‹ Histoire de la philosophie Cartésienne (volume 2)Chapitre 59 sur 68 · II · texte numérisé non relu

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, gination. Ce n'est pas lui, c'est Giorgi qui les confond, c'est lui qui, aveuglé par les préjugés d'enfance, se refuse à voir un corps là où rien ne tombe sous les sens, et qui prend pour le néant un corps dépouillé de toutes les qualités sensibles.

Fardella presse surtout Giorgi touchant cette notion d'une pure étendue distincte du corps et son rapport avec l'immensité divine. Pour nier l'identité de l'espace et du corps, Giorgi s'appuie sur l'immensité et l'immobilité de Dieu, d'oij il prétend faire dériver la nécessité d'une pure étendue immobile qui soit comme le lieu de cette immensité. Qu'entend-il donc par cette pure étendue ? Si c'est une simple négation, une pure privation de corps possibles, infinis en nombre, cp n'est plus que le néant, et il faudra dire que Dieu e1st immobile et immense dans ce qui n'est pas, qu'il est présent au néant, qu'il remplit le néant. Confond-il au contraire cette étendue, ce qui paraît son sentiment, avec l'immensité même de Dieu, il ne peut éviter de donner à Dieu les trois dimensions et la divisibilité. Mais c'est une manière de concevoir Dieu, empruntée aux choses sensibles et à l'imagination. Quelle est cette monstrueuse et paradoxale immensité, dit Fardella, qui le rend besoîgneux d'un lieu en dehors de lui, où s'étende et demeure sa substance infinie. Il est contradictoire de supposer un esprit étendu suivant sa substance, car c'est en faire un corps. Dieu est immense parce qu'il se suffit pleinement à lui-même ; il remplit l'espace par son opération, et non par la diffusion de sa substance.

Distinguer l'espace du corps, comme le contenant ducontenu, et le corps, pris suivant la simple étendue, du corps modifié, n'est qu'un préjugé d'enfance. C'est l'espace luimême qui, parle mouvement local et la configuration des parties, devient tel ou tel corps particulier. Tout corps étant une portion de l'espace infini porte avec lui son espace particulier; tout corps est en môme temps son contenant et son contenu. Réclamer un espace immobile pour le mouvement local, c'est concevoir l'espace comme un

le' C/BTÉSIANISME en ITALIE, corps, dans lequel se meut le corps contenu, sans que le" vase luî-mCme s'agite.

Mais, àson tour, ilfautqucFardelIasedérendetouchant l'infinité et la nécessité du monde, qui .semble résulter de l'idenlilé de l'étendue et de l'espace. Dieu ne pourrait donc détruire tous les corps, à l'exception du seul globe terrestre? Erreur étrange, impie, qui condamne Dieuàne pouvoir faire qu'un monde infini ! Telle est la grande objection de Giorgi. Selon Fardella. elle n'aurait pas d'autre fondement que la confusion de l'étendue que nous imaginons et del'é tendue quenousconcevons. Lecorps, suivant la modification particulière de l'étendue qui le constitue, peut sans doute être séparé de tous les autres, et être détruit ; mais le corps, dans son genre, dans son essence, en tant que pure étendue, est inséparable de l'espace infini dont il est une partie. Y a-t-il un seul corps, il faut de toute nécessité qu'il y en ait d'autres infinis, parce qu'au delà de l'étendue, il y a toujours l'étendue, sans aucun préjudice pour la puissance de Dieu, parce que c'est lui qui l'a ainsi voulu.

Mais si la substance du corps est infinie, et si les espaces imaginaires sont une vraie étendue, ne suit-il pas que cette substance doit être antérieure à la création, indépendante, éternelle, nécessaire? Il est vrai qu'espace et coi'ps étant une même chose, on ne peut, selon Pardella, conce-. voir l'espace avant le monde; mais si nous ne pouvons concevoir le monde sans l'espace, c'est que l'espace et le monde sont une seule et même chose. La nécessité n'appartient qu'au concept de Bien, et n'est nullement comprise dans l'idée que nous avons du monde; en conséquence, malgré l'identité du corps et de l'étendue, malgré l'infinité de l'étendue, le monde n'est pas nécessaire. D'ailleurs donner l'infinité h l'univers, c'est ne lui donner que ce qui se trouve, mCme dans la moindre des choses, où nous sommes toujours obligés d'admettre des parties et des propriétés infinies. Pour éviter l'infinité du monde, Giorgi avait distingué, entre les espaces mondains, qui sont un mode

•de rétre, et les espaces extramondains, qui ne sont que pure négation, en dehors de Timmensité dp Dieu. Mais Fardella objecte que ce n'est pas Texistence ou la nonexistence d'un corps compris en son sein qui peut changer la nature de l'espace, et le convertir d'une réalité en une négation, d'oîi il suit que Giorgi lui-môme est contraint d'admettre une étendue infinie.

A voir ainsi Fardella défendre la doctrine de Descarte3, on croirait qu'il tient réellement l'étendue, en vrai cartésien, pour l'unique essence du corps. Cependant, à la fin de sa première lettre, il ajoute qu'il y a encore dans la matière, outre l'étendue, quelque chose qui la précède et qui en est le sujet, d'où Giorgi, dans sa réplique, ne manque pas de tirer avantage. N'avait-il donc pas raison de prétendre que l'étendue ne donne pas une notion claire de la substance corporelle, puisque Fardella lui-même est contraint d'avouer la nécessité d'une autre attribut qui la précède et qui la' fonde ? Mais Fardella ne veut pas que son adversaire triomphe de cet aveu. 11 n'y a pas été, dit-il, contraint par la force de ses raisonnements, qui ne peuvent embarrasser en rien les vrais cartésiens, mais par des motifs dont il n'a pas été question dans leur polémique. En parlant ainsi, il a laissé de côté les principes de Descartes et l'objet de la discussion, pour se laisser conduire par un principe de beaucoup de poids qui en grande partie se rapporte à l'autorité.

Quoiqu'il ne s'explique pas davantage, on peut conjecturer que, comme Bossuet, il abandonnait ici Descartes à cause des difficultés eucharistiques (i). Sans doute il concevait cet attribut comme une force simple et indivisible, en se rapprochant, soit des monades de Leibniz, soit des points métaphysiques de Vico. C'est pourquoi Leibniz écrit à

(1) Il annonce bien qu*ilen fera peut-être l'objet d'une dissertation spë^ cîale, mais il ne parait pas l'avoir publiée. C'est dans le De humanœ animœ natvra, postérieur à cette polémique, qu'il faut chercher son vrai sentiment.

LE CARTÉSIAMSME EN ITUJE. S3a

l'abbé Nicalse en pariant de Fardella : n Un savant abbé^ it^ilien, professeur de matbématiquesàPadoue, qui donne fort dans ma nouvelle hypothèse, donnera un ouvrage sur saint Angustin, De quantitale anitme, qu'il dédie au cardinal Norris(I).ii En outre, dans \e De humaruBanimœnntura, etc., publié deux ans plus tard, Fardella, d'après saint Augustin, dil-il, prend le point comme le principe et la source de l'étendue (2). Avec les réserves et !a circonspection que lui commande sa double qualité d'Italien et de prêtre, Fardella a été , on le voit, au delà des Alpes, un des pius habiles partisans de laphilosophie de Descartes et deJMalebranche, sauf en ce qui regarde la nature du corps, où i! semble avoir subi l'inBuence de Leibniz.

Nous pouvons citer des cartésiens à Naples jusqu'au milieu du dix-huitième siècle. Parmi les plus zélés se distingue Constantin Grimaldi, qui fit la guerre au péripatétisme des écoles. J'ai vu, dit Buonafede, en 1740, les restes vivants du cartésianisme napolitain dans la personne du célèbre Grimaldi. En d'autres parties de l'Italie nous trouvons l'abbé Cooti et le P. Fortunali. L'abbé Conti, vénitien, soutint contre Leibniz le principe cartésien de la conservation de la mÈme quantité de mouvement dans l'univers. 11 a écrit sur les sujets tes plus divers, sur les belles-lettres, les beaux-arts, les mathématiques, la physique; il a rnSme composé des poésies philosophiques, parmi lesquelles on remarque unpoBme en TaTeur de l'optimisme, intitulé le Bouclier de Pallas. Ajoutons qu'il est l'auteur A'une Explication dti Poi'ménide (3). A Brescia, le P. Fortunati publia une logique cartésienne, imitée de \' Art de penser, i

(l]CDU£iD, Fragments philosophiqites, t. 111, p. 137. Voir uussi une leltre de Leibniz à FardelU, en l(i97, oQ il est question des monaiiei. (Ëd. Dntens, t. Il, part. I, p. 3340 M. Foucher dp Caml a publié deux lettres inédites do Leibiiiz à Fardella ea IGSD, où il est principalement question de la naïupe dn corps.

e punctum

W (3) Prose e poésie dei sîgnor nbalf .

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0 Conli. i

celle de Fardella, où il se propose, dit-il dans la préface, de substituer aux questions inutiles et difficiles de bonnes règles de critique. A Rome, le P. Venturelli.osa prendre la défense de Descartes contre le bibliothécaire Agnani (l). Comptons aussi Muratori parmi les philosophes italiens qui ont été favorables à Descartes. Muratori a réfuté le scepticisme de Huet et les principaux articles de sa Censure de la philosophie cartésienne (2).

Nous citerons encore à Rome, et à la cour même des papes, un émule du cardinal de Polignac, l'auteur d'un poëme latin en l'honneur de Descartes, Benoît Stay (3). Stay expose en vers le système de Descartes, qu'il proclame le plus grand philosophe qui ait jamais existé, et qu'il célèbre avec non moins d'enthousiasme que l'auteur de V Anti-Lucrèce, Après avoir, dans le troisième livre, décrit tous les avantages matériels et intellectuels de la France, il ajoute que tout cela n'est rien en comparaison de la grandeur et de la majesté des découvertes de Descartes :

Ejus qui nobis rationera invenit eam qua In cœlo quidquid peragi terraque videtur, Veriusex adyto divini pectoris edit Sacri quam tripodes, laurus coriinaque Pbœbi ; GalluB et hic, magno se Gallia tollit alumno.

Voici en vers italiens, par un poète et philosophe contemporain (4) que Gerdil cite, sans le nommer, la preuve cartésienne de l'existence de Dieu par l'idée de l'infini :

(1) Lettera delP. Venturelli a P. Maestro Agnati, hihliotecario casareitense diRoma^ intorno il librOy Philosophia neopalaea. Rom., 1738.

(2) Trattato délie forze deW intendimento umano^ par Muratori. Ven. 1735, in-8.

(3) Né à Raguse en 1714, secrétaire pour les lettres latines de trois papes. Clément XIII, Pie VI et Pie VII, mort à Rome en 1801. Quand il publia son poëme, il n'avait pas connaissance de celui du cardinal de Polignac, qui était encore manuscrit. Il lit aussi un poëme sur le philosophie de Newton.

(4) Dans son Traité sur les idées en général et les différentes manières d'apercevoir les objets.

Pur nella mente ho il simulacro impresso D'im ente perfettissimo, infinito.

Ë forse questo ancor vien da me stesso, Da ridea di me stesso in me scolpito : Ma fiaito son io, ne puô riflesso Causar d'ente infinito ente finito :

Dunqne infinita e fuor di mesostanza, S*in me d'ente infinito ë la sembianza.

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