‹ Histoire de la philosophie Cartésienne (volume 3)Chapitre 42 sur 52 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Adversaires de la philosophie de Descartes. — Comment on peut les diviser. — Pascal. — Son éducation plii!osophi'|ue. — Ses rapports avec Descartes. — Descartes justifié de son jugement sur le traité des sections coniques. — Exi^érience du Puy-de-Dôme. — hifluenco de l'esprit et de la méthode de Descartes sur Pascal avant sa conversion. — Sa foi dans les progrès de la science et de la raison. — Ses piotcstations contre l'intervention de l'autorité dans le domaine de la science. ^ Vues sur la nature et sur l'homme analogues à celles de Descartes. — Mécanisme et automatisme. — L'essence de l'homme dans la pensée. — Pascal après sa conversion. — Opposition à la philosophie de Descartes. — Grief étrange contre sa pliysitiue. — Accusation d'avoir voulu se passer de Dieu. — La règle des partis substituée aux preuves physiques et métaphysiques de l'existence de Dieu. — Le pyrrhonisme est le vrai. — Toutes les conséquences du pyrrhonisme dans les Pensées.

— De la polémique contemporaine touchant le scepticisme de Pascal.

— Explication des contradictions qui se rencontrent dans les Pensées.

— De la nature du scepticisme de Pascal.

En regard dos disciples de Descartes en France nous allons maintenant placer les principaux adversaires qu'ils eurent à combattre. Nous partagerons ces adversaires en deux classes, suivant qu'ils appartiennent à la première ou à la seconde des deux grandes périodes que nous avons distinguées dans l'histoire du cartésianisme, selon qu'ils sont antérieurs ou postérieurs à Malebranche, selon enfin qu'ils combattent Descartes seul ou Descartes et Malebranche. Dans ce chapitre , et dans les chapitres suivants, il sera question des premiers , auxquels on peut donner plus particulièrement le nom d'anti-cartésiens, pour les distinguer des anli-Malebranchistes dont nous ne parlerons qu'après l'exposition des doctrines de Malebranche. Ces anti-cartésiens se divisent eux-mêmes

en plusieurs classes. Les uns sont les représentants et les défenseurs de l'ancienne philosophie, les autres relèvent de Gassendi, les autres enfin, et ce sont les plus redoutables, attaquent surtout la philosophie nouvelle au nom de la théologie et du concile de Trente.

A considérer la renommée et le génie, c'est Pascal qu'il faut mettre au premier rang des adversaires de Descartes, à partir dujour où la pensée de la grâce et dusaluts'étant emparée exclusivement de son âme, il devint l'ennemi de la raison elle-même et de toute philosophie. Pour apprécier Pascal comme philosophe, nous avions déjà les deux belles préfaces du rapport de M. Cousin à l'Académie française sur la nécessité d'une nouvelle édition des pensées de Pascal (1), nous avions l'étude si pénétrante de M. Havet, avec ce perpétuel commentaire, qui ne vaut pas moins pour la critique philosophique que pour la critique littéraire (4); nous avons en outre aujourd'hui ces éloquentes leçons de M. Saisset, malheureusement les dernières et inachevées, qui eurent un si grand retentissement à la Sorbonne (3). rs'otre prétention n'est pas d'ajouter quelque chose de nouveau à ce qu'ils ont dit sur Pascal, mais seulement de mettre le mieux possible à profit ce qu'ils ont dit avant nous. Nous n'avons, d'ailleurs, à considérer ici Pascal que dans ses rapports avec Descartes.

Pascal était jeune (4), mais déjà son esprit, d'une si prodigieuse précocité, était en grande partie formé, quand la philosophie de Descartes commença à se répandre. Encore enfant, sous la direction de son père, Etienne Pascal, il s'était donné aux mathématiques et à la physique oh le portait

(1) Œinres de M. Cousin, 4»'série, Littérature, tome I", in-12, 1849.

(2) Pensées de Pascal, publiées avec leur texte authentique par M. Havet, 2" éd., 2 vol. iu-8, 18GG.

(3; Cf s leçons auxquelles Saisset n'eut pas le temp? de mettre la dernière main, ont été recueillies et publiées par son frère M. Amédée Saisset dan» un ouvrage posthume : Le Scepticisme, JEnésidcme, Pascal et Kant, in-8, chez Didier, ISOi.

(4) Il est né en lG23.

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sa vocation naturelle. En dehors des mathématiques, son auteur favori était Montaigne dont on retrouve partout la trace si profonde dans ses Pensées. On sait qu'à seize ansil fit paraître le fameux Fssai touchant les sections coniques. Le Père Mersenne s'empressa de le transmettre à Descarfes comme une merveille qui faisait l'admiration de tous les vieux mathématiciens (1). Descartes répondit: «J'ai reçu aussi V Essai touchant les coniques du fils de M. Pascal, et, avant que d'en avoir lu la moitié, j'ai jugé qu'il avait appris de M. des Argues; ce qui m'a été confirmé incontinent après par la confession qu'il en fit lui-même (2). »

Cette lettre publiée par Glerselier, en -1659, ne donna lieu à aucune réclamation de la part de Pascal qui vivait encore. Mais, après la mort de Pascal, le Pailleur, Roberval et d'autres amis de sa famille et de messieurs de Port-Royal, se plaignirent du jugement de Descartes, comme injuste à l'égard d'un enfant de génie, et comme entaché d'une sorte de jalousie. Telle fut même la vivacité de ces réclamations que Glerselier crut devoir en tenir compte, dans une seconde édition, par une note où il renonçait à défendre le jugement de Descartes et se bornait à mettre hors de cause sa bonne foi (3).

Cependant Descartes ne s'était nullement trompé,

(1) Baillet, liv. V, chap. v.

|2) Édit. Cousin, tom. VIII, p. 214. Cet essai tiré à un fort petit nombre d'exemplaires, n'avait pas six pages d'impression )u-8, et cfmtenait seulement l'énoncé de 6 ou G propositions que Pascal se faisait fort de dé • montrer. — Des Argues, grand mathématicien, ami de Descartes, très-lié avec les Pascal et habitué de la maison, s'était beaucoup occupé à cette époque des sections coniques. De là la conjecture de Descartes, parfaitement fondée, comme nous allons le voir.

(3) « Des personnes qui c; oient le bien savoir disent que cela est faux. Cela peut être faux, mais je ne doute pas que Descartes ne dise vrai, car il n'était pas homme à controuver des mensonges. » Baillet, de môme que Glerselier, n'entreprend de défendre que la bonne foi de Descartes : « M. Dfscartes dont toutes les vues, toutes les pensées et toutes les études ne tendaientqu'à la recherche de la vérité et qui aimnit mieux s'interdire la parole que d'y employer la diisimiilatiin ou la fausse complaisance, avait mandé sans artiiîce la chose comme il la croyait. « Tàv. V, chap. t. I. 31

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comme le prouvait ce qu'avait écrit Pascal lui-même dans le passage suivant du Traité des coniques : « Nous dcmonlrerons aussi cette propriété, dont le premier inventeur est M. des Argues, un des grands esprits de ce temps et des plus versés aux mathématiques et, entre autres, aux coniques... dont les écrits sur celte matière, quoique en petit nombre, en ont donné un ample témoignage à ceux qui en ontvoulu recevoir l'intelligence, et veux bien avouer que je dois le peu que j'ai trouvé sur cette matière à ses écrits et que j'ai tâché d'imiter autant qu'il m'a été possible sa méthode sur ce sujet, etc. (1). » La rareté du petit écrit de Pascal, dont il ne restait plus de traces que dans les œuvres des amis de des Argues, peut seule expliquer le doute où demeurent Clerselier et les amis de Descartes sur la vérité même du fait affirmé dans la lettre au Père Mersenne. Quoi qu'il en soit, grâce à M. Piobert, qui a retrouvé ce passage décisif, voilà Descartes justifié dureproche, trop souvent reproduit, d'avoir avancé un fait faux pour rabaisser le génie de Pascal.

Ce débat au sujet du Traité des sections coniques s'est passé entre les amis de Descartes et ceuxde Pascal, mais la célèbre expérience du Puy-de-Dôme, en 1648, par laquelle Pascal acheva de démontrer le fait de la pression de l'air, avait mis directement aux prises l'amour-propre des deux philosophes. Descartes en effet prétendit que, cette même année, il lui en avait donné l'idée dans une entrevue aux Minimes, problablement chez le Père Mersenne. Pascal persiste néanmoins à omettre le nom de Descartes et à rapporter à Torricelli l'honneur de la pensée première de cette décisive expérience. Baillet donne tort à Pascal et

(1) Ce passage extrait des Sections coniques et rapporté par A. Bosse, disciple et ami de des Argues dans son Traité des pratiques géomélrales, Paris, 1665, a été mis en lumière par M. Piobert, de l'Académie des sciences, dans un mémoire auquel j'emprunte cette justification de Descartes. {Extrait des con^ptes rendus de l'' Académie des sciences, t. LIV, séance du 31 mars 1862, relations des savants entre eux avant la création de l'Académie des sciences en 1GC6 par M. Piobert.

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