de condamner trop librement tout ce qu'il leur plait de condamner. Qu'elles soient d'autant plus circonspectes que leur autorité peut jeter un plus grand nombre d'esprits dans l'erreur; qu'elles se gardentdoncde faire mépriser la religion par un faux zèle, et en donnant cours à leurs propres opinions.

Non-seulement nous sommes trompés par les fantâmes de notre propre imagination, mais aussi par l'imagination <les autres, dont notre esprit reçoit le dangereux contrelup. La description de cette contagion des imaginations .t un des plus curieux et des plus intéressants chapitres la Rechei-che de la vérité (1), Malebranche la fait dépen- ■dre de l'inclination naturelle à imiter ceux qui nous entourent, pour nous en faire bien venir, et de l'empire iqn'exercent les imaginations fortes sur les esprits faibles, .Absorbés par la vive impression des objets les moins conûdérables, les hommes à imagination forte sont incapables juger sainement des choses difficiles et compliquées. ;essifs en tout, jamais ils ne voient les choses telles sont. Us admirent tout, se récrient sur tout, se

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repaissent des pins vaines espérances, bâtissent des châteaux en Espagne , Se font-ils auteurs, ce ne sont qu'em- • portements et mouvements irréj^uliera; guindés, forcés, hyperboliques, ils n'imitent jamais la nature. Mais ils agissent sur les autres, ils persuadent, plaisent et touchent paicertaines qualités, par le don de s'exprimer d'une manière forte et vive, par lahardîesse des figures, parleur air, par leurs gestes ; delàles dérèglements contagieux de l'imagination, et une des causes les plus générales de l'erreur. Celte contagion de l'imagination se fait surtout sentir des supérieurs aux inférieurs, des parents aux enfants, du maître aux serviteurs, du prince aux courtisans . Les enfants imitent jusqu'aux défauts physiques de leurs parents. Si la mère grasseyé, la Glle grasseyé; si Alexandre penche la tète, les courtisans penchent la tête. Pour changer la science en basse pédanterie, l'impiété et le libertinage en force et en liberté d'esprit, il ne faut qu'un mot, un geste du prince. Tertullien, Séuèque. et surtout Montaigne, sootles auteurs que Malebranche donne comme exemples du pouvoir, qu'ont les hommes à imagination forte, de persuader sans • aucune espèce de raison.

Ainsi l'imagination se rend maîtresse de la plupart des esprits et se révolte contre la raison. C'est une folle, dit Malebranche, qui se plaît à faire la folle (I), qui nous montre partout des Fantômes à la place de la réalité, qui change et détruit la nature de toutes choses, qui trouble et dissipe toutes les véritables idées, qui corrompt le cœur en une infinité de manières, qui nous absorbe par les images des choses sensibles, d'autant plus dangereuse qu'elle a plus de vivacité, de force et d'étendue.

Dans cette revue générale des causes de nos erreurs, Malebranche donne une place considérable aux inclinations et aux passions (2) qui égarent aussi l'entendement. De l'in-

(I) 5' Entrelien mélapliysiiiue. Qusnt à l'oipression do folle du logis qu'où attribue si gënéralenient & M:ilebraiiclie, nous De l'avous tromiie nulle part dans ese ouvrages.

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CAUSES DE NOS ERREUHSclination pour le bien en général, qui est suivant lui, mère de toutes les autres inclinations, découlent deux causes d'erreurs, l'inconstance de la volonté, et le goût pour le grand et l'extraordinaire. Toujours inquiète et ne trouvant rien qui remplisse sa capacité d'aimer, la volonté n'applique l'entendement qu'à ce qui parait se rapporter h noire bien, sans lui permettre de s'arrêter longtemps aux mêmes choses, tandis que la vérité n'est qu'au prix d'une longue application. D'un autre côté, ne trouvant pas, dans leschoses ordinaires, ce bien qu'elle cherche, l'ime se porte aux choses grandes et extraordinaires. Mieux vaut sans doute cette curiosité naturelle et nécessaire que le repos dans le mensonge, mais elle a grand besoin d'être réglée. Ainsi il ne faut iii chercher la nouveauté dans la foi. ni prendre la nouveauté pour signe de la vérité, ni poursuivre des vérités si cachées qu'il n'y ait pas d'espérance de les découvrir, ou des biens si minces, qu'il ne vaille pas la peine de travailler à les conquérir.

L'amour de nous-mêmes est la source de plus d'erreurs encore que l'amour du bien en général, Malebrauche le divise en amour de l'être et du bien-être, ou amour de la grandeur et amour du plaisir. L'amour de la grandeur nous porte à désirer toutes les choses qui nous donnent autorité et indépendailce, comme la science, !a vertu, lesrichesses. Non-seulement nous désirons les posséder, mais surtout paraître les posséder, à cause des avantages qu'elles nous procurent.

L'inclination pour la vertu peut eilc-mCme nous engager dans l'erreur. Ici encore le P. Malebranche n'épargne pas les travers des personnes de piété. Les personnes de piétc s'appliquent aux bonnes œuvres, aux choses du salut, en quoi elles font bien sans doute, mais ce qui est mal. c'est qu'elles dédaignent toutes les sciences humaines. Cependant elles devraient en excepter au moins certaines parties de la métaphysique, car la certitude même de la foi, dit Halebranche, dépend de la connaissance que la raison nous donne de Dieu.

Le désir de la science nous égare aussi en nous poussant, malgré les bornes étroites de notre esprit, à vouloir tout embrasser, à savoir toutes les sciences, et à dédaigner celles qui réellement ont le plus d'importance pour les études qui donnent le plus d'éclat à celui qui les cultive. La plupart des hommes ne recherchent pas ce qui peut leur être le plus utile, mais ce qui peut le mieux les faire passer pour savants ; ce qu'ils veulent savoir, c'est ce que tout le monde ne sait pas. Ce désir de paraître savants achève de renverser leur esprit, et de leur faire perdre le sens commun, pour ne dire que sottises et paradoxes. Tels ils se montrent dans les conversations, et aussi dans les livres, qui cependant ne méritent pas la même indulgence que des conversations improvisées. C'est une faute grave de faire un méchant livre, mais c'est une faute dont on est plutôt récompensé que puni, car on regarde les auteurs comme des hommes rares et extraordinaires et on les révère, au lieu de les punir. Ces mauvais auteurs n'ont pas pour but de perfectionner et d'instruire les autres, mais simplement de les étourdir ; ils parlent pour se faire admirer, non pour se faire entendre. Delà le dédain delà langue commune, ou même d'un latin simple, qu'on puisse comprendre sans interprète; de là des citations en toutes langues, sans raison, sans discernement, dans le seul but de prouver qu'on a beaucoup lu. Telle personne de trente-un ans cite plus de livres qu'on n'en pourrait lire en un siècle. Dans ces faux savants, dont Malebranche tourne en ridicule les études oiseuses et l'esprit de polymathie, comment ne pas reconnaître en première ligne les ennemis de Descartes et les partisans de la philosophie de l'École ?

L'inclination pour les dignités, les richesses et le plaisir absorbe l'esprit, et l'empêche d'être attentif aux idées pures de l'entendement, en qui seules est la vérité. Telle est, selon Malebranche, la cause du peu de succès de l'algèbre, la plus belle des sciences, de la métaphysique et de la preuve de l'existence de Dieu de Descartes. Ainsi l'inclination pour le plaisir, cause principale du dérégie-

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