VIE DE MALEBRANCHE
la métaphysique et les sciences qui est un ties principaux caractères de la philosophie de Descartes. « Il était, dit Fontenelle, grand géomètre et grand physicien... La géométrie et la physique furent même les degrés qui le conduisirent à la métaphysique et à la théologie, et devinrent presque toujours dans la suite ou le fondement ou l'appui ou l'ornement de ses plus helles spéculations, u II semble n'avoir pas attaché une moins grande importance à la géométrie que Platon lui-môme pour une bonne direction de l'esprit : (i II est rare, dit-i!, que les vrais géomètres se trompent, à cause de la clarté de leurs idées el de la précision de leurs termes : les simples et ceux qui ne sont pas géomètres, prennent souvent pour certain ce qu'on leur dit être démontré (I). a U tut l'un des promoteurs de la science des infmiment petits ; il engagea le marquis de L'Hôpital, son ami, à se plonger dans cette étude, et il fut même l'éditeur de son Analyse des inftninmit petiti, dont il traça les figures de sa main. Les mathématiciens Jean Prestet (2), Carré et Mairan furent ses élèves.
En physique il a modîGé d'une manière ingénieuse la théorie des tourbillons de Descartes. Descartes avait imaginé les grands tourbillons qui composent cet univers et dont les mouvements s'ajustent les uns aux autres. Male- . .branche inventa les petits tourbillons dans lesquels chaque ■ grand tourbillon se divise à l'infini, il suppose qu'il en est
I ttint dans la religion, je leur comniande, selon le poDToIr qae J'ai aur eui «tie rencomre, enfln Ja laa conjure, vn toutes les roitnières possibles, ' wlM esi DécebSBire. pour la défense de la véritâ et l'hoaneur de M. JunidniuB, de Taire que fe ttiinoignage ait tout l'eflct que je suuliaite. " Tait k Paris, rue du Louvre, le sameiti là septembre IB73.
(1) HéflextoHi sur la prémolian physique.
(2) Halebrunche prit d'abord avec lui Jean Prestet comme une espèce de domestique, mais ayant recoanu en lui un esprit ouvert pour les ■dences et beaucoup d'appliiaiion au travail, il lui rendit plua de seins qti'ÎI n'en exigea, il culiiia aon talent pour les niaihématiquea et le fit entrer à l'Oraioire. Presietest l'auteur à.' Élémenls dt malhimaliquirs que Malebranche cite avec éloge dans le VI' livre de b Recherche rte la vérité . tfouB aurons phis tard occasion de parler de Carré et de Halran,
de toute la matière siiblile répandue dans im tourbillon parliculier, comme de l'univers entier, et qu'elle est ellemême divisée en une inlinité de tourbillons inrinîment petits animés d'une grande vitesse et d'une force centril'uge presque infinie ; « Voilà, dit Fontenelle, un grand fonds de l'orcepour tousles besoins de la physique dontMalebrancbe les regardait comme la clef (t). n Par les petits tourbillons i! remplaçait cette prétendue force d'inertie des parties d'un corps avec laquelle Descartes prétendait expliquer la dureté des parties et leur résistance à tout déplacement. Selon Malebranche, ce faux principe, que le repos a de la force, est ce qui gâte le plus la physique de Descartes (S).
Il a publié des Réflexions s-ur la lumière, la couleur ei ta génération du feu (3), oii il rattache étroitement ensemble, comme n'étant également que des ébranlements du fluide lumineus, la lumière et les couleurs (4).
Malebranche ne fut pas seulement géomètre et physicien, il eut aussi, à l'exemple de Descartes, un grand goût pour l'analomie. « De toutes les choses matérielles, il n'y en a point, dit-il, de plus digne de l'application des hommes que la structure de leur corps et la correspondance qui est entre tontes les parties qui le ccmposent (5). » Dans plusieurs passages de la Recherche de la vérité il défend cette science, avec beaucoup d'esprit et de vivacité, contre les mépris et les dégoûts des gens du monde. Mais son
(I ) La Physique moderne semble vouloir recourir do noiiuenii i ce Rrnnd fonda de Tores, cDmine dit Fonienelle, et faire revivre, sous d'auti-i^ noms, les pelitB lourbillanB. • On a le druit, diL M. Laugel, de cnnsidiirei- clique corpuscule malérlel comme une sorl« de petit monde, comme ua tourbilloci qui canipreiid un {lerluin nombre d'arômes en mouvement les uns en face des autres. • {Problèmes de la nature, p. Si, iu-12, Germer Baillibrcl
[Si Voir le VI* Ufre de'U Reclierrlie, darnier chapitre, elle W Éclair-
[3( MémMret de FAcad^mie de» aeiemes. année 109S.
(t) GoHihe, dans Bon Hiito're den routeurs, annlj-se et crit nioiVedu Hulebranclie. Voir dans les œuvres de Goethe, éditi le volume doaixiiviea scienliflnnes pol)ll<>H pnr M. Fnlvre.
{h) Reclitrche de la v&itÉ, Jlï. II, cbap. v.
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passe-temps favori, quand il Toulait distraire son esprit d'i^tiidea plus sérieuses, était l'étudp des insectes. Il se plaltà décrire, en un style plein de charmes, les insectes, la magni licence de leur parure, la délicatesse et l'harmonie de leurs parties; il les préfère mCmc, pour la démonstration de la divine Providence, à dos merveilles plus éclatantes, à celles par exemple de l'astronomie, science puur laquelle, ce qii: parait étrange de la part d'un mathématicien, il n'avait nulle estime (I).
C'est comme maihématicien, et comme auteur du Traité des lois de la communication du mouvement, que Malebranche fut nommé membre honoraire de l'Académie des sciences, en 1699, à l'époque du renouvellement delà compagnie(2). Il se montra toujours assidu aux séances, et il eut un certain nombre d'amis et même, comme nous le verrons, de disciples, parmi ses confrères. L'Académie suivit avec intérêt la contestation qu'il eut avec HÉgissur les causes ia grandeur apparente de la lune à l'horizon, contestation qui se termina, à l'avantage de Malebranche, par un jugement motivé, signé des plus illustres mathématiciens de la compagnie (3).
Mais si, après la métaphysique, il estimait les mathématiques, la physiqne générale et quelques sciences expérimentales, il n'avait que du dédain pour les sciences hisloriques, pour l'érudition, pour l'étude et la critique des langues. Il semble pousser plus loin que Descaries luimême ce mépris de l'antiquité et de l'histoire. Que de sarcasmes il prodigue contre ces vaines sciences qui enflent, dit-il, le cœur de l'homme et faussent son esprit!
I (Il Sa Bibliothèque de I.ÎOO volamei, qn'ir légua à l'OmtoLre, se com-
>J1 grande p3rliq A'Outirayea sur les Insectes. l (3) D'aprËs It rËglemeat de IfiUO. les eccli^'-ia'lînueEt Taisant p.irtie d'une bnerOgation, ne pouvueni eire admis i l'Acudi!niie que ranime mfinbrca 8. ' L'on m'a mU un dn dit lionoruirts de l'Acaddmie des • [leilre de lialebranche à M. Pabbé Harrand, Correypondiiiice
in. R^gis ri
Avant que d'être grammairien, poète, historien, étranger, il veut qu'on soit homme, chrétien et Français (1). Il était plus touché, disait-il, de la considération d'un insecte que de toute l'histoire grecque et romaine et, dans un seul principe de physique ou de morale, il trouvait plus de vérité que dans tous les livres historiques (2). Daguesseau raconte qu'un Thucydide trouvé sur sa table fut pour Malebranche un sujet de scandale, et refroidit même singulièremeht la bonne opinion que jusqu^'alors il avait eue delui. Aun savant fort prévenu en faveur de l'histoire, il demanda un jour s'il croyait qu'Adam fût bien habile dans le paradis terrestre. Celui-ci répondit qu'assurément il l'était, puisque, d'après les théologiens, il avait toutes les sciences infuses. Hé bien, répliqua Malebranche, cet homme, qui savait tout, ne savait pourtant ni l'histoire^ ni la chronologie. Quant à lui, il n'avait pas^ ajoutait-il, la prétention d'en savoir plus qu'Adam avant sa chute (3). Dans la Recherche de la vérité, il reprend les personnes de piété, qui réprouvent toutes les sciences humaines, de ne pas excepter la métaphysique, la science de la nature et les mathématiques, mais il permet volontiers de condamner au feu tous les poètes et tous les philosophes païens (4). C'est surtout Malebranche, comme nous l'avons dit, que Huet a en vue, quand il accuse les cartésiens de vouloir ramener le dixseptième siècle à la barbarie.
Naturellement poète par la beauté de son imagination, il méprisait la poésie. On rapporte que jamais il ne put lire dix vers de suite qu'avec dégoût. Ce n'était pas par défaut de sentiment ou d'imagination, mais par une sorte de rigorisme philosophique. On connaît les deux vers ridicules qu'on lui attribue :
Il fait en ce beau jour le plus beau temps du inonde Pour aller à cheval sur la terre et sur Tonde !
(1) Traité de morale^ II« liv., chap. x.
(2) 'Éloge^ par Foatenelle.
(3) Histoire du P. André,
(4) Recherche de la vérité, IV® liv.
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On prétend, dit Vollaire, qu'il les fit pour montrer qu'un philosophe petit être poète quand il veut. Mais quel homme de bon sens croira jamais que le P. Malcbranche ait l'ait quelque chose d'aussi absurde (!)? » Nous sommes de l'avis de Voltaire, et nous croyons, avec l'abbé Trublet, que ces deux vers étaient une critique plaisante de tous ces sacrifices du bon sens, de la précision et delajustesse que font Irop souvent les poètes pour construire les vers et obtenir la rime (2), Voulait-il plaisanter à leurs dépens, il citait ces deux vers qu'il se vantait d'avoir composés. On ne manquait pas de s'étonner un peu qu'il mit ainsi les gens à cheval sur l'onde : «Je le sais bien, répondait-il, mais passez-le-moi en faveur de la rime; tous les jours vous en passez, et de plus fortes, à de meilleurs poètes que moi (3). s 0 Si Malehranche, a dit Montesquieu, avait été un écrivain moins enchanteur, sa philosophie serait restée dans le fond d'un collège comme dans une espèce de monde souterrain (1). » Il est certain que le génie de l'écrivain et le charme du style ont beaucoup contribué au succès des ouvrages philosophiques de Malebrancbe. La beauté de son langage a été admirée par Fonteuelle, Bayle, le P. André, Daguesseau, Arnauld, Bossuel, Diderot, Voltaire, par les amis et par les adversaires de sa philosophie . fiossuet se plaint des gens qui n'ont que des adorations pour ses belles expressions. Arnauld invite sans cesse à se tenir en garde contre les séductions et les agréments de son discours, contre celte vivacité, cette noblesse d'élocution, ce langage figuré et sublime, ces expressions relevées et magnifiques, cet air de spiritualité par où il éblouit un grand
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Il) Prâruce de Home sautiée.
Eiiaù de tiilérùlare, ^' vol. « Combien la rime, aïalt dit 1b Lugii/ue 'iPoTt'Rniial , a-t-ello oiigafrf de goii» & mentir 1 u {i' parlie, clmp. 20.) I I On allribiie au p. Halebraiiclii;, d'tilteun si pnëlR en prose, d'adil i voire snjet qu'il ne pouvait comprendra camment un esprit ne le vûlrps'y frti amusé. ■ Lelln du P. Andri à Fonlenette. {UF.
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!)■ les motifs y
'.' loL, p. 3rt.|
nombre de personnes. « Il écrit, dit-il, d'une manière si noble et si vive, qu'il est à craindre que, contre ses propres règles, il ne surprenne souvent le lecteur par les agréments de son discours, lorsqu'il prétend ne l'emporter que par la force des raisons (1). »
A ce parfum de spiritualité, à cette grâce mystique par où il égale Fénelon, Malebranche a souvent joint, surtout dans la Recherche de la vérité^ le trait vif et acéré de Pascal et de La Bruyère. Qui a analysé avec plus de finesse, de verve et de vérité les erreurs et les maladies morales de l'imagination et des passions? Avec quel art incomparable il sait revêtir des plus vives et des plus saisissantes couleurs, des plus riantes images, les choses les plus abstraites ! Quelle beauté d'imagination il répand sur les plus arides régions de la métaphysique ! Qui mieux que lui eut l'art d'animer les hautes spéculations sur l'être et l'infini, par les sentiments les plus tendres, comme dit le P. André, que la beauté de la sagesse éternelle puisse inspirer à ses amateurs I Malehranche, qui a tant déclamé contre l'imagination, « en avait une, dit Fontenelle, trèsnoble et très-vive, qui travaillait pour un ingrat malgré lui-même, et ornait la raison en se cachant d'elle (2). » Ajoutons enfin que le grand Condé, qui s'y connaissait, disait, d'après le P. André, que Malebranche était la meilleure plume de France (3).
Nulle part, à ce qu'il nous a semblé, Malebranche ne s'é-
(1) Lettre à un disciple de Malebranche^ 11« vol., p. 109, édition Lefèvre.
(2) Défense contre la réponse aux vraies et aux fausses idéps,
{Z) Diderot dit la même chose en parlant do la Recherche de In vérité : a On y remarque do style, de l'imagination, et plusieurs autres qualités que le propriétaire ingrat s'occupait lui-même à décrier. » Encyclopédie^ art. Malebranche. Dans son Essai sur le beau, le P. André prend la défense de rimagination contre son maître, « qui lui a fait la guerre dans tons ses ouvrages, comme à une empoisonneuse publique. Mais sM a remporté sur elle quelque victoire, comme nous n'en doutons pas, c'est à elle* même qu'il en est redevable, car on peut dire que Jamais Timagination ne Ta mieux servi que quand il l'a combattue. » « Vous avez trouvé le
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l-lève plus haut comme écrivaio que dans les MéHtaliona \ chrétiennes {{). Au commencement du livre il adresseà Dieu > cette prière: «Donnez-moi des expressions claires et véritables, vives et animées, en un mot dignes de vous el telles qu'elles puissent augmenter en moi et dans ceux qui voudront bien méditer avec moila connaissance de vos grandeurs et le sentiment de vos bienfaits. Il On dirait que cette prière a été exaucée, car ce langage digne de Dieu,- Malebranche l'a parlé. Les Méditations sont un dialogue, sur un tonpresque lyrique, entre le Verbe et la créature, à l'esemi-ple des Soliloques àc saint Augustin et de deux livres de 1'/f milalion de Jésus-Christ. La créature verse ses doutes dans ■ le seindu Créateur, qui, la prenant en pitié, l'instruit et la réprimande avec bonté. Eclairée et touchée, elle s'ablrpe en son sein et entonne un hymne de reconnaissance et d'amour. Cette forme lyrique des Mèiiitations (2), si élevée et si hardie, nous ravit, malgré les critiques et les railleries d'ArnauId, de Jurieu, du P. Dutertre et d'autres adversaires de Malebranche qui l'ont accusé défaire le Verbe maiebranchiste.NidansBossuet, nidansFénekin, on ne trouve de plus belles élévations de l'âme à Dieu. « L'art de l'auteur, dit Fontenelle, a su y répandre un certain sombre r- auguste et majestueux propre à tenir les sens et i'imaginat tlon dans le silence, la raison dans l'attention et dans le I respect, et si la poésie pouvait prêter des ornements à la philosophie, elle ne pourrait pas lui en pr<5ter de plus f philosophiques, » Vollaire lui-même propose Maleîiranche comme le modèle du style philosophique : n Ce n'est point, dit-il, avec la familiarité du style épisto- Uire, c'est avec la dignité du style de Cicéron qu'on doit (raiterla philosophie. Malebranche, moins pur que Cicé-
iL ércit Leibniz, de rendre les choses les plun nbalrnitea, tion- Mulement aenfibles, maia agréables el toachantes, et d'en montrer l'in-
irla morale, lnquello est Tandée surta vdritablemdtapbfBique. ' ICoreespondanix de Lf.ibniz H de Malebranche.) > (1) llanuso-ii de Troyei.
I t'i Conieili à unjoumaliale, âdit. Beucliot, t. XXXVII, o- 394,
ron, mais plus fort et plus rempli d'images, me paraît un grand modèle en ce genre, et plût à Dieu qu'il eût établi ses vérités aussi solidement qu'il a exposé ses opinions avec éloquence. » Enfin c'est, au jugement de M. Cousin, un écrivain d'un naturel exquis et d'une grâce incomparable (1). 11 n'a manqué en effet à Malebranche que plus de soin, de pureté et de correction pour prendre place à côté des écrivains de premier ordre du dix-septième siècle (2).
Ajoutons ici quelques détails d'après le P. André et le P. Adry, sur sa vie à l'Oratoire. Il a passé cinquante ans dans la maison de la rue Saint-Honoré, remplissant d'une manière édifiante tous ses devoirs de prêtre et de religieux. Pendant plusieurs années il s'acquitta avec exactitude des as;?ujettissantes fonctions de maître des cérémonies, dans lesquelles nous avons quelque peine à nous représenter l'auteur de la Recherche de la vérité.
Autant il se montrait fier et, pour ainsi dire intraitable, dans le domaine des idées et des discussions philosophiques, autant il était doux, simple et accommodant dans le commerce ordinaire de la vie. Il jouait avec les enfants de chœur et les frères de l'Oratoire, il leur faisait môme, avec une prodigieuse facilité, des contes pour les égayer. De même que Spinoza, il préférait des jeux enfantins, qui ne laissent après eux aucun trouble dans l'esprit, à ceux qui appliquent davantage. Il se délassait aussi par des travaux manuels des travaux de l'esprit ; il construisait luimême ses instruments d'observation, taillait des verres, comme Spinoza, avec cette différence, que ce qui n'était
(1) Introduction aux Œuvres du P. André.
(2) Une fois le manuscrit remis au libraire, il ne s'en occupait plus et ne revoyait jamais les épreuves. « Il travaillait beaucoup ses livres, dit le P. André, mais il ne s'occupait guère de l'impression. » (Manuscrit de Troyes.) — Voici comment M. Sainte-Beuve juge Malebranche, écrivain : « Excellent écrivain, facile, harmonieux, lumineux, spécieux, spacieux, il tenait autant qu'aucun des illustres, sa place dans le siècle. » .{Hist. de Port'Royal^ 5<> vol., p. 215.) Il dit ailleurs, à la page 269 : « Malebranche a une belle langue, facile et pleine d'ampleur, mais qui n'est pas strictement correcte. »
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qu'un passe-temps pour lui, était uq gagne-pain pour Vè.ateurâeV Éthique {i). Il travaillait aussi avec une adresse extrême le fer et le bois, et il avait le goi!lt des mécaniques ; souvent même il était consulté par des ouvriers et des inventeurs de machines. Mais il conservait iijtacle toute la force de son esprit pour l'attention aux grandes vérités, pour la méditation des choses divines. Il était fler du surnom de méditatif que lui donnaient ses adversaires et quelques beaux esprits railleurs. «Ceux qu'on appelle méditatifs et visionnaires sont ceux, dit-il, quirendentà la.raison les assiduités qui lui sont dues (2). »
Pour méditer, il cherchait à s'isoler entièrement du monde extérieur, à fermer son âme à toutes les distractions des sens, à tous les spectacles et à tous les bruits de la nature. Aussi ne place-t-il pas là scène de ses Dialogues, comme Platon et Cicéron, sur les bords frais et riants de rilissus ou du Pibrène, ni dans des Meus enchantés qui partagent cette attention que l'âme doit à !a seule vérité, mais dans une chambre obscure, où rien ne peut distraire l'esprit de l'invisible vérité, v Bien donc, mon cher Ariste, dit-il, au début des Entretiens métaphysiques, pourvous enlever dans la région heureuse toute remplie des beautés intelligibles, puisque vous le voulez, il faut que je vous entretienne de mes visions métaphysiques. Mais pour cela, il est nécessaire que je quitte ces lieux enchantés qui charment nos sens et qui, par leur variété, partagent trop un esprit tel que le mien... Allons nous renfermer dans votre cabinet, afin que rien ne nous empêche de consulter l'un et l'autre notre raaitrc commun, la raison universelle (3). Il 11 avait, dit Fontenelle, si bien acquis la pénible
(I) Selon le P. Adry, il était Tort agila et fart adroit de ses mnins et de Mil corps dont il hisaît tout ce qu'il voulait; il n ëié mËme un Uës ntcll- P leurs jouCD» de bilUrd de Mm temps.
(3) *• EMret. met.
(3} 1" Bntnt. mit, • C'est im devoir, dii-il encore, daos le même m^Alretien, de fermer nvec soin les avenues par lesquellea l'&me sort de la ■Jirfisence de Dieu et se rëpaad dans les créalures. i>
36 PillLOSOPniE CAHTÉSIENNE.
habitudC' de Tattenlion que, quand on lui proposait quelque cliose de difficile, on voyait dans l'instant son esprit se pointer vers l'objet et le pénétrer.
Dans diverses circonstances de sa vie il fit preuve du plus grand désintéressement, II donna à rHôtei-Dieu, en se réservant seulement une modique pension, une maison qu'il possédait rue Saint-Honoré, et un de ses frères l'ayant fait son héritier, il écrit, en 1703, à l'abbé Barrand ; « à l'égard des affaires que me laisse la mort de mon frère, je ne sais point de meilleur expédient pour m'en délivrer que de renoncer à sa succession. J'ai assez de viatique pour le chemin qui me reste à faire (I). »
Pendant l'été, il quittait le cloître de la rue Saint-Honoré pour aller méditer aux. champs, soit dans quelque maison de campagne de l'Oratoire, à Marine, près de Pontoise, à Raray dans le diocèse de Meaux, à Perseigne dans le diocèse du Mans (2), soit dans les terres de quelques grands seigneurs, ses disciples et ses amis, tels que le marquis d'AUemans (3) ou Pierre de Montmort (4) ; c'est à la campagne qu'il a composé ou du moins achevé quelques-uns de ses plus beaux ouvrages.
La plus grande gloire de l'Oratoire, avons-nous déjà dit, c'est Malebranche. Malheureusement pour l'honneur de l'Ordre, nous savons aujourd'hui que, lors de sa querelle avec Arnauld, il eut à y subir do la part de ses chefs et d'un certain nombre de ses confrères, attachés au jansénisme, des contrariétés et de petites persécutions qui le
(I) Correspondance inédite, fabWéo^K y abbé Blampignon. (!) C'est ï Raroy qu'il écrivit son Traité de morale ei ses Entretiens sur /u mélaphysii/ue ; c'est â Persefgne qii'it acheva les Midilaliam.
(3) Le marquis d'Allemans i^taic un grand seîgiiear Tort ami des leltrea et de la philosophie, ot aussi un dei amis les plus fiàiHea et les plus zélés de Malebranche. Daua la Correspondance in Wifi?, publiée par l'abbé Blam- [ùgnoii, il y a des lettres du marquis d'AUemans à Malebranche.
(4) Pierre de Hoatmart, membre de l'Académie des sciences, disciple de Halebranche. C'est chez lui que Ualebranche composa VEntrflien d'un philosophe chrétien et d'an Philosophe chinois. (Voir son Éloge, par Fonteoelle.]
VIE DE MALEBRAKCHE.
firent songer pendant quelque temps à quitfer la cougrégation (1).
Cependant, au milieu de ces tracasseries intérieures, le nombre de ses disciples augmentait, et sa renommée allait en grandissant. L'amie et l'élève de Descartes, la princesse Elisabeth, lut et admira, dans son abbaye de Hervorden, la Rechei-cbe de la vérité. Depuis Descartes, dit le P. André, elle n'avait rien vu de si beau ; elle écrivit à Malebranche une lettre pour le complimenter. C'est à son instigation que celui-ci composa son Traité de morale (2).
Comme la princesse Elisabeth, ie prince de Condé lut et goûta les ouvrages de Malebranche. Pour mieux comprendre le Traité de la nature et de la grâce, il voulut en causer avec l'auteur, et le manda à Chantilly, Malebranche, dans une de ses lettres, parle de son séjour auprès du prince : a M. le prince me manda, il y a environ trois semaines, où j'ai demeuré deux ou trois jours; il souhaitait de me connaître h cause de la Recfierche de la vérité qu'il lisait actuellement. Il a achevé de la lire et en est extrêmement content, et du Traité de la nature et de la grâce, qu'il trouve si beau que janiais livre ne lui a donné plus de satisfaction. Il m'écrit qu'il me fera l'honneur de m'en écrire encore plus parti-
([] On lui causa, dit le P. André, mille clmgrins qui, nonobstant la fermeld do Bon cour.igo, lui firent naitro l'eiivifi d'pn sortir. Ls P. Adry dit, de mtaie, que fion général lui causa des chagrins, qu'il n'a j.ininis TDUlu révéler, mais qui lui firent penser quelque u^mps i sortir de l'Ora-
{■>) Elle fnt, dît le P. André, ravie de la Kecherc/ie. • Depuis Descartes elle n'avait rien vu de si beau, elle en voulut connattre l'auteur, pour cela elle s'adressa A madame l'abbesse de Uaubuisson, princesse Palatine, es Bicur; c'est co qui la fit résoudre àhonorer l'auteur d'une lettre docomplilucnts dans toqiielle cette grande princesse lui témoignait uno esllme, une confiance, unu bontù extraordinaire. Malebranche louché lui répondit en ) f iprimanl sa reconnaissance dans les termes les plus tendres, parlant de Y philosophie, passant de la philosopiiie A la religion, pour essayer de le Quelques letlreB, malheureusement perdues, Turent échangées, I entre cette princesse et Ualebrauclic.
culièrement. M. le prince est un esprit vif, pénétrant, net et que je crois ferme dans la vérité, lorsqu'il la connaît; mais il veut voir clair. 11 m'a fait mille honnêtetés ; il aime la vérité et je crois qu'il en est touché (1). » Au nombre de ces honnêtetés, il faut mettre, d'après le P. Adry, un bénéfice que le prince donna à Malebranche, et que celui-ci, avec la permission du prince, abandonne immédiatement à sa congrégation.
Telle était d'ailleurs la réputation de Malebranche qu'aucun étranger, pourvu qu'il ne fût pas tout à fait ignorant en philosophie, ne venait à Paris sans le visiter, il reçut dans sa cellule de la maison de la rue Saint-Honoré les visites des plus grands personnages, entre autres, celle •de Jacques II. C'est seulement dans les premières années du dix-huitième siècle, lorsque la querelle avec Arnauld fut terminée, lorsqu'il eut regagné par sa modestie et par sa douceur le cœur, sinon l'esprit, de la plupart de ses conlrères, que Malebranche goûta enfin le calme et le repos, en même temps que sa renommée parvenait à son comble, en France et en Europe; alors seulement, suivant l'expression du P. André, Malebranche posséda la terre.
Mais déjà vieux, et toujours souffrant, il ne devait pas jouir longtemps de ce saint et glorieux repos, de cette méditation paisible de la vérité. 11 était à la campagne, à Villeneuve-Saint-Georges, chez un ami de sa famille, le président de Metz, quand il ressentit les atteintes de sa dernière maladie. On se hâta de le transporter à l'Oratoire de la rue Saint-Honoré. Il voulut être mis à l'infirmerie commune à cause de l'autel qu'il voyait de son lit (2). Après une maladie de quatre mois et des souffrances aiguës, auxquelles avait succédé un grand affaissement , il mourut, le i3 octobre 1715. Pendant cette longue maladie, il s'était affaibli de jour en jour, et son corps s'était
(1) L'abbé Blampignon, Correspondance inédite.
(2) Ces détails sont empruntés à la Notice du P, Adry, La partie du manus(arit du P. André, découverte par Tabbé Blampignon, ne va que
Jnfiqu'en 1713, à l'affaire du P. do Tournemine.