SUITE DES DISCIPLES DE MALEBRANCHE
sent dans la philosoghie nouvelle et Tentretiennent assidûment de Descartes et de Malebranche, tels que Malézieux, Tabbé Genest, et, par-dessus tous les autres, le cardinal de Polignac, qui, par son esprit et par sa beauté, faisait ' les délices de cette petite cour. Malézieux, bel esprit universel , expliquait à la princesse et à sa cour les beautés des tourbillons et celles de Sophocle. L'abbé Genest et le cardinal de Polignac ont tenté tous les deux de mettre en vers la philosophie de Descartes, l'un en vers français, l'autre en vers latins. L'abbé Genest, fils d'une sage-femme (1), sans avoir fait d'études, réussit néanmoins, par son travail et une facilité naturelle, à devenir un homme de lettres (2), à s'ouvrir les portes de l'Académie française, et à figurer en sous-ordre dans l'éducation du duc de Bourgogne et du duc du Maine, quoique de tous les précepteurs, ce fût le moins grave par la tournure de son esprit et de sa personne. Dans la préface de sa philosophie en vers de Descartes (3), il nous donne d'intéressants détails sur son éducation cartésienne qui avait été puisée aux meilleures sources. « Après avoir entendu M. Rohault dans ses conférences publiques et avoir reçu de lui des leçons particulières, je n'oubliai rien qui pût les confirmer. Je me suis trouvé, si je puis parler ainsi, à l'école de feu M. de Meaux(4)... Je ne puis m'empêcher de dire qu'il a souvent approuvé ces principes philosophiques ou les a rectifiés
(1) Né en 1639, abbé de Saint-Vilmer, aumônier de la duchesse d'Orléans, reçu à l'Académie française en î698, mort en 1719. (Voir son Éloge, par d'AIembert, le Journal des savants^ année 1716, p. 577, et un char" mant article de M. Sainte-Beuve, dans ses Causeries du lundi.)
(2) Il fit des tragédies. La plus connue est celle de Pénélope.
(3) L'ouvrage est intitulé : Principes de philosophie^ ou Preuves naturelles de l'existence de Dieu et de l'immortalité de Vâme^ en vers, 1 vol. in-8. Paris, 1716.
(4) « Tous les mardis, dit d'AIembert dans son ÉlogCy l'abbé Genest se trouvait au lever du prélat et jouissait de son entretien jusqu'à l'heure où M. le Dauphin entrait à l'étude. Peu à peu ils attaquèrent toutes les par-
. ties de la philosophie, et ce fut là ce qui donna naissance à cette espèce de poëme qu'il ne publia que sur la fin de ses jours, mais dont il s'était occupé plus de trente ans.
par ses conseils. J'ai vécu avec deux excellents hommes parfaits amis, MM. de Court et de Malézieux, qui m'avaient associé dans leur amitié. J'ai eu de particulières conférences avec le P. Lamy, ce docte et pieux bénédictin. J'ai consulté le P. Malebranche dont les écrits sont si estimés, môme par les savants étrangers dont il combattait les opinions. Enfin j'ai eu le bonheur d'entendre un cardinal qui, au milieu des plus, importantes et plus difficiles négociations, a su pénétrer tous les secrets de la philosophie, et qui, nous les expliquant par des vers plus harmonieux, plus riches et plus expressifs que ceux de Lucrèce, surmonte ce fameux poêle avec ses propres armes, et dissipe tous les enchantements de la dangereuse doctrine d'Épicure. » Il termine cette préface par une éloquente défense de Descartes. Après toutes les grandes objections faites autrefois à Descartes, et qu'il avait détruites ou prévenues dans ses réponses aux plus illustres savants de l'Europe, il s'étonne qu'on en fasse encore naître de nouvelles avec moins de considération que jamais. 11 faut reconnaître, dit l'abbé Genest, qu'il a donné h ce siècle des clartés répandues dans tous les écrits des nouveaux philosophes. On lui reproche d'avoir voulu se passer de Dieu dans sa physique, mais le mécanisme n'est-il pas la loi que Dieu lui-même a imprimée? Ainsi répond-il à la célèbre et injuste accusation de Pascal contre la physique de Descartes. Nous aimons mieux la prose que les vers de l'abbé Genest; le long travail de trente ans qu'il a consacré à versifier la métaphysique et la physique de Descartes, montre, comme le dit Voltaire (I), sa patience plutôt que son génie. Il y a mis de l'exactitude, mais aucune poésie, c'est de la prose rimée pour aider artificiellement la mémoire (2) plutôt que des
(1) Catalogue des écrivains du siècle de Louis XIV.
(2) 11 dit lui-même dans sa préface que c'était d'abord le seul but qull se fût proposé : «i Et si j'ai écrit en vers, je me suis embarqué sans y penser. J'en ai composé d'abord un petit nombre, dont je croyais me ser- Tir comme d'une espèce de mémoire artificielle. Je ne prévoyais pas qu'un endroit où je m'étais arrêté avec plaisir ne devait être que le passage pour un autre. »