HUET. SOI
Quant à la preuve de l'existence de Dieu par l'idée de l'infini, il n'y voit qu'un jeu d'esprit et non une démonstration. L'idée de l'infini, idée imparfaite, obscure, confuse, se forme, selon Huet, par l'abstraction des limites, par la généralisation et l'amplification des vertus que nous remarquons, soit en nous, soit dans les autres. Tout ce qu'elle a de réalité objective dépend uniquement de notre esprit. Il se complaît dans le vere tu es Deus absconditus d'Isaie et dans les maximes des anciens ^ages sur les ténèbres qui enveloppent la connaissance de Dieu. Les preuves tirées de la contemplation de l'univers, du consentement des peuples, telles qu'elles ont été données par les Écritures, parles Pères de l'Église, par les anciens philosophes, sont les seules légitimes. S'il y avait une idée innée de Dieu, dit Huet d'après Gassendi, tous les philosophes de tous les âges et lui-môme n'en auraient-ils pas eu la même idée que Descartes? Enfin, comme Gassendi, il déclare, qu'il lui est impossible de concevoir Dieu, sans lui attribuer quelques bornes.
En dernier lieu viennent les critiques contre les principes de l'univers matériel. Huet prétend que Descartes renverse la foi par sa définition de la matière, incompatible avec l'eucharistie, et par sa doctrine de l'infinité du monde, vainement dissimulée sous le terme équivoque d'indéfini. Enfin il accuse toute cette philosophie mécanique de porter à l'impiété, parce qu'au lieu de la renfermer dans ses véritables limites, les cartésiens retendent au monde moral, au péché et à la grâce. Cependant il veut bien reconnaître que si Descartes a attaqué la foi , c'est à son insu, et il lui donne même quelques éloges pour le soin qu'il a pris de ne porter aucune atteinte à la religion chrétienne en ce qui concerne Dieu et l'âme.
Le huitième et le dernier chapitre, consacré aune revue générale, et à une sorte de parallèle des vices et des mérites de Descartes et de sa philosophie, est le plus intéressant de la Censure. Dans le tableau des mérites, par où Huet commence, le sentiment de la vérité lui arrache un éloge de
by« PlliLObOPUlE CAUTÉSIENNE.
Descartes qui, comme le remarque Régis, est en contradiction avec la plupart de ses critiques. « Il est impossible, dit Régis, que l'auteur y soit tom])é par mégarde. J'aime mieux croire que, quand il a blâmé M. Dcscartes et sa doctrine, il était poussé par quelque passion d'intérêt ou d'honneur, laquelle ayant cessé pendant qu'il a composé cet article, lui a laissé la liberté de suivre les mouvements propres de sa conscience, qui lui ont fait faire cet éloge si juste et si magnifique de M. Descartes (1). « En effet, non-seulement Huet déclare, qu'il tient Descartes pour un homme grand et éminent, ce que ne peut nier, dit-il, quiconque a quelque sens et quelque pudeur, mais il le met au-dessus de tous les philosophes anciens et modernes pour l'étendue et la profondeur de son génie, pour l'admirable enchaînement et la clarté de ses principes, et pour la rigueur de sa méthode (2).
Mais, après l'éloge, vient la critique. Descartes a été orgueilleux et glorieux à l'excès, intempérante!" ostentator et gloiiosus; c'est là, selon Huet, son vice capital. De là cette confiance excessive en ses propres opinions, qui lui fait considérer, même les plus problématiques, à l'égal de
(1) Réponse au livre qui a pour titre : Censura philosophise cartesiaase. Paris, 1G91, 1 vol. in-12.
(2) Quel plus irrésistible et plus éclatant témoignage en faveur de Descartes que cet éloge de Huet ! 11 faut le citer tout entier : « De eo quid sentiani si quis es me quasrat, iterum dicum magnum fuisse et excellenteni virum : quod qui negaverit, carebit is utique vel usu rerum, vel pudore. Fuit eaim ad penetrandas res a natura reconditas ingenio acri et perarguto ; adjuncta erat eximia vis quae nec obrueretur multitudine r:'rum nec meditationis co:;tinuGtione frangeretur; tum et iugens capacitas et aniplitudo quid()uid libuisset facile couiplectens. Eximia ad lisec perspicuitas, cum pcrcipiendis rebu?. tara dissereudis. His instructus praesidiis auimum ad mathematicas primum artes magna cum lande et ad pliilosophiae deinde studia contulit ; cujus animadversis vitiis, cum instaurandam suscepisset, repudiatis primum pru3judicatis opinionibus, a pancissimis et clari>simis principes exorsus, universam naiuram explicare instituit, quod fuit summo philosophe disnum. Rationis ordinem tenet et connexionem r.^rum. In maxiina copia brevis est ; in snmma brevitatf et subiilitate dilucid IS. Ouibus postremis Inudibus eum vel veterum, vel reC'~jntioruia pbilosopborum sequiparat uemo. Cap. 8.