CHAPITRE II
Malebranche, sa famille, son enfancei — Ses études de philosophie et de théologie. — Son entrée à TOratoire. — Circonstance qui lui révèle sa vocation philosophique. — Admiration et reconnaissance pour Descartes. — Comment il corrige Descartes avec saint Augustin. — Succès de la Recherche de la vérité, — Malebranche dans la polémique. — Fermeté dont il fait preuve contre de puissants adversaires. — Condamnation du Traité de la nature et de la grâce par la congrégation de Tindex. — Sentiment de Malebranche sur cette condamnation. — Malebranche mathématicien, physicien, entomologiste.
— Les petits tourbillons. — Malebranche à l'Académie des sciences. — Dédain pour l'histoire et l'érudition. — Dédain pour la [Poésie. — Des
. deux vers ridicules qui lui ontété attribués. — Du style de Malebranche.
— Sa vie à l'Oratoire, ses jeux, son adresse manuelle. — Son désintéressement. — Séjours à la campagne. — II songe à quitter TOratoire.
— Correspondance avec la princesse Elisabeth. — Troisjours à Chantilly, auprès du prince de Condé. — Renommée de Malebranche au commencement du dix-huitième siècle. — Sa dernière maladie et sa mort.
Nicolas Malebranche naquit à Paris, en 1G38, de Nicolas Malebranche, secrétaire du roi, trésorier des cinq grosses fermes sous Richelieu, et de Catherine de Lauzon qui eut un frère vice-roi du Canada, intendant de Bordeaux, puis conseiller d'État (1). Les Lauzon étant originaires du Poitou, le P. Adry se plaît à remarquer que le second restaurateur de la philosophie française, tirait son origine maternelle du même pays que Descartes (2).
(i) n fut baptisé à Saint* Merry, le 5 août t030, comme il résulte de l'acte de baptême réceniment retrouvé par M. Blampignon.
(2) Aux documents anciens que nous avions sur la vie de Malebranche, tels que r^/oj^e de Fontenelle, le Journal des savants de 1715, la notice du Traité de Vinfini créé, l'article du P. Tabaraud dans la Biographie universelle, sont venus s'ajouter, depuis notre dernière édition, deux doca-
i6 PHILOSOPHIE CARTÉSIENNE.
Le dernier de nombreux enfants, Malebranche naquit avec un tempérament maladif et une conformation défectueuse(l) qui obligèrentde leretenir à lamaison paternelle, tandis que ses frères allaient au collège, et qui lui valurent de
ments nouveaux d'une grande importance : 1<* une partie considérable de cette histoire de Malebranche par le P. André, dont M. Cousin nous avait fait si vivement regretter la perte, récemment découverte par l'abbé Blampignon, dans les naanuscrits de la bibliothL'que de Troyes ; 2* une notice biographique du P. Adry, découverte aussi par Tabbé Blampignon, dans les Archives impériales^ carton iiZO. Cette notice, composée par le P. Adry, dernier bibliothécaire de l'Oratoire, à la veille de la révolution, forme 2 vol in-l2. d*une écriture peu serrée. M. l'abbé Blampignon a tiré le meilleur parti de ces découvertes dans son intéressante élude sur Malebranche, couronnée par l'Académie frauçai-ïO. Nous avons eu mius-même entre les mains ces deux manuscrits, et nous avons pu ajouter quelques faits nouveaux, d'un certain inté:ét, à ceux qu'il avait déjà mis en lumière. Nous renvoyons à deux articles que nous avons publiés dans le Journal des Savants^ août et septembre 1X63, sur c»'tte Vie de MtUebranche par le P. André. J'^nfln M. Cousin, dans sa dernière édition des Fragments^ a publié plusieurs documents inédits qu'avaient eus entre les muins le P. André et le P. Adry, VÉioge du P. Siaiehranche^ par M. d'AIIemans, les Mémoires du P. LeUmg^ les Remarques du conseiller Chamsin sur sa vie. (Appendice de la 2* partie de Fragments d'histoire de lu philosophie moderne^ I8C»6.)
(I) Il avait, dit le P. Adry, l'épine du dos tortueuse dans toute sa longueur et très-enfoncée dans le bas; le cartilage xiphoide n'en était pas séparé par plus de deux travers de doi^t. Dès Tàge de trois ans, il avait eu plusieurs pierres dont les suites firent dirent à Fontenolle, dans son Êloge^ qu'il était a| pelé à l'état ecclésiastique par la nature et par la gr&ce. De vingt-cin(| à quarante-cinq ans, son estomac se refusaità faire ses fonctions, et il eut do continuels vomissements. Au milieu d'infirmités de toutes sortes et de souff. anccs infinies, sa putience fut toujours inultérabit'. Ajoutons encore, d'après le P. Adry, qu'il était grand de six pieds, sans être gros à propot tion ; qu'il était si maigre qu'on sentait sous ses habits les battements de son cœur. Son ami, le P. Lelong, en fait le portrait suivant dans une lettre citée par le P. Adry : « H avait la tète grosse, le visage long et étroit, à la parisienne, le front fort découvert, le nez long, les yeux assez petits et un peu enfoncés, de couleur bleue tirant un peu sur le gris, fort vifs ; c'était la partie de son visage qui marquait le plus d'esprit. 11 avait la bouche grinde et fort fendue, le menton un peu pointu, le col haut et long. » On peut voir, au Musée de Versailles, nue bonne copie du portrait original peint par Santerre en 1713, qui est aujourd'hui dans l'établissement de Juilly. U y a dans ses traits, d'une rare distinction, nne admi-
. VIE DE MALEBRANCtIE. 17
recevoir pluslongtemps les soins elles caresses de sa mère. Catherine de Lauzon, parente de madame Acarie qui, de concert avec le cardinal de Bérulle, introduisit en France l'ordre du Carmel, était une femme d'une grande piété, d'un goûl délicat et sûr. C'est à elle que le P. André attribue non-seulement les sentiments religieux dont l'âme de Malebraoche encore enfant fut pénétrée, mais le naturel exquis et la grâce de ses écrits. n C'était, dit-il, une dame d'un esprit rare et d'une grande vertu qui s'était appliquée particulièrement à le former, et l'on peut dire que c'est à elle qu'il a la première obligation de ce langage brillant et naturel qu'on observe dans ses écrits, B
Aseizeans, le jeune Malebrancbe fit saphilosophie au collège de ia Marche sous un zélé péri pâté ticien M. Rouillard, depuis recteur de l'université de Karis. 11 éprouva une déception analogue à cellede Descartes au collège de la Flèche. « Après quelques jours d'exercice, dit le P. André, le jeune philosophe s'aperçut qu'on l'avait trompé, ne trouvant dans la philosophie qu'on lui enseignait rien de ^rand ni presque rien de vrai, subtilités frivoles, équivoques perpétuelles, nul goût, nul christianisme. »
Après la philosophie il fit sa théologie dont il ne fut guère plus satisfait : a La théologie de ce temps-là, selon le P. André, nélait qu'un amas confus d'opinions humaines, de questions peu graves, et remplie de chicanes et de raisonnements inutiles pour prouver des mystères in-
rable expression do fiaesse et de spiriluililé. Au bas du la gravure qu'en a liHe ËUeliiicli, on !il ces vers :
Simple, sage, pieui, «avanl sans viiiîrà, Dans le so ri an I Ëiro aupreme.
Il rudienba In véiiiiS, litJoin de se croire liii-mSine
Ou »B lumiire ou son appvii, Pour apprendre nui uiortels commeut Dieu veut qu'on l'njme, U u'aiuia rien qu'eu Dieu, ne connut rien qu'en lui.