CHAPITRE XXXII
Affaire de Tabbé Prades en 1751. — Les doctrines encyclopédiques dans une thèse en Sorbonne. — Clameurs contre la thèse. — La Sorbonne obligée de condamner ce qu'elle avait solennellement approuvé. — Censure de la faculté de théologie, arrêt du Parlement, mandements d'évêques en faveur des idées innées. — Apologie de l'abbé de Prades, — Réforme dans l'enseignement philosophique . — Pourchot. — Dagoumer. — Cochet. — Le P. Valart. — Discussion sur le nombre des professeurs cartésiens de l'Université du dix-huitième siècle. — Éloge de Descartes proposé par TÂcadémie française. — Protestations de Montesquieu, de Turgot, de Rousseau, contre la philosophie de la sensation. — Éducation cartésienne de Rousseau. — Rapprochement entre le Discours de la Méthode et la Profession de foi du Vicaire savoyard, — Domination exclusive de Condillac pendant la Révolution. — Retour aux principes de la philosophie cartésienne. — Services rendus à la philosophie en France par MM. Royer-Collard et Cousin. — Révolution philosophique du xix* siècle.
A mesure qu'il déclinait dans les académies et dans le monde, le cartésianisme pénétrait dans la Sorbonne et dans les universités, et tendait à devenir la philosophie officielle de ces mêmes écoles d'où, au dix-septième siècle, il avait été si sévèrement repoussé. Il est curieux de voir, au milieu du dix-huitième siècle, la Sorbonne et le parlement prendre parti pour les idées innées, et condamner l'ancienne maxime, si longtemps consacrée dans les écoles, nihil est in iu' tellectu quod non prius fuerit in sensu, au moment môme où elle reprenait faveur sous les auspices de Locke, de Voltaire et de Condillac. Tel est le spectacle que nous donne l la fameuse thèse de l'abbé de Prades en 1751 (i). L'abbé de Prades, jeune encore et imbu de la philosophie à la mode, avait des relations avec les encyclopédistes, et avec Diderot
<l) Né à Castel-Sarrazin,en 1720, mort en Prusse, en 1782.
iuî-môme [!}. Quelques mois après avoir donné à V Encyclopédie l'arlicle Certitude, il se présentait à la licence en Sorbonne avec une thèse qui, par son étendue, par la nouveauté et la hardiesse de quelques vues, par le mélangede la philosophie avec la théologie, par l'élégance mfimede la latinité, se distinguait de toutes les autres thèses du même genre (2). C'était l'esquisse d'un plan général d'apologie de la religion chrétienne dans laquelle le bachelier déployait beaucoup d'érudition et un grand zèle contre les incrédules, n'épargnant pas même Budbn et Montesquieu. Nous n'avons pas à examiner si en réalité la thèse était ou n'était pas orthodoxe ; ce qu'il y a de certain, c'est que d'abord elle avait paru irréprochable à la Sorbonne. Approuvée par le syndic, par le grand maJtre des études, par les censeurs, elle avait été soutenue avec le plus grand éclat par l'abbé de Prades proclamé licencié i l'unanimité, sans que, dans toute la Sorbonne, un seul docteur se fût avisé de toutes ces impiétés monstrueuses que bientôt on devait y découvrir.
Dana celte thèse, dont l'objet était la vérité de la religion, l'abbé de Prades, prenant l'homme à son origine, dans l'étal de nature, décrivait d'abord le commencement et les progrès de ses connaissances, indépendamment de toute lumière surnaturelle, pour ensuite le conduii'e à la
U Morellet, dans s^s Mémoires, cliap, ir, ocnois. L'abbi.' cornuissait Diderot, et, un allant urai chez lui le philosoplie qui était bien pis
(1} « L» fameuse tlit cnpa Paris, pendant di ïoir riiirttique abbé, J qu'hérétique.
(3] Cette iliËse, avec la iradiiDlion Trançabc en regard et avec toirtw les piiices relatives, se ttaatt dans un Usenet/ de pièces eoBceniant la Ihèie de l'ttlAi lie Prades. in-4°, nâ3. Les mandemeiita et censures contre li tbise et l'upologie sont réutils daos un autre recueil intitulé : La religion vengée des impiétés dt la tlièse et de t'apoiogie. Uontsubaa, llbi, \n-\l. * — Apologie de tahbi de Pradti, iti-IÎ, Amsterdam, 1753. Cette apologie est divisée en trois ptirties. Dans la pretniÈre partie est iiutérée ta tbèie mâme qui est en cauee avec la traduction française en ri^ard et l'histoire de sa condamnation, La deiuiËme contient la ju^liHcation des propositions condamnées. Lu iroisiénie est la réponse à 1' torale de révËque d'Auierre.
religion (1). Là se montrait à découvert le disciple de la philosophie de la sensation, le collaborateur de VEncy^ clopédie. Selon le bachelier, la sensation d'où, comme d'un tronc, sortent toutes nos idées réfléchies, est la source unique de nos connaissances, et Texpérience du besoin que nous avons les uns des autres, ou l'utilité, est l'unique fondement de la société. Il transformait l'idée de justice en un simple sentiment de réaction des faibles contre l'oppression des forts. Enfin toute cette partie de la thèse était fidèlement, calquée sur le discours préliminaire de Y Encyclopédie, Soit amour de la vérité, soit haine de VEncyclopédie^ soit désir d'humilier la Sorbonne, surtout de la part des jansénistes ou appelants qui en avaient été récemment exclus, une grande clameur s'éleva contre la Sorbonne pour avoir approuvé, de semblables doctrines. Le Parlement s'en émut, les évoques firent de^ mandements, le pape lui-môme lança une bulle. On voulut y voir un horrible complot tramé par les encyclopédistes pour insulter à la religion, et faire triompher l'impiété en pleine Sorbonne.
La Sorbonne humiliée fut obligée de confesser sa faute, de condamner ce qu'elle avait approuvé et d'inventer les plus misérables prétextes, tels que la surprise, la prolixité de la thèse, et môme la petitesse des caractères (2), pour expliquer au public comment elle n'apercevait qu'après coup tant de grosses et dangereuses erreurs. Par la violence de sa tardive censure elle s'efiorça de faire oublier
(1) II avait pris pour texte ces paroles de la Genèse: « Quis est ille cujus in faciem Deus inspiraVit spiraculum vitœ? » ' (2) « Ce qui n'a pas empoché de la lire, dit spirituellement l'abbé de 'Prades dans son Apologie^ ceux qui ont voulu prendre la peine pour la ' condamner. Quoi donc, la Sorbonne ne sait>elle plus distinguer la vérité de Terreur que quand elle est imprimée en gros caractères ? D'ailleurs qu'a de commun la petitesse des caractères avec mes réponses de vive voix? » C'est Millet, dit Voltaire, qui avait imaginé cela. Cette belle évasion fut applaudie. On oubliait que la thèse avait été examinée en manuscrit parles députés. {Tombeau de la-Soràonne,)
l'éclat de son approbalion (1). Tl est dit, dans le préambule, que la Facullé n'a pu voir sans horreur, horruit sacra Facultas, cet ouvrage de ténèbres enfanté par un de ses bacheliers. Au premier rang parmi les propositions condamnées, est celle qui Tait dériver toutes les idées des sens : ej7 sensationièus seu rami ex Ifunco omnes ejua cogitationes pullulant. Quelques jours après, le Parlement, rivalisant de '\ zèle avec la Faculté, rend un arrêt où il déclare qu'il reste à procurer au public la réparation du scandale et (jue des châtiments publics sont dus aux impies : n Entrer dans l'étude as nos mystères augustes par des spéculations fausses où souvent le déisme, sous le nom de la métaphysique, prétend considérer les hommes dans l'étal de pure nature... Ne rien attribuer à Dieu dans les rapports qui forment la société, ni à la religion dans les lois qui la soutiennent, faire descendre la loi naturelle du vice et de l'intérêt, ne reconnaître aucun principe de bien et de mal, aucune idée primitive de vertu.".. C'est là, comme ou le voit dans cette thèse, ce qu'une science nouvelle substitue aux dogmes de la foi et aux notions naturelles de notre raison (1). » En conséquence il était ordonné que le ba- ■ ■ chelier o serait pris et appréhendé au corps et amené èsprison de la conciergerie de cette ville, pour répondre sur lesdits faits de scandale, s L'abbé de Prades prit prudemment la fuite, et se réfugia en Prusse sous la protection de Frédéric II. Ainsi le Parlement, comme la Faculté, se déclarait pour les idées innées, pour les no-
(1) Les philosophes etigs jansénliles se n^JouirenCde cette humilialioD de la Sorbonne. ToqIbb ses coiitrad ici ions, ses Taux-fuyants dans cette affaire, sont impiloyiibleDieiit relevés dans le Tombeau'de la Snrioane, qui parut en nsi.et fut attribué il Vollaire. Voliaire se moque aussi de ce» patinoâiea de la Sorbonae dans une allégorie iulitiilée ■. Apciitare de la Mémoire.
(!) C'est Lefèvre d'Orinesson, avoi^at du roi, d'une fuinilie cartesienae, qui aiait poplé l'affaire devant le Parlement. " L'abbé de Prades, dit Vollaire [Tombeau de la Sorbonne], qui élait son ami, le vit ; mnia il faillit tomber de son haut rjoaDd il soutint dans le panjuet qu'on ne peut sans impiëté attaquer les idées intiécs. •
lions naturelles de la raison contre les doctrines de Gassendi, de Locke et de Condillac.
Entre tous les mandements contre la thèse, nous signalerons pour l'attachement aux doctrines de Descartes, celui de l'évoque d'Auxerre (1), un des chefs des appelants : « Nous laisserons, dit-il, à d'autres le soin de venger le célèbre Descartes et le P. Malebranche, outragés et calomniés par la thèse. » Mais ce sont leurs principes qu'il oppose à l'abbé de Prades : « Si ce que la thèse avance était fondé, il faudrait dire que la lumière vient des ténèbres, le vrai du faux, le juste de l'injuste, la vertu du vice, que nous sommes redevables aux vices de la connaissance des vertus. C'est le contraire ; nous ne connaissons le mal que par l'idée du bien, comme le néant par l'idée d'ôtre dont il est la négation, le fini par l'infini (2). »
A tous ces adversaires, Tabbé de Prades fait face avec beaucoup d'esprit, d'habileté et môme d'éloquence. Il relève les contradictions de laSorbonne, qu'il accuse de donner un démenti à tout son passé philosophique, en condamnant la! doctrine qui fait dériver toutes nos connaissances des sens. Avant Descartes, il n'était pas permis de croire qu'il y ait des idées n'ayant pas passé par les sens ; le premier il a parmi nous renouvelé les idées innées, et cette nouveauté parut suspecte. Un recueil de tout ce qui fut dit alors en Faculté contre les idées innées serait une pièce bien éloquente en sa faveur. La Sorbomie voudrait-elle aujourd'hui dédommager les idées innées de la résistance qu'elles ont éprouvées à pénétrer dans les écoles? Prétend-on ériger en dogme l'opinion de Descartes et de Malebranche, et mettre les idées*innées dans le symbole? N'entend-elle pas la voix de tant d'anciens docteurs qui lui crient qu'ils ont défendu ce système proscrit, quoi-
(1) Lévis de Caylus, le dernier desévéqaes appelants de la constitution Uttigemtui,
Ht) lostruccion pastorale de Mp Téîôqae d'Auxerre sur la vérité et la VabiteU delà religion, méconnae et attaquée en Sorbonne par la thèse ■OBtènae^fi^-ftNPbQiine le. 18 novembre n&l.
qu'ils crussent l'âme spirituelle? «Je pourrais dire avec raison ; j'ai soutenu un système que j'ai, pour ainsi dire, appris à force de l'entendre défendre dans vos écoles (1).B
L'abbé de Prades est moins heureux dans la défense de sa propre doctrine. Il paraît surtout embarrassé de justifier ce qu'il a avancé sur l'origine de ta justice, en quoi ses adversaires, non sans quelque fondement, lui reprochent de se rencontrer avec Hobbes. Mais toute cette polémique ne nous intéresse qu'à cause du singulier revirement qu'elle nous montre, au milieu du dix-huitième siÈcle, en faveur de Descartes et des idées innées, de la part des mêmes pouvoirs qui, au dix-septième, avaient voulu les proscrire.
C'est surtout dans l'enseignement philosophique que le cartésianisme gagne alors du terrain. Sévèrement exclu des universités et des collèges, au dix-septième , alors qu'il dominait dans le monde et dans les académies, il y pénètre de touLes parts dans le premier tiers du dix-huitième, lorsqu'il commençait h. décliner dans l'opinion publique. C'est un élève d'Arnauld, Pierre Barbay, qui commença à réformer le vieil enseignement péripaléticien de l'université de Paris. Mais celui qui eut l'honneur d'y introduire la méthode et les principales doctrines de la philosophie nouvelle, est le célèbre Pourchot, professeur de philosophie et recleur de l'Université (2), dont Bossuet faisait la plus grande estime. En parcourant ses Institutions de philosophie (3), qui ont eu
(I) Apotogie de l'ahbà l'e Feoiles, II* partie. (3) Né en !6&1, aiii environs de Sens, mort e (•î) Imtittttiones p/iilosopliùe ad facUwrem ve\ losophorum inleUigetttiam cnmjiaralœ, opéra choli Senonensia, universilalia Parisiauis judiji diei»t emerili phiioiopliùs piofessoris, S vol. i qDBrla. Il j eut une autre édition qiielqu
'( studio Edmundi Pin-- (toi rectorisy ponlea ni/ni-lî, Lndg., 1733, edit.
leure et la plus complète, publiée par Martin, professeur en droit, fon parent et son élive. Paurchol dit dans lu préface, comme Bossuet dans la Connaissance de Die\iet de lùi-ynime^ na'W traitera de la pliilosopliie nd VtilitaUm eommwtem et tpeeiaiitei- ad Dei ac noitri notîliaot.
638 PHILOSOPHIE CARTESIENNE.
une si grande vogue, on reconnaît, sous quelques formes conservées de Tancienne philosophie, un fond tout cartésien. Ainsi on y trouve le doute méthodique, le Cogito, ergo sum, la création continuée, les preuves de l'existence de Dieu de Descartes avec le principe, que Dieu est seule cause efficiente. La physique de Pourchot, fondée sur Tétendue essentielle et les tourbillons, n'est pas moins cartésienne que la métaphysique. En morale il établit pour principe une loi naturelle, émanation dans Tâme de rhomme de la loi éternelle de Dieu même, qui n'est autre que l'ordre immuable. De si grandes innovations soulevèrent des orages dans l'Université et dans le Parlement, et Pourchot fut dénoncé comme impie. Mais l'arrêt burlesque de Boileau, où les pourchotistes ne sont pas oubliés, lui vint en aide. Lui-même il réussit à apaiser un peu ses adversaires, en publiant à part, sous le titre de Séries disputationum scholashcarum, un recueil de ces questions scolastiques qu'il avait retranchées de son cours, recueil dont lui -môme il se moquait, en l'appelant le Sottisier.
Après Pourchot, Dagoumer (1) est un des plus célèbres professeurs de philosophie de l'université de Paris, et son cours un des plus estimés (2). Quoiqu'il réfute souvent Descartes en compagnie d'Aristote, et, malgré une assez grande part laissée à la scolastique, son cours présente aussi, dans presque toutes ses parties, des traces manifestes de cartésianisme. S'il garde encore les formes substantielles, ce n'est que dans les êtres animés ; s'il n'admet pas les idées innées, il croit qu'il y a certainement dans l'entendement quelque chose qui n'a pas passé par le sens, et il en donne pour exemple l'idée de Dieu (3),
(1) Dagoumer est mort en 1745. )i fut principal du collège d'Harcourt et recteur de rUoiversité.
(3) Philosophia ad usum scholœ accommodata, La première édition est de nui, la dernière de 1746.
(3) Nec enim crediderim cum cartesianis essQ ideas innatas, sed est profecto aliquid in inteliectu quodnon fueritin sensu.
FIS ET CONCLCSION. 639
par laquelle, comme Descartes, it démontre l'esisteDce de Dieu.
Cochet, recteur et professeur de philosophie de l'anivei'sité de Paris, nous conduit plus avant dans le dix-huitième siècle. S 'affranchissant tout à fait des Tonnes et de la langue de la scolaslique, il a écrit en Trançais un cours de philosophie fort répandu, qui est comme un abrégé de la Logique de Port-Royal. Selon Cochet, on ne peut nier les idées innées, sans porter atteinte à la religion et à la morale (1).
Enlin, parmi les cours de philosophie qui ont été les plus répandus et qui portent l'empreinte du cartésianisme, nous citerons dans la dernière partie du siècle, les Insttlutiones philosophicce du P. Valait, plus connues sous le " nom de Philosophie de Lyon. Diversement amendée et corrigée, \a. Philosophie de Lyon a été encore, sous la Restauration, la base de l'enseignement philosophique dans la plupart des collèges et des séminaires. Or, presque toute la philosophie de Descartes, et particulièrement les idées innées, y sont mises en thèse et sous forme de syllogismes réguliers.
A en croire l'abbé de Prades dans son Apologie, la plus grande partie des théologiens et des professeurs de philosophie de l'université de Paris seraient en faveur de la maxime, qu'il n'y a rien dans l'entendement qui n'ait passé par le sens, h Sur trente professeurs ou environ qui remplissent les chaires de philosophie dans l'Université, il y en a vingt qui rejettent les idées innées, et ce sont les plus estimés, b Mais le P. Roche conteste cette assertion. • Relativement aux théologiens, il oppose la censure môme I de la thèse de Prades. (Juant aux professeurs de philoso ne nie pas que quelques-uns aient pris parti pom s originaires des sens. Mais ce qbi est certain,
11) Œuvres de philasophir, par Cochel, comprenant la logique ou la Ndef des idencei et dra benui-tirli, la métapliyM'ine, la mgrale, 3 vol. iD-il, I7&3. Ce' ouvrage a eu un grund nombre d'éditions.
dit-il, c'est que les choses n'étaient pas ainsi, il y a trente ans. Il n'y avait alors aucun professeur célèbre qui embrassât ce système. Tout ce qu'il avait de partisans se réduisait à deux ou trois bons péripatéticiens qui certainement ne faisaient pas la gloire de l'Université ..On a Ja philosophie de M. Pourchot, les cahiers de MM. de Montempuis, Guillaume, Loudier, Rivard,.etc., qu'on les compulse, on n'y trouvera rien qui appuie l'axiome péripatéticien (1). » Quoi qu'il en soit du plus ou moins grand nombre des professeurs cartésiens ou sensualistes de l'université de Paris en 1752, il est certain que, dès le commencement du siècle, le cartésianisme y avait pénétré, et qu'il domine dans les cahiers et dans les cours de 'philosophie les plus accrédités.
En 1765, au fort même de la réaction contre le cartésianisme, l'Académie française voulut rendre un solennel hommage à Descartes en proposant son éloge comme sujet du prix d'éloquence. Voici en quels termes l'annoncent les Affiches de Paris : « Dans cet injurieux oubli du restaurateur de nos connaissances, l'Académie française indique pour sujet du prix d'éloquence, fondé par l'ami de Descartes, l'éloge du philosophe français. Tout se réveille alors au nom de Descartes, et l'émulation fait multiplier les éloges (2) . » Il y eut en effet jusqu'à trente-six concurrents. Deux éloges furent couronnés, celui de Thomas et celui de Gaillard, membre de l'Académie des inscriptions et belleslettres. Malgré un peu d'emphase, l'éloge de Thomas n'en est pas moins un tableau instructif, et parfois réellement éloquent, de toutes les parties de la philosophie de Des-
(1) Parmi les partisans des idées innées, il cite aussi Cochet, « professeur célèbre émérite, ex-récteur, qui, attaquant énergiquement ce baptême, soutient qu'on ne peut nier l'idée de Dieu, ni les idées innées, sans porter atteinte à la religion et à la morale. » Il cite encore M. Le Monnier, émérite comme le premier, et de plus membre de l'Académie des sciences, qui dans sa Métaphysique soutient qu'il \\*y a aucune jdée qui vienne des sens. {Traité de la nature et de l'âme^ II» vol., p. 329.)
(2) Ko 43.
cartes. L'éloge de Gaillard contient une remarquable appréciation de l'inQuence de Descartes sur le perl'eclionnement de la méthode et du goût dans tous les ouvrages de l'esprit (I). .
Laphilosophiedudix-huitièmesiède.daos ses plus illustres représentants, conserve elle-même encore des traces de l'influence heureuse du cartésianisme auquel elle fait si vivement la guerre. Si Locke, et si Condillac aprèslui, demeurent fidèles à la méthode psychologique et évitent le matérialisme, n'est-ce pas à Descaries qu'il faut en faire honneur? Nous avons vu Voltaire lui-même, cet impitoyable railleur des idées innées, prendre à tâche de défendre l'existence d'une idée innée de justice, et sans cesse invoquer une raison universelle. Dans son £^squisse historique des progrès de l'Esprit humain, Condorcet en appelle aussi aux lois immuables du juste et de l'injuste, quoique d'ailleurs il prétende tout faire dériver do la source unique de la sensation.
Nous avons déjà signalé cette contradiction des philosophes du XYIII" siècle qui, en métaphysique, veulent tout ramener à la sensation, sauf à faire intervenir une raison universelle, une justice et des droits absolus dans la morale sociale et dans la politique. Celte raison que sans cesse ils invoquent pour le droit et la liberté de tous, n'ost-elle pas au fond la raison de Malebranchc, de Bossuet, de Fénelon nous révélant à tous les mêmes vérités et les mêmes devoirs ? Ënlin n'avons-nous pas vu que le XVIII' siècle lient du cartésianisme cette doctrine de ta perfectihilité, dont on a voulu lui faire exclusivement l'honneur?
Avec les inspirations de la conscience et du bon sens, n'y a-t-il pas quelques heureuses réminiscences du cartésianisme, dans les éloquentes protestations des plus grands
(1) L'accessit fut romporlÉ par l'abbc Couanier-Deslindcs. Au nomlire des coDciirrenls mslheurcui éiait Mercier. Il en garda, à en qu'il semble, rancuDc A Descartes, car étant membre dcH Uinq-Cetils, eu 1798, ilpronoaçB un discours déclamatoire qui Ht ccliouer la proposition prâseiiléo par Cliânicr de trftoglërer les restes de Oescuiics au Paathéon. II. 41
écrivains du siècle, tels que Montesquieu, Turgot, Rousseau, contre les principes ou les conséquences de la philosophie de la sensation ? Comment croire que Montesquieu n'ait pas été un peu cartésien, quand il loue, avec tanl d'enthousiasme, «ce grand système de Descartes qu'on ne peut lire sans étonnement , ce système qui vaut lui seul tout ce que les auteurs profanes ont jamais écrit, ce système qui soulage si fort la Providence, qui la fait agir avec tant de simplicité et de grandeur , ce système immortel qui sera admiré dans tous les âges et toutes les révolutions de la philosophie, qui est un ouvrage à la perfection duquel tous ceux qui raisonnent doivent s'intéresser avec une sorte de jalousie (1)? » On sait d'ailleurs combien peu Montesquieu est disciple de Locke dans la définition de la loi et de la justice : « Avant qu'il y eût des lois faites, il y avait des rapports de justice possibles... Dire qu'il n'y a rien de juste ni d'injuste que ce qu'ordonnent les lois, c'est dire qu'avant qu'on eût tracé de cercle, tous les rayons n'étaient pas égaux... Il faut donc avouer des rapports d'équité antérieurs à la loi qui les établit (2). » Il dit de même dans les Lettres Persannes : « La justice egt un rapport de convenance entre deux choses. Ce rapport est toujours le môme, quelque être qui le considère, soit que ce soit Dieu, soit que ce soit un ange, ou enfin que ce soit un homme (3). d
L'enthousiasme de Turgot pour Descartes n'est pas moindre que celui de Montesquieu. Après s'être plaint qu'on ait pris à tâche d'immoler la réputation de Descartes à celle de Newton, il s'écrie àlafin de son célèbre discours sur les progrès de l'esprit humain : « Quel mortel a osé rejeter les lumières de tous les âges et les notions mômes qu'il a crues le plus certaines? Il semble vouloir éteindre le flambeau des sciences pour le rallumer lui seul au feu
(1) GEuvres iwsthumes, in-8,p. 102.
(2) Esprit des Lois, chap. i.
(3) Lettre 81.
rpur de la raison. Veiil-il imiter ces peuples de l'antiquité f chez lesquels c'était un crime d'allumer à des feux éLran- L gers celui qu'oo faisait brûler sur l'autel des dieux ? Grand tSescartes, s'il ne vous a pas étédonaé de trouver toujours la f vérité, du moins vous avez détruit la tyrannie de l'erreur, n A quelle source Rousseau a-t-il puisé les idées au nom ■ desquelles il proteste contre la philosophie d'Ilelvétius? fliui-mème nous apprend, dans ses Confessions, qu'il avait I iÉté initié h la philosophie par des maîtres et par des auteurs ['cartésiens, pendant son séjour aux Charmettes : « Je pris ir'lieaucoup de goût aux conversations de M. Salomon, mér decin et grand cartésien. Il me semblait que j'anticipais r avec lui sur ces hautes connaissances que mon âme allait acquérir quand elle aurait perdu ses entraves. Ce goût que [ j'avais pour lui s'étendait aux sujets qu'il traitait (système du monde de Descartes), et je commençai de rechercher les livres qui pouvaient m'aider à le mieux entendre. Ceux qui mêlaient la dévotion aux sciences m'étaient les plus convenables, tels étaient particulièrement ceux de l'Oratoire et de Port- Royal. Je me mis à les lire ou plutôt à les dévorer; il m'en tomba dans les mains un du P. Larai (Bernard), intitulé Entretiens sur les sciences. C'était une espèce d'introduction à la connaissance des livres qui en traitent, je le lus et le relus cent fois, je résolus d'en faire mon guide (!).«
On n'a peut-ûtre piis assez remarqué les réminiscences cartésiennes qui abondent dans la profession de foi du Vicaire Savoyard, En plus d'une partie, la profession du Vicaire Savoyard, comme le Truite de rej:islence de Dieu de t-Ténelon, n'est qu'un commentaire dramatique et éloquent iBu Discours de la méthode. C'est aussi par le doute métho- Siiique que débute Rousseau. «J'étais, dit-il, dans ces dispositions d'incertitude et de doute que Descartes exige ■cour ia recherche de la vérité.,.. Mais le doute sur les ffthoscs qu'il nous importe de connaître est un état
(1) Confess
trop violent pour Tesprit humain. » Il repreild donc à nouveau l'examen de toutes les connaissances qui Tinté*' ressent, a sur une règle facile et simple qui le dispense de la vaine subtilité des arguments. » D'après cette règle, qui est celle de Descartes, formulée presque dans les mêmes termes, il se résout à « n'admettre pour évidentes que lès connaissances auxquelles dans la sincérité de son cœur il ne pourra refuser son consentement. » La première vérité qu'il rencontre, et par laquelle il sort du doute, est celle de sa propre existence. « J'existe, voilà la première vérité qui me frappe. » Il abandonne ensuite, il est vrai, les traces de Descartes, pour passer immédiatement de la vérité de son existence à celle de l'existence des objet? des sensations, c'est-à-dire, de la matière mue et ordonnée qui lui révèle une intelligence suprême, dont l'existence est son second article de foi. Mais bientôt il revient à Descartes pour établir son troisième article de foi, l'immatérialité dd l'âme. Opposant à la pensée, essence de l'esprit, l'étendue, essence de la matière : Non, s'écrie- t-il, l'homme n'est point un ! « Pour moi, je n'ai besoin, quoi qu'en dise Locke, que de connaître la matière comme étendue et divisible, pour être assuré qu'elle ne peut penser. » Dans la liberté il voit encore une preuve de la spiritualité, et sur l'une et sur l'autre il fonde l'immortalité. Avec quelle éloquence il flétrit la morale abjecte de l'intérêt ! Il ne craint même pas de se servir de ce terme d'inné, si décrié au dixhuitième siècle, pour l'appliquer au principe de la justice. « Il est, dit-il, au fond des âmes un principe inné de justice et de vertu sur lequel, malgré nos propres maximes, nous jugeons nos actions et celles d'autrui comme bonnes ou mauvaises, et c'est à ce principe que je donne le nom de conscience. »
Ainsi, par une suite non interrompue de partisans et de défenseurs avoués, qui luttent vaillamment contre la philosophie de la sensation, la tradition cartésienne se continue à travers tout le dix-huitième siècle, jusqu'à la veille de la révolution.
Mais, après la Lourmente révolutionnaire, lorsque le ca^me renaissant permit un retour aux éludes spéculatives, il sembla que la philosophie de Condillac avait seule échappéau naufrage. Elle seule en effet a la parole à l'École normale, elle seule est représentée à l'Institut. Le principe que toutes les idées viennent des sens est devenu un axiome qui n'a plus besoin de tiémonstration, et Cabanis commençait ainsi la lecture d'un de ses Mémoires sur les rapports du moral et du physique : ii Citoyens, nous ne sommes pas réduits à prouver que la sensibilité pbysiq;ue est la source de toutes nos idées et de toutes les habitudes qui constituent l'existence morale de l'homme. » En 1806, l'Institut décernait solennellement un grand prix de morale &Q. Catéchisme universel de Saint-Lambert. Or, cette morale couronnée était la morale fondée sur l'intérêt. Le rapporteur jusliBait le chois de l'Académie par l'impossibilité d'établir une morale plus pure en dehors de la religion chrétienne, II fallut, en 1811, une certaine audace à M, Laromiguiëre pour toucher h cette arche sainte du Traité des sertgalions, et pour oser mettre en doute la légitimité de la transformation de la sensation en attention.
Cependant la patrie de Descartes et de Malebranche ne pouvait longtemps rester enfermée dans l'étroite et superticielle métaphysique de Condillac. Bientôt la chaîne rompue de la tradition cartésienne fut renouée avec éclat par M. Royer-Collard , et surtout par M. Cousin, qui a été le reslaurateur de la philosophie en France au commencement du dix-neuvième siècle. Sans vouloir apprécier ici l'œuvre philosophique qu'il a accomplie, nous nous bornerons à remarquer que, dans ce qu'elle a de fondamental, c'est un retour aux principes métaphysiques de Descartes, dégagés, grâce à Leibniz, de ces semences d'erreurs d'où est né Spinoza. Nous avons également signalé un retour non moins marqué aux principes cartésiens dans les théories les plus récentes et les plus accréditées de la physique contemporaine.
Un historien de la philosophie cartésienne ne peut-
voir sans quelque satisfaction la science de Thomme du monde et de Dieu revenir à l'esprit, aux méthodes et aux principes de Descartes. Ce n'est donc pas une philosophie morte, c'est une philosophie encore vivante que nous venons d'étudier. A Dieu ne plaise cependant que nous ayons la pensée d'enfermer dans les bornes d'un système ancien, quelque grand qu'il soit, la philosophie de l'avenir ou môme du présent. Mais s'il est bon de ne pas s'en tenir à Descartes , il est bon de commencer par lui, et de méditer cette parole de Leibniz, dont nous croyons avoir mis en évidence l'exactitude et la profondeur, : « Le cartésianisme est l'antichambre de la vérité. » Le cartésianisme est l'antichambre de la vérité, en physique, par le mécanisme, en métaphysique, par le rappel à elle-même de la pensée qui en est le vrai point de départ, et qui enferme l'inébranlable fondement de la certitude sur lequel repose toute la connaissance humaine.