‹ Histoire de la philosophie Cartésienne (volume 3)Chapitre 45 sur 52 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Adversaires péripatéticiens de la philosophie de Descaries. — Le P. Vincent. — Apologie des formes substantielles par la P. Lagrange. — Jean- Baptiste Duhamel, premier secrétaire de l'Académie des sciences. — Diiijamel, professeur de l'Université de Paris. — Adversaires gassendistes. — Guy Patin. — De la Chambre, médecin de Louis XIV. — Bernier. — Sa réponse au P. Valois, eu faveur de Gassendi. — Lettre à Chapelle datée de Chiraz en Perse. — Sorbière. — Rôle qu'il a joué entre Descartes et Gassendi. — Ses divers jugements sur l'un et sur l'autre. — Molière, élève de Gassendi. — Traduction de Lucrèce.

— Traces diverses de la philosophie de Gassendi dans ses comédies. — Railleries contre l'École. — Pancrace — le maître de philosophie du bourgeois i/enttUtOtnrne. — Thomas Diafoirus. — Railleries contre Descartes.

— Marphurius et le doute méthodique. — Les, Fetnines sav<intes cartésiennes. — Ironie contre le spiritualisme de Descartes. — Rapprochement entre la morale du Misanthrope et celle de Gassendi. — Coup d'œil général sur la philosophie de Gassendi au dix-septième siècle.

Les adversaires qui ont combattu la philosophie nouvelle, au nom de la philosophie de l'École sont les plus nombreux, mais en général les plus obscurs. On en pourrait compter presque autant que de régents de philosophie dans la plupart des universités et des collèges. Ils prennent la défense des subtilités de la logique contre les dédains des cartésiens, ils opposent aux idées innées le nihil est in intellectu qv.od non prius fuerit in sensu, ils combattent surtout avec acharnement pour les formes substantielles. Citons seulement ceux qui, en défendant l'ancienne philosophie, ont cherché à rajeunir, par de nouvelles explications, et par un certain éclectisme, le péripatétisme des écoles. Nous nommerons d'abord le P. Vincent, professeur de philosophie à Toulouse, supérieur de la congrégation de la Doctrine chrétienne , auteur de plusieurs savants

334 PHn.o>or'mr: cautésienne.

commenlairos ; iir l;i philosophie péripatéticienne, et d'une critique de la philosophie de Descartes au point de vue péripatéticien (1).

Le P. Vincent, dans sa préface, déclare que, comme théologien, comme orthodoxe, comme Français, il condamne Descartes parce qu'il a été condamné par les trois grands tribunaux de la Sorbonne, du Parlement et de Rome (2). Examinant ensuite les uns après les autres les articles de la première partie des Principes, il attaque le doute méthodique, il repousse la preuve de l'existence de Dieu par l'idée de l'inflni; mais il a surtout à cœur de démontrer l'incompatibilité avec la foi de l'étendue essentielle, de rinfmité du monde et du mouvement de la terre. Enfm il gémit amèrement des progrès de Descaries, en dépit de toutes les censures et de toutes les condamnations.

Quoique l'Oratoire soit en général cartésien, nous y trouvons un partisan très-zélé de l'ancienne philosophie, le P. Lagrange, qui a pris la défense de ces pauvres formes substantielles, déjà tombées en un si grand discrédit. Le P. Lagrange est l'auteur d'un ouvrage intitulé : Les Principes de la philosophie contre les nouveaux philosophes, Descartes, Rohault, Reyius, Gassendi, le P. Maignan (3). Son dessein est de défendre la philosophie enseignée, depuis cinq cents ans, dans les universités, et les principes fondés sur le consentement universel des philosophes de l'École. Il applaudit au décret du roi qui en a interdit l'enseignement dans toutes les universités du royaume. Comment Descartes a-t-il eu l'audace de dédier à la Sorbonne ses Méditations, si dangereuses pour la foi? L'éternité delà matière, l'infinité du monde, lanégation de l'eucharistie, l'in-

(1) Discussio pen'patetica in qua philosophiœ carte.sianœ principia per siiifjula fere cap, ta seu articulas dilucide exanànardur, in-12, 1077, — Tolosae.

(2) Sans doute il prétend appliquer à la philosophie de De?car!es Tarrôt du Parlcmeut de 1624.

(3) Paris, IG75, in-12.

ADVERSAIRES PÉRHHTÉTICIENS. 55a

tervention de Dieu supprimée dans l'arrangement du monde, sont les conséquences de sa philosophie. La préface en signale les vices généraux; quant à l'ouvrage luimême, il n'a pour objet que la justification des formes substantielles (I). Le P. Lagrange ne peut pardonner à ses confrères les péripatéticiens de n'avoir pas encore prouvé la fausseté des principes de Descartes , depuis vingt ans qu'ils font tant de bruit dans le monde, et de n'avoir pas mieux défendu l'existence des formes si:bstantielles et des formes accidentelles.

Une exposition très-claire des principes fondamentaux de la physique péripatéticienne, dans leur opposition avec la physique de Descartes et de Gassendi, voilà ce qui fait l'intérêt et le mérite historique de son ouvrage. Le P. Lagrange soutient, d'après l'École, que la figure est un être entièrement distingué de la matière. Le feu diffère de l'eau, non pas seulement, comme le disent les cartésiens, parla situation de ses parties, mais par une entité qui lui est propre, entièrement distincte de la matière. Quand un corps change d'état, il n'y a pas seulement changement dans les parties, il y a une forme qui est chassée par une autre. En outre des entités premières ou des formes substantielles, qui font la différence essentielle des corps naturels , les péripatéticiens en admettent d'autres aussi pour leurs moindres changements, et pour toutes les qualités sensibles qu'ils appellent formes accidentelles, à la différence des premières. Ainsi la dureté, la chaleur, la lumière, sont des êtres tout différents des corps dans lesquels ils se trouvent. Le mouvement, comme le prouve Aristote, est différent du corps mobile. Dans l'ordre moral, la science et la vertu sont également des entités qui tantôt s'ajoutent à l'âme et tantôt s'en séparent.

(I) « Quand je n'aurais pas eu dessein de prouver les principes de la philosophie commune contre les nouveaux philosophes, je n'aurais pas laissé de commencer la philosophie que j'ai intention de donner tout entière au public, si Dieu mo donne la santi', par ce traité des formes accidentelles. » Préface.;

556 PHILOSOPHIE CARTESIENNE.

Descartes et Gassendi , qui difl'èrent en tout le reste , s'accordent en ce point, qu'ils prétendent expliquer tous ces changements par la didérence de la figure et des mouvements des parties de la matière. Mais s'ils paraissent se tirer d'affaire avec leurs corpuscules de toutes formes, quand il s'agit d'une chose matérielle, il n'en est plus de même, selon le P. Lagrange, lorsqu'il s'agit d'une qualité spirituelle où il n'y a ni mouvement ni parties, comme la science, la vertu, les idées qui sont des êtres spirituels. Nulle part ailleurs peut-être n'est mieux mise en évidence l'opposition fondamentale des principes de l'ancienne et de la nouvelle physique. Le P. Lagrange a encore attaqué la physique de Descartes dans un autre ouvrage où il cherche à prouver, non-seulement par l'Écriture, mais encore par les mathématiques, la fausseté de la doctrine du mouvement de la terre et du système de Copernic (1).

Il est assez difficile de déterminer à quelle catégorie des adversaires de Descartes appartient J.-B. Duhamel, premier secrétaire de l'Académie des sciences (2). Ce n'est ni un disciple de Gassendi, ni un péripatéticien de l'École, mais un éclectique qui cherche à concilier Platon avec Aristote, la philosophie ancienne avec la philosophie moderne, pour en former une nouvelle philosophie à l'usage des écoles. Tel est le but de deux ouvrages, Tun intitulé. De consensu veteris et novœ philosophiœ (3), l'autre, Philosophiu vêtus et nova ad usurn scholœ accommodata (4). Ce dernier ouvrage, composé à la recommandation de Colbert, eut un grand succès et de nom-

( I ) Traité des éléments et des météores contre les nouveaux philosophes^ Descaries, Rohault, Gassendi, le P. Maignan. Paris, 1G79, in-8.

{'!) Né à Vire, en 16. 4, entré à l'Oratoire, à l'âge de dix-netif ans, Duhamel en sortit au bout de dix ans, pour ûtre curj de Neuilly-sur-Marne. Il s'éiait attiré la véi.ération et l'amour de tous ses paroissiciis. N mmé par Colbert secrétaire de l'Académie de» sciences, on itiO i, cJiaque année, pendant toute sa vie, il alla leur faire une visite [Eloye de Foiuenelle).

(3; Paris, 1G63, in-4.

(i) Paris, 1G78, 4 vol. in-12. — De mente humana, Pai'is, 1G73, ia-I2.

breuses éditions. C'est, dit Fontenelle, un assemblage aussi heureux qu'il puisse être des idées anciennes et des idées nouvelles. Duhamel a aussi composé plusieurs traités de physique, sous forme de dialogues (I). Il y met en scène trois personnages, Théophile, grand zélateur des anciens, Ménandre, cartésien passionné, et Simplicius, indifférent entre tous les partis et cherchant partout le meilleur. « On lui reprocha, dit Fontenelle, d'avoir été peu favorable au grand Descartes, si digne du respect de tous les philosophes, même de ceux qui ne le suivent pas. Duhamel répondit que Théophile, entêté de l'antiquité, incapable de goûter aucun moderne, se montrait seul, peu respectueux envers ce grand philosophe , et que jamais Simplicius n'en avait mal parlé. Il disait vrai; mais c'était au fond Simplicius qui faisait parler Théophile. »

Il ne faut pas confondre ce Duhamel avec un autre Duhamel, professeur émérite de l'Université, auteur de Réflexions critiques contre le système de Régis, où sont ramassés les arguments mis en usage par presque tous les adversaires de Descartes (2).

Jetons maintenant un coup d'œil sur les gassendistes. Avec les philosophes de l'École, ils soutiennent le principe, qu'il n'y a rien dans l'entendement qui n'ait passé par le sens; avec les cartésiens, ils ont en commun l'amour de la liberté philosophique et la haine du joug de l'École. Comme leur maître Gassendi, ils font la guerre au spiritualisme de Descartes, et s'ils n'osent professer ouvertement le matérialisme, ils l'insinuent assez clairement. La plupart sont des médecins.- Mettons au premier rang le

(1) Astronomia phijsica, 1G59, in-4.— De meteoris et fossilUms, 1C52, Paris, in-4. Il fit en latin l'iiistoiie de l'Acadiîniie depuis ICCC jusqu'à 1G86.

(2) Réflexions critiques sur le système cartésien de la phi/osnpfiie Je M. liégis, Paris, IG92, in-12. — Ce iiiôuie Duhamel est l'auteur d'un cours de phiiCsophie intitulé : Philoso/ihia imi'.'ersa/is, sire coinmentarius in universam Arislolelis philusophiam, ad usiim scliokvum comparalam, 5 vol. in-12. Paris, 1705.

558 PHILOSOPHIE C.AHTFSIENNE.

célèbre Guy Patin, grand ami et admirateur de Gassendi. Ses lettres sont remplies d'éloges de la personne et de la philosophie du bon M. Gassendi. Voici en quels termes il annonce sa mort : « Notre bon homme, M. Gassendi, est mort le dimanche 24 octobre, âgé de soixante-cinq ans; voilà une grande perte pour la république des bonnes lettres. J'aimerais mieux que dix cardinaux de Rome fussent morts, etc. (I). » Par contre il est opposé à Descartes et à la prétendue nouvelle philosophie, et il se moque de l'abbé-médecin Bourdelot, pour avoir dit qu'il n'y a jamais eu de philosophe pareil à M. Descartes. En annonçant la mort de Plempius, professeur en médecine de Louvain, que déjà nous avons signalé comme un des plus violents adversaires de la philosophie de Descartes, il s'écrie : « Adieu la bonne doctrine en ce pays-là! Descartes et les chimistes ignorants lâchent de tout gâter, tant en philosophie qu'en bonne médecine (2). »

Guy Patin n'a pas moins d'estime pour de la Chambre, médecin de Louis XIV, « un des premiers, dit il, et des plus éminents de l'Académie française, en raison de sa doctrine, qui n'était pas commune (3). »

Cette doctrine, si vantée par Guy Patin, est celle de Gassendi. De la Chambre ne dit pas que l'âme soit divisible et matérielle , mais il prétend qu'elle est étendue d'une certaine façon et qu'elle se meut réellement (4). C'est de la Chambre que Cordemoy combat, sans le nommer, dans ses Dissertations sur le discernement de rame et du corps, dont le but est de dissiper cette confusion de ce qui est essentiel au corps avec ce qui est essentiel à l'âme. De la Chambre a aussi composé deux ouvrages contre Descartes en faveur de l'intelligence des bêtes (o).

(1) Lettre du 1" novembre )C5G, Paris.

(2) Lettre de janvier 1G72, Paris.

(3) Lettre du 10 octobre 1CC9, Paris. C'est l'année où mourut de la Chambre.

(4) Art de connailre rhomme, 1C53. — Système de l'âme, )CC4.

(5) Discours de la haine et de l'amitié qui se trouvent entre les animaux.

Bernier, élève et ami de Gassendi, abréviateur de sa philosophie (1), mais plus célèbre encore comme voyageur que comme philosophe, est intervenu, à son retour de la cour du Grand-Mogol, dans les querelles du cartésianisme au sujet de l'eucharistie, par un petit écrit intitulé : Éclaircissements sur le livre de M. Delaville (2). Les attaques du P. Valois contre lesnouveaux philosophes, au sujet del'incompalibilité de leurs doctrines avec l'eucharistie, s'adressaient aussi aux disciples de Gassendi qui, comme les cartésiens, rejetaient les formes substantielles. Mais, selon Bernier, Gassendi a placé l'essence de la matière dans la solidité et l'impénétrabilité qui sont les fondements de l'étendue, et non dans l'étendue elle-même, comme les cartésiens. Il reproche donc au P. Valois de confondre ensemble les disciples de Gassendi et ceux de Descartes, quoique l'opinion des premiers soit beaucoup moins tranchée que celle des seconds. Ensuite, par un parallèle peu exact et fort compromettant pour le cartésianisme, il entreprend de prouver que le gassendisme s'accommode mieux avec l'Église etpe concile de Trente. «Il consent, dit ironiquement Bayle, qu'on fasse des cartésiens tout ce qu'on voudra, et se déclare fort vertement contre quelques-unes de leurs doctrines, pour mieux faire sa paix; du reste, ayant autant de raison de craindre qu'on ne l'accusât d'hérésie au sujet de la transsubstantiation, il fait ce qu'il peut pour bien faire connaître son innocence, n

Mais Bernier a le tort de chercher à prouver son innocence aux dépens des cartésiens, d'autant que lui-môme abandonne Gassendi pour se rapprocher de Descartes en un des points les plus suspects aux théologiens, dans le débat sur

Paris, 1667, ia-8. — Traité de la connaissance des animaux. Paris, 1662, in-4.

(1) Abre'gé de la philosophie de Gassendi. Lyon, 1C84, 7 vol. in-12. La 1" édition est de 1G78.

(2) Cette réponse au P. Valois se trouve dans la 2* édition de Y Abrégé de la philosop.'iie de Gassendi, 3* vol., Lyon, I08\,el d:x^^s io Recueil de pièces pour servir à l'histoire du cartésianisme^ par Bayle.

l'eucharistie. En elî'et, au lieu d'admettre, comme Gassendi, un espace et un temps absolus, qui subsistent indépendamment des choses, où toutes les choses sont contenues et se succèdent, il identifie, de même que Descartes, l'espace avec le corps et le temps avec la succession des phénomènes (1).

Bernier se distingue encore de Gassendi lui-môme, et surtout de quelques-uns de ses disciples, par son opposition au matérialisme et par un attachement, qui paraît sincère, au spiritualisme. Du fond de la Perse, dans une longue lettre, datée de Chiraz, il réfute les arguments matérialistes d'Épicure et de Lucrèce et s'efforce de convertir son ami Chapelle à de meilleures doctrines. On croirait entendre un disciple de Descartes, plutôt qu'un disciple de Gassendi, tant il démontre avec force l'impossibilité d'expliquer l'intelligence par le mouvement des particules, tant il élève l'âme au-dessus de la matière ! « Nous devons, dit-il en terminant, prendre une plus haute idée de nous-mêmes et ne pas faire notre âme de si basse étoffe que ces grands philosophes trop corporels en ce point ; nous devons croire pour certain que nous sommes infiniment plus nobles et plus parfaits qu'ils ne veulent, et soutenir hardiment que,

(1) Doutes sia' quelques-uns des principaux chapitres de l'abrège' de l'his' ioire de ta philosop/iie de Gassendi, Paris, iG82,in-i2. Bernier, néen lG25et mort eu l(i88, éci ivit ces Doutes dans sa vieillesse. Sur bien des points qu'il avait crus auti-efois démontrés, il incline, dit il, à une borte de scepticisme et sur quelques autres il a changé de sentiment. Voici, d'ailleurs, ce qu'il dit lui-mùine dans la préface : « Ces doutes sont non pas sur le fond de cette philosophie, car je ne crois pas qu'on puisse raisonnablement philosopher sur un autre système que celui des atomes et du vide, mais sur de certaines matières qui ne l;iis>eut pas d'être fort considérables, tels que sont l'espace, le lieu, le mouvement, le temps, l'éternité et quelques autres. Au reste, que ces doutes soient bien ou mal fondés, vous en jugerez. Ce petit livre vous serviia toujours à deux choses: l'une, à vous faire voir la pauvieté de toutesnosphilosophies(ily a plus de trenteansquejephilosophe ti ès-persuadé de certaines choses ; et voilà cependant que je commence à en douter); l'autre, à donner comme une idée gi^nérale de la philosophie de Gassendi, laquelle, après tout, me semble la plus raisonnable de toutes, la plus simple, la plus sensible et la plus aisée. »

si bien nous ne pouvons savoir au vrai ce que nous sommes, du moins savons-nous très bien et très-assurément ce que nous ne sommes pas ; que nous ne sommes pas ainsi entièrement de la boue et de la fange, comme ils prétendent (1). »

Nous n'avons pas la même estime pour la doctrine et pour le caractère de Samael Sorbière qui travailla, comme nous l'avons dit, à envenimer les rapports de Descartes et de Gassendi, et qui paraît se distinguer surtout par une pente plus prononcée vers le scepticisme (:2). Comme de la Chambre et Bernier, Sorbière est un médecin ; de protestant il se fit catholique, mais il n'en demeura pas moins suspect d'irréligion, de socinianisme et d'impiété. Il se montra, d'ailleurs, si empressé à exploiter sa conversion auprès de Mazarin et du pape, qu'ehe parut à plusieurs d'une sincérité douteuse (3). Ce personnage peu estimable de la république des lettres réussit à se faire une certaine réputation en se glissant auprès des savants, en publiant ce qu'il avait retenu de leurs conversations, ou même en divulguant, sans loyauté, ce qu'il avait surpris dans leur intimité. Il se mêlait à leurs discussions et à leurs querelles, non pour les apaiser, mais pour les exciter, sans avoir l'excuse de la bonhomie du P. Mersenne et de son sincère amour pour la vérité. Pendant un séjour de plusieurs années en Hollande, il fut auprès de Descartes comme l'espion de Gassendi. C'est lui qui excita Gassendi à répliquer par les Instantiœ à la réponse de Descartes, et qui les publia en Hollande avec les premières ob-

(1)M. de Sainte-Beuve a cité et justement apprécié, comme il convient, cette curieuse lettre dans sou article sur Chapelle et Bachaumout. Causeries du lundi, t. XI.

(2) Né en ltil5, dans le diocèse d'Uzès, mort en 1070.

(.3) Voici ce que dit Guy-Patin de cette conversion : a J'ai reçu la nouvelle que notre ancien ami M. Sorbière, diiecteur du collège d'Orange, a tourné la jaquette en se faisant catliolique ; c'est lui-même qui me l'a mandé et qu'il s'en allait à Rome d'où il m'écrirait. Voilà des miracles de nos jours, mais qui sont plutôt politiques et économiques que métaphysiques. » Lettres, Paris, 1C53.

o(j2 PHILOSOPHIE CARTESIENNE.

jections et la réponse de Descartes, sous le titre de Disquisitio metaphyska, en y joignant une préface désobligeante pour Descartes. Bernier disait, dans sa vieillesse, qu'il ne connaissait que Sorbière qui eût été meilleur gassendiste que lui. Sorbière a écrit une vie de Gassendi qui est en tête de l'édition des œuvres complètes de ce philosophe, publiées à Lyon quelques années après sa mort.

Voici divers jugements de Sorbière sur Descartes et Gassendi, rapportés dans le Sorbnrionn : « J'ai grande envie de devenir cartésien, et le bon P. Mersenne m'a réprimé souventes fois de ce que je ne l'étais pas encore. Mais que veut-il que je fasse ? Il faut à spéculer si hautement trop d'élévation d'âme pour ma pesanteur et ma paresse (1). » Il a peine à comprendre comment l'univers entier n'est pas gassendiste : « On s'étonnera peut-être quelque jour que dix ans après la publication d'un tel ouvrage {Syntagma philosophicum de Gassendi), il s'est trouvé des gens qui ont embrassé une autre philosophie. C'est une chose étrange que, depuis qu'on a trouvé l'usage du pain, il y ait eu des hommes qui aient mangé du gland. » La trop grande érudition liltéraire, scientifique et philosophique de Gassendi est une des raisons qu'il donne du peu de succès de ses ouvrages, comparés à ceux de Descartes. « Si la manière de philosopher de M. Gassendi, admirée de tout le monde, ne fait pas plus de bruit, je pense que cela vient de sa trop grande littérature qui a mis de plus grands intervalles qu'il ne fallait entre ses raisonnements, ce qui en a dissipé la force et caché la liaison, au lieu que les autres philosophes ont toujours suivi leur pointe, et tellement ébranlé ceux qu'ils ont entraînés à leur cadence qu'il leur a fallu danser en dépit qu'ils en eussent (2). » Baillet se moque, non sans raison, de la comparaison bizarre qu'imagine Sorbière de Descartes et de Gassendi avec Montrose

(1) Sovberiana, art. Gartlsien. Tolosa-, 1G04, 1 vol. iii-l?.

(2) Ibid., art. Gassendi.

ADVERSAIRES PERIPATÉTICIENS. 563

et Xénophon. Montrose, le général écossais royaliste, envahissant impétueusement l'Angleterre, mais bientôt obligé de retourner dans ses montagnes, c'est Descartes; Xénophon avançant lentement, mais sûrement, et arrivant à son but à travers tous les obstacles, c'est Gassendi.

Après Gassendi, les héros de Sorbière étaient Montaigne el Charron, dont il ne pouvait souffrir qu'on parlât mal. Le scepticisme, comme chez lemaitre, s'ailiaiten lui àl'empirisme. Membre assidu de l'académie pour la recherche des causes naturelles qui se réunissait chez de Montmort, il y fit un certain nombre de discours sceptiques sur le peu de connaissance que nous avons des choses naturelles. Enfin, une traduction française du De Cive (1) achève de mettre en tout leur jour les tendances philosophiques de Sorbière. Passons maintenant au plus illustre des disciples de Gassendi, à Molière.

De tous les grands écrivains du siècle de Louis XIV, Molière est peut-être le seul qui ne soit pas pénétré de l'esprit cartésien. Il faisait ses études à Paris, au collège de Clermont, sous les jésuites, quand Gassendi, frappé de sa vive intelligence, l'adjoignit à deux autres élèves, Chapelle etBernier, auxquels il donnait desleçonsparticulières. Tous trois, dit M. Sainte-Beuve, profitèrent diversement des leçons du philosophe, mais ils en restèrent marqués (2). Une traduction en vers de Lucrèce, ouvrage de sa jeunesse, semble attester l'influence sur son esprit de l'enseignement du restaurateur de la philosophie d'Epicure. On sait que, découragé par la perte de quelques feuilles, Molière jeta malheureusement au feu celte traduction dont il ne nous reste rien que quelques vers élégants du Misanthrope, sur

(1) Eléments philosophiques du citoyen, découverts par Thomas Hobbes, traduits en français par un de ses amis. Amst., 1G49, in-8. Il prend la précaution de mettre eu tête un discours apologétique où il tâche de se j-.itiner de traduire un livre dont les principes sont dangereux.

(2) Article déjà cité sur Chapelle et Bachaumont.

S64 PHILOSOPHIE CAHTÉSIENNE.

l'illusion qui fait voir aux amants tout en beau dans l'objet aimé (i).

On trouve dans Molière, dit Sorbière, les traits d'une belle philosophie. Il va sans dire que, pour Sorbière, cette belle philosophie ne peut être que celle de Gassendi. Il paraît en effet dilficile de ne pas reconnaître dans quelques comédies de Molière des traces des tendances philosophiques du chanoine de Digne. Comme Gassendi, il combat à la fois, à sa façon, lÉcole et Descartes. Il se moque de la scholastique en homme qui la connaît, et jelte le ridicule sur ces péripatéticiens fanatiques qui appelaient à grands cris au secours d'Aristote les magistrats et les lois ; mais il se moque aussi du doute méthodique et du spiritualisme de Descartes.

Pancrace, dans le Mariage forcé, le maître de philosophie, dans le Bourgeois gentilhomme, donnent à rire aux dépens de la philosophie de l'École. Quoi de plus comique que la fureur de Pancrace contre le misérable qui a osé dire la forme, au lieu de la figure d'un chapeau, et contre les magistrats qui tolèrent un pareil scandale? « Ah ! seigneur Sganarelle, tout est renversé aujourd'hui, et le monde est tombé dans une corruption générale. Une licence épouvantable règne partout, et les magistrats, qui sont établis pour maintenir l'ordre dans un état, devraient mourir de honte en souffrant un scandale aussi intolérable

(1) Acte II, scène v.

Et l'on voit les nmants vanter toujours leur choix,

Jamais l'Mir passion n'y voit rieti de blâmable,

Et dans l'objet aimé tout leur devient aimable.

Ils comptent les défauts pour des perfections

Et savent y donner de favorables noms.

La pâle est au jasmin en blancheur comparable,

La noire à faire peur une brune adorable,

La maigre a de la taille et de la liberté,

La grasse est dans son jiort pleine de majesté, etc.

Ces vers sont v.ne imitation d'un passage du IV* chant de Lucrèce^ V. 1146.

" MOLIÉUE, o63

que celui dont je veux parler.... N'est-ce pas une chose horrible, une chose qui crie ven^^eance au ciel que d'endurer qu'on dise publiquement la forme d'un chapeau? Je soutiens qu'il faut dire la figure d'un chapeau, et non pas la forme. » A qui Molière en veut-il par cette burlesque déclamation de Pancrace contre les magistrats qui souffrent un pareil scandale, sinon à ces péripatéticiens fanatiques qui invoquaient à grands cris le trône et l'autel, les arrêts du conseil du roi et du parlement en faveur d'Aristote ? Que d'autres Pancraces, depuis Molière, n'avons nous pas entendus (1) !

Molière se plaît aussi à tourner en ridicule les distinctions et les subtilités de celte philosophie scholaslique, dont il paraît avoir fait quelque étude, à en juger par toutes ces questions dont il étourdit Sganarelle : « Vous voulez peut-être savoir, dit Pancrace à Sganarelle, si la substance et l'accident sont termes synonymes ou équivoques à l'égard de l'être ? si la logique est un art ou une science, si elle a pour objet les trois opérations ou la troisième seulement, s'il y a dix catégories ou s'il n'y en a qu'une, si la conclusion est de l'essence du syllogisme, si l'essence du bien est mise dans l'appétibililé ou dans la convenance, si le bien se réciproque avec la fin, si la fin nous peut émouvoir par son être réel ou par son être intentionnel. »

Le maître de philosophie du Bourgeois gentilhomme ne nous semble pas moins expert que Pancrace en fait de philosophie scholastique. Que veut-il en effet enseigner à M. Jourdain : (da logique qui traite des trois opérations de l'esprit qui sont la première, la seconde et la troisième. La première est de bien concevoir par le moyen des universaux, la seconde de bien juger par le moyen des catégories, et la troisième de bien tirer une conséquence par

(1) Bruckcr dit que Molière a voulu représenter Rohault par le personnage de Pancrace ; mais il n'y a aucun rapport entre le péripatétisnie ridicule de Pancrace et le cartésianisme de Rohault.

le moyen des figures barbara, celarenl, Darii, etc. » Si toute cette leçon de philosophie, si fastueusement annoncée, se réduit à apprendre à M. Jourdain qu'il fait de la prose sans le savoir, et ce qu'il fait avec ses lèvres, quand il dit ?/, n'est-ce pas en dérision du vide et de la futilité de l'enseignement scholastique ? «L'opium fait dormir parce qu'il a une vertu dormitive, » est un trait du Malade imaginaire contre la physique de l'Ecole et contre les formes substantielles : ce qu'estime le plus Diafoirus en son fils, « c'est qu'il s'attache aveuglément aux opinions de nos anciens et que jamais il n'a voulu comprendre ni écouter les raisons et les expériences des prétendues découvertes de notre siècle touchant la circulation du sang et autres opinions de même farine. » Voilà qui regarde sans doute encore les partisans de l'École, et leur respect aveugle pour l'antiquité. Voyons maintenant les traits lancés par Molière contre la métaphysique de Descartes.

Après Pancrace, dans le Ma^-iage forcé, voici venir Marphurius dont le risible scepticisme nous semble une parodie du doute méthodique de Descartes mal interprété, en même temps peut-être qu'une réminiscence de Rabelais. A Sganarelle qui lui demande conseil pour une petite affaire, et qui dit être venu pour cela, Marphurius fait ainsi la leçon : «Changez, s'il vous plaît, cette façon de parler. Notre philosophie ordonne de ne point énoncer de proposition décisive, de parler de tout avec incertitude, de suspendre toujours notre jugement ; et par cette raison vous ne devez pas dire : je suis venu, mais il me semble que je suis venu... Il vous apparaît que vous êtes là, mais il n'est pas assuré que cela soit. » Ce scepticisme obstiné cède cependant aux coups de bâton de Sganarelle. Le philosophe ainsi réfuté pousse les hauts cris, et se plaint des coups qu'il a reçus ; mais Sganarelle à son tour le reprend et lui enseigne qu'il ne faut pas dire : « Je vous ai battu, mais il vous semble que je vous ai battu. » Ne dirait-on pas que les plaisanteries duP. Bourdin contre le doute méthodiqueont été transportées sur la scène et mises en action?

MOLIÈRE. o67

Dans les Femmes savantes, Molière semble s'être inspiré de l'ironie de Gassendi contre le spiritualisme de Descaries. Convenons que si Philaminte est un peu perdue dans le monde de l'esprit, le bonhomme Chrysale l'est un peu dans celui de la matière. Selon Philaminte :

Le corps, cette guenille, est-il d'une importance, D'un prix à mériter seulement qu'on y pense ?

Mais, selon Chrysale :

Mon corps, c'est moi-même, et j'en veux prendre soin; Guenille, si l'on veut, ma guenille m'est chère.

N'est-ce pas l'antithèse ironique, ô esprit, ô chair, que se renvoient Gassendi et Descartes? Même antithèse dans la description du parfait amour par Armande et dans la réponse de Glitandre. Selon Armande, on doit, dans le parfait amour, tenir la pensée

Du commerce des sens nette et débarrassée.

Ce n'est qu'à l'esprit seul que vont tous les transports

Et l'on ne s'aperçoit jamais qu'on ait un corps.

Cette âme qui ne s'aperçoit pas qu'elle ait un corps, cette âme pour qui le corps est comme s'il n'existait pas, voilà aussi le sujet fécond de plaisanteries de moins bon goût, de la part des jésuites, et surtout du P. Daniel et de Huet , contre le spiritualisme cartésien. Mais Glitandre n'est nullement, on le sait, de l'avis d'Armande:

Ponr moi, par malheur, je m'aperçois, Madame, Que j'ai, ne vous déplaise, un corps tout comme une Ame ; Je sens qu'il y tient trop pour le laisser à part. De ces détachements je ne connais point l'art. Le Ciel m'a dénié cette philosophie Et mon àme et mon corps marchent de compagnie.

Les petits corps, les tourbillons de la matière subtile dans la bouche de Trissotin et des Femmes savantes, ne

sont-ils pas des plaisanteries contre la physique de Descartes (1)?

Nous serons moins sévères que Rousseau pour le Misanthrope. Non, après avoir fait la guerre aux autres ridicules, Molière, comme il le dit, n'a pas voulu s'attaquer au ridicule de la vertu ("S). Il veut nous faire rire des travers d'un homme vertueux, et non de la vertu elle-même; mais n'oppose-t-il pas à ces travers une certaine sagesse où on reconnaît, à plus d'un trait, la morale de la prudence et de l'intérêt, c'est-à-dire, la morale de Gassendi? Sans doute, il place haut le caractère d'Alceste ; mais qui osera dire qu'il ne veuille montrer les inconvénients dans le monde d'une franchise à toute épreuve et d'une trop grande rigidité morale? D'ailleurs, le sage de la pièce est Philinfe, et non pas Alceste. Si Alceste est un peu bourru contre les vers d'Oronte, que dire de Philinte, qui pense comme Alceste, et qui ne tarit pas en protestations d'admiration et d'enthousiasme, tout en assurant qu'il ne flatte point ?

Je suis déjà charmé de ce petit morceau...

Ah ! qu'en termes galants ces choses-là sont mises!...

La chute en est joli'^, amoureu^e, admirable...

Je n'ai jamais oui de vers si bien tournés.

Qui a raison, dans la scène des portraits, de Philinte applaudissant aux traits malins de l'esprit de Célimène ou d'Alceste qui s'indigne? Alceste a-t-il donc tort aussi de ne vouloir qu'aucun juge soit par lui visité, et de s'en fier à son bon droit, à l'équité? Sans doute il faut savoir bon gré à Molière de le faire parler avec tant de chaleur et d'éloquence contre la brigue et la fourberie :

(1) Grimarest, dans ses Additions h la Vie de Molière, raconte, mais sans en donner aucune preuve, que Mol ère aurait fini par abandonner la physique de Gassendi pour celle de Descartes. Dans l'anecdote du bateau d'Auteuil, iMolièie défend contre Chapelle la physique de Descartes, et ne trouve à louer dans Gassendi que la morale.

(2) Lettre sur les spectacles.

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