CAUSES DE NOS EBREL'RS. S
ment des mœurs, l'est aussi du déféglement de l'esprit. La pensée des biens etdesmauxfuUirs, et surtoutia pensée du mal éternel contribue elle-même à fausser l'esprit : «Elle faitnaitre dans l'esprit une infinité de scrupules, elle étend, pour ainsi dire, la foi jusqu'au;i préjugés et fait rendre le culte, qui n'est dû qu'à Dieu, à des puissances imaginaires. Elle arrête l'esprit à des superstitions vaines ou dangereuses; elle fait embrasser avec ardeur et avec zèle des traditions humaines et des pratiques inutiles pour le salut, des dévotions juives et pharisalques que la crainte servile a inventées. Celte crainte étend souvent la foi et le zèle jusqu'à des choses indignes delà sainteté de la religion, comme les accidents réels, les formes substantielles, l'immobilité de la terre, » Malebranche fait ainsi la guerre aux scrupules religieux qui empêchaient certains esprits d'accueillir les idées nouvelles.
Enfin, l'inclination pour les autres, et pour tout ce qui nous environne, la sympathie universelle, que Dieu a mis& en nous pour le maintien de la société, devient elle-même aussi une cause d'erreurs, parce qu'elle nous porte à approuver les pensées d'autrui, surtout de ceuxqu'on airae^ et à les tromper par la flatterie.
Ce que Malebranche a dit contre les sens, l'imagination et les inclinations, s'étend naturellement aux passions. Les sens, l'imagination, les passions, vont toujours de compagnie et présentent des obstacles analogues à la découverte de la vérité. Il distinguo, à la différence de Descartes, les piiasions des inclinations. Les inclinations nous sont communes avec les pures intelligences, ce sont des mouvements de l'âme, des impressions de Dieu qui nous portent à l'aimer comme le souverain bien, et notre prochain par rapport à lui ; elles n'ont pas de rapport au corps, ou du moins, si le corps y a pari, il n'en est qu'indirectement la cause et la fin. Les passions, comme les inclinations, sont des impressions de l'auteur de la nature, mais elles ont le corps pour objet, elles nous pbrtcnt i l'aimer, et elles dépendent de l'union de l'ime avec le
corps. On voit que M alebranche n'entend pas par passion un certain degré, plus ou moins violent, d'excitation des inclinations, mais les inclinations inférieures qui se rapportent au corps, et dépendent du mécanisme des esprits animaux.
Distinctes des inclinations, les passions en sont inséparables . Nous ne sommes capables d'amour et de tristesse sensibles que parce que nous sommes capables d'amour et de haine spirituels. Par suite de l'union de l'esprit avec le corps, nous sommes unis avec ce qui nous parait le bien et le mal de l'esprit, comme avec le bien et le mal du corps. L'amour de la vérité, de la vertu, de Dieu même, ne va jamais sans quelque mouvement des esprits qui y mêle quelque chose de sensible. Il n'est donc rien sur quoi l'empire des passions ne s'étende; mais il varie à l'infini, suivant les âges, le sexe, les emplois, suivant l'habitude de les combattre ou de s'y abandonner. Laissant à la morale à découvrir toutes les erreurs particulières où nos passions nous engagent sur la nature du bien, Malebranche ne veut traiter que des erreurs de l'esprit, et s'il passe par le cœur, c'est que le cœur, comme il le dit, est le maître de l'esprit. De même que nous attribuons nos sensations aux objets, de même nous attribuons toutes les dispositions de notre cœur, bonté, malice, etc., aux objets qui les causent ou semblent les causer. Un amour passionné pour quelqu'un nous fait trouver tout aimable en lui, tandis que la haine produit un effet contraire. Non-seulement nos passions ' nous déguisent leur objet principal, mais encore toutes les choses qui y ont rapport. Elles nous font trouver aimables les amis de nos amis, et odieux les amis de nos ennemis. Leur domination est si vaste qu'il est impossible d'en marquer les bornes. De là vient qu'il y a des erreurs de certains lieux, de certains temps, de certaines communautés. « Ce qui est certain chez les jacobins est incertain chez les cordeliers, ce qui est indubitable chez les cordeliers semble être une erreur chez les jacobins. »
L'admiration, qui est la plus faible des passions, a quelques bons effets, mais elle en a aussi de mauvais. Ainsi ï'ad-
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miration pour l'anliquité se rend maîtresse de la raison et inspire un zèle aveugle contre les vérités nouvelles : « J'ai va Descartes, disait un de ces savants qui n'admirent que l'antiquité, je l'ai connu, je l'ai entretenu plusieurs fois, c'était un honnête homme, il ne manquait pas d'esprit, mais il n'avait rien d'extraordinaire , » Ce dérenseur des anciens s'était fait une idée basse de la philosophie de Descaries, parce qu'il en avait entretenu l'auteur, quelques moments, et n'avait rien reconnu en lui de cet air grand et extraordinaire qui échauffe l'imagination,
La passion du savoir mal réglée donne l'occasion à Malebranche d'attaquer de nouveau ces érudits et ces faux savants que partout il poursuit de ses sarcasmes. Il n'y a point de bagatelles dont quelques esprits ne s'occupent, abusés par una fausse idée de grandeur. Telle est, suivant lui, l'étude des mots et des langues. « On peut excuser la passion de ceux qui se font une bibliothèque de toutes sortes de dictionnaires Mais comment justifier la passion de ceux qui font de leur tÊLe une bibliothèque de dictionnaires?»
Mais les plus dangereuses passions, celles qui corrompent le plus la raison, sont celles qui ont le mal pour objet, larce que les maux touchent l'âme plus vivement que les S)iens. La haine, la crainte et les autres espèces d'aversion Tqui ont le mal pour objet, sont les plus violentes, elles pé- Vnëtrent jusque dans le plus secret de l'âme et, renversant |la raison de son siège, elles prononcent sur toutes sortes jde sujets des jugements d'erreur et d'iniquité pour favoriser leur tyrannie. Dans leurs funestes effets, nos passions le survivent, pour ainsi dire, à elles-mêmes. Lors même bue la passion qui nous anime se sent mourir, elle ne se Kpent pas de sa conduite, et elle dispose toutes choses, pour mourir avec honneur ou pour revivre bientôt çjrès. Nous regrettons de ne pouvoir suivre plus avant Blalebranche dans ce détail des causes d'erreurs projres à chaque passion en particulier, afin d'achever l'esquisse de cette merveilleuse connaissance des plus
secrets ressorts du cœur humain, qui lui mérite une place à côté des La Rochefoucauld et des La Bruyère.
Entin, il y a des causes d'erreur jusque dans cette faculté dont l'objet propre est le vrai, et qui seule est capable de le saisir, c'est-à-dire, dans l'entendement pur lui-même. Notre pensée est limitée, et cependant nous voulons tout embrasser, tout comprendre, même ce qui dépasse la portée de notre esprit, même les effets de la toutepuissance incompréhensible de Dieu ; de là une première source d'erreurs et d'hérésies. Non-seulement l'esprit est borné, mais, sous l'empire de l'inconstance et de l'inquiétude de la volonté, il va sans cesse d'un objet à l'autre, plus ou moins incapable d'une longue et sérieuse application. L'idée excellente de l'être, dont la présence est ineffaçable, devient aussi une occasion d'erreur parce qu'elle le pousse à donner l'être à ce qui ne l'a pas et à toutes les abstractions les plus déréglées. Sous l'influence de cette idée, tellement familière que nous n'y prenons pas garde^ on se contente de définitions qui ne font que rapporter l'idée vague d'être à l'effet produit et n'apprennent rien. C'est ainsi qu'on imagine une foule d'entités, telles que les formes substantielles de la physique scholastique.
Telles sont les illusions des sens, les visions de l'imagination, les entraînements du cœur, les abstractions de l'entendement qui nous voilent la vérité, ou nenous la laissent apparaître que teinte des fausses couleurs de la concupiscence. Indiquer le mal, c'est donner en même temps le remède. Néanmoins Malebranche a consacré le dernier livre de la Recherche^ qui est comme le but et la conclusion de tout l'ouvrage, à tracer les chemins qui nous conduisentà la vérité. Comme toute perception claire et distincte est au prix de l'attention, il expose, dans la première partie, la théorie des secours pour rendre l'esprit attentif, et, dans la seconde, il trace les règles qu'il faut observer pour ne se tromper jamais dans la recherche de la vérité. Il ne veut donner qu'un essai ; car un tel dessein porté à sa perfection ne serait rien moins, dit-il, que la science universelle.
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La théorie de ces secours est fondée sur la nature de r l'esprit qui s'applique plus aux choses qui le touchent qu'à celles qui ne s'adressent qu'à l'entendement pur. Malebranche, si ennemi des sens, enseigne cependant comment on peut se servir des sens et des passions pour rendre l'esprit attentif, et remédier au défaut d'application à des vérités qui ne le touchent pas, en le rattachant à des choses sensibles qui le touchent. Mais il prescrit de n'y re-
i courir qu'avec sobriété et de ne pas couvrir, suivant ses
^^B^prcssions, les objets de tant de sensibilité qu'on en soit ^^^nlus occupé que de la vérité ménae. 11 faut, dit-il, se servir ^^Hde quelque chose de sensible, mais qui n'ait point trop ^^Hd'éclat et ne nous arrête point au sensible, que nous puis- ^^K^ions dissiper à plaisir, et qui seulement soutienne la vue ^^Hde notre esprit.
^^^ ■ Après avoir indiqué les moyens qui rendent l'esprit plus attentif et plus étendu, il donne, dans la seconde partie, les règles pour la résolution de toutes les questions. La première est de conserver toujours l'évidence dans ses raisonnements. Et en conséquence de commencer par le plus simple, et de ne raisonner que sur des choses dont nous
avons une idée claire. Les six règles qui suivent ont pour
^^^jbnt d'aider l'esprit dans la découverte de la vérité cber- ^^^n^ée (1). La physique de Descartes et l'bypotbëse des ^^^Konrbillons, qu'il expose delà manière )a plus claire et la
^^^H (I) Voici ces six rifles : 1° concevoir cluirenient l'état de ]> questiau
^^^Ht de ses termes poar en tronver les rapports ; 3° quand on ne peut les
n^^^déoonvrir innnédîntement, cherctiei' les idée» moyenne» quj servent de
commune mesure ; 3° retrancber du sujet toute» les choses qu'il u'esi pua
nécessaire d'examiner pour découvrir la vi'rilé cherchée ; (= cette rtduc-
I tion faite, diviser le sujet par parties et les considérer louies. les unes
lutres, selon l'ordre naturel ; !i° tontes ces choses étant détenues
par In méditation, en abréger les idées et les ranger dans son
lagination ou les écrire sur te papier, alîii qu'elles ne remplissent pins la
1 l'esprit; 0' toutes les idées du sujet étant ainsi familières,
ibrérgiies sur le p.ipier, il faut les comparer suivant tnutea lesTùgles des
ibinaianas et arriver succesBivement pnr l'élimination des rapport» inu-
à h découverte du rapport cliorclii'.
plus spécieuse, voilà Texemple qu'il donne des vérités qui sont le prix de Tobservation stricte de ces règles. En regard, il place la physique d'Aristote, comme un^exemp1e insigne des grossières erreurs où Ton tombe, quand on les néglige.
Veut-on faire une vraie physique, il faut procéder comme Descartes, commencer par les rapports les plus simples pour aller aux plus composés, considérer par ordre les propriétés de l'étendue et du mouvement. De là la simplicité et la clarté des principes de la philosophie de Descartes. Cette simplicité et cette clarté sont si grandes que, pour plusieurs, c'est une cause de discrédit. Point de termes obscurs et mystérieux dans cette philosophie, des femmes, et des personnes qui ne savent ni le grecetlelatin, sont capables de l'entendre. Il faut donc, pensent quelquesuns, que ce soit peu de chose, et il n'est pas juste que de grands génies s'y appliquent.
Afin qu'on ne dise pas qu'il ne fait que détruire, sans rien établir, Malebranche termine' par un avis pour se conduire par ordre dans la recherche de la vérité et dans le choix des sciences. La première des connaissances est celle de l'existence de l'âme dont l'évidence irrésistible triomphe de tous les doutés, et môme de l'imagination d'un Dieu trompeur. Y eût-il un Dieu trompeur, il n'y pourrait rien, ni aux choses dont l'évidence est actuellement vue. Mais, selon Malebranche, qui suit fidèlement Descartes en ce point, il faut s'assurer de l'existence de Dieu pour raisonner sûrement, lorsque nous ne faisons que nous rappeler l'évidence des principes, au lieu de la voir actuellement. C'est seulement après avoir reconnu que Dieu ne peut nous tromper, qu'il nous est permis de raisonner sur toutes choses. Pour raisonner par ordre nous ne devons point rechercher d'abord, si nous avons un corps, question, selon Malebranche, pleine de difficultés (4), et qui
(I) Nous verrous plus tard comment il la résout par Tinteryention de la révélation.