‹ Histoire de la philosophie Cartésienne (volume 3)Chapitre 7 sur 52 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Des divers modes de la pensée. — 1" Les idées. — Idées innées. — Les idées innées, et l'idée même de Dieu, purs modes de la pensée. — Caractères qui les distinguent des autres idées. — Ppint de classification des idt'es innées. — Éuumération vague et incertaine. — Rien de platonicien ou d'angustinien dans la théorie de Descartes. — Les id^es adventices et le monde extérieur. — En quel sens Descartes a mis les qualités sensibles dans l'àme. — Conformité de sa théorie avec les derniers résultats des sciences modernes. — Argument de la véracité divine en faveur de l'existence du monde extérieur. — De l'ordre suivi par Descartes dans la démonstration de l'existence de l'àme, de Dieu et du monde. — 2" Les volontés. — Lejugement attribué à la volonté. — Omnis peccans est ignorans. — De la cause de l'erreur. — 3o Les affections ou les passions. — Traité des passions. — Des causes et des objets des passions. — Passions primitives et passions secondaires. — Descartes moraliste. — Utilité et bon usage des passions. — Conseils pour les combattre. — Morale de Descartes. — Éclectisme entre Épicure et Zenon. — La béatitude dans la vertu et par la vertu.

Nous allons maintenant étudier les divers modes de la pensée. Descartes en distingue trois, les idées, les affections et les volontés. Accoutumés au langage psychologique des modernes, il peut nous paraître étrange de voir les affections et les volontés placées, avec les idées, parmi les modes de la pensée. Mais il ne faut pas oublier que Descartes entend par pensée l'essence même dej^âme, et non une puissance ou faculté particulière. En ce sens général il a raison de'comprendre, sous cette dénomination commune de modes de la pensée ou de pensées, tous les phénomènes de conscience sans exception.

N'ont-ils pas tous en effet également ce caractère essentiel d'être pensés, sans lequel non-seulement nous ne

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pourrions les connaître, mais sans lequel ils ne seraient pas? C'est ainsi, qu'au lieu défaire de la pensée un mode particulier de l'âme, Descartes, au contraire, avec raison, suivant nous, lait de tous les phénomènes de Tàme des modifications particulières de la pensée (1), ce (|ui n'empêche pas, d'ailleurs, qu'il ne distingue parfaitement les uns des autres par les caractères qui leur sont propres, ces trois ordres de phénomènes.

Par idées, il entend des modes, des conceptions de l'âme, n'existant que dass l'âme et non, comme Hobbes et Gassendi, des images matérielles des choses, ni comme Platon ou Malebranche, des types ou modèles aperçus, par Tentendement, dans le sein de l'être absolu. Toutes les idées, selon Descartes, rentrent dans la catégorie des passions, par opposition aux actions, qui sont le propre de la volonté, et elles se divisent en trois classes : 1° les idées qui semblent nées avec nous; 2" les idées qui semblent étrangères ; 3° les idées qui semblent faites ou inventées par nous-mêmes, ou les idées factices.

On sait à combien de discussions et de railleries ont donné lieu ces idées qui semblent nées avec nous, c'est-àdire les idées innées de Descartes. Péripatéticiens, Gassendistes, jésuites s'accordent à leur faire une guerre à outrance, et à défendre l'ancienne maxime, que toutes nos idées viennent des sens. De même aussi la philosophie du dix-huitième siècle tout entière combattra ce qu'elle appelle la ridicule, la grande et dangereuse chimère des idées innées.

Gassendi, Locke, Voltaire s'accordent à tourner en ridicule, avec plus ou moins d'esprit, ces prétendues con-

(I) Il est certain^ dit Descartes dans le Traité des passions, que nous ne saurions vouloir aucune chose « que nous n'apercevions par le même moyen que nous la voulons. » Toutes nos douleurs sont des pensées, dit aussi Leibniz, dans une lettre à Ariiauld. Sauf la différence des termes, la théorie d'Hamilton, d'après laquelle la conscience, est la forme fondamentale, la condition générique de tous les phénomènes, et non une faculté particulière du moi, se ramène à celle de Descartes.

IDEES INNEES. iOl

naissances métaphysiques dont l'enfant, d'après la théorie des idées innées, serait doué dès le ventre de sa mère. Descartes s'est si souvent expliqué sur ce point, et avec une si grande clarté, qu'on s'étonne de voir ses adversaires abuser ainsi de l'équivoque du mot inné, et persévérer, sans nulle excuse, dans un semblable malentendu. En effet dans les Lettres, dans les Répomes aux objections, il proteste que jamais il n'a entendu par idées innées des idées toujours présentes à notre pensée, sinon, dit-il très-bien, il n'y en aurait pas une seule. Que sont donc les idées innées? Ce sontdes idées que toute âme humaine est naturellement disposée à produire, en certaines circonstances, et non des idées qu'elle possède toujours actuellement. Ce ne sont pas : « des idées représentées dans quelque partie de notre esprit, comme un grand nombre de vers dans un manuscrit de Virgile, mais elles y sont en jouissance comnre les figures dans la cire (!).» L'innéité propre à certaines idées n'est donc rien de plus, d'après Descartes, que la disposition naturelle ou faculté que nous avons de les produire. Un disciple fort peu fidèle, Rcgius (2), s'était imaginé avoir dit quelque chose d'original et s'écarter de la doctrine du maître, en soutenant qu'il n'y a point d'idées et d'axiomes imprimésdansrâme,maissculementunefaculté naturelle et néeaveclui de les produire. Descartes répond qu'iln'a jamais dit autre chose : « Car je n"ai jamais jugé ni écrit que l'esprit ait besoin d'idées naturelles qui soient quelque chose de différent de la faculté qu'il a de penser. Mais bien est-il vrai que reconnaissant qu'il y a certaines pensées qui ne procédaient ni des objets du dehors, ni de la détermination de ma volonté, mais seulement de la faculté que j'ai de penser, pour établir quelque diflerence entre les idées ou les notions qui sont les formes de ces pensées et les distinguer des autres, que l'on peut appeler

(i) Œuvres inédites de Descartes, par Foiicher de Careil, iu-S", 18^,9, p. G5.

^2) Sou nom français, d'après Baillet, est Henri de Roy,

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étrangères ou faites à plaisir, je les ai nommées naturelles, mais je l'ai dit au même sens que nous disons que la générosité ou quelque maladie est naturelle à certaines familles (1). »

Si on lui objecte que l'idée de Dieu n'est pas innée, puisque les enfants n'ont point la connaissance actuelle de Dieu dans le ventre de leur mère, Descartes répond que l'objection ne s'adresse pas à lui ; lorsqu^il a dit que l'idée de Dieu est naturellement en nous, « il a seulement entendu que la nature a mis en nous une faculté par laquelle nous pouvons le connaître; mais il n'a jamais ni écrit ni pensé que de telles idées fussent actuelles ou qu'elles fussent des espèces distinctes de la faculté que nous avons de penser; et môme je dirai plus, qu'il n'y a personne qui soit si éloigné que moi de tout ce fatras d'entités scholastiqties. L'enfant a ces idées , mais en puissance. Je ne me persuade pas que l'esprit d'un petit enfant médite dans le ventre de sa mère sur les choses métaphysiques... Il a les idées de Dieu, de luimême et de toutes ces vérités qui de soi sont connues, comme les personnes adultes les ont lorsqu'elles n'y pensent point (2). » En faut-il davantage pour justifier la doctrine de Descartes du sens ridicule que la plupart de ses adversaires se sont plu à donner aux idées innées?

Les idées innées ne viennent pas du dehors, elles sortent de la nature même de notre faculté de penser, nous naissons avec la disposition et la faculté de les concevoir, sans le secours des sens ; voilà ce qui les distingue des idées adventices. Elles ne sont pas le produit d'une libre détermination de notre volonté, il n'est pas en notre pouvoir d'y rien ajouter et d'en rien retrancher ; voilà ce qui les distingue des idées factices.

Ainsi les idées innées sortent de notre propre fonds ; elles y sont en puissance, mais non pas en acte^ du moment

(1) Éd. Cousin, t. X, p. 70. Réponse à Régins,

(2) B-jponse Ci Régi sis.

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