‹ Histoire de la philosophie Cartésienne (volume 3)Chapitre 47 sur 52 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

De la polémique des jésuites contre le cartésianisme. — Caractères généraux de leur philosophie, empirisme et scepticiime. — Gassendi préféré à Descartes. — Guerre aux idées innées. — Critique par le P. Tourneniine du Traité de l'existence de Dieu de Fenelon. — Le spiritualisme de Descartes tourné en ridicule. — Voyage du monde de Descartes, par le P. Daniel. — Nouveaux Mémoires de Huet pour servir à l'histoire du cartésianisme. — Conjectures du P. Tourneniine sur l'union de l'âme et du corps. — Obscurité, selon les jésuites, des idées de l'âme et de Dieu. — Dédain des preuves métaphysiques de l'existence de Dieu. — Dieu conçu comme un être très-particulier. — Toute participation supprimée entre la créature et le Créateur. — Le P. Dutertre. — Athei delecti du P. Hardouin. — Persécutions contre le P. André. — Interdiction à tout membre de la Société de défendre le système de Descartes, même comme simple hypothèse.

— Le cartésianisme accusé de complicité avec Calvin et Jansénius.

— Dénonciation par le P. Yalois de la conformité des sentiments de Descartes avec ceux de Calvin. — Polémique excitée par le livre du P. Valois. — Accusation de jansénisme. — Saint Augustin maltraité par les auteurs jésuites. — Rapport entre les paradoxes historiques du P. Hardouin, et la polémique philosophique et théologique des jésuites.

— Les jésuites défenseurs du libre arbitre. — Éloge de la physique de Descartes par quelques jésuites plus modérés. — Le P. Rapin. — Le P. Tournemine. — Le P. Regnault. — Le P. BuÉBer. — Traité des vérités premières, plus empreint de l'esprit de Locke que de celui de Descartes. — Éloges de Descaries par les PP. Guénard et du Baudory.

— Repentir tardif d'avoir donné les mains au sensualisme et au scepticisme contre le spiritualisme cartésien. — Grave inconséquence des jésuites en philosophie.

Déjà, au premier rang des adversaires de Descartes, nous avons rencontré les jésuites. Par l'importance de leur rôle dans les luttes et dans les persécutions du cartésianisme, par leur rivalité avec la congrégation de l'Oratoire, ils méritent une place à part dans cette histoire.

372 PHILOSOPHIE CARTESIENNE.

Voyons avec quelle philosophie et avec quels arguments ils ont si vivement combattu la philosophie cartésienne. En vain Descartes s'était-il flatté de les conciliera sa doctrine à force d'égards et même de flatteries; il réussit à conserver avec quelques-uns d'entre eux des liaisons d'estime et d'amitié personnelle, mais non à conquérir la Compagnie elle-même. Plus ancienne que l'Oratoire, elle était aussi de plus longue date et pins profondément engagée avec la philosophie de l'École, dans laquelle un grand nombre de ses membres s'étaient signalés par la subtilité de leur dialectique et par de savants commentaires sur Aristote. D'ailleurs, en déclarant la guerre à la philosophie nouvelle, elle se montrait fidèle à son esprit, fidèle à sa mission de défendre le passé et la tradition contre les nouveautés, plus ou moins suspectes, de l'esprit moderne.

L'empirisme, puisé soit dans Aristote, soit dans Gassendi, et plus ou moins mêlé de scepticisme, voilà le caractère le plus général que présente la philosophie des jésuites, dans son opposition à celle de Descartes et de l'Oratoire. Ce caractère s'est déjà révélé à nous par les attaques du P. Bourdin contre les preuves de la distinction de l'âme et du corps, et par le formulaire imposé à l'Oratoire. Contre les idées innées et la vision en Dieu, les jésuites se portèrent les défenseurs de la vieille maxime, rajeunie par Gassendi, qu'il n'y a rien dans l'entendement qui n'ait passé par le sens. Entre Descartes et Gassendi, entre le plus grand défenseur et le plus dangereux adversaire du spiritualisme, ils n'hésitent pas, et toutes leurs préférences, hautement avouées, sont pour le restaurateur delà philosophie d'Épicure. a Gassendi, dit le P. Daniel, était un homme qui avait autant d'esprit que M. Descartes, une bien plus grande étendue de science et beaucoup moins d'entêtement; il paraît être un peu pyrrhonien en métaphysique, ce qui, à mon avis, ne sied pas mal à un philosophe (1). » Le même P. Daniel prête ce propos à

(l) Voyage du monde de Descartes.

LES JÉSriTES. 573

Colbert qu'on dissuadait de faire apprendre h son fils l'ancienne philosophie, sous prétexte qu'elle ne contient que fadaises et chimères : « On m'a dit aussi qu'il y a bien des fadaises et des chimères dans la nouvelle; ainsi, folie ancienne, folie nouvelle, je crois qu'ayant à choisir, il faut préférer l'ancienne à la nouvelle. » Ces paroles sceptiques, auxquelles il applaudit de tout son cœur, servent de conclusion à son Voyage du monde de Descartes.

Avoir appris combien ce qu'on sait le mieux est mêlé d'obscurité et d'incertitude, voilà, selon le P. Rapin. le plus grand fruit qu'on puisse tirer de la philosophie (2). Ce ton sceptique est celui de tous les beaux esprits et philosophes de la Compagnie. Ils ne trouvent nulle clarté, ni dans l'idée de l'âme, ni dans celle de Dieu, auxquelles quelques-uns, comme le P. Dutertre, ajoutent même celle de corps (2). Que re>te-t-il donc qui ne soit du domaine des ténèbres et de l'incertitude? Ils inclinent au probabilisme en métaphysique, comme leurs casuistes au probabilisme en morale, ou plutôt leur probabilisme en morale n'est qu'une conséquence de leur probabilisme en métaphysique. Nous verrons Huet, l'hôte, l'ami des jésuites, pousser cette tendance, déjà marquée dans la Censwe de la philosophie de Descartes jusqu'au plus outré pyrrhonisme dans le Traité de la faiblesse de l'esprit humain, qui fit un si grand scandale, et dont un jésuite seul, le P. Baltus, osa faire l'apologie. Par les intrigues des jésuites à Rome, Descartes est mis à l'index, tandis que Gassendi est épargné. Le philosophe qui n'avait travaillé qu'à établir profondément dans les esprits la spiritualité et la Divinité est condamné, tandis que celui-là est approuvé qui n'avait eu d'autre but, à ce qu'il semble, que de les obscurcir et de les ébranler. Suivant la remarque d'Arnauld, le poison était permis, mais non le contre-poison.

(1) Œuvres diverses, 3 vol. in-12. La Haye, 1725.

(2) Réfutation de Malebranche, l" partie, 4 vol. in-12. Paris, 1715. — Observations sur la profession de foi du P. André, f Introduction à ses Œuvres p/iitosop/iiques, par M. Cousin.)

li'i PHILOSOPHIE CARTÉSIENNE.

Jusque dans leurs appréciations du mérite relatif des divers ouvrages de Descartes, on peut reconnaître les inclinations philosophiques des jésuites. Les Passions de l'âme, tel est, selon le P. Daniel et Huet, le meilleur, ou le moins mauvais, des ouvrages de Descartes, sans doute parce que la physiologie tend à y absorber la psychologie, tandis que tous deux s'accordent à mettre au dernier rang les Méditations, où sont démontrées la spiritualité de l'âme et l'existence de Dieu. Idées innées, idée de l'infmi, vérités éternelles, raison universelle et divine, toutes les traces de Dieu en notre intelligence, voilà ce qui semble plus particulièrement antipathique aux philosophes de la Compagnie. Ils s'obstinent ù n'y voir que rêves et chimères, folie et fanatisme. Nous ne voulons pas dire assurément que jamais ils n'aient raison dans leurs critiques contre l'idéalisme, et surtout contre la vision en Dieu de Malebranche. A la suite d'Arnauld, souvent ils rencontrent juste dans leurs attaques et leurs railleries; mais ils ne savent combattre les excès de Malebranche qu'en tombant eux-mêmes dans toutes les erreurs de l'empirisme. Avec quelle chaleur Huet, dans la Censure, ne défend-il pas le grand principe de la philosophie de la sensation ! On croirait entendre Épicure ou Gassendi. Dans sa réfutation officielle de Malebranche, le P. Dutertre, comme Locke, prétend ramener toutes les idées à la sensation et à la réflexion. Plusieurs font à Descartes le reproche de penser comme Épicure sur la formation du monde (1); ne peut-on donc leur renvoyer l'accusation, plus grave et mieux fondée, de penser comme Épicure sur Tàme humaine?

Un des membres les plus distingués et les plus savants de la Compagnie, le P. Tournemine, dans la préface qu'il mit en tête de la première partie du Traité de VExistence de Dieu, publiée à linsu de Fénelon, ne loue que la dé-

(f) Lettre d'un philosophe à un cartésien de ses amis, petit in-12. Paris, 1672. Cette lettre, signée des initiales P. R., est du P. Rapin, comme le conjecturait M. Cousin; cette conjecture est confirmée par uq passage du Mémoire d'Arnauld au Parlement de Paiis.

LES JÉSUITES. hln

monstration tirée de l'art de la nature, et blâme, au moins d'une manière indirecte, les preuves tirées des idées intellectuelles ou vérités absolues de la raison. N'osant pas attaquer ouvertement Fénelon, il imagine de dire qu'il n'a pas voulu les proposer comme des preuves universelles et propres à tout le monde, mais comme des preuves particulières respectives, des arguments ad hominem, fondés sur les principes reçus par les adversaires qu'il combat. Ce sont, dit-il, des démonstrations pour les cartésiens et les malebranchistes, que l'auteur n'a pas dû oublier. On conçoit que Fénelon n'ait pas été très-satisfait d'une introduction qui dénaturait le vrai sens de sa philosophie. Non-seulement il croit d'une manière absolue à la vérité de ces preuves, mais, en véritable cartésien et malebranchiste, il déclare les mettre bien au-dessus des preuves physiques. Chose étrange ! ces principes de l'idéalisme , enseignés non-seulement par Descartes et Malebranche, mais par les plus grands et les plus vénérés philosophes des temps anciens et des temps modernes, par Platon, saint Augustin, saint Anselme, parles Pères les plus illustres de l'Eglise, et par les plus grands théologiens, ces principes, qui passent pour le fondement de la certitude, de la morale et de la religion, n'ont jamais rencontré, même au dix-huitième siècle, d'adversaires plus vifs et de railleurs plus acharnés que les jésuites.

Ministres d'une religion pour qui la séparation de l'àme et du corps, après cette vie, est un dogme fondamental, ils auraient dû, au moins à ce qu'il semble, accueillir avec empressement, dans l'intérêt de la foi, le spiritualisme cartésien. Et quand il aurait eu quelque chose d'excessif, était-ce donc à eux d'en faire un si grand crime à Descartes, et n'eût-il pas mieux valu réserver leurs sarcasmes contre une philosophie qui, au lieu de trop séparer l'âme et le corps, tendait à les confondre? Ne pouvaient-ils donc pas chercher ailleurs quelque autre matière à plaisanter et à rire ? Mais, loin qu'ils aient cette sagesse, tout au contraire, on dirait qu'avant tout ils ont à cœur de

57fj inilLûèOPlllE CARTESIENNE.

tourner en ridicule la distinction cartésienne de l'âme et du corps, et d'ébranler la démonstration sur laquelle elle repose, où ils s'obstinent à ne voir qu'un paralogisme. A la façon dont ils renouent eux-mêmes les liens entre l'âme et le corps, ils semblent vouloir les faire indissolubles.

Gassendi, pour se moiiuer du spiritualisme de Descartes, avait feint d'avoir alfaire à un homme sans corps. Il s'adresse à lui, comme à un pur esprit : 0 esprit, om<?ns, ce qui lui attire cette dure et méritée réplique. 0 chair, o caro. Les jésuites se plaisent à développer, à reproduire sous toutes les formes, à mettre même en action cette ironie de Gassendi. Des âmes qui, en vertu des merveilleuses recettes de Descartes, prennent, dès celte vie, congé de leurs corps, et y rentrent quand il leur plaît, voilà le fond de leurs romans et de leurs satires contre le cartésianisme, voilà la fable imaginée par le P. Daniel dans son Voyage du monde de Descartes {{). Pour savoir à quoi s'en tenir sur ce monde, objet des rapports les plus contradictoires, son héros va trouver un vieillard ancien ami de Descartes, qui lui confie que le grand philosophe n'est pas mort, mais que les médecins de Stockholm ont enterré son corps, pendant que son âme l'avait quitté pour une courte absence, et qu'il tient de lui-même ce secret merveilleux de mettre momentanément l'âme en liberté du corps, même pendant cette vie. Comme il n'est rien de tel que de voir de ses propres yeux, il lui propose d'en user. Les voilà donc tous deux qui mettent leurs corps de côté, et qui s'envolent dans les espaces vers l'âme de Descartes occupée, dans le troisième ciel, à construire un monde avec la matière infinie conformément à ses principes.

Isous ne contestons pas que, dans ce Voyage du monde de

(1) Né à Rouen, en 1659, mort à Paris, en I72R. Il a publié, en 1690, le Voyage du monde de Deacartès ; en lC93j Lettres d'un péripatéticien à l^nuleur d'un vriyage de Descartes, touchant la connais<ance des hêtes^ et, en n2i, un Trai'.é de la nature du mouiement dans lequel il attaque les causes occasionnelles. Ces ouvrages se trouvent dans le premier volume de ses œuvres tbéologiqne? et philosophiques. 3 voL in-4°, Pari», 175*.

Descartes, il n'y ait de l'esprit, certaines critiques justes, et même une sorte de modération relative, puisque le P. Daniel n'approuve pas qu'on accuse Descartes d'athéisme ; mais la plupart des sarcasmes et des principes trahissent évidemment l'esprit et les tendances de Gassendi. On retrouve des fictions et des plaisanteries analogues, avec moins d'esprit et de modération, dans les Nouveaux Mémoires pour servir à. l'histoire du cartésianisme, dont Huet est l'auteur (1). MaisHuet, comme nous le verrons plus tard, se compromet encore davantage par son zèle à faire valoir tous les arguments du matérialisme, sans autre précaution que de les mettre dans la bouche d'un disciple imaginaire d'Épicure.

Il n'est pas un jésuite qui pardonne à Descartes d'avoiimis la clarté et la certitude de l'âme au-dessus de celle du corps. De toutes les opinions philosophiques, qu'emprunte à Malebranche le P. André, il en est une seule, celle de l'obscurité de la connaissance de l'âme, qu'approuvent ses supérieurs; mais ils le blâment de n'avoir pas étendu cette obscurité jusqu'à la connaissance de Dieu (2).

Leur théologie rationnelle est marquée du même caractère d'empirisme que leurs doctrines sur l'âme humaine. Tout ce que Gassendi avait objecté à Descartes contre l'idée de l'infini, ils le répètent et le prennent pour leur propre compte. Comme la démonstration de la distinction de

(1) Puisque nous en sommes aux romans contre la philosophie de Descartes, nous citerons encore, \'llis*oire de la conjuration faite à Stockholm contre la philosophie de M. Descarfes. C'est une satiie et une fiction, quelquefois assez ingénieuse, contre la philosophie de Descartes. Les conjurés sont les accidents réels, les qualités sensibles, les formes substantielles si maltraitées par Descartes. Ils s'en vengent en décidant unanimement sa mort, et la chaleur, chargée d'exécuter la sentence, excite un transport dans son cerveau, dont il meurt. On a attribué ce badinage au P. Daniel; mais, d'après l'abbé Trublet (Mémoires sur Fonienelle), il est d'un M. Geryais de Montpellier, d'abord protestant, puis ensuite prêtre catholique.

(2) Voir la deuxième partie de la Réfutation du P. Dutertre, et les remarques de la Compagnie sur la profession de foi du P. André dans l'Intioduction de M. Cousin à ses œuvres. Il sera plus spécialement question du P. Dutertre dans le second volume.

l'âme et du corps, les preuves cartésiennes de l'existence de Dieu ne sont pour eux que paralogismes et chimères. Ils ne font grâce qu'aux preuves physiques. Le P. Rapin reproche à Descartes d'avoir négligé ces preuves, et d'avoir ainsi plutôt prouvé !a beauté de sou espril que l'existence de Dieu. Les philosophes de la Compagnie ne peuvent supporter qu'on fasse de Dieu l'être des êtres, la vérité, l'ordre, le bien en soi, et, dans leur superficielle métaphysique, ils ne craignent pasderompre toute espèce de lien entre Dieu et la créature. Dutertre etHardouin soutiennent, contre Malebranche, que Dieu est un être tout particulier, très-singulier, quoique doué d'une vertu infinie. Selon le P. Dutertre, chaque être particulier ne participe pas plus à l'être divin qu'à l'être d'aucune aiiire créature.

Pour le P. Hardouin quiconque fait de Dieu l'être universe , l'être des êtres, est un athée. Aussi dénonce-t-il comme des athées Descartes et Malebranche, et bien d'autres que nul assurément avant lui n'avait soupçonnés d'athéisme. Cependant il veut bien, par un sentiment d'équité, prévenir qu'il ne nomme pas ainsi celui seulement qui nie l'existence de Dieu pour s'abandonner à tous les vices, mais tous ceux qui, sans reconnaître aucune vraie divinité, font néanmoins profession de régler leur vie et leurs mœurs sur la règle de la vertu et de la loi naturelle qu'ils prennent pour Dieu. A la preuve par l'infini Hardouin reproche de ne donner que le genre suprême de l'être, eus in (jenere, id est omne genus entis, au lieu du vrai Dieu singulier, personnel. Quel athée, selon Hardouin, ne s'accommoderait de cette démonstration, d'où l'on ne peut faire sortir que l'universel, d'abord dans le chaos, puis dans la forme actuelle du monde? Il ne faut donc pas s'étonner de rencontrer , dans ses Af/tei detecti (1), nonseulement Descartes et Malebranche, mais Arnauld et Pascal; il faudrait plutôt, au contraire, s'étonner de n'y pas voir saint Augustin lui-même, en tête d'un certain

(1) Operia varia, in-fol. Amst., 1733.

nombre de Pères de l'Église, manifestement coupables des mêmes doctrines. Le P. Hardoiiin ne manque pas d'applaudir aux //istaHces de Gassendi contre Descartes (1).

Ces tendances philosophiques de la Société se sont tristement révélées dans la longue persécution qu'elle fît supporter à un des siens, le P. André, pour cause d'attachement à l'idéalisme de Platon ou de saint Augustin, et aux doctrines de Descartes et de Malebranche. C'est là que se montre en tout son jour la philosophie officielle de l'Ordre, soit dans les réponses des supérieurs à ses éloquentes et courageuses apologies de Malebranche et de Descartes, soit dans le Formulaire philosophique qu'on l'oblige à signer et à dicter à ses élèves. Combien chèrement le P. André n'expia-t-il pas le contraste de son idéalisme avec l'empirisme de son Ordre, et quelle fatalité l'avait jeté, animé de l'esprit de l'Oratoire, dans les rangs des Jésuites !

Dans leur emportement contre la philosophie nouvelle, les supérieurs du P. André traitent Malebranche de fanatique, de visionnaire, de fou, et assimilent Descartes à Calvin. « Vous ne pouvez ignorer, écrit le P, Guimond provincial à André, en 1704, que le P. général et les supérieurs la défendent (la doctrine de Descartes), que la Compagnie prétend que non-seulement on ne l'approuve point, mais encore qu'on la combatte, ainsi qu'on combattait celle de Calvin avant le Concile. Comprenez, je vous prie, que dire que vous les estimez et qu'ils ont des opinions raisonnables, c'est comme qui dirait : j'ai de l'estime pour Calvin et il a des opinions très-raisonnables. On est résolu de ne point souffrir dans la Compagnie non-seulement ceux qui suivent ces auteurs ou qui les louent, mais ceux qui ne les blâment pas et n'ont pas de zèle contre leur doctrine. » En effet, le général Michel-Ange Tamburini (2) venait d'interdire à tout membre de la Société d'enseigner trente propositions où se trouvent compris la plupart des

'1) Ciu-tcRiuni o'im sruie non scguiici- caatiga'bat Pou-us Giibaendi. Allifi deiecii^ art Cartesius.

(2) Élu en 1706, mort en 1730.

principes de Descartes et de Malebranche, et de soutenir, même comme une simple hypothèse, le systèmç de Descartes (I).

Mais si les jésuites ne dédaignent pas d'employer contre Descartes des armes philosophiques, ils n'ont garde de n'y pas joindre les armes religieuses. Ils espèrent avoir meilleur compte du cartésianisme par l'accusation de complicité avec Calvin et Jansénius, que par la discussion philosophique. Sans cesse ils reviennent à l'argument de l'incompatibilité avec la foi, et surtout avec l'eucharistie, comparant Descartes à Calvin, comme Voétius le comparait h Vanini. Entre tous se signale le P. Yalois qui, en 1680, sous le pseudonyme de Dc'laville, adresse à tous les évoques de France un ouvrage (2) où il dénonce solennellement Descartes, comme fauteur du calvinisme, et les somme en quelque sorte, par l'exemple du roi, de proscrire sa doctrine : « Messeigneurs, je cite devant vous M. Descartes et ses plus fameux sectateurs; je les accuse d'être d'accord avec Calvin et les calvinistes sur des principes de philosophie contraires à la doctrine de l'Église, etc. )) Le P. Valois veut démontrer l'incompatibilité des principes de Descartes avec l'eucharistie. D'abord, dans la première partie (3), il expose et rétablit contre ceux qui, pour échapper à l'orage, voudraient plus ou moins la dissimuler, la vraie doctrine de Descartes et de

(1) Voici quelques-unes de ces propositions qu'il est interdit de soutenir à tout membre de la Société : « Mens huinaua de omnibus dubitare potest ac débet, prseterquam quod cogitet adeoque existât. — Essentia materiœ cousistit in extensionc cxterna. — Mundi extensio indefinita est iu seipsa. — Solus Deus est qui movere possit corpora. — Belluae sunt mera automata. — Mens appreliendendo nullatenus agit, sed est facultas mère passiva. — Nullis sunt formae substantiales corporeas a materia distinctse. — i\ulla sunt accideutia absoluta. — Systema Cartesii defendi potest tanquam hypothesis. »

(2) Sentimenls de M. Descartes touchant Vessence et les propriétés des carps opposés à la doctrine de VÉglise et conformes aux erreurs de Calvin sur le sujet de l'eucharistie. Paris^ 1680, in-12.

(3) L'ouvrage est divisé en 3 parties.

ses disciples sur la matière. Selon Descartes, la matière consiste dans l'étendue, et il n'y a rien dans le corps que la pure étendue; les parties de la substance corporelle sont absolument impénétrables, un corps ne peut jamais être réduit à un plus petit espace que celui qu'il occupe naturellement. C'est ainsi que les adversaires de Descartes ont toujours interprété sa doctrine, c'est ainsi qu'elle a été exposée par ses disciples les plus accrédités, tels que Clerselier, Delaforge, Rohault, Cally, Antoine-le-Grand et Malebranche (I). Or, dans la seconde partie, le P. Valois démontre que cette définition de la matière est inconciliable avec la doctrine du concile de Trente sur l'eucharistie, et il réfute les arguments par lesquels les cartésiens ont essayé de prouver le contraire. Enfin, dans la troisième partie, il prétend montrer l'identité de ces principes avec ceux de Calvin. Calvin, selon le P. Valois, se serait fondé précisément sur cette notion de la matière pour nier que Jésus-Christ est dans l'eucharistie, comme l'entend l'Église romaine. Dès lors il devint à la mode parmi les jésuites d'associer ensemble, comme le fait le P. Guimond, les noms de Descartes et de Calvin, comme aussi de Jansénius, afin d'attirer les mêmes rigueurs sur les partisans des uns et des autres (2).

Le livre du P. Valois excita entre les cartésiens et leurs adversaires, entre les protestants et les catholiques, une vive polémique, dans laquelle intervinrent Arnauld, Malebranche et Bayle en faveur de Descartes , Bernier en faveur de Gassendi (3). Arnauld repousse avec indignation

(1) Il dit de Malebranche : « Manifestement cartésien en plusieurs clioses, mais particulièrement sur le point de l'essence de la matière. »

(2) A côté de l'ouvrage du P. Valois, nous en citerons un autre intitulé : La philosophie de M, Descartes contraire à la foi catholique, petit in-12, Paris, 1682. — L'auteur qui garde l'anonyme se propose de compléter la Réfutation du P. Valois. L'ouvr;tgc tout entier a pour objet l'essence de la matière et les accidents réels dans leurs rapports avec l'eucliai istie.

(3) Dissertation de Bayle : » Où on défend contre les péripatéticiens les raisons par lesquelles quelques cartésiens ont prouvé que l'essence du corps consiste dans l'étendue. (Dans les œuvres diverses, 5 vol. in-fol..

l'accusation du P. Valois. Il lui repioche : « de porter lui-même à la foi un bien plus grand préjudice, en ce que, ne se contentant pas de ce que l'Église nous oblige de croire de ce mystère, il nous voudrait faire passer pour de nouveaux articles de foi ce qui n'a été défini dans aucun concile, et ce qui ne peut se prouver ni par l'Écriture ni par la tradition (I). » Il dit encore : « C'est donner un grand avantage aux hérétiques qui prennent occasion de faire croire qu'il y a un grand nombre de catholiques qui sont calvinistes dans le cœur, quoiqu'ils ne l'osent pas dire(2), » En effet, comme déjà nous l'avons dit, Bayle, Poiret, Wittichius, un grand nombre de ministres protestants, et surtout Jurieu, prennent acte de cette prétendue démonstration pour accuser de mauvaise foi Arnauld et les théologiens cartésiens qui écrivent en faveur de la transsubstantiation

Les jésuites ne manièrent pas 'une façon moins dangereuse et moins perfide, l'accusation de jansénisme, à laquelle ils réussirent à donner plus de créance, et par laquelle ils accablèrent ceux qu'ils n'auraient pu perdre avec la seule accusation de cartésianisme. Ils les associèrent toujours l'une avec l'autre pour abattre plus sûrement et pour humilier l'Oratoire. Voici le début solennel des Athei detecti du P. Hardouin : a Afin de tout mettre en œuvre contre la foi et de la détruire, s'il était possible, l'enfer a imaginé de donner pour auxiliaire à la théologie nouvelle, c'est-à-dire au jansénisme, la philosophie nouvelle complice de tous ses desseins. »

La Haye, 173L) Éclaircissement sur le livre de M. Delaville, par M. Dernier. — Défense de l'auteur de la Recherche de la vérité' contre raccusation du sieur Delaville. Rotterdam, 1684, à la suite de la deuxième édition De la nature et de la grâce. — Piéponse de M... à un de ses amis touchant un livre qui a pour titre : Sentimerits, etc. (dans le recueil, publié par Bayle, de pièces curieuses concernant la philosophie de Descartesl .

(1) Apologie pour les catholiques, t. II, chap. V.

(2) Lettre 415, t. II, des Œuvres complètes, p. 245.

(3) Esprit de M. Arnauld, t. II, p. 132. (2 vol. in-12, Deventer, 1684.)

La haine des jésuites contre la philosophie de Descartes s'étend plus ou moins sur les grands philosophes, sur les grands théo ogiens, et même sur les Pères de l'Église, qui se rattachent à la tradition idéaliste, et dont les cartésiens invoquaient l'autorité. Ils font remonter leurs attaques jusqu'à Platon, et ils n'épargnent pas saint Augustin luimême. Dans tous leurs parallèles d'Aristote de Platon, c'est Platon qui est sacrifié à Aristotc. Le P. Hardouin traite Platon d'athée, ou tout au moins de polythée (1). Le P. Baltus croit devoir écrire un livre pour purger d'i crime de platonisme tous les pères de l'Église et saint Augustin lui-môme. D'autres jésuites, au lieu de chercher à justifier saint Augustin, se prévalent au contraire de ses doctrines platoniciennes pour discuter et ébranler, avec une certaine hardiesse, son antique autorité dans TÉglise. Voici comment en parle la Compagnie dans le manifeste philosophique qu'elle impose au P. André : « Véritablement on est obligé d'avouer qu'il a inséré dans ses ouvrages un peu trop de platonisme qu'il avait étudié avant sa conversion. » Dans la réfutation de Malebranche, composée par ordre de la Compagnie, le P. Dutertre est encore moins révérencieux. Sur la question de la nature de la vérité, il reproche à saint Augustin de se sentir du pur platonisme, et de la théurgie de Porphyre, touchant les moyens de rendre l'âme capable de la connaître. Cependant, après avoir de la sorte réprimandé saint Augustin, le P. Dutertre veut bien admettre en sa faveur quelques circonstances atténuantes, par considération des temps dans lesquels il vivait, où, dit-il, les noms de sagesse et de philosophie étaient si fort à la mode. La mauvaise humeur du P. Hardouin contre saint Augustin est encore moins réservée dans les articles des Afhei detecti consacrés à Jansénius et àAmbrosius Victor. Volontiers s'en débarrasserait-il en le déclarant tout entier apocryphe ou, tout au moins, le De libero arbitrio. Il n'ose pousser jusque-là l'audace de son

(1) Voir le Platon expliqué dans les Opéra varia.

érudition si étrangement paradoxale et sceptique. Mais par la façon dont il révoque en doute l'authenticité de toute l'antiquité profane, il ébranle indirectement celle de saint Augustin et de tous les Pères qui ne sont pas en harmonie avec la philosophie et la théologie des jésuites, et qui auraient mérité, eux aussi, ime place dans ses Athei di'tecti, pour avoir fait de Dieu l'être des êtres, l'ordre, la raison, la vérité suprême.

Quelle plus étrange imagination que d'attribuer les principaux ouvrages profanes, ou môme ecclésiastiques, de l'antiquité et des premiers siècles de l'Eglise, à une société de faussaires, d'impies et d'athées du treizième siècle qui les auraient fabriqués pour autoriser la doctrine, que Dieu est la vérité, c'est-à-dire, n'est pas une substance, et pour entraîner le monde dans l'athéisme ! Quelle singulière érudition, vainement employée au service de cette thèse qui réduit au néant tous les auteurs sacrés et profanes de l'antiquité! Il suffit de dire que le P. Hardouin prétend prouver que y Enéide estl' œuvre, non pas de Virgile, mais d'un moine du treizième siècle, pour donner une idée de la bizarrerie et de l'audace de ses paradoxes.

Cependant, au travers de toutes ces bizarreries, le P. Hardouin avait un but sérieux. Il pensait, sans doute, venir en aide aux tendances aux doctrines de sa Compagnie, et en finir hardiment, et d'un seul coup, avec tous les témoignages des docteurs de l'Église, sans cesse allégués par les adversaires de ses doctrines philosophiques et théologiques. C'était un remède héroïque; malheureusement il pouvait être tourné contre les Écritures elles-mêmes et contre les fondements de la foi. Les jésuites s'en alarmèrent; ils désavouèrent le P. Hardouin et le forcèrent à se rétracter, non pas au sujet des Athées découverts, mais au sujet de ses paradoxes hi«/oriques (1). Tel est le lien entre le système du P. Hardouin et la polémique que soutenaient les jé-

(1) Bibliothèque choisie de Leclerc. Amsterdam, 1709, 18* vol. Eq 1709, il fat obligé de souscrire à la déclaration que fit la Société contre ses Œuvres choisies imprimées à Amsterdam. Mais on voit, par la date de

suites contre les partisans de saint Augustin, de Deseartes et de Malebranche.

Soyons justes cependant à l'égard des Jésuites, et, tout en signalant leurs tendances empiriques et sceptiques, ne leur refusons pas Téloge d'avoir été les défenseurs du libre arbitre, dans l'ordre de la nature, comme dans celui de la grâce, et de n'avoir cessé de soutenir la réalité et l'efficacité des causes secondes contre les causes occasionnelles, ou contre le principe que Dieu seul agit en nous.

D'ailleurs, tous les membres de la Compagnie n'imitent pas les emportements et les violences du P. Dutertre ou du P. Hardouin ; quelques-uns même osent dire un peu de bien de la philosophie de Descartes, mais de sa physique, plutôt que de sa métaphysique. Assurément le ton des Pères Rapin, Tournemine, Regnault, Buffîer, n'est pas celui des Dutertre, des Guimond, des Valois, des Hardouin. Ils rendent hommage au génie de Descartes et de Malebranche, tout en demeurant fidèles à l'esprit de leur Ordre. Le P. Rapin loue Descartes comme un des génies les plus extraordinaires qui aient paru dans ces derniers temps : « Sa physique est une des plus subtiles et des plus accomplies des physiques modernes, remplie d'idées curieuses et de belles imaginations, et, quand on y pense bien, on y trouve un corps de doctrines plus réglé que dans Galilée et les Anglais. » Mais il le loue pour sa physique et non pour sa métaphysique. D'ailleurs, au ton généralement léger et sceptique du P. Rapin. à la préférence donnée à Aristote sur Platon, dans le parallèle qu'il a institué entre ces deux philosophes (1), on reconnaît bien en lui un philosophe de la Société des jésuites.

Dans ses Conjectures sur Vunion de Vâme et du corps, le P. Tournemine ne parle de Malebranche qu'avec estime et respect, au lieu de le traiter de visionnaire et de fou, comme

qnolques-nnes des pièces dont se composent les Œuvres diverses publiées aprîîs sa mort, qu'il n'avait pas renoncé à sou système.

(I) Comparaison de Platon et cV Aristote, les sentiments des Pères sur leurs doctrines, Paris, 107 1, iu-12.

586 PHILOSOPHIE CARTESIENNE.

la plupart de ses confrèi'cs, quoiqu'il le blâme de prétendre nous taire voir les corps en Dieu, et Dieu lui-même intuitivement par la raison. « Quelque respect que j'aie, dit-il, pour l'excellent philosophe qui a donné cours à cette opinion, il me pardonnera si je ne puis croire que, dès cette vie, nous voyions Dieu intuitivement et les corps en Dieu. » L'esprit de parti reparaît, par un autre côté, dans le P. Tournemine, quand il s'en prend à Arnauld d'avoir contribué au succès de cette doctrine, pour l'avoir, dit-il, combattue plutôt par des injures que par des raisons. S'il y a des injures dans la polémique d'Arnauld, il y a aussi des raisons, et assurément aucun jésuite n'a fait une plus forte réfutation de la vision en Dieu. Remarquons ici que Malebranche, pendant le fort de sa polémique contre Arnauld, leur plus grand ennemi, et alors qu'il se posait comme l'adversaire du jansénisme, rencontra quelques sympathies chez les jésuites.

Si le P . Tournemine ne peut se résoudre à croire que nous voyons Dieu en lui-même, il admet que nous le voyons en nous. La première idée qu'a l'âme est, dit-il, celle de sa substance, laquelle renferme celle de Dieu, comme l'idée de l'effet celle de la cause, d'où il suit que l'idée de l'âme et de Dieu, perfection suprême, est l'objet de la première connaissance de l'âme, inséparable de l'âme elle-même. Les cartésiens, dit-il, ont eu raison d'appeler cette idée innée, quoiqu'ils prouvent assez mal qu'elle le soit (2). Ainsi le P. Tournemine commence-t-il à faire brèche au grand principe, qu'il n'y a rien dans l'entendement qui n'ait passé par le sens.

Parmi les jésuites qui ont le mieux parlé de Descartes, il faut citer le P. Regnault, auteur d'une physique en dialogues et d'un autre ouvrage sur V Origine ancienne de la physique nouvelle, oh. il cherche à montrer toutes les semences de la physique de Descartes éparses dans la physique ancienne, non pas, comme quelques autres, pour déprécier

(1) Mémoires de Trévoux, mai et juin 1713.

ses découvertes, mais pour lai rallier les partisans d'Aristote et de l'antiquité. <( Mais Doscartes lie, enchaîne, perfectionne, établit sur les luis de la nature et rapporte à des principes de physique ce qui se trouve imparfait, épars et sans preuves chez les anciens. Qu'il ait tiré ou non de leurs ouvrages les diverses parties de son monde, les réunir, les disposer, les ranger, les assortir, faire de ces matériaux épars et brutes un édifice selon les règles, où les règles soient du moins gardées selon quelque vraisemblance, d'une masse de matière homogène et, sur trois ou quatre lois du mouvement, construire un monde en idée dont la construction successive et détaillée, ofTre à l'esprit et à l'imagination non-seulement les phénomènes que nous voyons, mais les causes et les ressorts dont l'action invisible donne ce spectacle à l'univers, c'est un trait qui marque beaucoup de pénétration, une grande étendue d'esprit, une imagination belle et hardie, en un mot un génie. » Voilà sans doute un bel éloge de Descartes, mais de Descartes comme physicien, et non comme métaphysicien.

A la différence du P. Regnault, le P. Bulfier, célèbre par son Traité des vérités premières, s'est plus occupé de la science de l'esprit que de celle de la nature. Le titre seul de son ouvrage suffit à indiquer que le P. Buffîer, comme le P. Tournemine, sera quelque peu infidèle au fameux nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu. On y trouve non-seulement un sentiment d'équité et de l)ienveillance à l'égard de Descartes, mais aussi quelques emprunts à sa philosophie. Dès les premières pages , le P. Buffier loue Descartes d'être l'auteur d'une manière de philosopher méthodique, dont l'usage s'est établi à son occasion, ou à son exemple, et à laquelle on est encore plus redevable que ne le pensent quelques-uns de ses partisans, puisque sa méthode sert quelquefois à le combattre lui-môme. Il le loue encore d'avoir marqué, mieux que personne avant lui, la différence des deux substances de l'âme et du corps. Nous voilà sans doute bien loin de Daniel, de Dutertre, de Guimond, de tous ceux de l'Ordre

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qui avaient tourné en ridicule, ou accusé de paralogisme, la démonstration cartésienne de la spiritualité de l'âme, nous voilà bien loin surtout du langage des persécuteurs du P. André. En reconnaissant l'existence de vérités premières qui ne nous viennent pas par les sens, et qui constituent le sens commun de l'humanité, le P. BufQer, qiioiqu'il en ait assez mal déterminé la nature, les caractères, le nombre et l'origine, se rapproche plus encore de la philosophie de Descartes, et fait manifestement des emprunts à la doctrine des idées innées.

Néanmoins la philosophie du P. Buffier relève de Locke, plus encore que de Descartes. S'il a des éloges pour le Disronrs de la Méthode, il en a de plus grands pour l'Essai si(r /'Entendement humain. Chez lui, la tendresse pour Locke a succédé à la tendresse de ses prédécesseurs pour Gassendi. Ni Voltaire, l'introducteur de Locke en France, ni Gondillac, le principal interprète de sa doctrine, n'ont jamais prodigué de plus grands éloges au philosophe anglais. « La métaphysique de M. Locke, dit Buffier dans le Traité des Vérités premières, a fait revenir une grande partie de l'Europe de systèmes, dont le fondement particulier est qu'on ne voit pas clair dans les principes communs, tandis qu'on voit encore moins clair dans ceux qu'on y prétend substituer. » Il dit encore, dans ses Remarques sur divers traités de métaphysique : « Il est le premier de ce temps-ci qui ait entrepris de démêler les opérations de l'esprit humain immédiatement d'après la nature, sans se laisser conduire à des opinions appuyées plutôt sur des systèmes que sur des réalités, en quoi sa philosophie semble être par rapport à celle de Descartes et de Malebranche ce qu'est l'histoire par rapport aux romans. » Histoire et roman, telle est aussi, selon Voltaire, la différence entre la philosophie de Descartes et celle de Locke.

Comme Locke, le P. Buffier laisse de côté les grands problèmes ontologiques agités par le cartésianisme pour s'en tenir à une observation un peu superficielle de l'esprit humain; comme Locke, il soutient que l'amené pense pas

toujours et qu'elle n'a pas la pensée pour essence. Plus manifestement encore se montre-t-il un disciple du philosophe anglais lorsqu'il confond l'idée de l'infini avec un nombre auquel on peut toujours ajouter, c'est-à-dire, avec l'idée de l'indéfini, et lorsqu'il rejette l'innéité de l'idée de Dieu, la preuve de l'existence de Dieu par l'idée de l'infini, pour n'admettre comme légitime que celle qui se tire de la considération de Tordre du monde. On trouve, d'ailleurs, quelques traces d'empirisme jusque dans la morale du P. Buffier ; « Le bon ou la bonté, dit-il, n'est autre chose que ce qui nous rend heureux ou ce qui y contribue (1). » Il place ensuite ce qui fait louer généralement et si naturellement la vertu, « dans l'idée de bonheur, que nous y trouvons comme attachée et qui nous la rend désirable (2). »

Ainsi, malgré des emprunts à Descartes, malgré l'estime qu'il fait de son génie et de sa méthode, on reconnaît en ui l'héritier de ceux qui ont pris le parti d'Aristote, de saint Thomas et de Gassendi, contre Platon, saint Augustin et Descartes. D'ailleurs, quoique devenus plus tolérants et moins injustes à l'égard de la philosophie de Descartes, vers le milieu du dix-huitième siècle, les jésuites n'avaient nullement abandonné leurs anciennes doctrines philosophiques. Ils attaquaient, dans leur Journal de Trévoux, la Connaissance de Dieu et de soi-même de Bossuet, et ils louaient avec enthousiasme V Essai sur l'origine de nos connaissances de Condillac : u Voilà, s'écrie le rédacteur du journal, un ouvrage de métaphysique et de la métaphysique la plus sublime (3), »

N'oublions pas cependant qu'un des leurs, le P. Guénard, en 1755, dans un discours sur l'esprit philosophique qui remporta le prix de l'Académie française, a loué admirablement Descartes. On connaît ces pages, d'une rare éloquence, où le P. Guénard représente Descartes secouant le joug du

(1) Traité des vêril es premières, \\\. II, chap. xv.

(2) Dissertation sur l'origine et la nature du droit et de Véquite'. (Cours de sciences, in-fol. Paris, 1732.)

(3) Journal de Trévoux^ mai, 1747.

prince de l'École, et enseiguauLaux hommes que, pour être philosophe, il ne suffit pas de croire, mais qu'il faut penser, 011 il le loue de ne consulter que les idées claires et distinctes, au lieu des morts et des dieux de l'École, et d'avoir osé, malgré les cris et la fureur de l'ignorance, frayer des roules nouvelles à la raison captive. A la même époque, le P. Porée et le P. du Baudory, successeur du P. Porée dans la chaire de réthorique du collège de Louisle-Grand, célébraient en latin, dans d'ingénieux et élégants discours, le génie de Descartes (1). Mais il faut voir dans ces éloges la libre expression d'une admiration individuelle pour le génie de Descartes, plutôt qu'une conversion tardive de la Compagnie à l'idéalisme. En présence des débordements de la philosophie sensualiste, à la veille de leur expulsion, les plus éclairés s'avisaient enfin, quoique un peu tard, qu'ils avaient eu tort de donner si chaudement les mains à Gassendi et à Locke contre Descartes et que, dans l'intérêt de la foi, il valait mieux, comme l'avaient pensé Arnauld et Bossuet, avoir affaire à la philosophie cartésienne qu'à celle de Locke et de Condillac.

L'incompatibilité avec la foi, tel avait été le plus grand argument des jésuites contre la philosophie de Descartes. Mais avec quelle force ne pourrait-on pas retourner le même argument contre cette philosophie empirique et sceptique qu'ils n'ont cessé de caresser et de défendre, en opposition à Descartes? Qu'est-ce à dire? Faut-il donc croire que tout un grand ordre religieux, s'est attaché à ces principes, ens'avouant leur incompatibilité avec la foi et leurs vraies conséquences ? Assurément les jésuites sont à l'abri

(I) Dans un discours, de credulitate in doctrinis, le P. Porée disait : Quis ingenii sagacitate acrior quam ille recentioris philoîophiae parens, (^artesius qi;i tam diii tritos sapientiiim vestigiis calles, deserere ausus, ipse dux, raagister et architectus nova pdidit muiidi elenieiita. (Recueil des discours du P. Porée). Le P. Baudory, dans un discours, de novis systematum inventoribus, s'écrie : Unde calor ille repentinus qui tota passim in Europa non ita pridem exarsit, et illas praîsertini disciplinas (|ua3 in rerum naturalium disquisitione versantur, suis afflavit ignibus 7 Hurrexit nimirum raagnus ille vorticum fabricator, etc.

d'un semblable soupguii (1). Leur sincérité ne saurait être suspecte, quand ils déclarent croire, comme chrétiens, ce qu'ils ne nient pas, mais ce qu'ils ébranlent ou affaiblissent comme philosophes. Soyons d'ailleurs indulgents pour les systèmes philosophiques soutenus par les théologiens , afin qu'eux-mêmes ils évitent la faute des jésuites du dix-septième siècle et ne se hâtent pas de condamner les nôtres. Que celui qui parmi eux n'a jamais été accusé d'erreur , que celui qui n'a jamais émis un principe dont nul raisonneur subtil ne puisse tirer quelque conséquence suspecte, que celui-là jette le premier la pierre aux philosophes.

Mais, pour achever l'histoire de cette polémique, nous avons encore à parler de Huet, l'un des plus célèbres et des plus dangereux adversaires de la philosophie de Descartes.

(1) Les jésuites d'aujourd'hui, peut-être par antipathie contre les doctrines de Lamennais, semblent beaucoup moins hostiles à Descaites ; nous pouvons cher en témoiaimge^le^s, Doci) mes philosophiques du P. hozaven, les Prœlectiones thco/ogicœ de Perrone, t. II, p. 1295, édit. Migne. Dans l'introduction de son compmdium, Perrone dit que la méthode de Descartes bien comprise n'a rien de condamnable.

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