IDÉES INNÉES
Ilégius avait avancé que toutes nos idées viennent de l'observation des choses ou de la tradition, c'est-à-dire des sens. « Cela est tellement faux, répond Descartes, que quiconque a bien compris jusqu'où s'étendent nos sens et ce que ce peut ôtre précisément qui est porté par eux jusqu'à la faculté que nous avons de penser, doit avouer, au contraire, qu'aucunes idées des choses ne nous sont représentées par eux telles que nous les formons par la pensée ; en sorte qu'il n'y a rien dans nos idées qui ne soit naturel à l'esprit, ou à la faculté qu'il a de penser, si seulement on excepte certaines circonstances... Puen ne peut venir des objets extérieurs jusqu'à notre âme que quelques mouvements corporels, mais ni ces mouvements mêmes, ni les figures qui en proviennent, ne sont point conçus par nous tels qu'ils sont dans les organes des sens; d'où il suit que même les idées du mouvement et des ligures sont naturellement en nous. Et à plus forte raison les idées de la douleur, des couleurs, des sons, et de toutes les choses semblables nous doivent-elles être naturelles, afm que notre esprit, à l'occasion de certains mouvements corporels avec lesquels elles n'ont aucune ressemblance, se les puisse représenter (1). »
Ici Descartes, prenant le mot inné dans toute l'extension de la défmition qu'il en a donnée, comprend sous cette dénomination, en opposition à ce qui vient des sens, tout ce qui est naturel à la faculté de penser, tout ce qui sort de son propre fonds. Leibniz dira, à peu près dans le môme sens, que l'entendement est inné à lui-môme. Quant à la part des sens ou du dehors, Descartes la réduit, comme il le dit, à certaines circonstances, et à des mouvements corporels qui sont les occasions à propos desquelles l'âme produit les idées qu'elle a la faculté de produire. Nous allons voir en effet, en passant des idées innées aux idées adventices, que les sens ne nous apprennent rien du monde
(1) Édit. Cousin, t. X, p. 95, Remarques sur le placard de Bégi art. 13.
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extérieur, si ce n'est quelques mouvements corporels.
Nous laissons de côté les idées factices, dont Descartes se borne à dire, qu'elles sont dans notre dépendance, et que nous pouvons y retrancher ou ajouter à notre gré, pour considérer les idées adventices par lesquelles nous connaissons le monde extérieur.
Les idées adventices sont celles qui nous semblent venir du dehors; elles ne sont pas nées avec nous, nous n'en sommes pas les maîtres, elles surviennent inopinément dans notre esprit, sans le concours de notre volonté, même contre notre attente et contre notre volonté, et, à l'occasion des sens, elles représentent des choses matérielles. Mais à quelles conditions s'éveillent dans notre âme les idées de ces choses matérielles? Viennent-elles en réalité du dehors, ou viennent-elles du dedans? Descartes rejette bien loin la vieille hypothèse des espèces intentionnelles que Gassendi lui oppose dans ses objections: «Lorsque je vois un bâton, il ne faut pas s'imaginer qu'il sorte de lui de petites images voltigeantes par l'air, vulgairement appelées des espèces intentionnelles qui passent jusqu'à mon œil. Mais les rayons de la lumière réfléchis de ce bâton excitent quelque mouvement dans le nerf optique, et par son moyen dans le cerveau même (1).» Ces mouvements, produits dans nos organes par l'impression des objets extérieurs, ne sont eux-mêmes que l'occasion, et non pas la cause, des idées adventices ou des perceptions. Les sens nous donnent seulement la conscience de quelques mouvements corporels dans les organes, mais ne nous apportent aucune vraie image des objets; c'est par l'entendement seul, selon Descartes, et non par les sens, que nous connaissons le monde extérieur. Des mouvements dans les particules de la matière, voilà donc à quoi se réduit ce que les sens nous apprennent du monde extérieur.
(1) Réponse aux sixièmes objections. Il dit dans le 1" discours de la Dioptrique « qu'il veut délivrer les esprits de toutes ces petites images voltigeantes par l'air, nommées des espèces intentionnelles qui travaillent tant l'imagination des pLilosophes. »
LES IDÉES ADYENTICl- S ET LE MONDE EXTÉRIEUR. 1 1 3
Nous rencontrons ici la célèbre doctrine cartésienne qui ^~^
enlève aux objets, pour les mettre dans l'âme, la couleur, , le son, la chaleur et toutes les qualités sensibles, sauf rétendue et le mouvement. Si on veut l'examiner sans ; i [ prévention, et aller au fond des choses, sans s'arrêter h l'équivoque des termes et au tour paradoxal affecté par les cartésiens, comme par une sorte de bravade contre l'École et contre les opinions vulgaires, on verra que le sentiment de Descaries, non-seulement n'a rien d'étrange, mais se confirme de jour en jour par les progrès de la science moderne. C'est une grave erreur de croire que Descartes ait jamais nié qu'il y ait quelque chose, dans la matière, qui corresponde à la perception que nous avons de telle ou telle qualité sensible, et qu'il ait mis dans l'âme la cause du son ou de la chaleur, comme l'ont supposé quelques-uns de ses adversaires et de ses critiques.
Mais il ramène tous les phénomènes de la matière, que nous percevons par les sens, à la diversité des figures et des mouvements des parties insensibles de l'étendue. « La lumière, dit-il, dans la Dioptrique (I), n'est autre chose dans les corps qu'on nomme lumineux qu'un certain mouvement ou une action fort prompte et fort vive qui passe vers nos yeux par l'entremise de l'air et des autres corps transparents... Les couleurs ne sont autre chose, dans les corps qu'on nomme colorés, qu'un certain mouvement ou une action fort prompte et fort vive qui passe vers nos yeux par l'entremise de l'air et des autres corps transparents. » De même les sons, les odeurs, les saveurs ont pour cause des mouvements corporels dans les objets , y
qui ébranlent nos nerfs. At^sluA,}^
Ainsi, tout en niant que dans les objets il y ait véritablement ce qu'on appelle les qualités sensibles, il ne nie nullement qu'il n'y ait en eux quelque chose qui soit propre à éveiller en nous la perception de ces qualités sensibles :
(I) 1«=' Discours.
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\[fi PHILOSOPHIE CARTESIENNE.
(' Lorsque nous disons que nous percevons des couleurs dans les ol))ets, c'est évideninieiit comme si nous disions que nous percevons quelque chose dans les objets, quoique nous ignorions quel est ce quelque chose, par quoi est produite cette sensation claire et distincte que nous appelons sensation de couleur (d). » Malebranche interprète fulèlement la doctrine de Descartes dans ce passage de la Recherche : « Ce n'est que depuis Descartes, qu'à ces questions confuses et indéterminées, si le feu est chaud, si l'herbe est verte, etc., on répond en distinguant l'équivoque des termes sensibles qui les expriment. Si par chaleur, couleur, saveur, vous entendez un tel ou tel mouvement des parties insensibles, le ieu est chaud, l'herbe est verte. iNMs si par chaleur et les autres qualités, vous entendez ce que je sens auprès du feu, ce que je vois lorsque je vois de l'herbe, le feu n'est point chaud et l'herbe n'est pas verte, car la chaleur que l'on sent et les couleurs que l'on voit ne sont que dans l'âme ('2). »
Que peut-on donc reprocher à Descartes et aux cartésiens, sinon de n'avoir pas toujours marqué assez nettement cette distinction et le sens précis dans lequel ils ôtaient à la matière les qualités sensibles ? Mais en ramenant à un mouvement de parties insensibles ce que les sens nous révèlent du monde extérieur, Descartes a devancé, de plus de deux siècles, un des grands résultats auxquels lA-.cst venue aboutir la science moderne qui explique par des vibrations, c'est-à-dire par des mouvements, la lumière, la chaleur et les divers phénomènes matériels qui frappent nos sens. Ne reprochons donc pas à Descartes d'avoir ôté à l'herbe la couleur, au feu la chaleur, comme on l'a si souvent répété, et d'avoir donné à l'âme ce qui appartient aux objets; louons-le au contraire d'avoir si bien déterminé, dans la sensation, les parts réciproques du monde extérieur et des sens, d'après la plus exacte
(1) Principes.
(2) Liv. VI, 2» partie, cliap. m.