‹ Histoire de la philosophie Cartésienne (volume 2)Chapitre 26 sur 68 · IB0V1DE^CE GÉNÉRALE. I*S · texte numérisé non relu

IB0V1DE^CE GÉNÉRALE. I*S

ns des pensées nestorienBes. L'ime de Jéaus- Chrisl saiL tout, mais elle ne pense pas à tout actuellement, voilà la distinction par où ii cherche à se dél'endce contre cette autre accusation d'hérésie. De là cette spirirituclle et vive critique de Bo.ssuet : n Nous serions donc tous sauvés, s'il n'y avait point de Sauveur. »

Dans le Jraité de la nature et de la grâce, Malebrantdie place entièrement en dehors des mérites humains la raison de la sagesse et de la prédestination, d'accord en ce point essentiel avec le jansénisme, auquel plus tard il fera la guerre. Aussi a-t-i! Été loué, par Arnauld lui-même, d'avoir reconnu, que ce qui met la différence entre les homau regard de la grâce, n'est pas en nous, mais m Dieu. Mais plus tard dans sou opposition, de plus en plus vive, à Arnauld, on le voit attaquer la doctrine janséet chercher à faire une pari à la liberté à côté de grâce gratuite. Il se déclare en effet du parti de ceux qui croient qu'il dépend de nous, non de mériter la grâce, ce que soutenaient les péiagiens, mais d'en faire un bon usage ou de la rejeler, lorsqu'elle nous est donnée (1), ce que repoussaient les partisans de Jansénius. Tout en faisant des désirs de Jésus-Christ les seules causes nccasioimelies de la distribution de la grâce, ii suppose en lui un désir général de la donner à ceux qui ^onlbien préparésà la recevoir.ct ainsi i! accorde que nous 'pouvons, au moins d'une manière indirecte, contribuer attirer sur nous la grâce qui nous est nécessaire pour jontre-balancer la concupiscence. « Les grâces delumière sentiment qui, selon saint Augustin, sont les moyens fiflont Dieu se sert pour former en nous nos bons mouvelents et nous faire consentir au bien, nous laissent le poude suspendre notre consentement, de délibérer, de ihoisir, afin que n'étant point déterminés d'une manière invincible, nous ayons quoique part aux bonnes œuvres flu'il nous faut faire et que noua en méritions quelque ré-

(I) -2" Lettre contre la Défense d' Arnauld.

compense. . . Il dépend de nous de consentir ou de ne pas consentir aux mouvements de la grâce. Encore un coup, Dieu opère en nous jusqu'aux premiers désirs de notre conversion, et ipsuin vellere credere. Mais comment les ôpère-t-il ? C'est que sans sa grâce nous ne pouvons les avoir... Ce n'est point que l'acte de notre consentement soit l'effet physique et immédiat de son secours , mais celui de notre volonté déterminée ou inclinée à le donner par un attrait auquel actuellement elle peut résister (i). x>

Contre Arnauld, il soutient que la non-invincibilité est essentielle à la liberté. Il ira jusqu'à dire, ce qui est un scandale aux yeux de Fénelon (2), que, pour mériter, nous devons dépasser le mouvement qui nous est imprimé par la grâce, et avancer de nous-mêmes librement vers le bien . Dans sa polémique contre le P. Boursier, comme dans sa polémique contre Arnauld, la tendance de Malebranche est de relever la liberté aux dépens de la grâce efficace.

Il se sépare encore davantage du jansénisme, en plaçant à côté de cette grâce dont Jésus-Christ est la cause méritoire ou occasiohnelle, une autre grâce qu'il appelle grâce du Créateur et lumière de la raison, en tant qu'elle a rapport au salut. Or, les mouvements de la volonté sont les causes occasionnelles de la distribution de cette grâce, qui fait partie de l'ordre de la nature, et qui est due à tous les hommes pour l'intelligence et la recherche du bien, quoique insuffisante pour le salut. Voilà ce qui a valu à Malebranche, de la part de Jurieu, d'Arnauld, et surtout de Fénelon, le reproche de pélagianisme ou de semi-pélagianisme dont nous avons déjà parlé. Quant à nous, nous lui reprocherions plutôt d'être inconséquent avec ses principes métaphysiques qui suppriment absolument la liberté de l'homme, soit dans l'ordre de la nature, soit dans celui de la grâce. Nous ne voulons pas, d'ailleurs, discuter le syS'^

(1) Lettre contre le 3e livre des Réflexiom Ihéol. et phil,

(2) Réfutation du Système de Malebranche,

tème de Malebrauche sur la grâce, mais seulement montrer comment il prétend le rattacher à son système sur l'ordre ' de la nature.

Cette Providence générale, dans l'ordre de la grâce, comme dans l'ordre de la nature, met encore Malebranche ans prises avec d'autres difflcuUés Ihéologiquesnon moins graves. Comment concilier la généralité et la simplicité des voies avec les jugements ordinaires des personnes de piété sur les desseins de Dieu, avec les prières de l'Église et avec les miracles? Malebranche ne dissimule pas qu'il a fort peu d'estime pour les jugements ordinaires sur les desseins de Dieu contraires à l'idée de la Providence générale, mais il n'ose entièrement les condamner. Il les tolère, pourvu toutefois que ces jugements ne soient pas trop arUrmatifs, pourvu qu'ils soient exempts de passion et d'intérût, et conformes aux attributs de l'être infiniment parfait. Il ne craint pas de blâmer l'impertinence de ces historiens passionnés qui, dans la mort d'un prince, voient un jugement de Dieu, d'après leiu's passions et les intérêts de leur nation. Il faut bien, dil^il, que les écrivains espagnols ou les français aient tort, ou peut-être les uns et les autres, lorsqu'ils décrivent la mort de Philippe II. Ne Êiut-il donc pas que les rois meurent, comme les autres ^hommes (1)'? li approuve cependant de croire que Dieu, I dans ce qui arrive, a le dessein général de récompenser les bons et de punir les méchants, quoiqu'on ait tort de supposer qu'il le fasse par une volonté particulière. Mais, en établissant les lois naturelles. Dieu a dû tellement combinerle physique et le moral, qu'elles soient dignes aussi de sa bonté et de ga justice, et produisent de semblables eifets.

En cesens.il permet de dire, cequ'ileslimevraiaufond, que Dieu a voulu punir le scélérat qui périt d'une manière terrible. S'agit-il d'un homme de bien qui meurt avant l'âge, qui meurt, alors qu'il se dévouait pour secourir un

(I) 13' Enirel. mélapL.S.

malheureux, on pourra dire aussi . fût-il l'rappé par la foudre, que Dieu a voulu le récompenser, ou que la mort l'a enlevé, de peur que le siècle ne lui corrompit l'esprit et le cœur. De tels jugements sont, sans doute , siisceplibles d'erreur; mais, quoique téméraires, ils n'ont point de mauvais effete, ils renferment une vérité générale, et ils sont propres à nous faire adorer la sagesse et la bonté de Dieu. Pourvu qu'au fond on ne se trompe pas sur les choses esse0liell«9, iju'importe, dît-il, que les esprits se contredisent et s'embarrassent, selon leurs fausses idées ?

Malebranche recommande donc de recevoir avec charité, plutôt que de les embarrasser par d'inextricables contradictions, ce que la plupart des hommes ont coutume de dire des desseins de Dieu, afin de les affermir dans l'idée qu'ils ont de la providence, puisqu'ils ne sont point en état d'en avoir une meilleure. Mieux vaut, dit-il, attribuer à Dieu une Providence humaine que de croire que tout se fait au hasard ; mieux vaut encore que les hommes parlent de Dieu humaioemenl-que de n'en dire jamais rien, et de la laisser effacer de leur esprit ,par un silence pernicieux, a Voudriez^'OUB qu'il n'y eût que les . philosophes qui parlent de la providence, et, entre les philosophes, ceux cjui ont l'idée que vous en avez maintenaaL?..,.On ne peut guôro plus mal parler de la providence que de n'en dire rien {IJ, >i Telles sont les raisons par lesquelles Malebranche faii grâce aux jugements ordinaires sur les desseins de Dieu, pourvu qu'ils ne soient pas portés par la passion, et contradictoires avec ses atlrihuLs, tout en ne les regardant pas comme en complèteharmonie avec l'idée vraie de la divine providence.

Il n'est pas moins clair que Malebranche ne fait qu'une médiocre estime des prières pour la pluie et le beau temps, ou pour obtenir des volontés particulières, quelles qu'elles soient, ànotreprofi t. Une les croitbounes que pour ce grand nombre de chrétiens qui ne méritent pas de plus grandes

(0 U' Enlrel. met.

PROVIDENCE GÉNÉHALE.

grâces et qui ont, dit-il, conservé l'esprit juif ; il ne les tolère que quand elles mit pour objet l'intérêt de tout un peuple, et non d'un individu : n Que les Juifs regardent comme de vrais biens les fruits de la terre, c'est là leur bénédiction. Mais, pour toi, demande-moi les vrais biens et la grâce de les mériter... L'Église ordonne des prières publiques pour obte-Biria pUii«-du' ciel .-Mais cela regarde tout un peuple, dont il y eu a beaticoup qui ne peuvent supporter les maux extrêmes, et entre lesquels il y a bien des pécheurs qui ne méritent pas. de plus grandes grâces. Cette conduite' apprend aux hommes que Dieu seul est Oiaitre. BUe est proportionnée au plus grand nombre des chrétiens, qui sans doute ont l'esprit juif (1). » Demander les biens éternels et la grâce de les mériter, anéantir sonâme i la vue de la grandeur et de la sainteté de Dieu, voilà la seule prière qu'il estime digne du chrétien.

Malebranche traite sévèrement ces personnes de piété qui. non contentesd'uncprovidence générale, veulent une providence particulière à leur service, et s'imaginent que DieDj en toute occasion, doit les protéger d'une manière spéciale. « La piété de ceux qui prétendent être sous une protection dcDieu toute particulière et tout, extraordinaire peut souvent être sincère, mais ellen'est ni sage ni éclairée. Elle est presque toujours remplie d'un amour-propre et d'un orgueil secrets, car l'orgueil et l'amour-propre rapportent ù soi toutes choses. Dieu même et tous ses attributs, sa puissance, sa bonté, sa providence: Il semble même aux hommes que Dieu n'est bon qu'autant qu'il veut leur faire du bien, et qu'il ne doit point s'afréter auxTÈgles de sa sagesse lorsqu'il s'agit de les secourir. Mais souviensloi que Dieu suit constamment les lois générales qu'il a très-sagement établies, et que si tu veus qu'il te proitége, a'dois te soumeltre à ces mêmes lois (2). » 'L'embarras de Maiebrânche est grand à l'endroit des mi-

ISO

PIlILOSOrniE CARTÉSIENNE.

racles. Il ne peut les nier, comme Spinoza, et il ne peut les admettre san^porter préjudice à sa grande règle de la géni^raJilé des voies. Cependant il est bien obligé de faire à cette règle un certain nombre d'exceptions, sous peine d'hérésie et d'impiété. Mais il s'attacheàdimînuerle nombre et l'importance des miracles, et même il prétend les ramener, ce qui est les détruire dans leur essence même, à des lois générales inconnues. A ceux qui l'accusent de nier les miracles, il répond que lagénéraliLé des voies n'est. que la marche ordinaire suivie par Dieu, que l'ordre lui-ft:6nie peut exiger des infractions à l'ordre, c'est-à-diro des volontés particulières et des miracles. Mais ces miracles, commandés par une nécessité supérieure de l'onire, Malebranche, par une sorte de contradiction, ne les considère que comme des témoignages de la sagesse et de la puissance de Dieu, bien înTérieurs à l'action d'une loi générale quelconque. Il hiftme ceux qui veulent bien que Dieu soit auteur de certains effets extraordinaires, peu dignes de sa grandeur et de sa sagesse, tandis qu'ils rapportent à une nature imaginaire ces elFets constants et réglés que les sages seuls savent admirer (1). Ainsi, dans les Méditation, il s'écrie : a 0 mon unique maître, j'avais cru jusqu'à présent que les effets miraculeux étaient plus dignes de votre Père que les effets ordinaires et naturels , mais je comprends présentement que la sagesse et la puissance de Dieu paraissent davantage, à l'égard de ceux qui y pensent bien, dans les effets les plus communs, que dans ceux qui frappent et qui étonnent l'esprit, à cause de leur nouveauté. Tous êtes bien plus admirable lorsque vous couvrez la terre do fruits et de fleurs, par les lois générales de la nature, que lorsque, par des volontés particulières , vous faites tomber le feu du ciel pour réduire en cendres des pécheurs et des villes. Malheur aux impies qui ne veulent pas des miracles, à cause qu'ils les regardent comme des preuves de la puissance et de la sagesse de Dieu 1 Mais pour toi,

(1) 16> Éduirc. df la Reclterehe.

ne crains pas de les diminuer, puisqu'en cela tu ne penses qu'à justifier et à faire paraître la sagesse de sa conduite (1). )) Ainsi Malebranche refuse aux impies, mais permet aux croyants de diminuer, tant qu*il leur plaira, le nombre des miracles.

Ajoutons que ces rares exceptions seraient encore plutôt apparentes que réelles , puisqu'il fait rentrer les miracles eux-mêmes dans l'action des lois générales, et ne les distingue des effets naturels que par l'ignorance oîi nous sommes de ces lois qui les produisent. « Lorsque Dieu fait un miracle et qu'il n'agit point en conséquence de lois générales qui nous sont inconnues, je prétends, ou que Dieu agit en conséquence d'autres lois générales qui nous sont inconnues, ou que ce qu'il fait alors, il y est déterminé par certaines circonstances, qu'il a eues en vue de toute éternité, en formant cet acte simple, éternel, invariable, qui renferme, et les lois générales de sa providence ordinaire, et toutes les exceptions de ces mêmes lois (2). » Ailleurs il déclare qu'il appelle miracle : a nonseulement tout ce que Dieu fait par des volontés particulières, mais encore tout ce qui n'est point une suite nécessaire des lois naturelles qui nous sont connues et dont les effets sont communs (3). » Aussi l'abbé Faydit l'accuserat-il d'avoir dérobé à Spinoza sa définition des miracles.

Malebranche lui-môme a fait plusieurs applications, singulièrement hardies, de cette doctrine àquelques-uns des faits miraculeux qui jouent le principal rôle dans les traditions et les dogmes du christianisme. Déjà nous l'avons vu chercher à expliquer te péché originel, d'une manière naturelle, par les esprits animaux et la transmission des traces du cerveau delà mèreà celui de l'enfant; nous l'avons vu aussi convertir l'incarnation en une des lois éternelles et nécessaires de la création du monde. De môme il tente de

(1) 7c Méditation.

(2) 15* Éclaircissement à la Recherche,

(3) 8* Entret, met., 3.

(4) 8« Méditation chréL, 10.

152 PHILOSOPHIE CARTÉSIEiNNE.

ramener à des lois générales le déluge d'eau universel du commencement du monde, et aussi le déluge de feu de la fin des siècles. En effet il fait dire par la créature au Verbe : « Si vous aviez tellement combiné le physique avec le moral que le déluge universel et les autres événements considérables fussent des suites nécessaires des lois naturelles, qu*il y aurait, ce me semble, de sagesse dans votre conduite (1) ! )) Enfin, il soumet également' tous ces faits miraculeux à une règle générale, que Dieu se serait prescrite, d'exécuter les désirs des anges, dans l'Ancien Testament et, dans le Nouveau, ceux de Jésus-Christ, causes occasionnelles de l'exercice de sa volonté toute-puissante. C'est ainsi que Malebranche s'est fait accuser par Arnauld, Bossuet et Fénelon , de ruiner le surnaturel, de ruiner le fondement môme de la religion chrétienne, et de chercher la science des choses divines, beaucoup plus dans ses méditations philosophiques, que dans l'étude des Écritures et des saints Pères.

Partout, dans Malebranche, nous avons retrouvé, poussée à l'excès, cette tendance h concilier la raison avec la foi, la philosopliic avec la religion. Avec quelle hardiesse, quelle subtilité, et en môme temps avec quelle candeur, il travaille à les unir (2) ! Partout se montre en lui le théologien, en môme temps que le philosophe, mais le théologien raisonnable, qui veut unir essentiellement la foi et la raison, a 11 ne faut pas dire, répond-il à Arnauld, que j'agis tantôt en théologien et tantôt en philosophe, car je parle toujours ou je prétends parler en théologien raisonnable (3). »

Le dessein de Descartes avait été de mettre la religion à à l'écart, le dessein de Malebiranche a été au contraire de les unir. « On doit, dit-il, faire servir la philosophie à la théologie. Croire qu'il n'est pas permis de concilier les

(1) 7c Méditation chrét., 22 et 23.

(2) Il a. une passion, dit l'abbé de Lignac, de lier les dogmes de la foi aux principes de la raison humaine.

(3) Réponse au 1^^ livre des Réflexions théoL et phil.

PHOVrOENCE GÉNÉRALE.

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