CHAPITRE XXVIIl
Ili.et d'abord cartésien. — Couférences cartésiennes à Cacn. — Le mépris des cartésiens pour l'érudition, principale cause de la défection do Huet, — Censui'e de la philosophie curte'iienne. — Inconvenance du ton. — Double tendance à l'empirisme et au scepticisme. — Descartes blâmé de n'avoir pas persévéré dans le doute par où il débute. — Attaques contre le Cogifo, ergo sum et contre la règle de l'évidence. —
— Objections contre les preuves de la distinction de l'âme et du corps.
— Toutes les idées viennent des sens. — Critique des preuves métaphysiques de 'rexistence de Dieu. — Critique des principes de l'univers matériel. — Parallèle des vices et des mérites de Descartes. — Contradiction de Huet relevée par Régis. — Descartes accusé d'orgueil et de mauvaise foi. — Ignorance feinte du maître pour paraître neuf en tout ce qu'il dit. — Ignorance réelle des disciples. — Retour à la barbarie. — Retentissement du livre de Huet dans tous les pays de l'Europe, — Nombreuses éditions et réfutations de la Censure. — Réponse de Régis. — Réplique de Huet dans la préface de la quatrième édition. — Nouveaux me'moires pour servir à l'histoire du cart(fsianisûie, pamphlet indigne de Huet. — Le Traité de la fnihh'sse de l'esprit humain. — Jugement sévère d'ArnauId sur Hnet. — Jugement général sur la polémique des adversaire de Descartes.
On ne peut pas séparer Huet des Jésuites. Pendant toute sa vie, il a été ou leur protégé, ou leur protecteur, ou leur pensionnaire (1). Cet ardent et dangereux adversaire du cartésianisme a cependant commencé par être cartésien,
(I) Huet (Pierre-Daniel), né à Caen, en 1630. En 1G70, il est adjoint comme sous-priîcepteur à Bossuet, pour l'éducation du grand Dauphin. Il fut reçu membre de l'Académie française, en ](J7-i, et, en 1C85, nommé à l'évSché de Soissons, qu'il échangea contre celui d'Avranches. En 1700, il donna sadémission afin de se livrer tout entier à son goût pour les lettres, et se letira à Paris, chez iea Jésuites, oii il mourut en 1721.
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comme lui-même il nous l'apprend dans ses Mémoires sur sa vie. Son âme jeune encore s'était, dit-il, éprise d'enthousiasme pour celle nouvelle manière de philosopher, et pour l'admirable facilité avec laquelle , de quelques principes bien simples, elle semblait déduire l'explication du monde entier (1). Non-seulement il était attaché à Descartes, mais il travailla à répandre sa doctrine ; il tint même à Caen des conférences cartésiennes où Cally se convertit à la philosophie nouvelle. Déjà nous avons raconté la persécution que Cally eut à subir, pour cause d'attachement au cartésianisme, persécution à laquelle Huet semble applaudir, quoique Cally fût son ancien ami, et quoique lui-même il fût coupable de l'avoir attiré à Descartes.
Comment, à l'amour de Descartes, a succédé cette haine si vive qui est devenue, avec le goût de l'érudition, la passion de toute sa vie ? Dans la Censure, Huet prétend faire honneur de ce changement a l'influence du duc de Montausier (2). Sans doute les jésuites y eurent la main, non moins que Montausier, mais rien ne paraît avoir plus contribué à éloigner Huet des cartésiens que leur mépris, hautement affiché pour l'étude des langues, del'antiquité, de l'histoire, auxquelles il avait consacré sa vie et d'oii il tirait toute sa renommée. Ce sentiment perce avec amertume dans la plupart de se-- ouvrages. Dans une lettre à Perrault, il traite les cartésiens de cabales d'apédeutes, de gens ignorants et illettrés qui, sentant leur incapacité, ont entrepris de s'en faire un mérite, de ridiculiser
(1 j Nec facile dixerim quantamadmirabilitateni fecerit nova hœc philosopliandi ratio in animo juvenili et veterum sectarum rudi -, cum ex siniplicissimis et facillimis principiis deprompta viderem speciosa miracula, et velut sponte exortam mundi Imjas compagem, totamque reriim naturam. Ac per multos certe annos arctissime devinctiim me tenait cartesianœ factionis studium. (Commentariiis de rébus ad enm perlinentibus. Amst., 17(18, in-12, p. 35.)
(2) Coactus impulsa summi viri Montausieri cujus magna crat imprimis apud me et gravis auctoritas. {Censura philosophiœ cartesianœ, 4» éd., 1G94, Antecessio.)
l'érudition et de traiter la science de pédanterie {{). Il ne peut supporter, dit-il ailleurs, ces philosophes répétant partout qu'ils préfèrent ceux qui cultivent leur raison à ceux qui ne font que cultiver leur mémoire, et qui exigent qu'on travaille plutôt à se connaître qu'à connaître ce qui s'est passé dans les siècles reculés (2),
Armé de la double autorité d'évêque et de savant, Huet se flatta de terrasser le cartésianisme par la Censure (3). Dans la Démonstration évangélique, il n'avait fait la guerre qu'à Spinoza et au Theologico-politicus (4) ; ici il attaque toute la philosophie cartésienne. Empirisme et scepticisme, voilà le double caractère de cette Censure , comme de tous les ouvrages écrits par les jésuites contre Descartes. Huet s'efforce d'abord de démontrer, en torturant l'histoire de la philosophie, qu'il n'y a rien de nouveau dans Descartes, et qu'il a emprunté aux anciens tout ce qui a quelque valeur dans sa métaphysique et sa physique. Il termine par le parallèle de ses défauts et de ses qualités ; ce sont les deux parties les plus originales de la Censure. Quant aux objections purement philosophiques, il les a toutes empruntées à Sextus Empiricus ou à Gassendi. L'ouvrage est dédié au duc de Montausier qui, si nous en croyons Huet, s'indignait fort des progrès d'une doctrine défendue par le roi. C'est, dit-il, l'exemple des Pères qui lui a mis la plume à la main dans l'intérêt de la foi menacée, et qui l'encourage dans cette lutte contre un contempteur téméraire de la sagesse chrétienne et antique, et contre des écrivains barbares, qui commencent comme Pyrrhon, pour finir comme Platon. A défaut de l'autorité des docteurs
(1) Huetiana^ Décadence des lettres, in-12. Paris, 1722.
(2) Nouveaux mémoires pour sei^vir à l'histoire du cartésianisme.
(3) Censura philosophiœ carfesianœ, in-12, 1GS9.
(4) Il dit dans la préface qu'elle avait été composée pour combattre Spinoza : « Quand je l'ai trouvé sur mon chemin je ne l'ai pas épargné ce sot et ce méchant homme qui méritait d'être chargé de chaînes et battu de verges, vinculs et virgis.
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de l'École, et principalement de saint Thomas, à défaut des arguments de Sextus Empiricus et de Gassendi, ce sont les décisions de l'Eglise, et les condamnations ecclésiastiques que Huet oppose à Descartes. Le ton de sa polémique est sans convenance et sans gravité. C'est un mélange de subtilité scholastique, de satire, d'ironie et de grossière insolence. 11 n'y a rien, selon la Censure, dans la philosophie de Descartes, qui ne soit digne de mépris et de risée , ou qui ne soit un tissu de contradictions.
La Censure se divise en huit chapitres, où les p'^incipaux points examinés sont : le doute méthodique, le je pense, donc Je suis, ]an3i\,ure(le l'esprit humain, l'origine des idées, les preuves de l'existence de Dieu, les principes de l'univers matériel. Le doute par lequel Descartes débute, voilà la seule chose que Huet trouve bonne dans toute sa philosophie; mais il lui reproche de n'avoir pas fini comme il a débuté, de n'avoir pas établi la loi de douter, la seule que comporte la faiblesse de l'esprit humain, et de n'aller plus que d'erreur en erreur, du moment qu'il se sépare des sceptiques. Ainsi Huet annonce-t-il déjà, dans la Censure, ce scepticisme absolu, dont il doit faire hautementprofession plus tard dans le Traité de la faiblesse de l'esprit humain. Gomme le P. Bourdin, il conteste à Descartes la légitimité de toutes les voies par où il prétend sortir de ce doute où il aurait dû s'enfermer. Dans \e je pense, donc je suis, malgré toutes les explications de Descartes, il s'obtine à voir un syllogisme et un cercle vicieux. D'ailleurs, Dieu, en cela comme en tout le reste, ne peut-il donc pas nous tromper? Par l'hypothèse de son Dieu malin et trompeur. Descartes n'a-t-il pas donné au scepticisme une force nouvelle? Huet ne manque pas d'en tirer parti contre la règle de l'évidence. Que de choses qui nous trompent , que d'idées vraies qui sont obscures et d'idées fausses qui sont claires ! Dieu qui, de l'aveu de Descartes, a pu faire que deux et deux ne fussent pas égaux à quatre, n'a-t-il donc pu faire que l'évidence fût trompeuse? Ainsi accumule-t-il une foule de subtilités contre le critérium de l'évidence pour arriver à
cette conclusion, qu'il fallait détruire le doute par une foi soumise, et non par la raison.
Dans le troisième chapitre^ il attaque les preuves de la distinction de l'âme et du corps. D'abord, il est vrai, il loue Descartes du soin qu'il a apporté à prouver la spiritualité de l'âme et l'existence de Dieu, mais il l'accuse d'avoir plutôt affaibli que fortifié ces dogmes par ses raisons, si, d'ailleurs, ils n'étaient pas certains par la foi. Avec la seule précaution de ne pas parler en son nom et de mettre en scène un épicurien, il semble prendre à tâche de rendre plausibles toutes les plus méchantes raisons que faisaient valoir les matérialistes pour donner à croire que l'âme est corporelle, et qu'elle n'est distinguée de ce que nous appelons notre corps, que comme un corps plus subtil d'un corps pins grossier. Il est aussi difficile, malgré cette prudente fiction, de ne pas croire que Huet lui-même qui parle ici contre Descartes, que de ne voir, dans les objections de Gassendi contre les Méditations, qu'un pur exercice de dialectique et non l'expression de ses propres sentiments (l). De ce que nous concevons l'âme sans le corps , il ne résulte nullement, selon Huet, comme selon Gassendi, qu'ils soient réellement distincts. Si Descartes pense, comme il le dit, tout en feignant qu'il n'a point de corps, c'est que son corps néanmoins subsiste, car on ne peut penser sans corps. Comme Gassendi et les jésuites, Huet ne peut pardonner à Descartes d'avoir dit que l'âme est plus claire que le corps, et d'avoir fait de l'homme un pur esprit. Enfin, comme eux aussi, il combat les idées innées, qu'il l'accuse d'avoir dérobées à Platon, en les altérant, et il soutient qu'il n'y a pas d'autres idées dans l'âme que celles qui ont passé par les sens.
(I) Dans le Traité sur la faiblesse de Vesprit humain, Huet allfegue, pour se justifier de renouveler le pyrrlionisme, l'exeiuplo de Gassendi, « qui, portant le caractère de prêtre, a fait renaître la secte d'Épicure, aboli ! depuis tant d'années, et a mérité l'approbation de plusieurs personnes doctes et pieuses. »