MOLIERE
Je veux qu'on soit sincère et qu'en homme d'honneur On ne lâche aucun mot qui ne vienne du cœur.
Ce me sont de mortelles blessures
De voir qu'avec le vice on garde des mesures.
Mais ne semble-t-il donc pas donner la préférence aux maximes opposées de Philinte ?
Je veux que l'on soit sage avec sobriété...
Je prends tout doucement les hommes comme ils sont...
J'accoutume mon âme à souffrir ce qu'ils font...
Oui, je vois ces déTauis dont votre âme murmure,
Comme vices unis à l'humaine nature;
Et mon esprit enfin n'est pas plus offensé
De voir un homme fourbe, injuste, intéressé,
Que de voir dos vautours affamés de carnage,
Des singes malfaisants et des loups pleins de rage.
Donc, selon Philinte, il serait naturel à l'homme d'être injuste, fourbe, intéressé ; le sage ne doit pas en murmurer; et s'il faut être sage, il ne faut l'être qu'avec sobriété. Qu'est-ce que cette sobriété dans la sagesse, sinon la prudence, mère de toutes les vertus, dans la doctrine morale de Gassendi ? Telle est, dans les comédies de Molière, la trace philosophique des leçons reçues en compagnie de Bernier et de Chapelle.
La philosophie d'Épicure et de Gassendi, au milieu même du dix-septième siècle, et en face du cartésianisme triomphant, a eu un certain nombre d'autres disciples plus célèbres par leur amour des plaisirs que par celui de la sagesse, plus propres à décrier qu'à accréditer la philosophie de leur maître, à cause du libertinage de leurs opinions et de leurs mœurs. Tel fut, par exemple, Chapelle, ce joyeux et spirituel convive qui, le dernier à table, enseignait, le verre en main, la philosophie d'Épicure au maître d'hôtel et aux laquais. Tel fut aussi Cyrano de Bei^gerac, autre élève de Gassendi , qui s'acquit une certaine renommée par sa turbulence, ses coups d'épée, sa verve et, comme dit Boileau, « par sa burlesque audace. » Citons encore Saint-Évremont, Bachaumond, Dcsbarreaiix, l'abbé
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de Chaulieu, le marquis de la Fare, les salons de Ninon de l'Enclos et la société du Temple où la philosophie d'Épicure était professée et pratiquée (1). Effacée par l'éclat et les succès du cartésianisme, impuissante contre l'ascendant et la force de ses doctrines, la philosophie de Gassendi n'a eu qu'un rôle obscur au dix-septième siècle. Mais, dans le siècle suivant, sous une autre forme, placée sous le patronage de Bacon et de Locke, pour la méthode et pour la métaphysique, sous celui de Ne-wi;on, pour la physique, cette même philosophie prenant, pour ainsi dire, sa revanche, éclipsera à son tour le cartésianisme et lui succédera dans l'empire des intelligences.
(1) Voir dans l'Encyclopédie l'article Êpicuréisme, par Diderot.
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