PASCAL
lui reproche d'avoir dissimulé l'obligation qu'en cette circonstance il avait à Descartes (1). Mais en l'absence de tout témoignage décisif, c'est une question que nous ne pouvons nous permettre de trancher (2).
Cette rivalité scientifique jointe à un entourage d'ennemis de Descartes, en tête desquels était Roberval, ne dut pas prédisposer Pascal à accueillir avec beaucoup de faveur les principes de îa nouvelle philosophie. Néanmoins il n'a pas pu se soustraire entièrement à leur influence, au moins avant que la grâce janséniste eût achevé de le détacher tout à fait de la science et de la philosophie. Certains opuscules ou fragments qui datent d'une époque antérieure à sa conversion, lorsqu'il était encore occupé tout entier de mathématiques et de physique, sont tout pénétrés de l'esprit et de la méthode de Descartes. Tels sont les deux fragments publiés par Bossut, l'un intitulé, Bé flexions sur la géométrie en général^ l'autre, Art de persuader^ qui, tous deux, d'après la Logique de Port-Royal, faisaient partie d'un même traité sur VEsprit géométrique (3). Pascal y fait consister l'idéal de la méthode, conformément aux règles de Descartes, à tout définir et à tout démontrer, sauf ce qui est évident par soi-même. Mais il semble encore plus cartésien, et il accorde davantage encore aux droits de la raison, dans un fragment du Traité du vide, écrit quelques années auparavant. Là, après avoir mis à part les matières de religion oii règne
(1) Liv. VII, chap. xvn.
(2) M. Sainte-Beuve conclut le débat relatif à cette expérience par cette juste appréciation de rkunieur des deux adversaires : « Descartes fut un peu âpre à la revendiquer et Pascal un peu roide à la retenir. » (,Hisf. de Port-Royal, t. II. p. 471.)
(3) P. 440 de l'édition Havet. Selon M. Havet, ce morceau serait de 1G55. C'est là que Pascal élève si haut le je pense, donc je suis au-dessus du, si fallor swn, de saint Augustin (voir le cliap. m de notre 1" vol.), p. 430 de la môme édition. Bossut avait mis ce fragment en tète de son édition des Pensées en l'intitulant : De l'autorité en tnalière de philosophie. Selon la conjecture de M. Cousin, ce morceau serait de 1647 à 1652, c'c-st-à-dire avant l'époque do la seconde conversiou de Pascal.
l'autorité, il proteste contre les partisans de la tradition en philosophie, et il plaide éloquemment la cause de la souveraineté absolue de la raison dans le domaine de la science : « II faut, dit-il, relever le courage de ces gens timides qui n'osent rien inventer en physique et confondre l'insolence de ces téméraires qui produisent des nouveautés en théologie. »
Quelle n'est pas sa foi dans les progrès de la science et de la raison! Tout le monde connaît cette belle comparaison de la suite des hommes: « Avec un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement; d'où l'on voit avec combien d'injustice nous respectons l'antiquité dans ?es philosophes; car comme la vieillesse est l'âge le plus distant de l'enfance, qui ne voit que la vieillesse dans cet homme universel ne doit pas être cherchée dans les temps proches de sa naissance, mais dans ceux qui sont les plus éloignés'!* Ceux que nous appelons anciens, étaient véritablement nouveaux en toutes choses et formaient l'enfance des hommes proprement; et comme nous avons joint à leurs connaissances l'expérience des siècles qui les ont suivis, c'est en nous que l'on peut trouver celte antiquité que nous révérons dans les autres (1). » Rappelons encore l'éloquente protestation des Provinciales contre la condamnation de Galilée et contre l'intervention de l'autorité, là où la raison seule doit décider : « Ce fut aussi en vain que vous obtîntes contre Galilée un décret de Rome qui condamnait son opinion touchant le mouvement de la terre. Ce ne sera pas cela qui prouvera qu'elle est en repos. » Et, à propos de la condamnation des antipodes par le pape Zacharie, il ajoute: (i Le roi d'Espagne s'en est bien trouvé d'en avoir plutôt cru ce Christophe Colomb qui en venait, que le jugement de ce pape qui n'y avait jamais été (2). d Qui donc parle ici? Est-ce le même Pascal qui dans les Pensées s'efforcera d'abaisser,
(1) Édit. Havet, p. 43G.
(2) Provinciaks, 18' lettre.