CHAPITRE VIII
Du motif de la création du monde. — Tout monde fini et profane indigne de Dieu. — L'incarnation nécessaire dans le plan da monde.
— Justification de l'ouvrage de Dieu. — Distinction de l'ouyrage et des voies. — Simplicité et fécondité des voies de Dieu. — Distinction de la perfection des voies et de celle de l'ouvrage. — Les volontés générales seules dignes de Dieu. — Grandeur et sagesse infinie des lois générales par lesquelles Dieu règle tout dans l'univers.
— Désaccord entre Malebranche et Descartes sur la formation des êtres organisés. — Accord sur les causes finales. — La providence générale triomphe des objections sous lesquelles succombe une providence particulière. — Application du système des volontés générales à l'ordre de la gr&ce. — Contradictions de Malebranche au sujet de la grâce. — Accusations de pélagianisme. — Essai de conciliation des volontés générales avec les Jugements ordinaires sur les desseins de Dieu, avec les prières de l'Église, avec les miracles. — Accusation de ruiner le surnaturel. — Croyance de Malebranche à l'unité essentielle de la raison et de la foi. — Subordination de la foi à la raison.
On ne peut s'imaginer que Tabondance divine rende Dieu impuissant, sans aller, selon Malebranche, contre un fait constant. De ce que Dieu se suffit pleinement à lui-môme, il résulte que le monde n'en est pas. une émanation nécessaire, mais non qu'il ne pourra pas le créer, s'il lui plaît, avec une liberté entière, et par un motif digne de lui. Quel sera ce motif vraiment digne de Dieu ? Est-ce en vertu de sa bonté infinie qu'il se déterminera à sortir de lui-même et à créer le monde ? Malebranche, contrairement à Platon, repousse ce motif qu'il regarde comme indigne de Dieu. En effet la volonté de Dieu n'est que l'amour qu'il se porte à lui- môme, et c'est en lui seul que doit se trouver la fln de tous ses décrets. Nous pouvons bien dire que Dieu nous a faits par pure
bonté, en ce sens qu'î] nous a faits sans avoir besoin de nous, mais il ne nous a faits que pour lui. C'est humaniser la Divinité que de chcrcber hors d'elle le motif et la fin de son action (1). .
A défaut de la bonté, quel sera donc le motif, digne de Dieu, qui le déterminera à créer le monde? Nul autre que la considération de sa propre gloire. Malebranche prévoit, et il met lui-m&me dans la bouche d'Ariste, un des personnages de ses Entretiens métaphysiques, l'objection qui se présente natui'ellement à l'esprit contre un semblable motif. Dire que Dieu a créé le monde àcause de la gloire qu'il devait en retirer, n'est-ce pas supposer qu'il t déterminé à agir par un motif tiré du dcbors? N'est-ce kipas là aussi une pensée humaine indigne de l'être souvefrainement parfait? Ritter,reprenant pour son compte l'ob- I Jeclion d'Ariste, reprwfieiL Malebranche, dont la philoso- I phie lui semble imbue de tous les préjugés de son temps, e agir Dieu à la façon d'un Louis XIV. Voyons ce qu'entend Malebranche par cette gloire en vue de laquelle " jpieuacréé le monde, et si ellea quelque chose de commun [ avec la gloire des hommes, suivant le reproche du philo- F 8ophe allemand.
Voici ta comparaison dont Malebranche se sert pour I feire comprendre sa pensée. Lorsqu'un architecte a fait un fiel édifice, il en a une secrète complaisance. La beauté de ■son ouvrage lui fait honneur, elle porte le caractère des Hualités qu'il estime «t qu'il aime. Que s'il arrive que quelta' un s'arrête pour contempler et admirer cet édifice, l'arnshitecte en tire une seconde gloire, toujours fondée sur l'amour et l'estime des qualités qu'il possède, et qu'il serait Bien aise de posséder à un degré plus éminent. C'est H'une façon analogue, selon Malebranche, que nous detons concevoir Dieu créant le monde pour sa gloire. Il El'aime nécessairement lui-même et toutes ses pcrfecljons ; 1 ne peut agir que selon ce qu'il est, donc son ouvrage,
n miiophysique.
portant la marque des attributs dont il se glorifie, ne peut pas ne pas lui faire honneur. Dieu s'aimant et s'estimant invinciblement, il a de la complaisance et il trouve sa gloire dans un ouvrage qui exprime en quelque manière ses excellentes qualités. Quanta la seconde gloire, il la tire, comme l'architecte, des spectateurs et des admirateurs de son édifice. Mais cette seconde gloire n^est qu'accessoire, et elle dépend entièrement de la première qui seule est essentielle. Supposez qu'il n'y ait point d'intelligences qui admirent son ouvrage, qu'il n'y ait que des hommes insensés et stupides qui n'en découvrent pas les merveilles, qui le méprisent, qui le blasphèment, Dieu n'en a pas moins cette gloire dont le principe est l'amour et Testime qu'il a pour lui-môme. Ainsi cette gloire de Dieu qui, d'après Malebranche, est le motif de la création, n'est pas tirée du dehors, elle n'a rien d'humain, elle s'identifie avec l'amour et l'estime qu'il a pour lui-môme (4).
Mais il s'agit maintenant de voir à quelles conditions Dieu tirera de son ouvrage la plus grande gloire possible. Suivons donc, suivant les belles expressions de Malebranche, le Créateur prôt à sortir de lui-môme, hors de son sanctuaire éternel, prôt. à se mettre en marche pour la production des créatures , et voyons quelles seront les voies et la magnificence de ce monde digne de lui. Dieu ne produira pas le monde s'il ne trouve le secret de le rendre divin, et proportionné à son action divine, sinon il n'en tirerait pas toute la gloire qu'il peut en tirer. Mais l'univers, quelque grand, quelque parfait que nous puissions le concevoir, sera toujours indigne de Dieu, tant qu'il sera fini. Tout monde fini et profane étant nécessairement indigne de Dieu, comment donc prendra-t-il le dessein de le produire? Voilà la grande difficulté. Il semble qu'on puisse la lever en composant l'univers d'un nombre infini de tourbillons , ce qui était le sentiment de la plupart des cartésiens? Mais Malebranche repousse cette
(1) 9* Entret. met.
infinité de l'univers, non pas, comme il a soin de ie remarquer, qu'elle lui semMe porter nécessairement préjudice à l'inlinilé de Dieu, mais parce qu'elle ne suffit pas à faire le monde digne de lui. t< Il u'y a point de sulistance plus imparfaite, plus éloignée de la Divinité que la matière, fût-elle infiDÎc... Une étendue corporelie infinie n'aurait rien de divin, car Dieu n'est pas nnrmi en étendue, mais i'inflni tout court (I). 11 Ajoutons cependant que Malebranche a pciir qu'un univers, infini en extension et en durée, ne porte pas assez la marque de, sa dépendance, et qu'une œuvre éternelle ne paraisseppuvoir se passerd'ouvrier. Ainsi il ne veut ni d'un monde fini ni d'un monde infini; quel est donc son secret pour faire le monde digne de Dieu?
Ce secret il l'emprunte à la théologie. Il fait intervenir ici d'une manière fort peu philosophique, et aussi, à ce qu'il parait, fort peu orthodoxe, le mystère de l'incarnation. En effet c'est seulement par l'union avec une personne divine, c'est-à-dire par l'incarnation, que le monde, selon Malehranche, peut cesser d'être profane et devenir digne de Dieu. Aussi Dieu a-t-il mis Jésus-Christ en tête de son ouvrage et de ses desseins, afin que tout y fût divin: « L'incarnation du Vcrhe estle premier et le principal des desseins de Dieu, c'est ce qui justifie sa fiConduite, le seul dénouement de mille et mille difficultés, f déraille et mille contradielions apparentes (3). » Ailleurs f"ïl dit : «Toutes les fois que Dieu agit, il agit selon ce [ qu'il est, et il prononce le jugement éternel et immuable [qu'il porte de ses attributs. Mais Dieu ne prononce jamais [ parfaitement ce jugement qu'il porte de lui-même, que par I l'incarnation de son fils, car c'est seulement en unissant son h^Tcrbe à son ouvrage qu'il prononce l'infinité de ses atlri- Pbuts. Tout est profane par rapport à Dieu et doit Ctre con- ^ sacré par la divinité du fils. Il n'y a que l'Homme-Dieu qui p.jiuisse joindre la créature au Créateur (3). d II a fallu, dit-il.
(I) e- Enirel. mél.
I (1) »• ntitrel. met.
* <8) 14' Entnl. mit. Il y Joiiae u
s originale da la vdril
132 PniLOSOPaiE CARTÉSIENNE.
dans le Trnité de la nature et de la grâce, que Dieu créât l'anivers pour l'Eglise et l'Iîglise pour Jésus-Christ. C'est en J es us -Christ que tout subsiste, car il n'y a que lui qui puisse rendre l'ouvrage de Dieu parraitemenl digne de son auteur; c'est lui qui est la clef de voûte, le commencement et la fin des voies du Seigneur.
Ariste , dans les Entretiens métaphysiques , reproche à Théodore, qui est Malehranche, d'avoir toujours recours aux vérités de la foi pour se tirer d'affaire, disant que ce n'est pas là philosopher. Que répond Théodore? « Que voulez-vous, Ariste? c'est que j'y trouve mon compte, et que sans cela je ne puis trouver le dénouement de mille et mille difficultés. Quoi donci est-ce que l'univers tiflé par Jésus-Christ, et subsistant en lui, pour ainsi dii n'est pas pins divin, plus digne de l'action de Dieu qi tous vos tourbillons infinis (!}? »
Si les philosophes ne se sont pas tenus pour satisfaits de cet emprunt à la théologie, les théologiens eux-mCmes ne l'ont pas été davantage. En effet Malehranche, dans l'intérêt de son système, donnait un tour particulier et nouveau au dogme de l'incarnation.
Au lieu d'un fait miraculeux, subordonné par la bonté infinie de Dieu au péché de l'homme, au lieu d'un grand remède à un mal qui aurait pu ne pas avoir lieu, il change l'incarnation en une partie essentielle du plan de l'univers. Quoique l'homme n'eût point péché, une personne divine, selon Malehranche, n'aurait pas laissé de s'unir k l'univers pour le sanctifier, et l'univers réparé par Jésus- Christ, vaut mieux que l'univers sans la chule, sans Jésus- Christ. Avec une hymne ancienne de l'Église, Malehranche s'écrie : 0 certe neaessarium Adœ peccatum, felix culpa quœ lalem redem/itorem mertdt (2). Arnauld et Féneion ont
(î) Conversât, chrét., î' i
tous deux mement attaqué cette nouveauté théologique. Après avoir ainsi justifié le dessein de la création, Malebranche entreprend dejustifierla création elle-même, telle qu'elle est, par l'esamen de ses voies, par la démonstration de sa magnificence, par la réfutaHon des diverses objections tirées des imperfections de ce monde, « Tâchons, dit-il, de découvrir quelque chose dans la conduite que Dieu tient pour l'exécution de son grand dessein (1), a A un premier regard jeté sur le monde, il semblerait qu'il soit l'ouvrage d'une nature aveugle et sans dessein. Si quelquefois cette nature agit avec une intelligence inânie, combien souvent aussi ne semble-t-elle pas abandonner les choses au désordre et au hasard 1 Dieu veut faire l'oavrage le plus parfait qui se puisse, ne serait-il donc pas plus parfait, s'il était exempt de mille défauts qui sautent aux yeux de tous ? Quel mystère se cache donc sous une conduite aussi peu régulière ? La contradiction, selon Malebranche, disparait par la distinction de l'ouvrage et des yoies.
Il a d'admirables pages sur la magnificence du monde, ur les merveilles de l'inflniment petit et de l'infini- I ment grand, où notre esprit se perd également. Mai» (pour juger l'auteur du monde, il ne s'agit pas seule- I ment de considérer son ouvrage en lui-même et de con- I templer ses merveilles, il faut considérer aussi les voies I par où il les a produites et par où il le conserve; de I mfime que pour juger de l'habileté de celui qui a tracé un I cercle parfait et du mérite de son ouvrage, il faut que je I sache comment il l'a tracé, avec la main on le compas. Dn I peintre n'a-t-il pas cru autrefois donner une preuve suffl- [ MUte de son habileté en traçant un cercle avec la main, sans ^le secours d'aucun instrument ? Dans l'examen de la créapon, il ne faut donc pas séparer les voies de l'ouvrage, de G que Dieu lui-môme ne les a pas séparées dans ses fcconseils éternels sur le monde le plus digne de lui. Non
(I) Traité di: la n
te la gràcf.
content que l'univers l'honore par son excellence et sàbeauté, il veut aussi que se* voies le glorifieut par leur simplicité, leur fécondité, leur universalité, leur, unifor^ mité, par tous les caractères qui expriment des qualités qu'il se glorifie de posséder. Il n'a pas-'voulu- faire l'ouvrage le plus parfait possible considéré en lûi-mème, mais l'ouvrage le plus parfait qui se puisse, joint aux voies les plus parfaites et les plus dignes de lui. Il ne veut pas que; ses desseins l'honorent et que ses voies le déshonorent, mais il veut que ses voies soient sages aussi bien que ses desseins; il veut agir en tout le plus divinement qu'il se puisse, a Dieu a vu de toute éternité tous les ouvrage.. possibles et toutes les voies possibles de produire chacim . d'eux, et comme il n'agit que pour sa gloire, que selon ce; qu'il est, il s'est déterminé à vouloir l'ouvrage qui pouvait, être produit et conservé par des voies qui, jointes icet ou-rvrage, peuvent Thonorcr davantage que tout autre ouv^agiei produit par toute autre voie. Il a formé le dessein qui.por* tait davantage le caractère de ses attributs, qui exprimait le plus exactement les qualités qu'il possède et qu!il se glorifie de posséder... Un monde plus parfait, mais produit par des voies moins fécondes et moins simples, ne porterait pas tant que le nôtre le caractère des attributs divins (1). »
Sans cesse Malebranche oppose à toutes les objections contre son optimisme cette distinction des voies et de l'ouvrage, c'est-à-dire l'impossibilité d'un monde meilleur, jointe à la simplicité et à l'universalité des voies, suivant lesquelles Dieu a dû agir et régler toutes choses, parsuite de sa perfection infinie. Les voies simples ou, ce qui revient au même^ les voies générales, voilà les seules voies dignes de lui. Lui demander quelque chose qui ne puisse s'accomplir que par des voies particulières et com-*
(I) 9* Entret. met. Saint Thomas avait dit de môme : Ad prudentein gnbernatorem pertinet negligere aliquem defectum bonitatis in parte, ut facial argumentum bonitatis in toto. Contra Gent., lib. II, cap. lxxi.
hA
■ pliquées, c'est lui demander ce qui esL contraire à sa per- ' feclion et à sa sagesse. Oui, s^ns doute, dit Malebrancfae, Dieu aurait pu corriger telle ou telle imperfectiDn de son ouvrage, il aurait pu Taire en sorte qu'il n'y eût pas de monstres, mais ce ne pouvait être qu'au pri.\ de la perfection de ses voies,
I] a ainsi le tort d'étal)lir une anlithOse entre la perfection des voies et celle de l'ouvrage, et de sacrifier la seconde à la première. Par là il s'attire, de la part d'Arnauld et de Fontenelle, le reproche de représenter Dieu comme subordonnant la fin aux moyens, ce qui assurément n'est digne ni de sa sagesse ni de sa per- [ fection infinie. 11 ne fallait donc pas opposer la perfection ! des voies à celle de l'ouvrage, mais cbercher à ramener Lfies deux avantages à vn avantage unique, celui de la plus I grande perfection possible; il fallait, comme Leibniz, f fondre ensemble, dans la loi dû meilleur, la perfection des voies et celle de l'ouvrage. La limitation des créatures, la nécessité de subordonner, non pas l'ouvrage aux voies, s détails à l'ensemble, à la généralité des lois, voilà s meilleures raisons que l'optimisme puisse opposer ailx "ections de l'univers. Malebranche les fait, il est - vrai, parfaitement valoir, surtout la dernière, mais en supposant toujours que Dieu, avec d'autres voies, aurait pu faire un monde meilleur. Toutefois l'erreur est ici plutôt dans la forme, que dans le fond même de la pensée, et son optimisme, sauf l'intervention du dogme de l'incarnation, se raoaène, dans tout ce qui est essentiel, à celui de Leibniz, d'aprÈs le témoignage de Leibniz lui-même (1). Malebranche prouve avec une grande force que les volontés générales conviennent mieux que les parlicîuHèrea aux attributs de Dieu. C'est parler de Dieu d'une manière humaine que de lui donner autant de volontés qu'il y a de brins de paille qui voltigent au gré des vents (2). Agir
(0 rMx/.,!- partie, § SOS.
(J) Réponie aux Réflexions philosophiques et Ihialogiques d'Arnaud.
par des volontés particulières est le propre d'une intelligence incapable de tout prévoir et de tout régler à Tavance. Attribuer à Dieu des volontés particulières, c'est porter atteinte à son immutabilité, c'est en faire un ouvrier malhabile sans cesse obligé de retoucher son ouvrage, comme une mauvaise montre qui s'arrêterait à tous moments sans le secours d'un horloger. Au contraire, les volontés générales sont le propre d'une intelligence infinie qui prévoit tout, qui embrasse tout, à Tavance, dans un décret général. Ceux qui prétendent que Dieu fait tout par des volontés particulières, laissent à Dieu sa souveraineté et à la créature sa dépendance, mais ils ôtent au Créateur sa sagesse et rendent son ouvrage digne du dernier mépris (1). Malebranche se plaît à développer tout ce qu'il y a de grandeur et de sagesse infinie dans ces quelques lois générales par lesquelles Dieu, de toute éternité, a réglé et combiné les choses. C'est par les deux grandes lois du mouvement (2), qu'il a fait et qu'il conserve le monde, les planètes, les comètes, l'air, l'eau, le feu, le ciel et la terre, et qu'il règle la diversité infinie des phénomènes physiques. Par elles il produit la vicissitude admirable du jour, de la nuit, des saisons, par elles il couvre la terre de fleurs, il donne aux animaux et aux plantes leur accroissement et leur nourriture. Dans la première impression du mouvement donnée par Dieu, étaient contenues et déterminées toutes les formes, toutes les combinaisons des êtres, toutes celles du physique et du moral. Notre raison demeure confondue de tant de grandeur et de tant de prévoyance I En même temps, par les lois générales de l'union de Tâme et du corps, Dieu gouverne les hommes, il forme les sociétés, il ne fait qu'un seul corps de tout un peuple. Enfin, c'est aussi par des lois générales, qu'il distribue la grâce» qu'il punit et qu'il récompense tous les hommes jjans l'é-
(1) Méditât. 1,21.
(2) Ces deux lois sont : que tout le mouvement se fait ou tend à se faire en ligne droite, et que dans le choc les mouvements se communiquent selon la proportion des corps qui sont choqués.
lemité. Atcc quelle éloquence ne célèbre-t-il pas cette providence générale, qui se manifeste dans l'infiniment grand et dans l'infiniment petit, dans la construction d'un insecte, non moins qne dans les révolutions des astres, dans les merveilles de l'âme et du corps et dans les déterminations de l'unique cause efficiente par les causes occasionnelles (1) !
Malebranche n'ose pas cependant pousser aussi avant que Descartes l'action de ces lois générales du mouvement. Il leur attribue l'accroissement, mais non la production même des êtres organisés, à cause de l'infinité de ressorts de ces êtres et de l'appropriation de chacun à un usage . particulier. « On ne comprendra, dit-il, jamais que les lofs Ldu mouvement puissent construire des corps composés
id'une infinité d'organes L'ébauche de ce philosophe
wTraité de la formation du fœtus) peut nons aider à com-
K^rendre comment les lois du mouvement suffisent pour
'Mre croître peu à peu les parties de l'animal ; mais que
Ices lois puissent les former et les lier toutes ensemble,
■ c'est ce que personne ne prouvera jamais. Apparemment
B-M. Descartes l'a bien reconnu lui-même , /^ar il n'a pas
■poussé fort avant ses conjectures ingénieuses (2). » Male-
Ebrancbe donne pour origine aux êtres organisés des germes
'*réés par Dieu, et non une action purement mécanique.
Mais cette hypothèse de la création des germes semble
len contradiction avec le principe de la généralité des
rvoies. Vous faites la vie d'un insecte digne d'une volonté
particulière de Dieu, objecte Arnauld, pourquoi pas la vie
t d'un homme? Malebranche se défend d'avoir
Vjamais dit ni pensé, que Dieu forme tous les jours, par
■des volontés particulières, les animaux et les plantes. Son
îenliment est que tous les germes des êtres organisés
[1} Voir principalement la I" parlia du Traité de la nniure cl de la ' e, la T Médilalioii, le 9* et le I0< Knirelùm. et l'nbrégô de ion senlit SUT la providence dans sa Répame aux néfitxiom théalogique* et ophiquei d' Arnauld.
• (!) 11" Entret. met.
ont été créés par Dieu, en même temps que le inonde, de telle sorte qu'ultérieurement ils n'eussent besoin, pour croître et se développer, que des lois du mouvement. Il suppose même que le premier germe de chaque être organisé contenait, enchâssés les uns dans les autres, à. rétat d'infiniment petits, tous les germes de la môme espèce qui se sont développés, et qui doivent se dévelopr per encore, dans tous les temps et dans tous les lieux : «c Au temps de la création Dieu a construit, pour les siè^; clés futurs, les animaux et les plantes, il a établi les lois. des mouvements nécessaires pour les faire croître. Maintenant il se repose, parce qu'il ne fait plus que suivre 4SeB
lois (1). B
A la différence de Descartes, Malebranche cherche à pénétrer les esprits de la sagesse et de la bonté de la divine providence, par la considération des causes finales et des merveilles du monde. Il reproche à Descartes d'avoir pensé que c'était témérité de vouloir découvrir les fins de Dieu dans la construction du monde. Y a-t-il de la témérité à juger que Dieu a placé des dents dans la bouche afin de broyer les fruits, ou les yeux au haut de la tête dans le dessein qu'on vît de loin ? Cela est si évident que c'est plutôt une témérité ridicule d'assurer que c'est le hasard qui arrange de cette sorte les parties du corps humain. Mais, tout en insistant sur la nécessité de conserver les causes finales pour la religion et pour la morale, il ne blâme pas Descartes de les avoir proscrites du domaine de la physique où^ comme lui, il les estime inutiles et dangereuses (2) .
En même temps que le système des volontés générales nous donne la plus haute idée possible de la Providence, il la justifie contre les objections, les plaintes, les blasphèmes, qu'arrachent aux hommes grossiers et stupides, comme dit Malebranche, la vue et le sentiment du mal
(1) Réponse aux Réflexions dArnauld.
(2) Convers, chrét,, 3® entretien, et H* méditation.
l'RÛVIDENCE GÉNÉRALE. 139
en ce inonde. Ces hommes ne considèrent que l'ouvrage de Dieu, et non la manière dont il a été construit ; ils Toient ses défauts visibles, et ils ne voient pas la sagesse des voies par lesquelles Dieu l'a créé et le conserve. Or, ces imperfections et ceS' misères sont une suite nécessaire des lois admirables qui produisent l'ordre ' et la beauté de l'univers. Dieu assurément ne les a pas éta- 5 en vue de ces imperfections^ mais parce qu'étant atrêmement simples, elles ne laissï^tpas de former un pi'age admirable, ce dont l'homme ne peut juger qu'à la londition de ne pas tout rapporter à lui. Malcbranchc ne londamne pas moins sévil^rcmcnt que Descartes et Leibniz ipite prétention ridicule de l'homme de se poser comme cenlit et le bnt de l'univers : <i Si l'bomme se re- • ■de comme le centre de l'univers, sentiment que le corps lapire sans cesse, tout l'ordre se renverse, toutes les vé- "s changent de nature, un flambeau devient plus grand jti'une étoile, un fruit plus estimable que le salut de l'é- „ La terre, que les astronomes regardent comme un Ipoîot, est l'univers môme. Mais cet univers c'est encore " pi'an pointpar rapport ànotre fitre propre (!). ii
Si Dieu agit par une providence particulière, et en vue l'homme, pourquoi plus de mers que de terres? La saurait-elle donc été faite pour les poissons î Pouriî la pluie lombe-t-elle sur le roc, et non sur le champ isemencé qui se dessèche? Pourquoi la grfile ravage- Ile les moissons ? Pourquoi la pierre écrase-t-elle en Èbant l'homme juste ? Pourquoi le méchant est-il éparlé, tandis que le juste succombe? Poarquoi enfin tant de E^lUaux, tant de monstres, tant de dananés? A toutes ces l'Objections Malebranche ne voit rien à répondre dans le système d'une providence particulière. Dira-t-on que ces fléaux, ces monstres sont destinés à punir les méchants? Mauvaise et dangereuse réponse, en face d'une expérience de tous les jours qui nous montre que le juste est frappé
(I) Traité lie morale.
Itt - PHILOSOPHIE CAaTÀâHnB^*Hk[..
non moînisovmt'Cpiele-iDftbant.DinpiSq^pwce sont 6on:ime des ombtMàimtabln^etqneleiimeiutresooBr t'ibuent k rharmonifl et à U beiati de l'maeinble de rootvers? Mnlebranche se moqne de cette prétendue que lui oppose Amâuld, et déclare ne pas çOocemàg' ment des imperfections et des monstres pepVent tngDÏeah-' ter la perfection et Ia,beanté de runirerft.'' Ainsi les jnrtisans d'une providence '{Mrticalière ont beau entasser les sophismes, le mondera leur point de vue, serait sujetà Ia~ critique et digne du dernier mépris. Muis, avec une providence générale, Halebrancbe est convaincu que tout s'explique et se justifie.
Si la gr61e rav^e les champs, slle feu brûle des villes, 'si la peste emporte les populations, si un enfant fiait dif-H forme, ce n'est l'effet ni d'nne nature aveugle, ni d'un Dieai inconstant, mais mie suite nécessaire des lois établies, eA vue de la plus grande perfection poKvble de mb OBfWij». Dieu n'a pas hit ces lois à cause de'tels effets, il ne ltit« point faites à cause de leur stérilité, mais A caose da leor fécondité. iS'il 7 a des défauts dans son otmag^'.tb» monstres parmi les corps, et une infinité depttfkNtMl'dfl damnés, c'est qu'il ne peut y avoir de défauts dmiJa' wu- -duite, c'est qu'il ne doit pas former de desaeioi in' ' damment de ses voies. H a fait pour la beaoté d^el'i et le salut des hommes, tout ce qu'il pent ^re, ma sant comme il doit agir, agissant pour sa ^oire, aelon foat ce qu'il est (1). » Si Dieu agissait par des volontés parti<qi- Uëres, comme les intelligences bornées, il n'f tnrut {toinjt de monstres dans la nature (2). Il pouvait saoï'doBte fiaire on monde où il y eût moins d'imperfectioni, pcnnt de monstres, mais en renonçant à la simplicité et-ft l'anivenalité des voies, ce gui eût détruit, entre l'action de Dieu et son ouvrage, cette proportion, seule digne de «i' infinie.
(1) î* Bnirtiim mit.
(1) l'Médil., !0. ° Penwi-TOUB que »1 DfMi o« rtt»itqii*ào fa en nt un mcFUitre ; » Conaertat. ehrél., !• entret.
PROVIDENCE GÉNÉHAl.E. Ul
Quoique ces lois générales aient des effets contradictoires, quoiqu'elles fassent tour à tour naître et périr, on ne saurait accuser Dieu d'inconstance. Celui qui, ayantbâti une maison, en jette un pavillon par terre, découvre son ignorance; celui qui après avoir planté une vigne, l'arrache aussitôt, montre sa légèreté. Mais on ne peut pas dire que Dieu agisse par caprice ou par ignorance, lorsqu'un grain de grêle fait tomber un fruit presque mûr. Ce n'est pas en effet que Dieu veuille, et qu'ensuite il ne veuille plus, mais c'est qu'il n'agit pas par des volontés particulières. Ce sont les mêmes lois du mouvement qui répandent la vie et la mort, qui détruisent et qui réparent, toujours admirables et bonnes au regard de l'ensemble, quoique accidenlelletnent fâcheuses au regard des détails et des individus ,
La généralité des voies nous donne aussi la réponse à l'objection que, si Dieu fait tout, il fait aussi le mal. Dieu fait tout sans doute, les biens et les maux; il écrase, sous les ruines d'une maisou, lejustcqui va secourir son semblable, tout comme le scélérat qui va égorger un bomme de bien ; il fait tout, il règle tout, mais non pas de la même manière. Il veut directement la perfection de son ouvrage, il ne veut qu'indirectement l'imperfection qui s'y rencontre; il fait le bien, et permet seulement le mal, comme une conséquence nécessaire, attachée à ces lois les meilleures qu'il a choisies entre toutes. Voilà pourquoi il est permis, sans impiété, de chercher à se soustraire au mal qui nous menace. Supposé que Dieu fit tout par une volonté particulière et directe, il faudrait, sous peine d'impiété, se laisser mouiller par la pluie ou dévorer par la maladie, il faudrait ne résister à aucun fléau, ne se mettre en garde contre aucun danger, car c'est péché do résister h la volonté de Dieu. Prendre les plus simples précautions serait une défiance injuste. Que les hommes sont impies de s'amuser Ji plaider et à chercher des témoins pour assurer les juges de la justice de leur cause I Que ne prennent-ils Dieu pour seul juge? Se délient-ils donc de la divine provirfence? Pourquoi intenter des procès criminels? Le duel
l\2 PHILOSOPHIE CARTESIENNE,
est la plus sainte des procédures. Que l'accusé et l'aocasant se ballent religieusement; quelle impiété de craindre que Dieu puisse favoriser le crime ! Le criminel succombera certainement (1). C'est ainsi que Malebranche justifie la providence par la généralité des voies, c'est ainsi qu'il montre toutes les faiblesses et toutes les contradictions d« système des volontés particulières.
Il se plait à représenter le cours majestueux de cette providence générale, à en montrer les suites avantageuses à la religion et à la morale, par l'accord des désordres qui nous choquent, des maux qui nous affligent, avec la bonté et la justice de celui qui règle tout. H est remarquable qu'un théologien ait plaidé avec tant de force, dans l'intérêt de la Providence,-^ cause de la généralité des voies. Comment ne pas donner ici raison à Malebranobfty contre Arnauld, et ne pas croire avec lui que les volontés générales sont seules dignes de Dieu, qu'ellesnous donnent la plus haute idée possible de la providence, qu'elles renferment la meilleure réponse aux objections qui naissent du spectacle des imperfections et des misères de ce monde ?
Mais Malebranche ne fait pas seulement l'application de celte doctrine à l'ordre de la nature, il la transporte jusque dans l'ordre de ta grâce et du surnaturel. Dieu ne peut agir d'une autre manière dans l'ordre de la grâce que dans l'ordre de la nature, telle est la thèse fondamentale du Traité de la nature et de la grâce, qui a si grandement alarmé l'orthodoxie d'Arnauld et de Bossnet. En effet, selon Malebranche, les lois de la grâce, comme celles de la nature, doivent porter les caractères de la cause qui les a établies. Cause générale dans l'ordre de la nature. Dieu le sera donc aussi dans celui de la grâce. Entre ces deux ordres, il établit un ingénieux parallélisme. De mSme que la pluie terrestre, en vertu de lois générales, tombe tout aussi bien sur le roc cl sur le sable que sur la bonne terre,
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