‹ Histoire de la philosophie Cartésienne (volume 2)Chapitre 45 sur 68 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Cartésiens et malebranchistes chez les bénédictins. — Dom François Lamy.

— Sa vie. — Son goût pour la dispute. — Polémique contre Bossuet.

— Contre Arnauld. — Défense des causes occasionnelles contre Régis, Fontenelle et Leibniz. — Polémique contre Malcbranche au sujet du pur amour et de la Providence. — Imitation de Malebranche comme moraliste et écrivain. — Excellentes réflexions sur les difficultés et les facilités de la connaissance de soi-même. — Dieu auteur de toute action et de toute pensée. — Doutes sur certains détails de la vision en Dieu. — Réfutation de Spinoza par Pimpection de la nature humaine. — Foi du P. Lamy dans Texcellence et l'utilité de la métaphysique. — Le P. André malebranchiste chez les jésuites. — Ce qu*il eut à souffrir de son Ordre pour cause d'attachement à Descartes et à Malebranche. — Admiration du P. André pour Malebranche. — Plan de son Histoire de la philosophie de Malebranche . — Opposition avec l'empirisme de son Ordre". — Fanatisme et intolérance de ses supérieurs. — Formulaire philosophique qui lui est imposé. — Belle irofession de foi idéaliste et malebranchiste. — Ses Œuvres philosophiques»

— Discours sur rhomme, — Discours sur le beau. — Réfutation des pyrrhoniens en matière de beauté.

Malebranche et Descartes ont eu aussi des disciples chez les bénédictins où on rencontre, comme chez les oratoriens, plus d'un esprit libéral, indépendant et ami de la philosophie. Je me borne à rappeler Mabillon et le Traité des études monastiques^ si favorable à la philosophie cartésienne, Desgabets et Antoine Gallois, qui, comme nous l'avons vu, étaient tous deux bénédictins, et qui se compromirent par leurs explications cartésiennes de Teucharistie. Nous avons maintenant à faire connaître dans cette même congrégation, un autre malebranchiste, dom François Lamy (1). D'abord François Lamy embrassa la pro-

(!) Né en 1636, au château de Montbyveau, en Beauce, dont il porta

fession des armes ; mais bientôt , entraîné par la piété et par son goût pour l'étude, il quitta les camps pour le cloître, et entra chez les bénédictins de Saint-Maur, où il régenta la philosophie avec éclat. Élevé aux premières dignités de l'Ordre, il s'en démit, au bout de peu d'années, et se retira à l'abbaye de Saint-Denis, où il composa la plupart de ses ouvrages et finit sa vie .

On dirait qu'il a transporté dans le cloître quelque chose de l'humeur guerroyante des camps. Nous le voyons tour à tour en guerre cpntre Duguet, contre l'abbé de Rancé, contre Bossuet, contre Arnauld, contre Nicole, contre Leibniz, contre Fontenelle, contre Malebranche lui-môme, son maître (I). Laissons de côtelés discussions, purement théologiques, ouétrangères à la philosophie, dans lesquelles s'est jeté dom Lamy, telles que les discussions sur les prières de FÉglise, sur les éludes monastiques, sur l'Ordre des bénédictins, et sur la rhétorique qu'il condamne sévè-

Ic nom tant qu'il demeura dans l'état séculier. Capitaine de chevau-Iégen,il fut grand duelliste ; et renommé pour une botte, qu'on appelait dansl'u> mco, la botte de Montbyveau. C'est à la suite d'un duel où il avait failli perdre la vie, qu'il se convertit et entra dans la congrégation de Sain^ Mîiur. Il mourut à l'abbaye de Saint-Denis, en 1711. Voir pour sa?iela Bibliothèque des auteurs ecclésiastiques du dix-huitième siècle, Paris, 17'3C, 2 vol. in-8, et un manuscrit de la bibliothèque de Lyon par l'abbé Tricault, n» 847.

(1) Voici le portrait peu flatté qu'on fait le P. André, à propos de sa querelle avec Malebranche au sujet du pur amour : « U avait un pea de ce qu'on appelle précieux, un peu vain, présomptueux, aimant à brillWi imaginatif, délicat et sensible, assez philosophe, et qui eût pu même paA" ser pour un bel esprit, s'il eût eu ce goût naturel et sensé qui doit Wrt la première ri'gle d'un écrivain ; mais il a le style si affecté, si haut et si bas, si chargé de phrases, et si plein de faux brillant qu'il en devient fade et dégoûtant ; il déplaît, en un mot, parce qu'il veut trop plairtt Grand copiste de Malebranche, il fait partout; le méditatif, mais il le copie sans lui ressembler. Il prend jusqu'à ses tours, ses idées, ses «Lpressions, mais en demeurant toujours lui-même, petit, superficiel, saiais^ sant mieux les effets que les principes des choses, heureux néanmoiia quelquefois dans ses pensées, lorsqu'il peut descendre jusqu'au nttih rel, etc. • Mss de^Troyes.

retient, prise au sens mauvais oiU'entendMalebranchefl), pour ne parler que lies disputes qui ont un rapport plus direct avec ta philosophie, avec Descartes ou Malebranche,

La salisfaction, que Jésus-Christ fait par ses souffrances à la justice divine, supplée à la satisfaction que les damnés lui font pour leurs péchés; telle est la proposition bizarre qui le met aux prises avec Bossuet. En vain, dans la discussion, lui donne-t-il une forme géométrique, prétendant la déduire des principes de Malebranche sur l'ordre, et sur l'amijur de Dieu pour lui-môme, Bossuet n'en persiste pas moins à la condamner sévèrement, tout en adoucissant celte condamnation par les égards et l'cstimequ'il témoigne pour sa personne.

La thèse philosophique, que Lamya soutenue toute sa vie, et par où il se montre bon malcbranchistc, est celle de l'esistence d'une raison universelle et divine et de la vue des vérités absolues en Dieu. I! ne peut supporter qu'Arnauld l'attaque dans sa Dissertntio bipartita, et il vient bravement au secours de Nicole ébranlé par la critique d'Arnauld, en lui envoyant une réponse /'us/iemo/w par l'étendue, comme dit Nicole, et écrite duriuKcule, parce que c'était, ajoute-t-il, une de ses opinions favorites, Arnauld y répondit par les Règles du bon sens (2). Plus tard, dans

(1} La Rlièlorique de cidlëge ii-altle par jm apologiste dans son Traité de la vérilabli élot/uence conlra celui De la connaissance rie soi-mSme, Paris, IT04. Cet npologisls est M. Gibert, prorcBBeur de rbi^torique bu eolIéEe dei Qiiaire-Muiions, dont le livre était iniilulé : De ta véritable éloquence, ou Eéfalation def paraihxes sur la vii-itable éloquence avancfe par l'auteur De la connaissance desoi-mdme, in-lî, Paris, 17(13. Il y bou- 'tienlquB l'eipUcation physique des passions, telle qu'elle est dans Descartes, est parfailement inatlle à l'oraieur pour lui apprendre i les e»ciler. Boileau, dans nue lettre 4 Brnssetle, du 3fl septembre nOG, traita rortmallarliêioriquedo Lamy t a J'^ lu un liire de lui sur la riiïtoriqua oùj & moa stIk, tuuC ce qu'il pi'iii y avoir au monde de manvais ebm est umblê. i ') On Remarques sur une diaserlalion contre le senlimenl de Bwjgens IQUi voyons la vérité en.Dleu,

une lettre à Arnauld (1), Lamy s'excusa de cette vivacité dont celui-ci, d'ailleurs, ne lui garda pas rancune. Défenseur de Nicole pour la doctrine de la vue de la vérité en Dieu, il est au nombre des adversaires de son système sur la grâce générale.

Il a répliqué aux Doutes de Fontenelle sur les causes occasionnelles (2), et combattu l'harmonie préétablie de Leibniz (3). La difficulté de concevoir que des lois mécaniques générales puissent produire des effets si variés, l'incompatibilité avec la liberté, et surtout J'énergie, distincte de celle de Dieu, que Leibniz attribue aux créatures, voilà les trois principales objections de Lamy contre l'harmonie préétablie. 11 défend les causes occasionnelles contre le reproche d'exiger des miracles perpétuels, parla raison qu'il n'y a pas de miracles, dès qu'il y a une loi. -Mais, selon Leibniz (4), pour qu'il n'y ait pas de miracle, il ne suffit pas qu'il y ait une loi, il faut encore que Dieu donne aux créatures une nature capable d'exécuter ses ordres.

Nous venons de le voir défendre Malebranche contre Bossuet, Arnauld, Fontenelle, Leibniz, nous allons le voir maintenant prendre parti contre lui dans la question du pur amour.

Lamy a pris en effet la défense du pur amour contre Bossuet, et s'est déclaré en faveur de Fénelon dont il était l'ami intime, et avec lequel il entretenait une correspondance habituelle. 11 est curieux de voir l'auteur des

(1) Œuvres d'Arnauld, t. III, p. 669. année 1693.

(2) Lettres philosophiques sur divers sujets importants, ia-12. Trévoux,

(3) De la coûnaissance de soi-même, 2« édition, 4 vol. in-12. Paris, 1701. La critique de l'harmonie préétablie exposée par Leibniz, dans le Journal des savant Sy août 1696, se trouve à la fin du second volume.

(4) Voir cette réplique de Leibniz dans le Journal des savants, Juin 1709, ou dans Tédition de ses Œuvres philosophiques, par Erdmann, p. 450.

(5) L'abbé Brillon ayant attaqué la preuve de rexistcnce de Dieu par l'idée de l'infini Voir le Journal des savants^ 10 janvier 170i, Lamy a répondu par une lettre dans les Mém, de Trévoux, janvier février 1701.)

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