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d'humilier la raison, et laissera tomber sur elle ces dédaigneuses paroles : « Qu'elle est sotte! »
Toutefois dans les Pensées elles-mêmes on découvre plus d'une trace de cartésianisme, soit en physique, soit en métaphysique. En physique, Pascal est ouvertement pour l'infinité du monde, il est partisan du mécanisme en général et de l'automatisme. Le monde est, dit-il, « une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part. » Quelle plus vive et plus saisissante image de cette étendue sans bornes qui est l'essence de l'univers cartésien? Pascal est aussi d'accord avec Descartes contre l'horreur du vide, contre les sympathies prêtées à la nature, pour tout ramener aux lois générales du mouvement et au mécanisme. Qu'il se moque, par allusion à Descartes, de ces titres trop fastueux de Principes des choses, Principes de la philosophie, où se complaît, suivant lui, l'orgueil des philosophes, il n'envisage pas moins la nature tout entière du môme point de vue que l'auteur des Principes de la philosophie. Rien n'en témoigne mieux que cette page des Pensées où il approuve, en les résumant d'une manière à la fois si vive et si pittoresque, les plus hardies et les plus originales doctrines de la physique cartésienne : « Quand on dit que le chaud n'est que le mouvement de quelques globules, et la lumière le conatus recedendi que nous sentons, cela nous étonne. Quoi! que le plaisir ne soit autre chose que le ballet des esprits? Nous en avons conçu une si différente idée ! Et ces sentiments nous semblent si éloignés de ces autres que nous disons être les mêmes que ceux que nous leur comparons ! Le sentiment du feu, cette chaleur qui nous affecte d'une manière tout autre que l'attouchement, la réception du son et de la lumière, tout cela nous semble mystérieux, et cependant tout cela est grossier comme un coup de pierre (1). »
Le tour est à Pascal, le fond appartient à Descartes ;
(1) Édit. Havet, art. 25, 10, p. 3G0,
l'explication de la chaleur, de la lumière, du son, du plaisir, la force centrifuge, deux livres entiers des Principes sont ici ramassés en quelques lignes. Mais Pascal n'admet pas seulement le mécanisme en général, le mécanisme appliqué à l'explication des phénomènes de la nature inanimée, il est en outre partisan de l'automatisme, qui est le mécanisme transporté jusqu'au sein de la nature vivante. Peut-être ne suffirait-il pas pour le prouver du passage suivant des Pensées, car on peut ne laisser aux bètes que l'instinct, sans cependant les réduire à n'être que des machines : « Si un animal, dit-il, faisait par esprit ce qu'il fait par instinct, et s'il parlait par esprit ce qu'il parle par instinct, pour la chasse et pour avertir ses camarades que la proie est trouvée ou perdue, il parlerait bien aussi pour des choses où il a plus d'affection, comme pour dire : Rongez cette corde qui me blesse et où je ne puis atteindre (1). » Mais sa sœur, madame Périer, nous apprend : « qu'il était du sentiment de Descartes sur l'automate (2). » Il faut, il est vrai, ajouter, d'après le même témoignage, qu'il ne pouvait soufïrir la matière subtile.
Comment aussi ne pas reconnaître l'inspiration de la métaphysique de Descartes dans ces lignes admirables sur la distinction de l'âme et du corps, sur l'essence de l'homme et sur sa dignité ? « Je puis bien concevoir un homme sans mains, sans pieds, je le concevrais même sans tête, si l'expérience ne m'apprenait que c'est par là qu'il pense. C'est donc la pensée qui fait l'être de l'homme et sans quoi on ne peut le concevoir. Qu'est-ce qui sent du plaisir en nous? Est-ce la main? Est-ce le bras? Est-ce la chair? Est-ce le sang? On verra qu'il faut que ce soit quelque chose d'immatériel (3). » Tout le monde connaît la
(l)Éd. Havct, art. 25, 11.
(2) Vie de Biaise Pascal, par madame Périer,
(3) Édit. Havet, art, 1", p. 18. M. Havet rapproche cette pensée d'un passage presque identique d'un dialogue posthume de Descartes, sur la Recherche de la vérité pur les lumières naturelles, pnhVié en latin, en 1701, et traduit en français par M, Cousin : « H m'a été nécessaire, pour
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belle comparaison du roseau pensant avec l'univers qui l'écrase, mais qui ne pense pas, pour nous faire sentir que toute notre dignité consiste en la seule pensée. Voici encore une preuve de l'existence de Dieu dont le fond est emprunté à Descartes : « Je sens que je peux n'avoir point été ; car le moi consiste dans ma pensée; donc moi qui pense n'aurais point été, si ma mère eût été tuée avant que j'eusse été animé. Donc je ne suis pas un être nécessaire. Je ne suis pas aussi éternel, ni infini ; mais je vois bien qu'il y a dans la nature un être nécessaire, éternel et infini. »
Voilà bien des traits essentiels auxquels il est impossible de ne pas reconnaître un esprit plus ou moins imbu des principes de Descartes. Mais maintenant, pour achever le portrait de Pascal, il nous faut montrer enlui l'adversaire de Descartes, le contempteur de la raison et de la philosophie. A mesure que la piété et le jansénisme ont fait des progrès dans son âme, il s'est peu à peu détaché de Descartes jïisqu'à sacrifier entièrement la philosophie et la raison à l'autorité et à la foi. La contradiction si manifeste qui existe entre divers passages des Pensées s'explique trèsprobablement par la diversité des époques auxquelles Pascal les a jetées sur le papier. Celui qui, dans le fragment du Traité du vide^ se montrait tout à l'heure si plein de foi dans les progrès de la science, semble maintenant vouloir détourner l'homme de toutes les investigations sur lanature, en prenant pour prétexte la disproportion où nous sommes avec elle: « Manque d'avoircontemplécetinfini, les hommes se sont portés témérairement à la recherche de la nature, comme s'ils avaient quelque proportion avec elle (I). » Mais voici un reproche plus direct contre la physique de Descartes : ce 11 faut dire en gros, cela se fait par figure et par
me considérer simplement tel que je me sais être, de rejeter toutes ces parties ou tous ces membres qui constituent la machine humaine, c'està-dire, il a fallu que je me considérasse sans bras, sans jambes, sans tête, en un mot sans corps, etc. » (OEuvres de Descartes, édit. Cousin, XP vol., p. 304).
(1) l-'.dit. Havet, 1" article.
mouvement, car cela est vrai; mais de dire quels, et composer la machine, cela est ridicule, car cela est inutile et incertain et pénible. » Et c'est là qu'il dit aussi : « Et quand cela serait vrai, nous n'estimons pas que toute la philosophie vaille une heure de peine (1). » Accordera Descartes que tout se l'ait par figure et par mouvement, c'est assurément lui accorder beaucoup, car c'est le principe même de toute sa physique. Mais comment le blâmer d'en avoir fait l'application aux phénomènes, comment dire que cela est ridicule et vain, à moins de prétendre qu'il faille s'en tenir dans la physique à des hypothèses générales, sans les vérifier par l'expérience, et sans en descendre pour l'explication des faits? N'est-ce donc pas condamner la physique tout entière, y compris la fameuse expérience sur le vide?
Passons à une accusation plus grave, et non moins mal fondée. Pascal ne pouvait souffrir, rapporte Marguerite Pépier, dans ses Mémoires, sa manière d'expliquer la formation de toutes choses, et il disait très-souvent : « Je ne puis pardonner à Descartes; il aurait bien voulu dans toute sa philosophie pouvoir se passer de Dieu, mais il n'a pu s'empêcher de lui faire donner une chiquenaude pour mettre le monde en mouvement (2), » On s'étonne d'une pareille accusation contre une philosophie qui tend à faire de Dieu l'unique cause efficiente, qui identifie la conservation avec la création continuée, et qui a la prétention de déduire de la perfection infinie de Dieu les principes fondamentaux de la physique et de la mécanique. Il faut répondre à Pascal avec Arnaiild : « Toute la physique des cartésiens est tellement appuyée sur l'existence de Dieu, qui en est, pour ainsi dire, comme la clef de voûte, que la supposition du contraire est le renversement de tout leur système (3). » Ne peut-on aussi opposer à Pascal ce que dit Malebran-
(1) Édit. Havet, .irt. 24, p. 355.
(2) IbiJ., art. i4, p. :i55.
(3 , Eimuen du Traité de l'essence des corps, tome XXXVIII des CEuvres comi lètes.
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che : « Descartes ayant prouvé qu'il n'y a que Dieu qui donne le mouvement à la matière, et que le mouvement produit dans tous les corps toutes les différentes formes dont ils sont revêtus, c'en était assez pour ôter aux libertins tout prétexte de tirer aucun avantage de son système (1). » Enfin, si nous en croyons Nicole, Pascal aurait été si fort éloigné des principes de Descaries sur la matière et l'espace qu'il avait coutume de les donner comme exemple d'une rêverie qui ne pouvait être approuvée que par entêtement ('2).
Pascal n'est pas devenu moins sévère et moins injuste pour la métaphysique de Descartes. Il ne lui sait aucun gré, à la difl'érence d'Arnauld, de Bossuet et de Fénelon, d'avoir si solidement établi la vérité essentielle de la spiritualité de l'âme, quoique lui-même, comme nous l'avons vu, il en ait emprunté la démonstration aux Méditations. Pas davantage il n'estime ses raisonnements en faveur de l'existence de Dieu. Voici, sans nul doute, à l'adresse de Descartes, ce qu'il pense des preuves métaphysiques : « Elles sont si éloignées du raisonnement des hommes et si impliquées qu'elles frappent peu. Quand cela servirait à quelques-uns, ce ne serait que pendant l'instant qu'ils voient cette démonstration; mais, une heure après, ils craignent de s'être trompés (3). » Est-ce donc en faveur des preuves physiques que Pascal écarte ainsi les preuves métaphysiques? Mais plus mal encore traite-t-il les preuves tirées de la nature, du cours de la lune ou des planètes, comme n'étant propres qu'à exciter le mépris dans l'esprit des incrédules : « Dire aux personnes destituées de foi et de grâce qu'ils n'ont qu'à voir la moindre des choses qui les environnent et qu'ils verront Dieu à découvert et leur donner pour toute preuve de ce grand et important sujet le cours de la lune ou des planètes, et prétendre avoir
(1) LcUrPS de Nicole, tome 1", lettre 83, 2 vol. in-12, Lille, 1718.
(2) Htchn-clte de la vérité, G* livre, 2* partie, chap. iv.
(3) Édition Havet, art. 10, p. 167.
boO PHILOSOPHIE CARTÉSIENNE.
achevé sa preuve avec un tel discours, c'est leur donner sujet de croire que les preuves de notre religion sont bien faibles, et je vois par raison et par expérience que rien n'est plus propre à en faire naître le mépris (1). »
Par où donc la raison s'élèvera-t-elle jusqu'à Dieu? En dépit de tous ses efforts, selon Pascal, elle ne peut y atteindre par ses propres forces. S'il y a un Dieu, il est pour nous infiniment incompréhensible, et nous sommes incapables de connaître ni ce qu'il est, ni même s'il est (2). La raison connaît-elle ses forces et ses limites, elle rejette Dieu que la seule lumière de la foi peut nous révéler. C'est là ce que Pascal exprime avec une singulière hardiesse : «Athéisme, marque de force et d'esprit, mais jusqu'à un certain point (3). » Gomment donc amener à Dieu celui qui n'a pas encore la foi, et quel sera le point commun du raisonnement entre le croyant et l'incrédule? Ici paraît, avec une audace plus grande encore, le scepticisme de Pascal. A défaut de toute autre preuve, tirée de la nature ou de la raison, c'est au calcul des probabilités qu il va demander un argument en faveur de l'existence de Dieu. Laissant de côté la vérité, qui nous est inaccessible, il veut montrer que nous avons un plus grand intérêt à; parier pour qu'à parier contre l'existence de Dieu. Dieu est ou n'est pas, il est en jeu, il est à pile ou face. De quel côté faut-il parier ? car s'abstenir et ne pas jouer est impossible. Par une longue et minutieuse application de la règle des partis, et avec un luxe de termes techniques, dont l'emploi en pareille matière ressemble à une sorte de profanation, il prouve qu'il y a plus d'avantage à parier pour que contre. Voilà ce que met Pascal à la place de ces preuves, tirées de l'ordre de l'univers dont
(1) Édit. Havet, art. 22, p. 268.
(2) Ibid., art. 10, p. 145.
(3) Ibid., art. 2'*, p. Sbî>. Ou sait, par M. Cousin, comment les éditeurs de Port-Royal, peu édifiés de ccite pensée, lavaient dénatuiée, en cliangeant une Icltro, ot mettant manque au lieu de marque qui est dans le nKuui=crit.
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il se moque , et des arguments métaphysiques de Descartes ou de saint Anselme ; voilà comment, en devenant l'adversaire de l'auteur des Méditations, il devient en même temps l'adversaire de la philosophie et de la raison, et le défenseur du scepticisme au profit de la foi.
Ce scepticisme, déjà suffisamment manifeste malgré les atténuations, les altérations, ou les suppressions des éditeurs de Port-Royal, est devenu plus évident encore dans le véritable texte restauré par M. Cousin. Non-seulement Pascal a dit : « Nous n'estimons pas que la philosophie vaille une heure de peine (1); » et encore, «que se moquer de la philosophie c'est vraiment philosopher (2); » mais il a écrit ces mots si tristement significatifs, et prudemment effacés par Port-Royal : ((Le pyrrhonisme est le vrai (3). » Quelle est, d'ailleurs, la conséquence du pyrrhonisme, non pas seulement dans la spéculation, mais même en morale, devant laquelle ait reculé Pascal, dans son désir de terrasser la raison et de ne laisser debout que la grâce et la foi. Tout ce qua dit Montaigne contre 1 existence d'une justice absolue, Pascal le reprend pour son propre compte, et le grave en traits ineffaçables par l'énergie des tours et des images.
Il est vrai qu'à côté de ces pensées franchement sceptiques, il n'est pas impossible d'en trouver un certain nombre qui présentent un autre caractère, et où Pascal, faisant une part à la raison, soutient seulement la thèse de l'insuffisance, et non celle de l'impuissance absolue de la philosophie sans la foi. De là cette polémique qui de nos jours, s'est engagée au sujet du scepticisme de Pascal. Plusieurs, et entre autres un protestant, M. Vinet (4), et un catholique, l'abbé Flottes (3), ontentrepris de justifier Pascal de ce pyrrhonisme que M. Cousin, en rétablissant le texte
(1) Édit Havet, art. 2i, p. 355.
(!') Ibid., art. T, p. 115.
(3) Ibid., art. 2-i, 1, p. 29i.
(4) l'Uudes sur Biaise Pascal, 1847, in 8.
(5) Étiulos sur Pascal, I8i.5, in-S.
vrai des Pensées, a mis en une si grande lumière. Mais les citations sur lesquelles ils s'appuient sont en petit noml;re, et ne représentent nullement la doctrine dominante, et surtout la doctrine dernière de Pascal. Elles appartiennent probablement à une autre période de sa vie, et elles ne prouvent rien, sinon qu'il n'a pas pensé toujours de la même manière, et qu'avant d'être sceptique, au nom de la foi, il a été plus ou moins longtemps attaché, comme nous l'avons dit, à la raison et à la philosophie. D'ailleurs, comme le remarque M. Saisset, est-il possible de demeurer ferme, et sans se contredire, dans la thèse de l'impuissance absolue de la raison, quand d'un côté, comme Pascal, on combat les jésuites et l'autorité, quand de l'autre, on veut raisonner contre les libertins et les impies ?
Mais il faut pour dissiper ou prévenir tous les malentendus, qui ont tenu une trop grande place dans cette polémique, ne laisser subsister ici aucune équivoque. Le scepticisme que nous attribuons à Pascal ne concerne que la raison, et loin d'aller contre la foi, il doit en assurer le triomphe, du moins d'après le plan de Pascal et des Pensées.
Tels ont donc été les rapports de Pascal et de Descartes. D'abord nous avons vu Pascal animé de l'esprit même du Discours de la Méthode, plein de foi dans les progrès de la science et de la raison, et adoptant quelques-unes des principales vues de Descartes sur la nature et l'homme, puis, nous l'avons vu, sous l'influence de plus en plus grande de la grâce janséniste, rejetant toute philosophie, faisant la guerre à Descartes ouvertement, et s'cfTorçant d'établir le pyrrhonisme au profit de la foi.
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