LE DIEU DE MALEBRANCHE
plus parfait, en conséquence, rien autre chose que luimême. S'il aimait autre chose que lui-ra6me, son amour ne serait pas raisonnable. En Dieu, à la dilVérencc de l'homme, tout autre amour que l'amour-propre serait un amour déréglé (1). N'aimant que lui-même, n'aimera-l-il donc pas les créatures? Il les aime, mais parce qu'elles sont des participations de son Être divin; il les aime suivant qu'elles en participent plus ou moins, suivant qu'elles sont plus ou moins parfaites. S'il les aimait autrement, il cesserait d'être souverainement parfait. Ainsi, dans son amour infini pour lui-mûme, se trouvent immuablement le principe, la règle et la mesure de son amour pour les créatures (-2). Là aussi est le principe de l'amour de la créature pour Dieu.
En eft'et, cet amour de Dieu pour lui-mCme, en s'imprimant sur notre âme, y produit le mouvement qui nous ramène vers Dieu comme vers notre fin suprême. Quelle est la nature de cet amour que l'homme, en vertu de ce mouvement d'en haut, doit rendre à Dieu? Cette question agitait alors les esprits, au point de troubler h la fois l'Église et l'État. D'un côté, étaient les partisans de l'amour mercenaire, fondé sur notre propre intérêt; de l'autre, les partisans del'amour pur, fondé sur la perfection infinie de Dieu, et sans retour sur nous-mêmes. Malebranche fut amené, malgré lui, à prendre parti dans ce débat, parce que le bénédictin Lamy, un de ses disciples, partisan de l'amour désintéressé, l'avait cité en faveur de son opinion.
L'amour désintéressé était alors fort décrié; un grand nombre de théologiens le combattaient comme te principe duquiétisme, comme un monstre dangereux. Aussi Malebranche s'empressa-t-il de réclamer contre la doctrine que lui attribuait le P. Lamj, et contre la citation dont il prétendait s'autoriser. Il soutint que Lamy avait mal pris sa pensée, et Lamy soutint, dans sa réplique, que Malebran-
(I) B' Eami, rnél.
(ï) Saint Thomas donne la mOme rtgic do l'amour de Dieu jiniir Ids orâalurcs, Summa llieol., l> pnrii, ([uœst. 10, un. :.
che avait changé de sentiment (1). A cette occasion^ Maie* branche publia le Traité sur l'amour de Dieu^ oîi, sans nommer personne, il exposait son vrai sentiment et tâchait d'éclaircir la matière (2). Comme Bossuet, il s'y prononce à la fois contre les deux excès de l'amour mercenaire et du pur amour. Sans nul doute, notre amour doit se terminer à Dieu, et non à notre propre félicité ; mais Diea étant la source de toute félicité, comment séparer notre félicité de l'amour même qui en est la source ? Notre volonté, par qui seule nous pouvons aimer Dieu, n'est-elle pas l'amour de la béatitude ? Nous ne pouvons donc aimer Dieu que par amour de béatitude, et l'amour de Dieu, même le plus pur, est intéressé, selon Malebranche,ven ce sens, qu'il est excité par l'impression naturelle que nous avons pour la perfection et la félicité de notre être (3).
(1) Le passage de Malebranche, cité par Lamy dans le dernier chapitrçdu 4« vol. de la Connaissance de soi-même, est extrait du 8* entretien des Conversations chrétiennes; mais il est incompIéteiAent reproduit, et Malebranclie nous paraît avoir raison de réclamer contre cette citation tronquée.
(2) Voici comment le P. André raconte cette affaire : « Le P. Lamy le cita dans un ouvrage publié eu faveur du pur amour. C'était, dans les circonstances, une sommation en forme de prendre parti. Le P. Maiebranche baissait mortellement la dispute. Il aimait M. de Cambrai qui s'était montré favorable à son système sur les idées. Il craignait M. de Meaux qui menaçait son Traité de la nature et de la grâce. Il craignait encore plus le moindre soupçon de quiétisme, qui était alors l'accusation à la mode ; il fallut donc rompre le silence. Il composa son Traité de Tamour de Dieu où, sans nommoi' personne, il tacha d'éclaircir la matière à la satisfaction des deux partis. Mais, après tout, il y soutient que la volonté n'étant autre chose que l'amour naturel de la béatitude, nous ne pouvons rien aimer ni rien faire que parle motif de cet amour. » (!•' Discours sur V amour désintéressé,)
Le P. Lamy répondit au traité de Malebranche par trois lettres ajoutées au tome V de la Connaissance de soi-même de l'édition de 1698. Malebranche répliqua par trois lettres à la fin de l'édition . des Méditations chrétiennes de 1698. Lamy répliqua à son tour par de nouvelles lettres, auxquelles Malebranche répondit encore, à la suite des Méditations chrétiennes de 1699.
(3) Leibniz se prononce aussi, dans le môme sens que Malebranche, en faveur de Bossuet.