LE DIEU DE MALEBRANGHE
Par suite de Tindissoluble union de sa puissance avec sa sagesse et son amour, Dieu est immuable, quoique souverainement puissant et libre. L'immutabilité, d'accord avec la liberté souveraine, est une des perfections essentielles de la nature de Dieu. Déjà nous avons vu que l'immutabilité n'appartenait à la raison que parce que la raison appartient à Dieu. Dieu est indépendant, aucun changement ne peut arriver en lui, que par lui et par ses propres décrets. Mais ses décrets, formés sur sa sagesse immuable, règle de toutes ses volontés, sont étemels et immuables. Il a si bien su ce qu'il faisait, il a si bien tout prévu, qu'il ne peut vouloir les révoquer. Il suit nécessairement l'ordre ou la raison, non par contrainte, mais au contraire par l'excellence môme de sa nature. Il est assujetti à l'ordre comme il est assujetti à lui-même. Ainsi Malebranche se sépare de Descartes sur la question de la liberté de Dieu; il repousse la liberté d'indifférence, non-seulement en ellemême, comme indigne de Dieu, mais par ses conséquences dans la science et dans la morale, a Certainement si les vérités et les lois éternelles dépendaient de Dieu, si elles avaient été établies par une volonté libre du Créateur, en un mot, si là raison que nous consultons n'était pas nécessaire et indépendante, il me paraît évident qu'il n'y aurait plus de science véritable... Voit-on clairement que Dieu ne puisse cesser de vouloir ce qu'il a voulu d'une manière entièrement libre et indépendante? Pour moi, je ne puis concevoir de nécessité dans l'indifférence (1). » Avec cette indifférence tout devient désordre et confusion dans la science et dans la morale. «Ce faux principe que Dieu n'a pas d'autre règle en ses desseins que sa pure volonté, répand des ténèbres si épaisses qu'il confond le bien avec le mal, le vrai avec le faux, et fait de toutes choses un chaos où l'esprit ne connaît plus rien (2). » Dieu, en vertu de sa perfection infinie, ne peut faire que ce qui est le plus
(1) 10« Éclairciss. à la Recherche.
(2) 3« Entretien met.
conforme à Tordre ou le meilleur ; tel est le principe de roptimisme de Malebranche.
Après avoir considéré Dieu en lui-même, Malebranche nous le représente sortant, pour ainsi dire, de lui-môme, et prenant le dessein de se répandre au dehors dans la production des créatures. Il défend d'abord l'idée de lacréation, jugée impossible par Spinoza. Le monde n'est pas une émanation nécessaire de Dieu, car Dieu se suffit à luimême. Il n'y a point de rapport entre l'être et le néant; c'est de Dieu que toutes les créatures reçoivent leur existence. La négation de la création lui semble la source de toutes les erreurs du misérable Spinoza. Cependant, de ce que nous sommes, est-il nécessaire de remonter à un Dieu créateur? Nous sommes, objecte Ariste dans le neuvième entretien, cela est constant, mais peut-être nous ne sommes point faits, noire nature est éternelle, nous sommes une émanation nécessaire de la Divinité, et nous en faisons partie. L'être infiniment parfait, c'est Tunivers, c'est l'assemblage de tout ce qui est. A cette pensée qui, plus d'une fois sans doute, est venue troubler son esprit, Malebranche semble éprouver une sorte d'horreur. Il ne peut croire que ceux qui soutiennent de semblables chimères en soient réellement persuadés. L^auteur, dit- il, qui a renouvelé cette impiété convient que Dieu est l'être infiniment parfait; « et cela étant, comment aurait-il pu croire que tous les êtres créés ne sont que des parties ou des modifications de la Divinité ! »
Il est vrai que nous n'avons aucune idée de cette efficace infinie par laquelle Dieu donne l'être et le conserve. Comment raurions-nous,puisque n'ayant aucune puissance, nous n'avonsnulle idée d'uneefficacequelconque?D'ailleurs, àdéfaut de preuves positives de lacréation, on peut du moins en donner de négatives. A supposer que la matière ne fût pas créée, Dieu ne pourrait ni la mouvoir ni l'arranger. Pour la mouvoir et l'arranger, il faut en effet qu'il la connaisse ; or, comme il ne tire ses connaissances que de lui-môme, il ne peut la connaître, s'il ne lui donne l'être. Si les hommes ne
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comprennent pas la force de cette raison, s'ils imaginent que Dieu peut mouvoir la matière sans Tavoir créée, c'est qu'ils se persuadent faussement, d'après eux-mêmes, que mouvoir et créer sont deux choses difTérentes. Une autre raison, selon Malebranche, qui les porte à juger la matière incréée, c'est qu'en songeant à l'étendue, ils la conçoivent comme nécessaire ; or, comme là matière n'est que de l'étendue et de l'espace, ils la confondent avec cette idée d'une étendue éternelle et nécessaire. Mais ilfaut distinguer l'étendue intelligible, qui seule' est nécessaire, de l'étendue matérielle qui l'est si peu, que la foi seule nous révèle son existence. Il ne faut pas attribuer au monde matériel ce qui n'est vrai que du monde intelligible, ni à la créature ce qui n'est vrai que duCréateur. Ne faut-il donc pas juger des, choses par leurs idées? Oui, répond Malebranche, quant à ce qui regarde leur essence ; non, quantil ce quiregarde leur existence. Sur la foi de l'idée de l'étendue intelligible nécessaire, éternelle, infinie, nous n'avons pas raison de croire qu'il existe môme un seul pied carré d'étendue matérielle (1).
Non-seulement le monde, selon Malebranche, est créé, mais il est créé dans le temps. Il avoue cependant que création et éternité ne s'excluent pas nécessairement. A ne considérer, dit-il, que sa puissance, Dieu a sans doute pu créer le monde de toute éternité, car jamais il n'a été sans puissance ; mais, à consulter sa sagesse, il n'a pas dû conférer à ce qui est dépendant une existence éternelle. A la matière dépendante l'éternité ne peut convenir. Si l'éternité ne renferme pas l'indépendance, l'indépendance renferme l'éternité (2). Quoique éternelle et immuable, la volonté de créer n'a rien de nécessaire. Dieu a pu, il a dû former, de toute éternité, le conseil de créer le monde, mais de le créer dans le temps (3). Puisqu'il fallait que
(1) 9« Méditation.
(2) l«r Discours sur la nature et la yrâce^ art. 4.
(3) 7e Entret. met.
rétemité précédât le inonde, peu importe le tôt ouïe tard ' dans le temps de la création.
Mais si Malebranche veut que le monde ait commencé, il ne veut pas qu'il finisse. Il nie Téternité du monde a parte ante, sous prétexte qu'une éternité, môme dérivée, lui enlève la dépendance, mais il lui accorde, de môme que Descartes, l'éternité aparté post. Au point de vue de la puissance, Dieu, dit-il, a pu créer le monde de toute éternité, et il pourrait aussi l'anéantir; il le pourrait sans doute, mais, au point de vue de sa sagesse, il n'en fera rien. L'éternité des substances marquerait une indépendance qui ne leur appartient pas, mais leur anéantissement notarquerait de l'inconstance dans celui qui les a créées (1). Enfin si Dieu anéantissait une substance, il y aurait en lui une volonté aboutissant au néant, ce qui est indigne de sa • perfection infinie.
Voyons maintenant comment Dieu conserve le monde, après l'avoir créé. Avec toute l'école cartésienne, Malebranche ne distingue pas entre la création et la conservation des créatures. L'instant de la création, dit-il énergîquement, ne passe pas. Il ne faut pas croire qu'un corps une fois créé, il suffise que Dieu le laisse là pour qu'il continue d'exister, car il n'en est pas des ouvrages de Dieu comme de ceux des hommes. L'architecte mort, la maison subsiste, il est vrai, mais l'architecte n'a pas donné l'ôtre aux matériaux qu'il emploie, tandis que notre être dépend essentiellement du Créateur. Dieu fait tout et il ne suppose rien. Un corps existe, parce que Dieu veut qu'il soit, et il continue d'exister, parce que Dieu continue de le vouloir. Imaginez q]]'il puisse continuer d'être. Dieu ne continuant pas de vouloir qu'il soit, et vous le rendez indépendant, tellement indépendant, que Dieu ne pourra plus l'anéantir. En effet il ne le pourrait qu'au moyen d'une volonté positive, ayant le néant pour terme, ce qui est indigne de lui. Supposez môme que Dieu puisse détruire les créatures
(1) l«f Discours sur la nature et la grâce, art. 4.
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quand il voudra; si elles peuvent subsister sans Tinfluence continuelle du Créateur, elles n'en seront pas moins essentiellement indépendantes. Elles ne seront par rapport à lui que ce qu'est par rapport à nous la maison, à laquelle nous pouvons bien mettre le feu^ quand il nous plaît, mais qui subsiste sans que nous la soutenions, et qui, à parler exactement» ne dépend pas de nous, parce qu'elle subsiste sans nous. Or quelle plus grande marque d'indépendance que de subsister par soi-même et sans appui? A chaque instant nous sommes ce que nous sommes, parce que Dieu no^us crée tels que nous sommes. Hors de cette dépendance, tout semble à Malebranche orgueil diabolique, prétention impie de la créature à-l'indépendance àTégard du Créatçur.
Mais sJ^Dieu se suffit à lui-même, pourquoi s'est-il décidé à créer? Comment celui auquel rien ne manque a-t-il pu vouloir quelque chose ? Nous avons maintenant à chercher quel est, d'après Malebranche, le motif de la création et à quelles conditions le monde sera digne de la perfection infinie de son auteur.